|
|
| . |
|
||||||
| On appelle libre
arbitre ou franc arbitre le pouvoir que s'attribue l'humain
de choisir entre deux actions contraires sans être déterminé par aucune
nécessité.
L'humain, pour être libre, doit donc n'être contraint par rien d'extérieur;
sa volition ne doit pas non plus être la conséquence
de sa nature et de son caractère, comme le mouvement
d'un cylindre est la conséquence de la forme de
ce cylindre, ou comme une fleur Il ne faut pas croire cependant qu'on soit
arrivé du premier coup à une notion aussi nette de ce qu'il faut entendre
par libre arbitre. Tous les humains ont sans doute cru qu'ils avaient un
certain pouvoir sur leurs déterminations, mais on ne s'est avisé qu'assez
tard de spéculer sur l'étendue et les limites de ce pouvoir. Les Grecs
appelaient ce pouvoir to eph emin, ce qui dépend de nous,
mais dans toute l'Antiquité Le dogme 1° Dieu voit hors du temps tout ce qui se réalisera dans le temps;Pélage, au IV C'est au XVIIesiècle, sous l'influence de la révolution cartésienne antiscolastique, que l'on prit l'habitude d'employer indifféremment l'un pour l'autre les mots liberté et libre arbitre. On est revenu, ensuite grâce à Renouvier surtout, à l'ancienne appellation et on a eu raison. Le mot liberté a plusieurs sens qu'il importe beaucoup de ne pas confondre et même, quand on entend la liberté dans le sens d'indépendance vis-à -vis des causes extérieures, le libre arbitre n'est pas toute la liberté, il n'en est qu'une partie. Maintenant les humains ont-ils raison de se croire libres ou, au contraire, sont-ils déterminés? Les partisans de cette dernière opinion se nomment déterministes; on peut, en conséquence, à la suite de Renouvier, appeler indéterministes les partisans du libre arbitre. Les principales objections élevées par les déterministes contre l'existence du libre arbitre peuvent se ramener à trois classes : 1°psychologiques,Nous allons les résumer rapidement ainsi que les réponses qu'on y a faites. D'abord l'humain se croit libre sans doute, mais sa conscience ne lui fait nullement constater son indépendance prétendue. Quand j'agis, je me crois maître de mon action, parce que je n'ai senti aucune cause la produire; l'enfant aussi et l'ivrogne se croient libres, dit Spinoza; dire que la cause n'existe pas parce qu'on ne la voit pas, c'est comme si on disait que la croix du Sud n'existe pas parce quelle n'est pas visible dans l'hémisphère qui lui est opposé. Beaucoup d'indéterministes voudraient s'en tenir encore au témoignage direct de la conscience, mais il semble bien qu'ils doivent abandonner cet argument en présence surtout des récentes expériences où des hypnotisés se croient libres, cherchent des raisons et ne font qu'obéir à des suggestions antérieures (Ribot, les Maladies de la volonté, p. 145). Cependant les indéterministes répondent que si on n'a pas le droit de dire : Je ne sens pas de cause, donc il n'y en a pas; on n'a évidemment pas le droit de dire non plus : Je ne sens pas de cause, donc il y en a. Si l'on objecte aux indéterministes que les motifs sont les causes de nos décisions, ils répondent que les motifs mêmes n'existent pas sans un acte de libre arbitre, ce ne sont donc pas des motifs extérieurs qui nous meuvent comme feraient les poids sur les plateaux d'une balance, ce sont des motifs nôtres et que nous créons en partie. Les déterministes s'efforcent de montrer alors qu'admettre le libre arbitre c'est ruiner la science. D'abord la statistique démontre que tous les actes les plus importants, tels que les mariages, les assassinats, les suicides, les vols, comme les plus indifférents, tels que l'omission de l'adresse sur les lettres jetées à la poste, sont toujours en quantité constante dans une société ou groupe social donnés. Comment le libre arbitre, s'il existait, ne ferait-il pas changer les nombres relevés par la statistique? Quételet a répondu que le libre arbitre, étant libre par essence, n'était pas plus forcé de troubler les nombres que de les laisser immuables. Pour ceux que cette réponse ne satisfait pas, on ajoute que la statistique ne détermine absolument ni l'acte ni le moment où il sera accompli, ni l'agent qui l'accomplira, et que dès lors le champ reste ouvert à l'action du libre arbitre. Mais, reprennent les déterministes, s'il est une loi établie bien établie, c'est que la quantité d'énergie reste constante dans l'univers; or, comment le libre arbitre peut-il agir sans que la quantité d'énergie produite dans le monde soit augmentée? Les indéterministes répondent : « La science démontre que la quantité d'énergie est sensiblement constante dans l'univers, mais la science ne peut démontrer par l'expérience que la quantité d'énergie est absolument constante; or, la quantité d'énergie qu'engendrerait le libre arbitre serait si petite, par rapport aux ordres de grandeurs de l'univers, qu'elle paraîtrait sensiblement nulle. En quoi une mouche posée sur un wagon change-t-elle le poids qu'indique la bascule? »Il y a d'ailleurs des savants à l'esprit philosophique qui se sont attachés à prouver de diverses manières que le libre arbitre pouvait se concilier avec la conservation de l'énergie ( Le déterminisme pourra enfin objecter que le libre arbitre ne peut se concilier ni avec l'existence de Dieu, ni avec le principe de raison suffisante. D'abord, si Dieu existe, il revoit tout ce qui doit arriver, donc rien n'est libre. Mais, répond l'indéterminisme, il faut d'abord supposer un Dieu et un Dieu prévoyant; de plus, à proprement parler, Dieu ne prévoit pas, il voit hors du temps les choses qui se déroulent dans la temps. C'est ainsi que l'ont entendu et que l'entendent encore tous les théologiens. Or, cette vision intemporelle des choses temporelles est un mystère incompréhensible d'où on ne peut tirer aucun argument, puisqu'on ne comprend pas ce qu'on dit. L'argument déterministe qu'on tire de la raison suffisante se formule ainsi : Tout a une raison suffisante; or, l'action libre n'aurait pas de raison suffisante puisqu'elle naîtrait de rien, donc cette action libre n'existe pas. Voici la réponse : « L'action libre a une raison suffisante, le libre arbitre de l'humain , et celui-ci a une raison suffisante, la moralité. Sans libre arbitre, en effet, il n'y a ni moralité ni immoralité, tout est indifférent, amoral. »Mais, dit le déterminisme, avec ou sans libre arbitre, il y a toujours du bien et du mal dans le monde : un honnête homme est toujours bon, un criminel est toujours mauvais. Sans doute, répond l'indéterminisme, il y a toujours du bien et du mal, mais ce bien et ce mal se confondent avec le plaisir et la douleur; il n'y a plus de bien ni de mal au sens moral de ces mots. Le déterminisme est donc amené à confondre le bien sensible et le bien honnête, le mal sensible et le mal moral, la sensibilité et la moralité. Le débat est donc, en dehors de tous les arguments qui ne sont réellement probants de part ni d'autre, ramené à ces termes : S'il y a un domaine de la moralité distinct du plaisir et de la douleur, le libre arbitre doit exister; sinon, le libre arbitre n'existe pas. Par conséquent, le positivisme, le matérialisme, qui croient que « le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre », resteront déterministes sans qu'aucun argument puisse les atteindre que celui qui leur prouverait que le bien moral est distinct du bien sensible; d'un autre côté la spiritualisme, qui se croit arrivé à la démonstration de cette distinction, le criticisme qui l'accepte par un acte de foi morale comme conséquence obligatoire de l'impératif catégorique, restent non moins inexpugnables sur le terrain de l'indéterminisme. (G. Fonsegrive). Le libre-arbitre
et les neurosciences.
Cependant, Libet lui-même refusa cette conclusion radicale. Il remarqua que les sujets pouvaient interrompre le mouvement une fois l'intention consciente ressentie, même si le potentiel de préparation était déjà amorcé. Il proposa alors le concept de "droit de veto" : la conscience ne serait pas à l'origine des actions, mais exercerait un contrôle inhibiteur sur des processus initiés de façon inconsciente. Ce n'est pas une liberté d'initiation, mais une liberté de refus, une nuance que les débats ultérieurs ont souvent négligée. Les décennies suivantes ont sérieusement nuancé, voire fragilisé, l'interprétation originelle des données de Libet. Des chercheurs comme John-Dylan Haynes ont montré, grâce à l'IRM fonctionnelle, que l'activité cérébrale préfigurant une décision pouvait être détectée jusqu'à dix secondes avant que le sujet prenne conscience de son choix. Mais d'autres neuroscientifiques ont critiqué la robustesse de ces mesures : le potentiel de préparation pourrait ne pas représenter une "décision" neurale, mais simplement une fluctuation stochastique de l'activité cérébrale de fond, une sorte de bruit neuronal que le sujet interprète rétrospectivement comme une intention. Aaron Schurger a notamment proposé un modèle dans lequel le moment du mouvement correspond simplement au franchissement aléatoire d'un seuil par cette activité fluctuante, sans qu'il y ait de "commande" préalable à proprement parler. Au-delà de Libet, les neurosciences apportent d'autres éclairages troublants. L'étude des lésions cérébrales révèle à quel point des altérations locales du cerveau peuvent modifier radicalement ce que nous percevons comme nos choix les plus intimes. Des dommages au cortex préfrontal ventromédian, par exemple, transforment la manière dont un individu prend des décisions morales, le rendant plus froid et utilitariste. Des lésions au cortex orbito-frontal peuvent générer des comportements compulsifs que le patient reconnaît comme étrangers à lui-même mais ne peut réprimer. Le syndrome de la "main étrangère", causé par des lésions du corps calleux ou du lobe frontal, pousse ce constat à son paroxysme : une main agit de façon autonome et intentionnelle, contrariant parfois délibérément les actions de l'autre main, et le patient nie toute responsabilité sur ces actes. Qui, alors, décide? Les neurosciences cognitives insistent également sur l'omniprésence des processus inconscients dans la prise de décision. Les travaux d'Antonio Damasio sur les marqueurs somatiques montrent que les émotions et les états corporels orientent nos choix bien avant qu'une délibération consciente ne s'engage. Ses patients atteints de lésions préfrontales, intellectuellement intacts, devenaient incapables de prendre des décisions sensées dans leur vie quotidienne, non par manque de raisonnement, mais par absence de ces signaux émotionnels inconscients qui guident normalement la cognition. Le "moi" délibérant conscient s'appuie donc sur une machinerie souterraine massive qu'il ne contrôle pas et dont il ignore largement le fonctionnement. Cette réalité conduit certains neuroscientifiques, comme Sam Harris, à adopter une position éliminativiste franche : le libre-arbitre, compris comme la capacité d'un "soi" conscient à être l'auteur ultime de ses actions, est une illusion. Nos pensées et décisions émergent de processus physiques déterminés par des causes antérieures (gènes, histoire neurale, expériences passées) auxquelles nous n'avons pas accès et que nous n'avons pas choisies. La conscience serait alors un épiphénomène, un témoin qui raconte après coup l'histoire d'une décision déjà prise. D'autres chercheurs adoptent une position compatibiliste, cherchant à réconcilier les données neuroscientifiques avec une forme de liberté. Pour eux, la liberté ne requiert pas que le moi conscient soit une cause première non causée (ce qui serait métaphysiquement absurde) mais simplement que l'action soit causée par les états internes de l'agent (désirs, valeurs, raisonnements), sans contrainte externe. Dans cette optique, le fait que ces états internes soient eux-mêmes le produit de processus neuraux n'efface pas la liberté, car c'est précisément en quoi consiste l'agent : être un système dont les processus internes déterminent son comportement. Patricia Churchland défend une vision proche en soulignant que la question neuroscientifique pertinente n'est pas "y a-t-il un libre-arbitre métaphysique?" mais "quels mécanismes cérébraux permettent l'autocontrôle, la délibération et la flexibilité comportementale?", des capacités bien réelles, neurologiquement localisables, et graduellement altérées par certaines pathologies. La question de la responsabilité morale et juridique se pose alors avec une acuité particulière. Si le comportement d'un individu est le produit de sa neurobiologie, comment justifier la punition? Les neurosciences ont alimenté des débats dans les prétoires : des avocats ont invoqué des anomalies cérébrales pour atténuer la culpabilité de leurs clients. Des chercheurs comme David Eagleman plaident pour une réforme du droit pénal fondée non sur la notion de faute morale absolue, mais sur la protection de la société et la réhabilitation, en tenant compte des substrats neuraux du comportement. Il ne s'agit plus de demander "méritait-il d'agir autrement?" mais "son cerveau était-il capable d'agir autrement?". En définitive, les neurosciences ne tranchent pas le débat philosophique sur le libre-arbitre, elles le déplacent et le complexifient. Elles démontrent avec force que la conscience n'est pas le chef d'orchestre souverain qu'elle croit être, que les processus inconscients pèsent massivement sur nos choix, et que la continuité entre état neural et décision comportementale est ininterrompue. Mais elles ne prouvent pas que la délibération consciente soit sans effet causal, ni que le sentiment d'agir soit entièrement illusoire. Elles invitent plutôt à réviser la conception naïve d'un sujet transparent à lui-même, maître de ses pensées, pour lui substituer l'image d'un agent incarné, partiellement opaque à lui-même, dont la liberté (si elle existe) est moins une propriété métaphysique qu'un degré de flexibilité, de délibération et d'autocontrôle qu'un cerveau peut exercer sur ses propres états. |
| . |
|
|
|
|||||||||||||||||||||||||||||||
|