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L'Empire
russo-varègue.
La formation de l'Empire russe ne nous
est connu que par le récit sommaire du moine kiévien Nestor, écrit au
XIVe siècle.
L'annaliste raconte que les Slaves étaient
divisés, affaiblis; que ceux du Sud devaient payer tribut à leurs voisins,
les Khazares ( Les
Turkmènes), qui avaient leur centre sur la basse Volga, mais s'étendaient
du Caucase
au Dniepr; que ceux du Nord, pour mettre fin à leurs dissensions, en étaient
réduits à chercher un maître hors de chez eux.
«
Cherchons, se dirent-ils, un prince qui nous gouverne et nous parle selon
la justice. » Et alors ils allèrent trouver les princes des Varègues
: « Notre pays est grand et tout y est en abondance, mais l'ordre et la
justice y manquent; venez en prendre possession et nous gouverner. »
Se rendant à cet appel, trois frères varègues,
Rurik, Sinéous et Trouvor, rassemblèrent leurs
bandes et vinrent s'installer dans le pays des Slaves du Nord (provinces
actuelles de Pskov
et de Novgorod) qui devint ainsi le noyau
du nouvel empire (date supposée, 862).
Qu'étaient ces Varègues, et quelle est
au juste la signification de ce supposé appel des Slaves
à des envahisseurs étrangers? Pendant longtemps ces questions sont restées
sans réponses satisfaisantes, moins à cause des obscurités du récit
de Nestor, que parce que l'amour-propre national y était intéressé.
Pendant longtemps, beaucoup d'historiens russes n'ont pas voulu admettre
que le commencement de l'histoire russe fût une conquête étrangère.
Ces conquérants ou ces alliés varègues devaient être des Slaves, et,
pour le démontrer, on a écrit de nombreux in-folio. Au jourd'hui, la
vérité ne paraît plus douteuse : les Varègues sont des Scandinaves
venus directement de Suède
et de Norvège ,
ou peut-être des rives du golfe de Finlande. Tous les noms de Varègues
que nous ont transmis les annalistes sont explicables seulement par les
langues scandinaves ( Les
langues germaniques). Tout ce que nous savons sur leur armement, leurs
coutumes coïncide exactement avec ce qui existait en Scandinavie à la
même époque. Du reste, rien ne prouve que leur établissement dans le
pays des Slaves du Nord, et particulièrement dans leur capitale, Novgorod,
eut absolument le caractère d'une conquête, Il est possible que, suivant
le récit de Nestor, ils soient venus, appelés sinon par tous les Slaves,
du moins par une partie des Slaves; qu'il y ait eu, dans leur établissement,
plutôt une sorte de pacte qu'une invasion violente. Les Francs
non plus n'ont pas conquis la Gaule
ils l'ont gouvernée, ils lui ont donné leur nom, mais jamais ils n'y
auraient réussi sans un accord tacite avec la plus grande partie de la
population.
L'émergence
de la Russie kiévienne.
Quoi qu'il en soit, au Xe
siècle, la Slavie (= espace géographique où vivent les populations
slaves) amorphe de l'époque précédente nous apparaît partagée en un
certain nombre de principautés varègues, dont les capitales sont toujours
d'anciens oppida slaves, A Novgorod,
à Polotsk ,
au Nord, Ã Kiev au Sud, etc., il y a des princes
varègues entourés de gardes, de droujinas, qui vraisemblablement,
dès cette époque, comprennent autant ou plus de Slaves
que de véritables Varègues. Avec ces droujinas, ils entreprennent
de grandes expéditions de guerre et de piraterie. Tandis que Rurik
gouverne de Novgorod les Slaves du Nord, Askold et Dir occupent les bords
du Dniepr et s'installent à Kiev; puis de là , avec deux cents vaisseaux,
assiègent Constantinople. Ils font
la guerre aux peuples épars dans les forêts qui leur refusent le tribut;
ils se la font les uns aux autres. Le frère de Rurik, Oleg (879-912),
traite les autres chefs de bande comme Clovis
traite les rois des autres tribus franques, Vers 982,
il s'empare de Kiev où il transfère sa résidence. C'est un chef de guerre
qui dirige, en 907, contre Constantinople
une expédition. Il conclut avec l'Empire byzantin
un traité de commerce octroyant aux Russes
de grands privilèges; c'est aussi un fondateur de villes et un législateur.
Au commencement du Xe
siècle, il est maître, par Novgorod, Smolensk
et Kiev, de la route fluviale qui va de la mer Baltique à la mer Noire;
tous les Varègues lui obéissent, et après lui, à son neveu Igor
(912-945)
qui échoue devant Constantinople en 941
et périt en combattant les Slaves-Déréviens des sources du Boug et du
Pripet (Volynie ),
à la veuve d'Igor, la Normande Olga (945-957),
et à son fils Sviatoslav Ier (957-972).
Unis, les Varègues et les Slaves
multiplient leurs expéditions vers le Sud, où les attire le mirage du
butin prodigieux qu'on pourrait faire dans Constantinople,
et peut-être aussi le désir d'un établissement dans un pays plus chaud
et plus riche. Dès 865, 200 barques
varègues avaient descendu le Dniepr, traversé la mer Noire et étaient
venues mouiller devant le palais impérial de Constantinople. Une tempête
les dispersa, mais la génération suivante renouvela l'attaque, et Oleg
fixa son bouclier à une porte de la cité impériale. Igor
revint seul, puis avec les Petchenègues ( Les
Turkmènes), et l'empereur romain acheta son départ (944).
Sviatoslav débute par des victoires sur les Khazares, auxquels il enlève
leurs sujets slaves; appelé par Nicéphore II
contre les Bulgares et vainqueur de ceux-ci, il s'avança jusqu'à Constantinople
et voulut transporter sa capitale dans les Balkans ;
il fallut, pour le rejeter au Nord du Danube, les exploits de Jean Zimiscès.
Battu par les Grecs, il fut surpris et
tué, au retour, par les nomades de la steppe, les Petchenègues, et sa
mort marque la fin de la première période de la Russie kiévienne.
Un partage était intervenu entre les trois
fils de Sviatoslav, et c'est laropolk qui règne à Kiev
jusqu'en 980. Oleg commandait aux Déréviens
et Vladimir à Novgorod;
ils ne peuvent s'entendre. Iaropolk tue Oleg et expulse Vladimir. Mais
celui-ci, revenu avec des bandes scandinaves, fait assassiner son aîné
et rétablit l'unité. Jusqu'alors l'empire russo-varègue n'est qu'une
confédération lâche de tribus éparses, sous l'hégémonie d'un chef
de droujina; le fait même que Sviatoslav a pu songer à transférer
sa capitale de Kiev au Sud du Danube montre combien ce vaste corps était
peu cohérent et stable. Après lui, il s'assied, se fixe, et la première
étape de cette transformation, c'est la conversion des Russes
au christianisme.
L'introduction
du christianisme.
Déjà , avant Sviatoslav, il y avait eu
des chrétiens en Russie; sa mère même,
la farouche Olga, avait embrassé la religion chrétienne (955)
et supplié son fils de s'y convertir à son tour. Sviatoslav, tout occupé
de ses guerres, s'y était refusé, et la conversion de la Russie fut l'oeuvre
de son fils Vladimir (980-1015),
le Clovis de l'histoire russe, comme on le qualifie
parfois. Comme Clovis, plus que lui, Vladimir est un personnage aux trois
quarts légendaire. Il est cruel et fait périr autour de lui ses frères
et ses parents - comme les Mérovingiens;
comme eux, il s'adonne à la débauche, il a des troupeaux de femmes dans
chacune de ses résidences; comme certains d'entre eux, il est tourmenté
par des aspirations religieuses. Au début de son règne, il est un païen
forcené, il persécute les chrétiens de Kiev.
Un peu plus tard, il imagine, suivant le dire de Nestor, de faire procéder
à une vaste enquête chez tous ses voisins, sur la meilleure des religions.
Il envoie des ambassadeurs chez les Polonais
qui sont catholiques, chez les Khazares
( Turkmènes),
qui sont musulmans, chez l'empereur byzantin .
Les ambassadeurs reviennent lui raconter que chez les Polonais les églises
sont pauvres, le culte misérable; que chez les Khazares la religion défend
de boire du vin et prescrit la circoncision. Au contraire, ceux qui sont
allés à Constantinople ont été
émerveillés par l'éclat de la cour et des basiliques.
C'est pour le culte des Grecs que Vladimir se décide, mais il ne veut
pas leur demander le baptème; il prétend le conquérir. Il va donc assiéger
Chersonèse ,
la dernière ville de Crimée
qui fût restée aux empereurs. Il la prend, s'y fait baptiser, et, peu
de temps après, y épouse une princesse byzantine (988).
Quand il reparaît à Kiev, c'est en apôtre entouré de prêtres et de
moines. Les idoles sont précipitées dans le fleuve; les Kiéviens sont
baptisés, en bloc, sur la rive du Dniepr, et peu de temps après, les
Novgorodiens et les autres sujets de Vladimir sont convertis de la même
façon.
Dans ce récit de propagande, il est difficile
de discerner la marche réelle des événements. Il est probable que de
bonne heure il y a eu des chrétiens - ne fut-ce que les captifs ramenés
de Grèce
ou de Bulgarie
- dans les villes varègues; qu'ils y ont fait des prosélytes; que le
mouvement s'est accentué à mesure que les rapports avec Constantinople
sont devenus plus fréquents et moins belliqueux. Le fait que la légende
fait coïncider, ou à peu près, la conversion de Vladimir
et son mariage avec une princesse byzantine, montre bien la sorte d'influence
qui s'est exercée sur les Russes. Il est
présumable, du reste, que cette influence a été beaucoup plus forte
à Kiev que dans les villes plus septentrionales,
et que les guerres de Vladimir contre ses parents du Nord, complaisamment
racontées par l'annaliste, cachent les derniers épisodes de la lutte
entre le paganismeet le christianisme.
L'apogée
de la Russie kiévienne.
Après Vladimir,
son fils Iaroslav le Grand (1016-1054),
le Charlemagne de la Russie kiévienne, agrandit
l'empire par ses conquêtes et lui donne ses premières institutions. Du
vivant même de Vladimir, les luttes commencèrent entre ses fils. Après
sa mort, elles dégénèrent en guerre civile, et cette fois encore ce
fut le prince de Novgorod, appuyé sur les
Varègues, qui prévalut. Sviatopolk, prince de Kiev,
avait assassiné trois de ses frères et pris le titre de grand prince.
Mais son aîné, Iaroslav, établi à Novgorod, solda des mercenaires scandinaves,
défit sur les bords du Dniepr l'armée kiévienne (1016).
Sviatopolk se réfugia chez son beau-père, le puissant Boleslav
Chrobry, duc de Pologne ,
lequel le ramena à Kiev (1017); mais
une rupture eut bientôt lieu entre Russes et Polonais; ceux-ci durent
se contenter d'annexer les villes tchervènes (Galicie )
et, de nouveau battu sur l'Alta par Iaroslav, Sviatopolk disparut (1019).
Après avoir consolidé sa puissance par
un mariage avec la fille du roi de Suède
Olaf, il abandonne à son frère Mtislav la principauté de Tchernigov
et les pays à l'Est du Dniepr, que celui-ci étend aux dépens des Khazars
et des populations caucasiennes; ensemble ils reprennent aux Polonais la
Russie rouge (villes tchervènes), puis ils domptent les Lives
et fondent chez eux Iouriev (Tartu ).
Une expédition s'avance en Finlande
jusqu'au Kymmène; une autre, de navigateurs novgorodiens, va de la Dvina
à l'estuaire de l'Ob, au pays des fourrures. En 1036,
la mort subite de Mtislav laisse Iaroslav seul maître. Il écrase les
Petchenègues ( Les
Turkmènes); il fonde de nouvelles villes, ou, pour mieux dire, de
nouveaux postes fortifiés, chez ses voisins du Nord et du Nord-Est, Lituaniens
de la Duna, Tchoudes du golfe de Finlande, Mériens des forêts de la haute
Volga. Sa gloire va très loin; il est en rapport avec les princes de l'Europe
centrale ,
qui, avant lui, ne connaissaient pas les Russes.
Sa soeur et ses filles règnent en Pologne ,
en Norvège ,
en France
(Anne, épouse de Henri Ier)
en Hongrie .
Mais son premier titre de gloire est d'avoir donné à ses sujets leur
premier code, la Rousskaïa Pravda ( = le droit ou la vérité russes),
et d'avoir fait de Kiev une ville européenne.
Avec lui la civilisation slavo-varègue atteint son apogée.
La civilisation
Slavo-varègue.
Sur l'état des Slaves
avant leur réunion en Etat et leur conversion au
christianisme, on sait peu de choses.
A en croire Nestor, ils vivaient dans une barbarie presque complète, en
guerre continuelle, pratiquant le rapt des filles et la polygamie. D'autre
part, les récits des voyageurs arabes du VIIe
ou du VIIIe siècle
nous font assister à des scènes de funérailles accompagnées de sacrifices
humains. Est-ce là un portrait fiable des Slaves primitifs? On peut en
douter. Peut-être étaient-ils un peu plus barbares, en raison de leur
éloignement des foyers de civilisation de la Méditerranée. Pourtant
ils possédaient la charrue, ce qui leur donnait une grande supériorité
sur leurs voisins. Finnois ou Turks,
et les fouilles des archéologues modernes ont démontré qu'ils avaient
des rapports avec les peuples civilisés de la mer Noire, du Caucase
et de l'Asie antérieure.
Leurs croyances
religieuses des Slaves étaient un mélange du vieux naturalisme
indo-européen avec des croyances probablement empruntées aux Finnois ,
dont les sorciers, les chamans de la Sibérie
actuelle, paraissent avoir eu sur eux une influence réelle. Politiquement,
ils étaient partagés en cantons (volost) qui quelquefois s'aggloméraient,
sous des chefs temporaires, en grandes tribus telles que celles dont Nestor
nous a conservé les noms : celles des Krivitches, sur la Dura, et le Dniepr,
autour de Smolensk ;
les Polotchanes, autour de Polotsk ;
les Dregovitches, sur le haut Dniepr; les Drevlianes, dans le bassin du
Pripet; les Polianes, sur le Dniepr, autour de Kiev;
les Croates blancs, entre le Dniestr et les Carpates, etc.
Nous avons déjà dit que l'histoire ne
conserve pas le souvenir des migrations
et des guerres qui les ont établis dans ces régions. Certains historiens
en ont conclu que l'occupation avait été purement pacifique; qu'au milieu
des autres peuples, tous guerriers et pillards, les Slaves
avec leur âme de colombe n'avaient été que de laborieux colons, laboureurs,
pêcheurs ou chasseurs. Cela était probablement vrai pour certains. mais
assurément pas pour tous. En tout cas, les renseignements que nous devons
aux Byzantins ne confirment pas ces suppositions.
Ils nous montrent les Slaves primitifs participant aux premières grandes
invasions qui ont désolé l'empire romain ,
aussi ou plus cruels que les autres envahisseurs. D'autre part, nous savons
que les guerres étaient fréquentes entre tribus slaves. Rien ne permet
donc, d'affirmer qu'elles soient entrées dans l'histoire dans un contexte
de nature à les distinguer avantageusement des Germains,
des Celtes et de tous les autres Indo-Européens.
Restées très loin en arrière, elles attendaient l'impulsion qui devait
déterminer leur rôle historique. Cette impulsion, les Varègues la leur
ont donnée.
La civilisation des Varègues est exactement
celle des peuples germaniques, au moment
des grandes invasions, ou, plus tard, des Vikings,
dont les Varègues sont l'équivalent oriental. Comme eux, ils sont organisés
en bandes armées à la façon des Vikings
de la tapisserie de Bayeux ,
combattent pour leur compte, et fondent des Etats comme Rurik,
Igor, etc., ou pour celui de qui les prend à sa solde. Il y a de bonne
heure des mercenaires varègues dans les armées byzantines .
Leurs coutumes, où nous retrouvons le wehrgeld, le prix du sang,
sont celles des Germains. Du reste, il ne faudrait pas se les figurer comme
des groupes fermés. De bonne heure, dans les bandes de pirates qui
écumaient les fleuves russes, comme dans celles qui écumaient les côtes
de la Gaule ,
il y a eu des gens de toute origine. La coutume russe ne fait pas de différence
entre le prix du sang d'un Slave ou d'un
vrai Russe, d'un Varègue. Il est certain, d'autre part, qu'aussitôt fixés
en pays slaves, les bandes varègues se sont rapidement et totalement slavisées;
cinquante ans après Rurik, Sviatoslav porte un
nom slave, et tous ses successeurs de même. Bien que l'élément le plus
solide de leurs armées soit toujours le Scandinave
au point de vue ethnique, celui-ci est absorbé par le Slave. Le vrai Russe,
le Scandinave, a disparu aussi vite dans l'empire kiévien que le Norse
en Neustrie ,
devenue la Normandie .
Dans ce peuple composite, slavo-scandinave,
aucun des deux éléments n'apportait avec lui une civilisation bien avancée.
Elle est venue du seul centre de haute civilisation qui fut à portée
de la Russie kiévienne, de Constantinople .
Les Byzantins ont donné aux Russes d'abord
le christianisme. Aurait-il mieux valu
pour eux le recevoir de l'Occident latin? Cette question, souvent débattue
autrefois par les théologiens et les historiens, apparaît aujourd'hui
bien oiseuse. En tout cas, le christianisme n'a pas, du premier coup, transformé
les Russes, comme le voudrait la propagande chrétienne. Devenus chrétiens,
les princes sont restés aussi cruels qu'au temps du paganisme; dans la
masse du peuple, le changement de religion n'a été qu'un changement d'étiquette
: sous des déguisements chrétiens, les vieux mythes
slaves et les coutumes d'autrefois ont persisté longtemps; d'ailleurs,
elles n'ont pas toutes disparu aujourd'hui. Ce qui est plus important peut-être,
ou plus immédiatement efficace que l'introduction du christianisme, c'est
la transformation matérielle qui l'accompagne.
Devenu un Basileus chrétien, Iaroslav
voulut faire de sa capitale une seconde Byzance .
Comme la Byzance des rives du Bosphore ,
Kiev eut sa basilique
de Sainte-Sophie et sa Porte d'or. D'autres églises,
des monastères, ceints de hauts remparts
de pierre, s'élevèrent sur les falaises du Dniepr, Dans l'intérieur
de la ville, sur ses huit marchés, les marchands grecs se rencontrèrent
avec ceux de Novgorod. Venus avec les marchands,
les prêtres et les moines ouvrirent des écoles, traduisirent en slave
les ouvrages grecs, traités de théologie
ou de politique, s'efforcèrent de faire pénétrer
dans le vieux droit slavo-russe, exprimé par la
Rousskaia Pravda, les idées byzantines, les pénalités du droit
romain, la notion d'un pouvoir monarchique
institué par Dieu
lui-même. Sous leur influence, la Russie
tendit à devenir un nouvel empire byzantin ,
au grand détriment de son avenir, assurent des historiens d'Occident.
La vérité est que si l'empire kiévien a été éphémère, ç'a été
surtout pour ne pas s'être assez byzantinisé, pas assez monarchisé;
pour avoir gardé l'habitude germanique, à la mort de chaque prince, du
partage de son domaine entre tous ses fils; pour n'avoir pas assez subordonné
aux princes leurs droujinas de guerriers qui, de bonne heure, vont
devenir une sorte de féodalité aussi turbulente
que celle d'Occident.
La
période des apanages et la décadence de la Russie kiévienne
Les guerres civiles commencent immédiatement
après la mort de Iaroslav. Il avait vainement
dans le partage de son royaume entre ses cinq fils réservé à l'aîné
une primauté : c'était Isiaslav, grand-prince de Kiev
et Novgorod (1054-1078);
tandis que Sviatoslav régnait à Tchernigov ,
Vsevolod à Pereiaslav, Viatcheslav à Smolensk
et Igor à Vladimir .
La Russie divisée ne pouvait que difficilement
résister à l'Ouest aux Polonais et Ã
l'Est, aux Polovtzi, nomades turks, qui prenaient
la place des Petchenègues et s'établissent au Nord de la mer Noire, du
Volga au Pruth. Vseslav, fils d'un neveu d'Iaroslav, qui s'était maintenu
à Polotsk ,
expulse de Kiev Isiaslav; ramené par les Polonais, celui-ci est de nouveau
chassé par son frère Sviatoslav (1073)
et en appelle à l'empereur Henri IV
d'Allemagne
et au pape Grégoire VII. Il ne peut cependant
rentrer dans sa capitale qu'Ã la mort de Sviatoslav (1077)
et périt en combattant les Polovtzi (5 octobre 1078).
Son frère Vsevolod Iaroslavitch (1078-1093)
lui succède, suivi de Svatopolk Michel Isiaslavitch (1093-1113).
Ils ne conservent qu'une hégémonie nominale sur la Russie morcelée,
engagée dans des guerres sanglantes avec les Polonais pour la possession
des villes de la Russie Rouge; tandis qu'à l'Est, du côté de la steppe
où les apanages des branches cadettes se découpaient et se défaisaient
avec une égale facilité, des princes dépossédés appelaient les Polovtzy.
La « terre russe » est dévastée d'un bout à l'autre; les assassinats
de princes se succèdent. Seul le règne de Vladimir
Monomaque met un temps de repos dans cette série monotone de crimes
et de dévastations. C'était un fils de Vsevolod auquel les Kiéviens,
las de l'anarchie (qui avait été marquée
notamment par une persécution des Juifs),
firent appel.
Devenu grand-prince de Kiev
(1113-1123), Vladimir II Monomaque
ne réussit pas à réunir la terre russe, à supprimer tous les apanages
(Polotz, la Tchervénie, Tchernigov
demeurent autonomes). Du moins les confédère-t-il, sous son autorité,
contre l'ennemi du dehors. Il repousse les nomades, Polovtzy, Torques,
Petchenègues; il menace Constantinople ,
se fait respecter des Polonais, dompte
les velléités de révolte des villes excentriques, de Novgorod,
de Minsk, des villes de Russie Rouge ou de Volhynie .
Il fonde sur la Kliazma la cité de Vladimir
et y dépose des reliques
et des ornements acquis à Byzance. Ce fut bientôt une nouvelle capitale-résidence
des grands princes et des patriarches. Sous lui, la terre russe, groupée
autour de Kiev, isolée, dans son orthodoxie, entre les musulmans
ou les païens d'Orient, et les catholiques
d'Occident, forme vraiment un empire cohérent et puissant.
Il reste du Monomaque une curieuse Instruction
à ses fils qui nous donne le tableau raccourci de ses longs exploits.
«
J'ai fait en tout quatre-vingt-trois campagnes [...]. J'ai fait dix-neuf
traités de paix avec les Polovtzy, fait prisonniers au moins cent de leurs
princes, auxquels j'ai rendu la liberté, et j'en ai mis à mort plus de
deux cents en les précipitant dans la rivière. Personne ne voyageait
plus rapidement que moi : en partant de grand matin de Tchernigov ,
j'arrivais à Kiev avant les vêpres. Quelquefois,
au milieu des plus épaisses forêts, j'attrapais moi-même des chevaux
sauvages et je les attachais ensemble de mes propres mains. Que de fois
je fus renversé par les buffles, renversé par les bois des cerfs, foulé
aux pieds par les élans! », etc.
Mais Vladimir Monomaque
n'est pas seulement un guerrier et un chasseur; il est aussi un moraliste
dont les maximes montrent le chemin fait par le christianisme
en Russie depuis les temps de Vladimir
et d'Iaroslav.
«
Ce n'est ni le jeûne ,
ni la solitude, ni la vie monastique qui vous procureront la vie éternelle,
c'est la bienfaisance. N'oubliez point les pauvres [...]. Servez de père
aux orphelins, jugez vous-même les veuves [...] Aimez vos femmes; ne leur
laissez aucun pouvoir sur vous. »
Enfin, il prêche la nécessité de
l'instruction :
«
Tâchez de vous instruire sans cesse. Sans être sorti de son palais, mon
père parlait cinq langues, chose que les étrangers
admirent en nous [...] ».
Vladimir Monomaque
est la dernière grande figure de la Russie
kiévienne. Après lui, les luttes des Rurikovitchs (descendants de Rurik)
reprennent de plus belle, avec un élément de plus. Au début, il ne s'agissait
dans ces luttes que d'intérêts personnels : entre les provinces qu'on
se disputait, et que ne séparaient ni les moeurs, ni la langue, ni la
nature du sol, ni généralement l'aspect du pays, il n'y avait pas trace
d'oppositions régionales. Au XIIe
siècle, il n'en est plus ainsi. Peu à peu, il s'est formé
en plein pays finnois, dans la Mésopotamie
de l'Europe orientale, entre le Volga et l'Oka, une nouvelle Russie, la
Souzdalie, du nom de Souzdal ,
sa ville la plus importante. Les Rurikovitchs qui la possèdent commandent
à un peuple qui n'est qu'à demi slave; ils ne connaissaient plus la lointaine
Kiev; ils ne se sentent pas subordonnés Ã
ses grands princes. On obéit encore à Mstislav Ier
(1125-1132), fils du Monomaque, mais
son débile frère Iaropolk Il (1132-1139)
est mis en échec par les princes de Tchernigov
et la république de Novgorod, contre laquelle
le métropolite de Kiev recourt vainement à l'excommunication. Les gens
de Tchernigov prennent le dessus et c'est Vsevolod Olgovitch (1139-1146),
qui succède à Iaropolk comme grand-prince de Kiev, évinçant momentanément
la descendance de Vladimir II Monomaque. Celle-ci revient pourtant au trône
avec Isiaslav Mstislavitch (1146-1154).
C'est une époque de guerres civiles, compliquée de conflits avec l'Eglise
et d'invasions étrangères. En ces temps apparaissent deux noms qui feront
grande figure celui de la ville de Moscou,
fondée vers 1150, et celui des Cosaques,
dont les bandes de cavaliers s'agglomèrent en face des Polovtzy dans la
steppe du Dniepr. Après la mort d'Isiaslav, on voit cinq grands princes
en cinq années. Le plus notable est Iourii (Georges), Vladimirovitch Dolgorouki
(1155-1157),
qui transfère la capitale à Vladimir .
Parmi la foule de principautés qui se
divisent alors la Russie, les quatre principales
lignées sont : les descendants de Vladimir II
Monomaque; ceux de Sviatoslav de Tchernigov ;
ceux d'Isiaslav de Polotsk ;
ceux de Volodar de Przemysl. Les Lituaniens
réduisent à la vassalité les princes de Polotsk et Minsk; la principauté
de Przemysl étendue sur Halicz et la Volhynie
est annexée par Roman à son duché de Galicie ,
et il s'intitule autocrate de toutes les Russies.
Il fut tué par les Polonais, mais ses descendants continuèrent de régner
sur les Ruthènes ou Russes rouges. Les deux groupes orientaux conservent
quelque temps leur indépendance; les princes de Tchernigov se subdivisent
en lignes de Sévèrie, de Rjazan ,
etc.; les héritiers de Monomaque en princes de Volhynie, Smolensk ,
Souzdal ,
Novgorod, etc. Le second Dolgorouki, le
fils de Iourii, André Bogolioubski de Souzdal essaie de refaire l'unité.
Il s'avance sur les rives de la Kama et fonde la colonie russe de Viatka.
En 1169, il s'empare de Kiev
et la livre au pillage. Sa mort prématurée (1174)
l'empêche de reconstituer à son profit le pouvoir des grands princes.
Au Nord, les républiques de Novgorod et de Pskov
se sont organisées en véritables Etats distincts; la première domine
de la Baltique à l'Oural et à la mer Blanche. La décadence de la Russie
kiévienne est complète. Dévastée par André Bogolioubski en 1169,
Kiev l'a été de nouveau un peu plus tard, par les Polovtzy que les princes
de Tchernigov avaient appelés contre elle. Elle n'a plus ni la force ni
le prestige d'autrefois, qui peu à peu passent à la Russie nouvelle du
Nord-Est, et l'invasion des Mongols,
au XIIIe siècle,
consomme la ruine de l'empire des laroslav et des Monomaque.
«
En ce temps-là , disent les chroniqueurs, pour nos péchés arrivèrent
des nations inconnues; personne ne savait ni leur origine ni leur religion.
Dieu seul les connaît, et peut-être les sages hommes versés dans les
livres. »
En réalité, l'invasion du XIIIe
siècle, si nouvelle et si surprenante qu'elle ait paru aux
contemporains, n'est que la suite des invasions dont la Russie kiévienne
avait déjà eu tant à souffrir, des invasions des Avars,
des Petchenègues, des Polovtzy. Elle est aussi la réédition de cette
invasion des Huns qui, au Ve
siècle, avait emporté le premier grand empire fondé dans
l'Europe orientale ,
celui des Goths. Seulement, cette fois, l'avalanche
arrivait de plus loin, des frontières mêmes de la Chine .
Au XIIe siècle,
toutes les tribus nomades de langue mongole
et turque, éparses dans l'Asie du Nord 
, avaient été réunies en un seul empire par Gengis
Khan (1154-1227)
: au début du siècle suivant, elles avaient conquis l'Asie centrale,
pour arriver, un peu plus tard, en franchissant le Caucase ,
sur les bords de la mer Noire. Les Mongols
de l'avant-garde les poursuivirent, et rencontrèrent sur les bords de
la Kalka, non loin de la mer d'Azov, l'armée des princes de Kiev,
de Volhynie ,
de Tchernigov ,
de Smolensk ,
de Koursk .
Les Russes furent , écrasés (1224);
après quoi, les Mongols achevant le tour
de la Caspienne retournèrent en Orient. Treize ans plus tard, ils reparurent
sur le Volga, anéantirent le royaume bulgare de Kazan ,
puis, de là , ils envahirent la Grande-Russie. Rjazan ,
Moscou, Souzdal ,
Rostov, Iaroslav, etc., s'abîmèrent dans les flammes. L'année suivante,
ce fut le tour des Polovtzy qui, écrasés, se réfugièrent en Hongrie ;
Tchernigov, Kiev furent prises et saccagées; la Volhynie, la Galicie
succombèrent; les Mongols arrivèrent jusqu'aux Carpates, jusqu'au plateau
de Bohème, où ils s'arrêtèrent. A mesure qu'ils avançaient vers l'Occident,
dans un pays plus accidenté, de population plus dense, hérissé de forteresses,
leur force d'agression diminuait. En revanche, dans les grandes plaines
de l'Europe orientale, si favorables aux mouvements de leur innombrable
cavalerie, leur domination dura longtemps, et elle détermina un changement
complet dans les destinées de la Russie.
(Haumant). |
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