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La Russie au XVIIIe siècle |
Aperçu |
Le
XVIIIe siècle russe est une époque de
grandes transformations, dont l'impulsion est venue de l'empereur Pierre-le
Grand. En 1689, celui qui était déjà tsar en titre, avec son frère
Ivan, avait arraché, à dix-ans, le pouvoir effectif
au ministre Galitzine et à sa soeur Sophie. Son frère aîné, Ivan, continuant
de conserver un titre de tsar de pure forme. Entouré d'une équipe de
fidèles, venus souvent de l'étranger (Suisse La mort de Pierre Ier en 1725 ouvre la voie à plusieurs crises dynastiques, qui se solderont, à partir de 1762, et au début du règne de Catherine II, l'autre grand jalon de ce siècle, par le passage de la couronne des tsars des Romanov à la branche des Holstein-Gottorp. Dans l'intervalle plusieurs autres tsarines (ou régentes détentrices du pouvoir effectif). Il s'agira d'abord de Catherine Ire (1725 - 1727), veuve de Pierre Ier, puis d'Anna Ivanovna (1730 - 1740), dont le règne est marqué par l'importance des conseillers allemands, d'Anna Leopoldvna, qui tente brièvement de régner à la place de son fils le tsar Ivan VI, et surtout, ensuite, d'Elisabeth (1741 - 1762), la fille de Pierre le Grand. Alors que la cour de Russie
Au total, la Russie Au cours de ce siècle,
l'européanisation de la Russie Toutes ces transformations
n'empêchent pas la Russie Les règnes |
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Jalons |
La
mort du tsar Fiodor III en 1682 avait ouvert une crise de succession dynastique
dont le dénouement, en 1689, marque le véritable point de départ de
cette période. Cette année-là , le jeune Pierre
Ier,
co-tsar avec son demi-frère Ivan V sous la régence de leur sœur Sophie,
parvient à écarter cette dernière du pouvoir. Sophie, qui gouvernait
avec l'appui des streltsy, est confinée au couvent de Novodievitchi. Ivan
V, faible d'esprit et de constitution, conserve un titre honorifique jusqu'Ã
sa mort en 1696, mais le pouvoir appartient désormais sans partage Ã
Pierre. Dès lors, le tsar, alors âgé de dix-sept ans, manifeste un intérêt
obsessionnel pour les techniques militaires et navales européennes, fréquentant
le quartier des étrangers de Moscou, où
il côtoie des officiers, des marchands et des artisans venus d'Allemagne,
de Hollande ou d'Écosse. Ces années de formation sont suivies par la
Grande Ambassade de 1697-1698, voyage incognito à travers l'Europe du
Nord et l'Europe centrale, au cours duquel Pierre visite chantiers navals,
manufactures, cabinets de curiosités et cours princières, tout en recrutant
des spécialistes étrangers. Ce périple est brutalement interrompu par
la révolte des streltsy en 1698, que le tsar, rentré précipitamment,
réprime avec une cruauté spectaculaire, allant jusqu'à participer personnellement
aux exécutions et aux interrogatoires.
La dissolution du corps des streltsy symbolise la fin de l'ancienne Moscovie militaire et l'amorce des réformes radicales qui vont bouleverser la société russe. Dès 1699, le calendrier julien est imposé, le nouvel an étant désormais fixé au 1er janvier et non plus au 1er septembre selon l'usage byzantin. Le port de la barbe est taxé, les costumes traditionnels sont proscrits pour les nobles et les fonctionnaires au profit de l'habit occidental. La monnaie, l'administration et la fiscalité sont profondément transformées. Ces mesures accompagnent l'effort de guerre contre la Suède, engagé en 1700 dans le cadre de la Grande Guerre du Nord. La défaite cuisante de Narva, la même année, face aux troupes de Charles XII, révèle les faiblesses de l'armée russe. Pierre réagit en accélérant la création d'une armée permanente fondée sur la conscription, en développant une industrie sidérurgique dans l'Oural et en faisant fondre les cloches des églises pour produire des canons. La victoire de Poltava en 1709, suivie de la lente agonie de l'armée suédoise sur le Dniepr, change le rapport de force en Europe orientale. Le tsar peut alors avancer méthodiquement le long de la Baltique, où la fondation de Saint-Pétersbourg en 1703, au prix de dizaines de milliers de vies sacrifiées dans les marécages de la Néva, préfigure le déplacement du centre de gravité politique et culturel de la Russie. En 1712, la nouvelle capitale est officiellement proclamée, et la cour abandonne Moscou. La victoire navale de Hangö en 1714 confirme la naissance d'une marine russe. La paix de Nystad en 1721 consacre l'annexion de la Livonie, de l'Estonie, de l'Ingrie et d'une partie de la Carélie, donnant à la Russie une fenêtre durable sur la Baltique. La même année, le Sénat et le Saint-Synode confèrent à Pierre le titre d'empereur de toutes les Russies. L'État est alors entièrement refondu. Les anciens prikazes, aux compétences enchevêtrées, cèdent la place aux collèges, institutions inspirées des modèles suédois et germaniques, chargées chacun d'un domaine précis de l'administration. La noblesse est astreinte au service obligatoire, civil ou militaire, régi par le Tableau des rangs promulgué en 1722, qui établit une hiérarchie en quatorze grades ouvrant l'accès à la noblesse héréditaire pour les roturiers parvenus à un certain niveau. L'Église orthodoxe perd son patriarche en 1700, remplacé définitivement en 1721 par le Saint-Synode, collège de clercs nommés par le tsar et surveillés par un procureur laïc, ce qui soumet durablement l'institution ecclésiastique à l'État impérial. Le recensement général de la population masculine imposable, ou révision, introduit en 1718 la capitation, impôt personnel qui remplace l'ancienne imposition par foyer et accroît les ressources du Trésor. Cette pression fiscale et administrative s'accompagne d'une répression sévère de toute opposition, comme en témoigne le procès et la condamnation à mort du tsarévitch Alexis en 1718, qui refuse l'héritage réformateur de son père, meurt sous la torture et creuse un vide dynastique. Le printemps des tsarinesLa mort de Pierre le Grand en février 1725, sans héritier mâle désigné, ouvre une ère d'instabilité politique où le trône devient l'enjeu des factions nobiliaires et des régiments de la Garde. Son épouse Catherine, ancienne servante livonienne, lui succède sous le nom de Catherine Ire, portée au pouvoir par le prince Menchikov. Son règne de deux ans voit l'ascension du Haut Conseil secret, qui concentre la réalité du pouvoir. À sa mort en 1727, le trône revient au jeune Pierre II, petit-fils du tsarévitch Alexis. Ce garçon de douze ans tombe sous l'influence de la famille Dolgorouki, qui tente d'écarter Menchikov et de déplacer la cour à Moscou, mais la mort brutale du jeune empereur de la variole en janvier 1730, la veille de son mariage, éteint la lignée mâle des Romanov.Le Haut Conseil secret, dominé par les grandes familles aristocratiques, appelle au trône Anne, fille d'Ivan V (Anna Ivanovna) et nièce de Pierre le Grand, duchesse douairière de Courlande. On lui impose des conditions limitant drastiquement ses prérogatives en matière de déclaration de guerre, de perception d'impôts et de nomination aux hautes charges. Mais, une fois arrivée à Moscou, Anne déchire ces conditions avec l'appui de la petite et moyenne noblesse, hostile à l'oligarchie. Son règne, qui dure une décennie, est souvent perçu comme une période de domination allemande en raison de l'influence de son favori Biron, ancien palefrenier courlandais devenu duc de Courlande et régent officieux. Un cabinet des ministres remplace le Haut Conseil, et une police politique particulièrement redoutée, la Chancellerie des affaires secrètes, surveille l'opinion. L'armée est modernisée sous la direction de Münnich, qui mène des campagnes victorieuses contre l'Empire ottoman et la Pologne, notamment lors de la guerre de Succession de Pologne, qui permet l'installation d'Auguste III sur le trône de Varsovie. La guerre russo-turque de 1735-1739, marquée par la prise d'Otchakov et la peste qui ravage les troupes russes, se conclut par la restitution d'Azov mais sans accès à la mer Noire. Sur le plan intérieur, Anne Ire abroge partiellement l'obligation de service perpétuel en limitant la durée du service noble à vingt-cinq ans, première brèche dans l'édifice pétrinien. Anne meurt en octobre 1740, léguant le trône au petit Ivan VI, âgé de deux mois, fils de sa nièce Anna Leopoldovna et d'Antoine-Ulrich de Brunswick. Biron exerce d'abord la régence avant d'être renversé par un coup d'État fomenté par Münnich, qui place Anna Leopoldovna à la tête de l'État. Mais la faiblesse de la régente, ses querelles avec ses ministres et son entourage germanique irritent la noblesse russe, qui se tourne vers la fille de Pierre le Grand et de Catherine Ire, la grande-duchesse Élisabeth. Dans la nuit du 25 novembre 1741, soutenue par le régiment Préobrajenski et l'ambassadeur de France, Élisabeth s'empare du pouvoir sans effusion de sang. Le petit empereur Ivan VI et sa famille sont emprisonnés; il passera le reste de sa courte vie dans des geôles de plus en plus secrètes. Le coup d'État est présenté comme une réaction nationale contre la domination étrangère, et le règne d'Élisabeth, qui durera vingt ans, s'efforce de restaurer l'héritage pétrovien dans une version plus fastueuse et culturellement marquée par le baroque et l'influence française. Élisabeth abolit la peine de mort dans les faits, aucun condamné n'étant exécuté durant son règne, supprime les douanes intérieures qui entravaient le commerce, et encourage l'essor économique de l'Empire. La noblesse voit ses privilèges s'accroître : elle obtient le droit exclusif de posséder des terres peuplées de serfs, tandis que la condition paysanne se dégrade. La cour impériale de Saint-Pétersbourg devient l'un des foyers culturels de l'Europe, avec le développement des théâtres, de la musique, et surtout la fondation de l'Université de Moscou en 1755, sous l'impulsion de Mikhaïl Lomonossov, puis celle de l'Académie des beaux-arts. Les palais baroques de Bartolomeo Rastrelli, comme le palais d'Hiver ou le palais de Tsarskoïe Selo, redessinent la physionomie de la capitale. Sur le plan diplomatique et militaire, le règne d'Élisabeth est dominé par la rivalité avec la Prusse de Frédéric II. La guerre de Succession d'Autriche avait vu la Russie s'allier à l'Autriche, mais c'est le renversement des alliances de 1756 qui place l'Empire dans le camp franco-autrichien contre la Prusse et l'Angleterre. La guerre de Sept Ans éclate et la Russie y prend une part décisive. En 1757, l'armée russe, commandée par Apraxine, remporte la bataille de Gross-Jägersdorf en Prusse-Orientale, mais une retraite incompréhensible et la mort suspecte d'Apraxine freinent l'avance. En 1758, les troupes russes occupent Königsberg et la Prusse-Orientale prête serment à l'impératrice. La campagne de 1759 est marquée par la victoire éclatante de Saltykov à Kunersdorf, qui met l'armée prussienne en déroute et laisse la route de Berlin ouverte. L'année suivante, un corps expéditionnaire russe occupe brièvement la capitale prussienne. L'Empire russe, dont la population dépasse alors vingt millions d'habitants, semble en mesure d'écraser définitivement la Prusse, mais l'épuisement des finances, les dissensions entre alliés et l'état de santé déclinant de l'impératrice ralentissent les opérations. Élisabeth meurt le 25 décembre 1761, ouvrant une nouvelle ère d'incertitude. Son successeur désigné, son neveu Pierre de Holstein-Gottorp, monte sur le trône sous le nom de Pierre III. Ce petit-fils de Pierre le Grand par sa mère Anne, élevé en Allemagne dans le culte de Frédéric II de Prusse, voue une admiration sans bornes au roi prussien, ce qui va déterminer les premières et stupéfiantes décisions de son règne. La Russie est alors engagée victorieusement dans la guerre de Sept Ans, ses armées occupant la Prusse-Orientale et ayant humilié les forces prussiennes à Kunersdorf, mais Pierre III, aussitôt monté sur le trône, ordonne la cessation immédiate des hostilités, restitue sans contrepartie toutes les conquêtes russes et conclut une alliance avec la Prusse, retournant contre le Danemark, adversaire traditionnel du Holstein, les troupes qui combattaient la veille aux côtés de l'Autriche et de la France. Cette volte-face provoque la consternation dans l'armée, dans la noblesse et au sein de la cour. En quelques mois, le nouvel empereur multiplie les maladresses : il impose à l'armée l'uniforme prussien, manifeste publiquement son mépris pour le clergé orthodoxe en projetant de séculariser les biens ecclésiastiques dans un esprit de confiscation humiliante, et affiche son intention de répudier son épouse Catherine pour épouser sa maîtresse Élisabeth Vorontsov. Son manifeste du 18 février 1762 sur la liberté de la noblesse abolit l'obligation de service instaurée par Pierre le Grand, une mesure populaire auprès de l'aristocratie mais qui ne suffit pas à sauver un souverain isolé et imprévisible. L'épouse qu'il méprise, Sophie d'Anhalt-Zerbst devenue grande-duchesse Catherine Alexeïevna après sa conversion à l'orthodoxie, tisse depuis des années des liens étroits avec les régiments de la Garde et avec les cercles éclairés de la capitale. Le 28 juin 1762, avec la complicité des frères Orlov, elle se fait proclamer impératrice autocrate par les régiments de la Garde à Saint-Pétersbourg, tandis que Pierre III, réfugié au château d'Oranienbaum, est arrêté, contraint d'abdiquer et mis à mort quelques jours plus tard dans des circonstances officiellement attribuées à une crise d'apoplexie. Catherine II, entre ombre et LumièresCatherine II, qui régnera jusqu'en 1796, s'installe sur le trône par un coup d'État qui détermine la nature de son pouvoir : elle dépend de l'armée et de la noblesse, mais entend incarner le souverain éclairé selon les préceptes des philosophes français qu'elle lit et correspond, en particulier Voltaire, Diderot et d'Alembert.Les premières années du règne sont marquées par la volonté de consolider une légitimité fragile. La tentative du lieutenant Mirovitch en 1764 pour libérer Ivan VI, l'empereur déchu emprisonné depuis 1741, se solde par la mort du malheureux prisonnier, tué par ses geôliers conformément aux ordres permanents, ce qui débarrasse Catherine d'un rival potentiel tout en réveillant les rumeurs de crimes dynastiques. La même année, l'impératrice procède à la sécularisation complète des biens du clergé, mettant fin à l'indépendance économique de l'Église orthodoxe dont près d'un million de paysans deviennent des paysans d'État, mesure que Pierre III avait ébauchée mais que Catherine réalise avec une habileté politique bien supérieure, désamorçant les résistances ecclésiastiques. En 1767, elle convoque une Commission législative composée de députés de la noblesse, des villes, des paysans d'État et des minorités de l'Empire, auxquels elle adresse une Instruction célèbre, largement inspirée de Montesquieu et de Beccaria, prônant la modération des peines, la tolérance et la primauté de la loi. Cette grande consultation, qui se réunit au Kremlin, ne débouche sur aucune codification concrète mais permet à l'impératrice de connaître les aspirations et les doléances des différentes classes de la société russe, tout en renforçant son image de souveraine philosophe. La commission est ajournée sous le prétexte de la guerre contre l'Empire ottoman qui éclate en 1768. Le conflit russo-turc de 1768-1774 est provoqué par les incursions russes en Pologne, où Catherine impose son ancien amant Stanislas Poniatowski comme roi après la mort d'Auguste III, et par les ambitions russes en Crimée. La guerre prend une dimension spectaculaire avec l'expédition de la flotte de la Baltique en Méditerranée, sous le commandement d'Alexis Orlov. En 1770, la flotte russe anéantit l'escadre ottomane dans la baie de Tchesmé, au large de l'Anatolie, exploit retentissant qui frappe l'imagination de l'Europe. Sur le front terrestre, les armées russes commandées par Roumiantsev remportent les victoires de la Larga et de Kagoul, franchissent le Danube et occupent les principautés roumaines de Moldavie et de Valachie. La peste qui ravage Moscou en 1771, provoquant une émeute sanglante et l'assassinat de l'archevêque Ambroise, rappelle les fragilités internes de l'Empire. Le traité de Koutchouk-Kaïnardji, signé en 1774, donne à la Russie une position dominante en mer Noire : le khanat de Crimée devient indépendant de l'Empire ottoman, la Russie obtient Azov, Kertch, les ports du Dniepr et du Boug, ainsi que le droit de libre navigation commerciale à travers les détroits du Bosphore et des Dardanelles, et un protectorat vague mais exploitable sur les chrétiens orthodoxes des Balkans. L'immense empire russe connaît alors un des soulèvements les plus terribles de son histoire. En 1773, un cosaque du Don nommé Iemelian Pougatchev se fait passer pour l'empereur Pierre III miraculeusement échappé à la mort et rallie autour de lui les cosaques de l'Oural, les ouvriers des usines métallurgiques, les serfs fugitifs, les vieux-croyants persécutés et les minorités bachkires et kalmoukes. La révolte embrase la région de la Volga et de l'Oural, les armées rebelles prennent des forteresses, pendent les propriétaires terriens et promettent l'abolition du servage. Kazan est incendiée en 1774. La panique gagne la noblesse de toute la Russie centrale. Mais les troupes régulières, libérées par la paix avec les Turcs, sont dépêchées sous le commandement de Souvorov et de Panine. Pougatchev, trahi par ses lieutenants cosaques, est capturé, ramené à Moscou dans une cage de fer et décapité en janvier 1775. La répression est féroce, mais la peur du spectre de la jacquerie hante désormais durablement l'autocratie. Catherine en tire les conséquences : la réforme provinciale de 1775 réorganise l'administration territoriale en créant cinquante gouvernements subdivisés en districts, dotés d'une administration nobiliaire locale qui renforce le contrôle de l'aristocratie sur les campagnes. La charte de la noblesse de 1785 confirme et étend les privilèges des nobles : exemption définitive du service obligatoire, propriété pleine et entière de leurs terres et de leurs serfs, création d'assemblées de la noblesse dans les gouvernements. Une charte des villes, la même année, organise la société urbaine en six catégories et accorde des droits municipaux limités. Jamais le servage n'a été aussi étendu et aussi dur qu'à la fin du règne de Catherine, malgré les idéaux humanitaires de ses jeunes années. L'annexion du khanat de Crimée en 1783, préparée par Potemkine, constitue une étape majeure de l'expansion russe vers le sud. L'ancien favori et probable époux morganatique de l'impératrice organise méthodiquement la colonisation de la Nouvelle-Russie, fondant Kherson, Nikolaïev, Sébastopol et Ekaterinoslav, peuplant ces steppes de colons russes, ukrainiens, allemands, grecs et arméniens. La Crimée devient le symbole de la puissance méridionale de la Russie. Un nouveau conflit avec l'Empire ottoman éclate en 1787, marqué par les campagnes éclatantes de Souvorov, qui enlève la forteresse réputée imprenable d'Ismaïl en 1790 au prix d'un massacre effroyable de la garnison turque et de la population, et par les victoires navales de l'amiral Ouchakov en mer Noire. Parallèlement, la guerre contre la Suède de Gustave III, de 1788 à 1790, contraint la Russie à combattre sur deux fronts, mais s'achève sans changement territorial. Le traité de Jassy en 1792 confirme l'annexion de la Crimée et étend la frontière russe jusqu'au Dniestr, avec la forteresse d'Otchakov. L'Empire ottoman cède définitivement la rive nord de la mer Noire. L'autre grand chantier géopolitique de Catherine est la Pologne. Depuis l'élection de Poniatowski, la République des Deux Nations est un protectorat russe déchiré par la résistance de la confédération de Bar, écrasée en 1772. Cette année-là , la Prusse de Frédéric II, l'Autriche de Marie-Thérèse et la Russie s'entendent pour procéder au premier partage de la Pologne. La Russie annexe la Biélorussie orientale et la Livonie polonaise. Les réformes intérieures polonaises, notamment la Constitution du 3 mai 1791, sont perçues par Catherine comme une menace jacobine. L'armée russe intervient, écrase la résistance, et un deuxième partage est imposé en 1793, par lequel la Russie s'empare de la Podolie, de la Volhynie et de la Biélorussie centrale. L'insurrection nationale menée par Tadeusz Kościuszko en 1794 est réprimée dans le sang par Souvorov, qui prend d'assaut le faubourg de Praga à Varsovie et massacre la population civile. Le troisième partage de 1795 raye la Pologne de la carte de l'Europe : la Russie reçoit la Courlande, la Lituanie, la Volhynie occidentale et une partie de la Pologne propre jusqu'à la Vistule et au Boug. L'impératrice a réalisé le rêve de Pierre le Grand en repoussant les frontières de l'Empire au coeur de l'Europe centrale. Sur le plan culturel, le règne de Catherine marque un apogée des Lumières russes. L'Ermitage s'enrichit de collections de peinture européennes, la littérature russe s'émancipe avec les œuvres de Derjavine, de Fonvizine, de Novikov, tandis que l'impératrice elle-même écrit des pièces de théâtre et des contes moraux. L'instruction publique progresse avec la création d'écoles de district et de gouvernement, même si le projet de Smolny pour l'éducation des jeunes filles nobles demeure une exception brillante. Pourtant, la Révolution française, à partir de 1789, provoque un revirement brutal chez l'impératrice. Radichtchev, auteur du Voyage de Pétersbourg à Moscou, dénonciation courageuse des horreurs du servage, est condamné à mort, peine commuée en exil en Sibérie. Novikov, accusé de propagande maçonnique, est emprisonné. La censure se durcit, la méfiance envers les idées venues de France devient la règle. La dernière année du règne est marquée par la guerre en Perse, lancée en 1796 en réponse à l'invasion de la Géorgie par les troupes du chah Agha Mohammad Khan. La mort de Catherine le 6 novembre 1796, frappée d'une congestion cérébrale dans son cabinet de toilette, interrompt ces campagnes et livre l'Empire à son fils. Après Catherine Paul Ier monte sur le trône à quarante-deux ans, après une longue attente humiliante dans l'ombre de sa mère, qui l'avait écarté du pouvoir et envisagé de le déshériter au profit de son petit-fils Alexandre. Nourri de ressentiment et d'une conception chevaleresque et mystique de l'autocratie, Paul entend rompre avec le règne précédent en tout. Il fait exhumer la dépouille de son père Pierre III et la fait couronner aux côtés de celle de Catherine, geste macabre qui révèle son obsession de la légitimité. La loi de succession de 1797 établit pour la première fois en Russie un ordre clair de primogéniture masculine, mettant fin à l'arbitraire qui présidait à la transmission du trône depuis Pierre le Grand. Paul gouverne par décrets impulsifs, réforme l'armée en imposant des uniformes prussiens, des exercices tatillons et une discipline de parade, et s'aliène la noblesse en restreignant les privilèges accordés par la Charte de 1785, notamment en interdisant les assemblées provinciales et en limitant le droit de ne pas servir. La petite et moyenne noblesse est à nouveau soumise à des obligations fiscales et à des punitions corporelles. En politique étrangère, Paul commence par adopter une ligne pacifique, refusant de s'engager dans la coalition contre la France révolutionnaire. Mais l'expansion française en Méditerranée, la prise de Malte dont il se proclame grand maître de l'Ordre en 1798, et les ambitions de Bonaparte en Orient le font basculer. La Russie entre dans la Deuxième Coalition aux côtés de l'Autriche, de l'Angleterre et de l'Empire ottoman. Les campagnes de Souvorov en Italie du Nord en 1799 sont un chef-d'œuvre militaire : victoires de la Trebbia et de Novi contre les Français, libération de Milan et de Turin. Puis Souvorov franchit les Alpes, manoeuvre épique et désespérée à travers le massif du Saint-Gothard, pour échapper à l'encerclement des armées françaises de Masséna. Paul, furieux de la conduite jugée égoïste des Autrichiens, rappelle ses troupes, et Souvorov, malade, meurt peu après son retour à Saint-Pétersbourg, privant l'Empire de son plus grand capitaine. L'amitié naissante entre Paul et Bonaparte, Premier consul après le coup d'État du 18 Brumaire, le conduit à une rupture spectaculaire avec l'Angleterre : il impose un embargo sur les navires britanniques, projette une alliance franco-russe et, surtout, lance en 1801 une expédition de cosaques à travers l'Asie centrale pour menacer l'Inde britannique. Cette politique nuit gravement au commerce de la noblesse et inquiète les hauts dignitaires. Le palais de Saint-Pétersbourg devient un lieu d'intrigues où la crainte de l'arbitraire impérial devient insoutenable. Le gouverneur militaire de la capitale, le comte Pahlen, obtient la complicité du grand-duc héritier Alexandre, qui exige que la vie de son père soit épargnée. Dans la nuit du 11 au 12 mars 1801, un groupe d'officiers conspirateurs envahit le château Saint-Michel, résidence fortifiée que Paul avait fait construire pour échapper aux complots. L'empereur est assassiné dans sa chambre à coucher, étouffé sous un oreiller ou assommé, au terme d'une scène confuse et sordide. Le règne de Paul s'achève dans le sang après quatre années de tensions extrêmes. Son fils Alexandre Ier, à vingt-trois ans, monte sur le trône avec la promesse implicite de revenir aux principes libéraux de Catherine. Les premières années de son règne sont marquées par un vent de réformes : abolition de la police secrète de Paul, amnistie des exilés politiques, création du Conseil permanent puis des ministères en 1802, qui remplacent les vieux collèges de Pierre le Grand et rationalisent l'administration centrale. Alexandre réunit autour de lui un comité intime de jeunes aristocrates libéraux, le comité secret, pour élaborer des projets constitutionnels et humanitaires. La Russie, maîtresse de la Pologne, de la Crimée, de la Nouvelle-Russie et des steppes sibériennes jusqu'à l'Alaska et aux confins de la Californie, s'engage dans le nouveau siècle avec une puissance et un prestige immenses, mais avec des institutions archaïques, une paysannerie serve qui représente la majorité de sa population, et un système autocratique que le meurtre de Paul a à la fois ébranlé et restauré dans sa violence fondatrice. Les piliers du régime Les grandes familles Le XVIIIe siècle russe a connu, avec les règnes de Pierre Le Grand, Elisabeth, et Catherine II des périodes de relative stabilité intérieure. Mais ces périodes ont également été ponctuées par plus d'une révolution de palais. Des convulsions qui sont venues rappeler qu'il n'existe pas de régime politique, fut-il aussi autocratique que l'était celui des tsars qui ne doive reposer sur l'assentiment d'une partie plus ou moins importante de la population qu'il régente, ou tout au moins d'une classe politique. En russie, 94 % de la population de cette époque est soumis au régime du servage, et n'a pas grand chose à dire. En revanche, une poignée de familles puissantes (les Dolgorouki, les Bestoujev, les Galitzine, les Schouvalov et les Orlov, notamment), dont l'importance déborde souvent du seul XVIIIe siècle, on joué pendant toute cette période un rôle clé. Parfois très mal traités, leurs représentants ont souvent été aussi les les faiseurs et défaiseurs de tsars. Aventuriers, gigolos et autres parvenus Le mode de fonctionnement d'un pouvoir
autocratique des tsars, par sa nature même, instaure un type de rapports
de force avec la puissance aristocratique, qui favorise l'irruption dans
le jeu politique de toutes sortes d'individualités. Souvent, il s'agira
d'aventuriers jaillis de nulle part ou presque, à l'image de Tolstoï,
Menchikov,
âmes damnées de Pierre Ier,
et plus tard, de Biren, et de ces autres soldats
sortis du rang, comme les frères Panine, susceptibles
d'y retourner à l'occasion, ou ces amants de tsarines, à la manière
de Razoumovski et de Potemkine.
Ils viennent souvent d'Allemagne |
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