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Apparence

L'apparence c'est ce qui paraît extérieurement, ce qui frappe la vue ou l'esprit. L'habitude d'exercer simultanément le sens du toucher et celui de la vue nous dispose à confondre l'étendue et la figure réelles des corps avec leur étendue et leur figure visibles ou apparentes. Lorsque l'on fait la théorie de la perception, il faut un certain effort pour distinguer ces propriétés les unes des autres. Cependant, au prix de cet effort, on s'aperçoit qu'il n'y a aucune ressemblance, ni pour les choses elles-mêmes, ni pour les sensations que nous en éprouvons, entre ces deux sortes de propriétés, et que c'est seulement une association d'idées et une induction, rendues extrêmement faciles, promptes et sûres par l'habitude, sans devenir toutefois infaillibles, qui nous font juger de la réalité par l'apparence, de la grandeur, de la figure, de la distance absolues par la grandeur, par la figure visibles, par les dégradations de la couleur et de la lumière. En qualifiant d'apparences les propriétés visibles des corps, on ne prétend pas contester la réalité de ces qualités; on veut dire qu'à l'égard des notions dues au toucher, les notions dues au sens de la vue sont seulement des signes sur la valeur desquels on doit toujours prendre garde de se méprendre, sous peine de tomber dans un de ces faux jugements que l'on considère improprement comme le résultat d'une illusion naturelle des sens, alors qu'ils résultent de la confusion, facile à éviter, des données de sens différents. (B.E.).

Il convient de distinguer avec Cournot deux espèces d'apparences : 

1° la fausse apparence ou illusion; c'est-à-dire celle qui est viciée ou dénaturée en raison de conditions inhérentes au sujet percevant à ce point que, par elle-même, elle ne fournit qu'une idée fausse de l'objet perçu; 

2° l'apparence vraie ou phénomène, c'est-à-dire celle qui a toute la réalité externe que nous lui attribuons naturellement. 

Les fausses apparences ou illusions sont à leur tour de deux sortes; il y en a qui dépendent des objets externes et résultent d'une simple déviation des lois ordinaires de la représentation, déviation soumise elle-même à des lois régulières, susceptible d'être définie par l'expérience et rectifiée par le raisonnement; d'autres, liées ou non à la présence d'objets externes, résultent d'impressions entièrement dépourvues de vertu représentative.

Les premières appartiennent à l'optique, les secondes à la physiologie. Les arbres et les maisons du rivage que je vois fuir du pont du navire où je suis em barqué; la courbe enchevêtrée qu'une planète vue de la Terre semble décrire sur la sphère céleste : voilà des illusions de la première espèce. 

Dans la seconde se placent les hallucinations, les sensations spéciales que détermine l'électricité mise en contact avec chacun de nos sens, sensations dites subjectives, parce qu'elles ne correspondent à aucun objet extérieur qui révélerait sa présence à la manière ordinaire, c'est-à-dire en vertu de l'action exercée sur la rétine par les rayons qui en émanent. 

Les fausses apparences de la première espèce sont constantes, celles de la seconde espèce sont accidentelles. Faire, justice des unes et des autres est le point de départ nécessaire de la science; c'est à cette condition qu'elle parvient a saisir l'ordre et l'en chaînement des phénomènes. Tout son effort, toute son ambition, est de faire sans cesse de nouvelles conquêtes sur ce terrain sans bornes des apparences vraies, des réalités phénoménales. La philosophie oppose quelquefois à l'apparence vraie, au phénomène, la chose est soi, la substance; mais la chose en soi est une chimère pour l'esprit, puisque toute connaissance suppose une représentation de la chose connue, une relation de la chose à l'esprit qui connaît.

On doit remarquer que dans tous les temps, depuis Pyrrhon jusqu'à Montaigne, depuis Berkeley jusqu'à Fichte : le Scepticisme et l'Idéalisme sont sortis de cette opposition de la chose en soi au phénomène, et de la confusion du phénomène avec la fausse apparence. Voyons-nous les choses telles qu'elles sont? se demande Montaigne. Un sens de moins, et voilà un autre univers. Qui peut dire qu'un sens de plus ne bouleverserait pas toutes nos connaissances? La vérité de nos cinq sens serait-elle la vérité de six sens ou de huit? (PL).

Cette question de l'apparence, la première de la philosophie, puisqu'elle contient celle de la valeur même de nos connaissances, a occupé l'esprit de Voltaire

« Toutes les apparences sont-elles trompeuses? dit-il. Nos sens ne nous ont-ils été donnés que pour nous faire une illusion continuelle? Tout est-il erreur? Vivons-nous dans un songe, entouurés d'ombres chimériques? Vous voyez le soleil se coucher à l'horizon, quand il est déjà dessous. Il n'est pas encore levé, et vous le voyez paraître. Cette tour carrée vous semble ronde. Ce baton enfoncé dans l'eau vous semble courbé. Vous regardez votre image dans un miroir, il vous le représente derrière lui, elle n'est ni der rière, ni devant. Cette glace qui, au toucher est si lisse, si unie, n'est qu'un amas inégal d'aspérités et de cavités. La peau la plus fine et la plus blanche n'est qu'un réseau hérissé dont les ouvertures sont incomparablement plus larges que le tissu, et qui renferme un nombre infini de petits crins. Des liqueurs passent sans cesse sous ce réseau, et il en sort des exhalaisons continuelles qui couvrent cette surface. Ce que vous appelez grand est très petit pour un éléphant, et ce que vous appelez petit est un monde pour des insectes [...]. Rien n'est ni comme il paraît, ni à la place où vous croyez qu'il est [...]. Plusieurs philosophes, fatigués d'être toujours trompés par les corps, ont prononcé de dépit que les corps n'existent pas, et qu'il n'y a de réel que notre esprit. Ils pouvaient conclure tout aussi bien que toutes les apparences étant fausses et la nature de l'âme étant inconnue comme la matière, il n'y avait en effet ni esprit ni corps. »
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Dictionnaire Idées et méthodes
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