|
|
| . |
|
||||||
| Les puissances mongoles |
| Il
n'y eut, à vrai dire, d'histoire
et de nationalité mongoles qu'à partir du kouriltaï de 1206,
cette grande assemblée générale où Temudjin
se fit reconnaître pour souverain absolu (gengis khan) par les
tribus et clans mongols ainsi centralisés en nation. Ces tribus qui nomadisaient
le long de la Keroulen et de l'Onon ne constituaient pas une personnalité
historique bien définie. Entre les Ouïgours
(sédentaires) ou Kiptchak (nomades du désert) du Sud et de I'Ouest, les
Toungouses de l'Est, ils fraternisaient plutôt avec les premiers, tantôt
à la solde de l'empire chinois, tantôt en lutte avec lui. Ils se confondent
donc dans le grouillement des peuples turcs de l'Asie intérieure jusqu'à
la fin du XIIe
siècle. Jusque là, les empires fondés
dans l'Asie intérieure n'avaient généralement pas réussi à soumettre
directement les grands empires tels que la Chine A la fin du XIIe
siècle, voici quelle était à peu près
la situation politique en Asie. La Chine était divisée entre la dynastie
nationale des Song, dans le bassin du Yang-tse et
les Kin, dynastie toungouse, qui dominaient
de l'Amour au Hoaï, Les Song résistaient avec l'appui des aventuriers
turcs et mongols embauchés dans l'intérieur. Depuis la chute de l'empire
khitan, les États secondaires et les tribus nomades étaient indépendants.
Sur le coude du Hoang-lia, l'État de Hie; entre Keroulen et Selenga, les
tribus mongoles; au Nord autour du Baïkal, les Mergued (toungouse); à
l'Ouest des Mongols, les Kéraïtes, dont Karakoroum était la capitale;
plus loin, dans le Pé-lou, maîtres des montagnes saintes de l'Altaï
et du val de l'Irtych, les Naïmans; dans le Nan-lou, un groupe de
Ouïgours, vassaux des Kara-Khitans, qui étendaient leur pouvoir sur la
Transoxiane Les clans mongols
semblaient pourtant bien inégaux à une pareille tâche, faibles et divisés
en face des monarchies des Kéraïtes, des Naïmans, des Khitans. Rien
dans leur passé n'autorisait de semblables espoirs. Leur nom apparaît
dans les auteurs chinois à partir de l'époque des Tiou-Kioue; il semble
probable que les pasteurs de la lande mongole, établis de longue date
sur l'emplacement où nous les trouvons, subirent sans résistance appréciable
la domination des divers empires turcs Hioung-nou ( Au XIIe
siècle, les clans mongols sont installés
sur la Keroulen, l'Onon, l'Orkhon, vivant assez
misérablement et s'embauchant volontiers au service des Chinois. Leur
centre était la colline sacrée de Deligoun-Bouldak, aux sources de l'Onon,
où ils plantaient l'étendard à neuf queues blanches, symbole du peuple
mongol, et l'étendard à quatre queues noires, symbole des Niroun; parmi
celles-ci, la plus notable était celle des Bordjiguène (les yeux pairs),
descendants du plus jeune des trois fils de la Vierge Alankava, Puis venaient
les Arlad, les Djouirat. Au milieu du XIIe
siècle, se distingue un des Bordjiguène, Yésouguéi Bahatour (le Batailleur).
Associé à un chef kéraïte, il guerroie à la solde des Song
contre les Kin (
|
||||
| Les
visages des la puissance mongole
L'Empire gengiskhanide.
En 1206, lors d'un
grand qurultay, une assemblée des chefs de tribus, Temüjin fut
proclamé Gengis Khan ( = le Roi Universel). Cet événement fondateur
marque la naissance politique de la nation mongole et le début d'une transformation
radicale. Gengis Khan rejeta l'organisation tribale ancestrale, source
de divisions, pour imposer une nouvelle structure militaire et sociale
: la population fut répartie en unités de dix (arban), cent (jaghun),
mille (mingghan) et dix mille (tumen), brisant ainsi les
anciennes loyautés claniques. Il codifia les lois dans le Yassa,
un code juridique implacable qui régissait tous les aspects de la vie,
de l'organisation militaire à l'hygiène, et dont la transgression était
souvent punie de mort. La force de son armée, entièrement montée, reposait
sur une discipline de fer, une mobilité extrême, une coordination parfaite
à l'aide de signaux, et le génie tactique de l'arc composite mongol.
Après avoir soumis les peuples voisins comme les Ouïghours,
dont il adopta l'écriture, et les royaumes tangoutes des Xia occidentaux,
son regard se tourna vers le sud, vers la riche et puissante Chine
des Jin. La guerre contre les Jin, débutée en 1211,
fut d'une brutalité inouïe. Les Mongols, perçus d'abord comme des barbares
incultes, apprirent rapidement l'art de la guerre de siège en enrôlant
de force ingénieurs et artisans chinois et musulmans, finissant par prendre
Pékin
(Zhongdu) en 1215 après un siège et un sac terrifiants.
La prise d'une ville chinoise par Gengis Khan. (Manuscrit persan de 1596). L'expansion vers
l'ouest fut déclenchée par un affront diplomatique. Lorsque le Shah Ala
ad-Din Muhammad de l'empire du Khwarezm,
une puissance musulmane dominant la Perse
et l'Asie centrale Les
successeurs de Gengis Khan.
La période qui suivit fut celle des régences et des tensions internes. La veuve d'Ögedeï, Töregene, et plus tard la veuve de Güyük, Oghul Qaïmich, gouvernèrent avec une main de fer, tandis que les luttes de factions entre les descendants de Djötchi et de Tolui d'un côté, et ceux d'Ögedeï et de Chagataï (Djagataï) de l'autre, commençaient à fissurer l'unité. L'élection de Möngke, le fils aîné de Tolui, au détriment des Ögödéides, marqua un transfert de pouvoir décisif. Grand Khan de 1251 à 1259, Möngke fut un souverain austère et efficace qui purgea impitoyablement ses rivaux et relança l'expansion sur deux fronts titanesques. Il confia à son frère Hülegü (Houlagou) la mission de conquérir le Moyen-Orient, et à son autre frère, Kubilaï (Koubilaï), celle de soumettre la Chine des Song. Hülegü traversa
la Perse, détruisant la secte ismaélienne des Assassins
dans leurs nids d'aigle de l'Alamut, avant
de fondre sur Bagdad, le coeur du monde
arabo-musulman. En 1258, la capitale abbasside
fut prise et mise à sac. Le dernier calife, al-Musta'sim, fut exécuté,
un choc psychologique immense qui mit fin à cinq siècles de califat.
Hülegü fonda l'Ilkhanat de Perse, poursuivant
son avancée vers la Syrie. Cependant, la
mort de Möngke en 1259 lors de la campagne contre les Song, et la défaite
de son général Kitbuqa face aux Mamelouks
d'Égypte à la bataille d'Aïn Djalout en 1260, arrêtèrent net l'expansion
mongole au Proche-Orient et fixèrent la frontière de l'empire sur l'Euphrate L'empire gengiskhanide, à ce moment, avait déjà cessé d'être une entité politique unifiée. La guerre civile de succession qui éclata entre Kubilaï et son frère cadet Ariq Böke, tous deux fils de Tolui, fut le coup de grâce à l'unité impériale. Kubilaï, vainqueur après quatre années de conflit (1260-1264), transféra la capitale de Karakorum à Khanbaliq (l'actuelle Pékin), fondant officiellement en 1271 la dynastie Yuan. Si Kubilaï était le Grand Khan en titre, son autorité n'était plus que nominale sur les autres khanats. L'Empire mongol se fragmenta en quatre entités distinctes qui allaient évoluer séparément, s'assimilant aux cultures qu'elles dominaient. La Horde d'Or, sous la lignée de Batu, régna sur les steppes russes et la Sibérie occidentale, s'islamisant progressivement sous le règne de Berké et devenant pour des siècles une puissance majeure en Europe orientale. Le Khanat de Chagataï (Djagatai), en Asie centrale, berceau de la langue et de la culture tchaghataïes, resta longtemps fidèle aux traditions nomades et fut un foyer de luttes incessantes entre ses voisins. L'Ilkhanat de Perse, sous les descendants de Hülegü, devint un centre de renaissance culturelle et commerciale. Ghazan Khan, au tournant du XIVe siècle, se convertit à l'Islam, l'imposant à son administration, et sous son vizir Rashid al-Din, une historiographie et une architecture monumentale florissantes virent le jour, mêlant héritages persan, chinois et mongol. L'histoire ultérieure
de ces khanats est celle d'un déclin progressif, marqué par des révoltes,
des conversions religieuses, une assimilation linguistique et culturelle
aux populations sédentaires conquises, et des luttes intestines. L'Ilkhanat
s'effondra dans les années 1330. La dynastie Yuan en Chine, affaiblie
par les querelles de palais, les catastrophes naturelles et les rébellions,
fut chassée par la révolte des Turbans Rouges, et le dernier empereur
Yuan, Togoontömör, s'enfuit en Mongolie en 1368. La Horde d'Or commença
son long morcellement au XVe siècle, donnant
naissance aux khanats d'Astrakhan, de Kazan,
de Crimée et de Sibérie. Le Khanat de Chagataï se divisa et vit finalement
l'émergence de la figure de Tamerlan (Timur),
un chef turco-mongol qui, bien que ne descendant pas de Gengis Khan, se
réclamait de son héritage et épousa une princesse gengiskhanide pour
légitimer son propre empire, terrifiant l'Asie à la fin du XIVe
siècle. L'ultime héritage direct de l'empire, le "Grand État Mongol"
en Mongolie même, survécut comme une ombre de sa gloire passée, ses
princes devenus vassaux de la dynastie mandchoue des Qing
au XVIIe siècle.
Les hégémonies mongoles en 1259 (sauf Sud-Est de la Chine, conquis en 1279). Les khaqans mongols
empereurs de Chine.
La
conquête de la Chine.
L'étape véritablement
fondatrice de la domination mongole sur l'ensemble de la Chine fut l'œuvre
du prince Kubilaï, petit-fils de Gengis Khan. Investi par son frère,
le Grand Khan Möngke, de la conduite de la guerre contre les Song, Kubilaï
comprit très tôt que la conquête militaire brute ne suffirait pas à
gouverner un empire sédentaire aussi vaste et civilisé. Il s'établit
dans le nord, dans des territoires dévastés, et entreprit de les reconstruire,
s'entourant de conseillers chinois confucéens,
bouddhistes
et taoïstes. Son principal mentor, le lettré
chinois Liu Bingzhong, l'initia aux arcanes de l'administration impériale,
le convaincant d'adopter un mode de gouvernance chinois pour se faire accepter
comme un Fils du Ciel légitime, et non comme un conquérant barbare. C'est
sous son influence que Kubilaï fonda, avant même d'être Grand Khan,
une première capitale à Kaiping, plus tard nommée Shangdu (la fameuse
Xanadu immortalisée par Marco Polo). Lorsque Möngke
mourut en 1259 lors du siège de la forteresse de Diaoyucheng, et que la
succession fut disputée entre Kubilaï et son frère cadet Ariq Böke,
une guerre civile éclata. La victoire de Kubilaï
en 1264 fut un tournant. Il transféra définitivement le centre de gravité
de l'empire mongol de la steppe de Karakorum vers la Chine, déplaçant
sa capitale à Khanbaliq, "la ville du Khan", bâtie à côté de l'ancienne
Zhongdu. En 1271, il franchit un pas décisif en proclamant la fondation
de la dynastie Da Yuan (Tayuan), un nom tiré du classique chinois Yijing La conquête finale
des Song du Sud fut une entreprise colossale qui réclama l'adaptation
complète de l'outil militaire mongol. La principale difficulté ne résidait
pas dans les batailles rangées, que les Mongols remportaient généralement,
mais dans le franchissement du fleuve Yangzi La
dynastie mongole des Yuan.
L'économie sous
la dynastie Yuan connut un dynamisme contrasté, marqué par une extraversion
commerciale sans précédent et une détérioration des conditions de vie
pour la paysannerie. La Pax Mongolica, la "paix mongole", permit
une sécurisation et une unification exceptionnelles des routes commerciales
à travers tout le continent eurasiatique, de la Chine à la mer Noire Le règne de Kubilaï,
le plus long et le plus brillant de la dynastie, fut marqué dans ses dernières
années par des échecs retentissants et une mélancolie grandissante.
Ses tentatives d'expansion au-delà de la Chine se soldèrent par des désastres.
Les deux gigantesques invasions du Japon,
en 1274 et 1281, mobilisant des milliers de navires et des centaines de
milliers d'hommes, furent brisées moins par les samouraïs que par les
typhons providentiels, vénérés par les Japonais comme le kamikaze, le
"vent divin". De même, les campagnes navales et terrestres contre le royaume
du Đại Việt (Viêt Nam) et le royaume
du Champa se heurtèrent à une guérilla tenace dans la jungle et la chaleur
tropicale, et se conclurent par des retraites humiliantes. L'expédition
navale contre le royaume de Java ( Après la mort de
Kubilaï en 1294, ses successeurs furent, à quelques exceptions près,
des souverains faibles, au règne éphémère, en proie aux querelles de
factions et aux assassinats. Temür Khan maintint une certaine stabilité,
mais sa mort en 1307 ouvrit une période de luttes de pouvoir sanglantes
entre les princes impériaux et les grands dignitaires. La cour fut déchirée
entre une faction conservatrice "mongole", nostalgique des traditions de
la steppe et hostile à la sinisation, et une faction plus favorable à
un gouvernement confucéen centralisé. Les coups d'État et les assassinats
se succédèrent, culminant peut-être avec le meurtre de l'empereur Gegeen
Khan lors d'une purge en 1323. Le seul souverain véritablement énergique
de cette période de déclin fut Togoontömör, le dernier empereur Yuan.
Monté sur le trône en 1333, il tenta de restaurer l'autorité impériale
avec l'aide de son chancelier Bayan, puis de son neveu Toghto. Toghto mena
des réformes ambitieuses, comme un projet colossal de canalisation du
Fleuve Jaune L'effondrement final fut provoqué par une conjonction de catastrophes. Le XIVe siècle fut une période de refroidissement climatique et de famines, rendant le mandat du ciel de plus en plus fragile. La révolte éclata dans les campagnes, catalysée par les travaux du Fleuve Jaune. Une myriade de sectes messianiques et de bandes armées, se réclamant souvent d'un bouddhisme millénariste, embrasèrent la Chine. Le mouvement le plus puissant fut celui des Turbans Rouges, dont un chef charismatique, Han Lin'er, se proclamait issu de la lignée des Song et futur restaurateur de la Chine. C'est au sein de ce mouvement que s'illustra un ancien moine mendiant, orphelin, Zhu Yuanzhang. D'une ambition et d'une habileté politique remarquables, Zhu Yuanzhang élimina méthodiquement ses rivaux au sein même de la rébellion pour finalement s'imposer comme le maître du bassin du Yangzi. Alors que la cour Yuan à Pékin était paralysée par les intrigues et une guerre civile entre les factions de l'impératrice et du prince héritier, les armées de Zhu Yuanzhang conquirent le sud puis lancèrent une grande offensive vers le nord. En septembre 1368, sans opposer de résistance, l'armée Ming prit Khanbaliq. Togoontömör, avec les débris de sa cour, s'enfuit vers Shangdu puis vers la Mongolie, où il mourut deux ans plus tard, pleuré par ses partisans comme "l'Empereur Brillant qui s'enfuit". La retraite mongole ne fut cependant pas la fin de leur présence. La dynastie Yuan du Nord continua de régner sur la Mongolie et de menacer la Chine pendant des décennies, justifiant la construction des premières sections de la Grande Muraille par les Ming, une réponse physique à la menace persistante d'une reconquête depuis la steppe. Hülegü (Houlagou)
et l'Ilkhanat de Perse.
La campagne fut d'une rapidité et d'une violence méthodique qui sidérèrent le monde musulman. Plutôt que de se concentrer en une seule armée que le Shah, disposant d'une supériorité numérique sur le papier, aurait pu affronter, Gengis Khan divisa ses forces en plusieurs colonnes, utilisant une stratégie d'encerclement à grande échelle. La ville d'Otrar, là où l'affront avait eu lieu, fut assiégée et, après une résistance héroïque de plusieurs mois, tomba. Le gouverneur Inaltchik fut capturé et, selon la légende, exécuté en lui versant de l'argent fondu dans les yeux et la bouche, un châtiment symbolique pour sa cupidité. La grande armée mongole, sous le commandement personnel de Gengis Khan et de son plus jeune fils Tolui, se dirigea ensuite vers les joyaux de la Transoxiane. Boukhara, centre intellectuel et religieux de l'Islam, fut prise au début de l'année 1220. Gengis Khan, entrant dans la grande mosquée à cheval, aurait déclaré aux notables terrifiés : "Je suis le fléau de Dieu. Si vous n'aviez pas commis de grands péchés, Dieu n'aurait pas envoyé un châtiment comme moi sur vos têtes."La ville fut livrée au pillage, ses habitants massacrés ou réduits en esclavage, et la citadelle rasée. Samarcande, la capitale impériale aux fortifications réputées imprenables, subit un sort identique. La garnison turque, après une vaine sortie, fut anéantie, et la population décimée. Le Shah Ala ad-Din Muhammad, dont la stratégie avait consisté à disperser ses troupes dans les garnisons, se révéla d'une passivité totale. Terrifié par l'avancée mongole, il s'enfuit vers l'ouest, poursuivi sans relâche par un détachement d'élite de vingt mille hommes commandé par les deux meilleurs généraux de l'empire, Subötaï et Djebé. Sa fuite éperdue le mena à travers le Khorasan jusqu'à un îlot de la mer Caspienne, où il mourut seul, épuisé et déchu, en décembre 1220, laissant son fils Jalâl ad-Dîn porter le fardeau de la résistance. Le prince Jalâl ad-Dîn Manguberti fut le seul chef militaire de l'empire khwarezmien à opposer une résistance digne de ce nom, incarnant un bref sursaut d'espoir. Rassemblant les débris de l'armée de son père, il remporta une bataille rangée contre une avant-garde mongole dans la vallée de Parwan, près de Kaboul, une des rares défaites tactiques mongoles de toute la campagne. Cependant, une dispute sur le partage du butin entre ses alliés turcs et afghans fit éclater sa coalition. Poursuivi par Gengis Khan en personne, furieux de ce revers, Jalâl ad-Dîn fut rattrapé sur les rives de l'Indus en novembre 1221. Acculé contre le fleuve, il mena une charge désespérée et héroïque. Voyant sa défaite inévitable, il fit un saut légendaire du haut d'une falaise, plongeant dans l'Indus avec son cheval, sous les yeux d'un Gengis Khan qui, admiratif, interdit à ses archers de le viser et le montra en exemple à ses fils en disant : "Voilà le fils qu'un père peut souhaiter."Jalâl ad-Dîn survécut et erra pendant des années en Inde puis en Perse occidentale, tentant de reconstituer un royaume, avant d'être assassiné en 1231 par un de ses propres hommes. Sa disparition marqua la fin de toute résistance organisée. La conquête du Khorasan et de la Perse orientale fut confiée à Tolui, qui appliqua une politique de terreur absolue. Les grandes cités de Merv, Nishapur et Herat, parmi les plus brillantes du monde musulman, furent méthodiquement rasées et leurs populations exterminées. À Merv, les chroniques persanes rapportent avec effroi que les Mongols édifièrent des pyramides de crânes, et que le décompte des morts fut confié à des scribes, qui atteignirent des chiffres se comptant en centaines de milliers. L'ampleur des destructions fut telle que les systèmes d'irrigation millénaires, les canaux souterrains appelés qanats, furent détruits, transformant des terres fertiles en déserts pour des générations. Ce traumatisme initial, d'une brutalité inégalée, s'inscrivit au plus profond de la mémoire persane. Le
règne d'Hülegü.
La prise de Bagdad en février 1258 fut l'événement le plus cataclysmique de l'histoire de l'Islam médiéval, un choc psychologique dont l'écho résonne encore. Le calife abbasside al-Musta'sim, trente-septième successeur de Mahomet, était un souverain indolent et pieux, mal conseillé par son vizir chiite et un entourage divisé. Il refusa avec arrogance l'ultimatum de Hülegü exigeant sa reddition et la destruction des murailles de la ville. L'armée mongole, après avoir fait jonction avec des renforts venus de la Horde d'Or et de l'Anatolie, encercla la Cité Ronde. Les trébuchets chinois entamèrent le pilonnage méthodique des fortifications. En quelques semaines, les tours s'effondrèrent et les Mongols lancèrent l'assaut. Le sac qui suivit dura sept jours et fut d'une ampleur apocalyptique. La population, que les sources médiévales estiment entre 800 000 et un million d'habitants, fut massacrée en grande partie. Les mosquées, les palais, les hôpitaux, la célèbre Maison de la Sagesse et ses bibliothèques furent incendiés, leurs trésors de savoir jetés dans le Tigre dont les eaux, dit-on, noircirent d'encre. Pour exécuter le calife sans verser le sang d'un souverain de droit divin, coutume mongole empreinte de superstition, Hülegü le fit envelopper dans un tapis et piétiner à mort par des chevaux. La fin du califat abbasside, institution qui perdurait depuis cinq siècles, créa un vide politique et spirituel immense dans le monde sunnite. Hülegü se proclama alors Ilkhan, "Khan soumis" au Grand Khan, fondant de facto un État mongol en Perse. Il avança jusqu'en Syrie, prenant Alep et Damas avec la participation des croisés d'Antioche, semblant sur le point d'atteindre l'Égypte. La mort du Grand Khan Möngke en 1259 changea la donne. Hülegü se retira avec le gros de ses forces, laissant un contingent réduit sous les ordres de son général Kitbuqa, qui fut écrasé par les Mamelouks à la bataille historique d'Aïn Djalout en Galilée, en 1260, stoppant net l'expansion mongole vers l'Afrique. La transformation de l'Ilkhanat en un véritable État persan s'opéra sous le règne de Ghazan Khan (1295-1304), un processus qui marque l'acmé de la domination mongole en Iran. À son avènement, l'Ilkhanat était déchiré par les conflits internes, une crise économique profonde et une instabilité religieuse. Les premiers Ilkhans, bien que tolérants envers les chrétiens nestoriens et les bouddhistes, étaient restés fidèles aux croyances chamaniques de leurs ancêtres. Ghazan, éduqué dans le bouddhisme, se convertit à l'Islam sunnite à l'instigation de l'émir Nowruz, entraînant avec lui toute l'élite mongole. Cette conversion fut un tournant politique majeur, bien plus que religieux. Elle mit fin à la contradiction fondamentale d'un État païen ou bouddhiste régnant sur une population musulmane, et permit à Ghazan de se poser en "Padichah de l'Islam", protecteur de la foi et légitime héritier des anciens souverains persans. Il entama une œuvre de réformes radicales inspirée par son génial vizir, le médecin et historien juif converti Rashid al-Din. La réforme fiscale fut la plus importante : les assignations arbitraires et le pillage par les gouverneurs furent abolis, un cadastre fut établi, et un impôt unique et fixe, payable en espèces ou en nature, fut institué, donnant aux paysans une visibilité et protégeant leur exploitation. Le cours de la monnaie fut unifié, les poids et mesures standardisés. Une administration centralisée fut restaurée sur le modèle des anciens empires iraniens, avec des divans (ministères) spécialisés. Pour briser le cycle de dévastation, Ghazan encouragea le repeuplement des terres, la reconstruction des qanats et de l'agriculture, allant jusqu'à ordonner à ses soldats de ne pas réquisitionner les bêtes de somme des paysans, sous peine de mort. Il bâtit une nouvelle capitale à Tabriz et y fit construire un immense complexe funéraire, un observatoire, des hôpitaux et des madrasas. L'ère de Ghazan et de son successeur Öljeïtü coïncida avec une renaissance culturelle et intellectuelle intense, portée par l'impulsion de la cour ilkhanide et la synthèse des traditions persane, mongole, chinoise et islamique. Tabriz devint une métropole cosmopolite, plaque tournante du commerce terrestre entre la Méditerranée et l'Extrême-Orient. Sous le patronage de Rashid al-Din, une œuvre historiographique monumentale, le Jami' al-tawarikh ou Histoire Universelle, fut rédigée en persan et en arabe. C'était une entreprise encyclopédique sans précédent, visant à compiler l'histoire de tous les peuples connus, des Francs aux Chinois en passant par les Indiens et les Turcs, avec une vision mondialisée que seul un empire de l'ampleur mongole pouvait concevoir. L'ouvrage fut illustré dans des ateliers où travaillaient côte à côte des artistes persans et chinois, introduisant en Iran des motifs et techniques d'Extrême-Orient, comme le paysage de montagnes brumeuses, le dragon ou le phénix, qui transformèrent durablement l'art de la miniature persane. L'architecture prospéra. Öljeïtü, qui se convertit au chiisme, fonda la ville de Sultaniyeh comme nouvelle capitale impériale. Son mausolée, achevé en 1312, est un chef-d'oeuvre qui devait influencer l'architecture funéraire islamique pour les siècles à venir, dont le Taj Mahal (à Agra). Sa coupole massive, la plus grande du monde à l'époque, recouverte de céramique turquoise, s'élançant au-dessus de la steppe, symbolisait la puissance et l'ambition céleste des Ilkhans. Le déclin de l'Ilkhanat fut aussi rapide que son apogée fut brillant. La mort du sultan Abu Saïd en 1335, sans héritier mâle, plongea l'empire dans une guerre civile de succession qui révéla la fragilité de la construction politique mongole. La lignée directe de Hülegü s'éteignait, et une série de khans fantoches, issus de branches collatérales comme les Houlagides ou les Ariq Bökides, furent placés sur le trône par des factions rivales de l'aristocratie mongole et turque, comme les Chupanides et les Jalayirides. Ces puissants émirs militaires étaient devenus les véritables détenteurs du pouvoir, se taillant des fiefs indépendants dans les provinces. L'unité politique de la Perse vola en éclats en une mosaïque de dynasties rivales : les Jalayirides régnèrent sur l'Irak et l'Azerbaïdjan, les Muzaffarides sur le Fars et Kerman, les Sarbadars au Khorasan. La peste noire, qui ravagea la Perse dans les années 1340, ajouta une catastrophe démographique à l'anarchie politique. Cet émiettement du pouvoir créa un vide qui facilita, un demi-siècle plus tard, l'irruption d'un nouveau conquérant venu de Transoxiane, Tamerlan. Se réclamant de l'héritage de Gengis Khan, il écrasa sans pitié les dynasties héritières de l'Ilkhanat, reconstituant un empire turco-mongol éphémère sur les cendres de l'ancien. L'Ilkhanat avait disparu, mais son héritage culturel, administratif et artistique (la synthèse entre la tradition bureaucratique persane et le système de pouvoir mongol) avait profondément redéfini l'Iran. Les institutions de l'État safavide, qui unifierait la Perse deux siècles plus tard, plongeaient directement leurs racines dans le modèle étatique centralisé et militarisé mis en place par les Ilkhans, dont le titre même de "Padichah" allait perdurer comme symbole de la souveraineté iranienne. La Horde d'Or
et le Djagataï.
La
Horde d'Or.
Le système de domination mongole sur la Russie ne prit pas la forme d'une occupation directe, mais d'une suzeraineté : les princes russes devaient se rendre à Saraï pour recevoir un yarlyk, un brevet d'investiture, et payer un tribut régulier, tout en conservant une large autonomie administrative et religieuse. Ce rapport de vassalité, que l'historiographie russe appellera plus tard le "joug tatar", dura jusqu'à la fin du XVe siècle. Le frère de Batu, Berke, qui régna ensuite, se convertit à l'islam, une première pour un khan mongol, et entra en conflit ouvert avec son cousin Hülegü, fondateur de l'Ilkhanat en Perse, pour le contrôle du Caucase; cette rivalité déboucha sur la bataille de la rivière Terek en 1262 et sur une alliance stratégique entre la Horde d'Or et le sultanat mamelouk d'Égypte, tous deux hostiles aux Ilkhans. Sous les règnes suivants, notamment ceux de Mengou-Temür puis de Toqta, l'État se stabilisa et développa des relations commerciales étroites avec les comptoirs génois et vénitiens de Crimée. L'apogée de la Horde d'Or se situe sous le règne d'Özbeg Khan, de 1313 à 1341. Özbeg fit de l'islam la religion d'État, ce qui accéléra la turcisation et l'islamisation des élites mongoles, tout en maintenant une tolérance religieuse envers les chrétiens orthodoxes russes. Cette période fut marquée par une grande prospérité économique, fondée sur le contrôle des routes commerciales reliant l'Europe à l'Asie, les villes de Saraï et de Nouvelle Saraï devenant des centres urbains et marchands de premier plan. Son fils Djanibek poursuivit cette politique, mais la peste noire, qui s'était probablement propagée depuis l'Asie centrale et qui frappa durement le port de Caffa en Crimée avant de se répandre vers l'Europe, porta un coup sévère à l'économie et à la démographie de la Horde à partir de 1346-1347. Après la mort de Djanibek en 1357, l'État entra dans une longue période de crises de succession que les chroniques russes nomment la Boulgak, la "grande confusion" : une vingtaine de khans se succédèrent en l'espace de deux décennies, souvent imposés par des chefs militaires puissants. Le plus notable de ces hommes forts fut Mamaï, qui dirigea la partie occidentale de la Horde sans jamais être khan lui-même, et qui subit une défaite retentissante face au prince moscovite Dmitri Donskoï à la bataille de Koulikovo en 1380, un épisode resté un symbole majeur dans la mémoire nationale russe. Toqtamych, un prince de la branche orientale soutenu par Tamerlan, profita de cet affaiblissement pour réunifier la Horde, et se vengea de Moscou en pillant la ville en 1382. Mais Toqtamych se retourna ensuite contre son ancien protecteur; Tamerlan répliqua par deux campagnes dévastatrices, en 1391 puis en 1395-1396, détruisant Saraï et ruinant durablement les réseaux commerciaux qui faisaient la richesse de la Horde. Le XVe siècle fut celui du démantèlement progressif. L'émir Edigu exerça une influence prépondérante au tournant du siècle, mais l'autorité centrale ne cessa de s'éroder, et la Horde d'Or se fragmenta en plusieurs khanats successeurs : le khanat de Kazan, le khanat de Crimée, le khanat d'Astrakhan, le khanat de Sibérie, ainsi que la Horde Nogaï. Ce qui restait du pouvoir central, la Grande Horde, vit son autorité sur Moscou prendre fin symboliquement en 1480 lors du face-à-face de la rivière Oka, où le khan Akhmat renonça à affronter les troupes d'Ivan III sans combattre, marquant la fin effective du tribut russe. La Grande Horde elle-même fut détruite en 1502 par le khanat de Crimée, mettant un terme définitif à la lignée principale de la Horde d'Or, dont les khanats successeurs continuèrent cependant d'exister, le dernier d'entre eux, le khanat de Crimée, ne disparaissant qu'en 1783 sous la pression de la Russie impériale. Le
Djagataï.
Durant la seconde moitié du XIIIe siècle, le khanat fut profondément marqué par la guerre civile qui opposa Qoubilaï Khan à son frère Ariq Böke, puis par le rôle joué par Qaïdou, descendant d'Ögödei, qui fit de la région son bastion pour mener une longue résistance contre l'autorité de Qoubilaï et de ses successeurs Yuan. Pendant plusieurs décennies, les khans djagataïdes, dont Doua, furent étroitement associés à Qaïdou dans cette lutte, qui ne prit fin qu'au début du XIVe siècle avec la réconciliation des héritiers de Qaïdou avec la cour Yuan. À partir des années 1340, le khanat de Djagataï se scinda durablement en deux entités distinctes, reflétant un clivage culturel profond entre les régions sédentaires et islamisées de l'ouest et les régions nomades de l'est restées plus fidèles aux traditions mongoles La partie occidentale, centrée sur la Transoxiane et les grandes villes de Boukhara et Samarcande, connut sous le khan Tarmachirin une islamisation officielle qui provoqua des tensions avec l'aristocratie nomade restée attachée au chamanisme et aux coutumes mongoles; cette tension contribua à une instabilité chronique. C'est de ce chaos qu'émergea, à partir des années 1360, un chef militaire turco-mongol nommé Temür, plus connu sous le nom de Tamerlan, qui, après s'être imposé comme l'homme fort derrière des khans djagataïdes fantoches, fonda en 1370 sa propre dynastie timouride, mettant ainsi fin de facto au khanat occidental, même si des khans nominaux de la lignée de Djagataï continuèrent un temps à siéger à titre honorifique à la cour timouride. La partie orientale, souvent appelée Moghulistan par les sources persanes et turques, regroupant les régions du bassin du Tarim, du Turkestan oriental et une partie de ce qui est aujourd'hui le Kazakhstan oriental, conserva plus longtemps son caractère nomade et son attachement aux traditions mongoles, tout en subissant à son tour une islamisation progressive, notamment sous l'influence croissante des confréries soufies, en particulier l'ordre naqshbandi. Les khans de Moghulistan entretinrent des relations complexes, alternant conflits et échanges diplomatiques, avec les Timourides à l'ouest et avec la Chine des Ming à l'est. Au fil du XVe et du XVIe siècle, cette entité orientale se fragmenta elle-même progressivement en principautés et khanats régionaux dans la région de Kachgarie, dont les descendants, fortement islamisés et turcisés, perdurèrent sous diverses formes jusqu'au XVIIe siècle, avant d'être finalement intégrés aux dynamiques politiques plus larges de l'Asie centrale moderne, notamment sous la pression croissante des Oïrats puis des Mandchous. L'empire turco-mongol
de Tamerlan.
L'empire que Tamerlan allait forger pendant les trente-cinq années suivantes reposait sur un double fondement de légitimité et de force. N'étant pas Gengiskhanide, il ne pouvait prétendre au titre suprême de Khan. Il résolut ce problème avec un génie politique consommé en ressuscitant la fiction d'un khan fantoche issu de la lignée d'Ögedeï, puis de Chagataï, au nom duquel il gouverna officiellement toute sa vie. Lui-même porta humblement les titres d'émir (commandant) et de güregen (gendre royal), ce dernier obtenu en épousant une princesse de la maison de Gengis Khan, Saray Mulk Khanum, lui permettant d'être désigné comme le protecteur et le restaurateur de l'empire mongol. Sa base de pouvoir était un noyau dur de nomades turco-mongols, les Djagataï (Chagataï), fidélisés par des liens personnels et récompensés par un butin immense, et renforcés par la création d'un corps d'armée d'élite, entièrement dévoué à sa personne. Sur ce socle, il bâtit une machine de guerre implacable et une administration d'une efficacité redoutable. Samarcande, la capitale qu'il se choisit, fut entièrement reconstruite et embellie pour devenir le centre du monde, un écrin architectural destiné à refléter sa gloire et à éclipser toutes les autres cités. Le coer de son projet politique ne fut jamais la construction d'un État durable avec des institutions pérennes, mais la perpétuation d'un mouvement de conquête permanent, une immense machine à piller qui ne pouvait survivre à son propre élan. Il n'eut de cesse de réaffirmer que l'univers habité tout entier ne méritait pas d'avoir deux rois, un credo universaliste et apocalyptique qui justifia sa frénésie de dévastation et de soumission. La première phase de ses conquêtes, de 1370 à 1385, fut consacrée à la consolidation de son pouvoir sur l'ancien ulus de Chagataï. Il mena campagne dans le Moghulistan, le pays des "Mongols purs" à l'est, lançant des raids d'une violence inouïe pour sécuriser sa frontière et empêcher toute résurgence d'un pouvoir rival. Puis il se tourna vers le Khwarezm, la riche région du delta de l'Amou-Daria. La cité de Kounia-Ourguentch, qui avait entamé une renaissance après le passage de Gengis Khan, fut prise et rasée après plusieurs révoltes, ses terres ensemencées d'orge pour signifier l'effacement total de sa présence. La soumission définitive de la Perse orientale, le Khorassan, suivit rapidement. La méthode était désormais rodée : devant une cité récalcitrante, il faisait d'abord dresser ses tentes blanches pour signifier une offre de clémence. Si elle refusait, les tentes rouges annonçaient que seuls les chefs de famille seraient exécutés. Enfin, les tentes noires signifiaient le massacre général et la destruction totale. Hérât, longtemps hésitante, se soumit et fut largement épargnée, devenant un vassal fidèle. Mais ce n'était là que le prélude à une guerre de grande ampleur contre la Perse des Muzaffarides et des Jalayirides. La campagne dite "des trois ans" (1386-1388), puis celle "des cinq ans" (1392-1396), furent des raz-de-marée qui submergèrent tout le plateau iranien, l'Azerbaïdjan, la Géorgie et la Mésopotamie. La prise d'Ispahan en 1387 illustre la terreur qu'il inspirait : après une révolte de la population qui avait massacré la garnison, Tamerlan ordonna à ses soldats de lui rapporter chacun un certain nombre de têtes, aboutissant à un massacre de dizaines de milliers de personnes et à l'édification de sinistres pyramides de crânes aux portes de la ville. Dans le Fars, il détruisit la dynastie muzaffaride, faisant exécuter le prince poète Hafiz-i Abru et tous les membres de la famille régnante. Vers la fin du XIVe siècle, l'attention de Tamerlan se porta sur les deux grandes puissances qui enserraient son empire naissant : l'Inde des sultans de Delhi et le Proche-Orient des Mamelouks et des Ottomans. La campagne de l'Inde en 1398 fut présentée comme une guerre sainte contre les infidèles hindous. En septembre, il franchit l'Indus avec une armée immense et fondit sur Delhi. Le sultanat, affaibli par une décennie de crises, était gouverné par un Tughluq incapable. Avant même la bataille décisive, Tamerlan, dont l'armée traînait des dizaines de milliers de prisonniers hindous, fit exécuter froidement tous ces captifs en quelques heures, par crainte qu'ils ne se révoltent lors de l'affrontement. Le 17 décembre 1398, près de Delhi, il anéantit l'armée du sultan Mahmud Tughluq, qui s'enfuit. La ville, l'une des plus riches du monde, fut livrée à un sac de plusieurs jours d'une brutalité effroyable. Les chroniques persanes de ses biographes décrivent comment les rues furent jonchées de cadavres, les mosquées, pourtant épargnées en théorie, souillées, et comment l'incendie et la destruction furent si totaux que des semaines après son départ, une odeur pestilentielle régnait encore sur les ruines. Il repartit avec un butin colossal : or, pierreries, éléphants de guerre, et des milliers d'artisans déportés en esclavage pour embellir sa capitale, Samarcande. Le sultanat de Delhi, déjà déclinant, fut laissé exsangue pour plus d'un siècle. Ce n'était qu'une étape avant l'affrontement des titans de l'Islam. Le grand duel de la fin de sa vie l'opposa au plus puissant souverain musulman de son temps, le sultan ottoman Bayezid Ier, surnommé "Yildirim", la Foudre, dont les armées menaçaient Constantinople et avaient conquis les Balkans. L'Anatolie orientale était devenue une zone tampon où les vassaux turkmènes des deux empires se livraient une guerre d'influence. Tamerlan, se posant en protecteur de l'Islam sunnite orthodoxe contre un Bayezid qu'il accusait de laxisme envers les chrétiens et d'entourer sa cour de mœurs dépravées, envahit l'Anatolie en 1400. Il prit et rasa Sivas, massacrant sa population. Mais il évita un affrontement direct et se tourna plutôt vers la Syrie mamelouke, afin d'éviter une guerre sur deux fronts. L'invasion de la Syrie en 1400-1401 fut d'une violence paroxystique. Alep fut prise d'assaut, sa citadelle tombée, et un nouveau massacre de masse fut perpétré. La ville de Damas, où le sultan mamelouk Faraj avait envoyé une armée, fut le théâtre d'une confrontation diplomatique fascinante. L'illustre historien et philosophe Ibn Khaldoun, qui accompagnait la cour mamelouke, se fit descendre au pied des murailles dans un panier pour rencontrer Tamerlan. Durant un entretien historique, il flatta le conquérant, mais ne put empêcher le sac et l'incendie de la grande mosquée des Omeyyades. Tamerlan força les artisans de Damas, réputés pour leurs armes et leurs soieries, à le suivre à Samarcande. La route de l'Égypte était ouverte, mais il préféra se retourner contre Bayezid, qu'il jugeait comme une menace plus pressante pour son flanc. La confrontation finale eut lieu le 20 juillet 1402, dans la plaine d'Ankara. Tamerlan, par une stratégie de mouvements géniale, avait évité Bayezid et contourné son armée, l'obligeant à une marche forcée en pleine chaleur estivale pour revenir défendre sa capitale. Les Ottomans, épuisés et privés d'eau, firent face à une armée timouride supérieure en nombre, reposée et renforcée d'éléphants de guerre. La bataille fut un désastre pour Bayezid. La défection des contingents turcs, notamment les Tatars et les beyliks turkmènes d'Anatolie qui voyaient en Tamerlan un libérateur de la tutelle ottomane, fit basculer le sort des armes. L'armée ottomane fut anéantie et Bayezid lui-même fut capturé, avec son épouse serbe Despina. L'humiliation fut totale. Le sultan Foudre, le vainqueur de Nicopolis, fut enfermé dans une litière grillagée, une cage selon la légende colportée en Occident, et traîné à la suite de la cour timouride à travers l'Anatolie pillée. Il mourut en captivité quelques mois plus tard. Tamerlan, après avoir restauré les principautés turkmènes démembrées, pris les richesses de Bursa et reçu l'hommage des Grecs de Trébizonde et même des Génois de Galata, repartit vers l'est sans s'établir en Anatolie, laissant l'Empire ottoman plonger dans une guerre civile de succession de dix ans, un chaos qui sauva Constantinople pour un demi-siècle. Le dernier rêve de Tamerlan fut le plus démesuré : la conquête de la Chine des Ming. Depuis la chute de la dynastie Yuan et l'expulsion des Mongols de Pékin en 1368, Tamerlan considérait la Chine comme une province rebelle de l'héritage gengiskhanide qu'il prétendait restaurer. Il entretint d'abord des relations ambivalentes avec la cour Ming, se faisant passer pour un souverain tributaire tout en humiliant et en faisant exécuter les ambassadeurs chinois qui exigeaient sa soumission. En 1404, il estima le moment venu. À soixante-huit ans, il rassembla la plus grande armée qu'il eût jamais levée à Otrar, sur le Syr-Daria, point de départ symbolique d'où Gengis Khan avait lancé son invasion de l'ouest. L'intention était de traverser le Moghulistan et le désert de Gobi pour fondre sur la Chine en plein hiver, une audace stratégique folle. Mais le vieux conquérant, malade et usé par une vie de batailles, contracta une pneumonie à Otrar même, au milieu d'un hiver particulièrement rigoureux et de banquets excessifs. Il mourut le 18 février 1405, après avoir désigné comme héritier son petit-fils Pir Muhammad, au détriment de ses fils survivants. Sa mort fut tenue secrète pendant plusieurs semaines, le temps que son corps embaumé soit ramené en grande pompe à Samarcande, où il fut inhumé dans le mausolée Gour Emir, sous une immense dalle de jade néphrétique noire. L'empire de Tamerlan ne survécut pas à son fondateur. Le principe même de cet État reposait sur le charisme personnel et la terreur inspirée par un seul homme, et sur une redistribution constante de butin à une élite militaire turbulente. Dès l'annonce de sa mort, la guerre civile éclata entre ses descendants timourides pour le contrôle du pouvoir. La dynastie Ming, qui avait redouté son invasion, envoya une ambassade funéraire qui exigea des Timourides qu'ils se reconnaissent vassaux de la Chine, ce que le successeur, le mécène et astronome Ulugh Beg, accepta diplomatiquement pour sauver le commerce. L'empire ne se désintégra pas immédiatement mais se contracta et se fragmenta, les anciens territoires conquis en Perse, en Irak et en Anatolie retournant à leurs dynasties locales ou tombant aux mains des fédérations turkmènes du Mouton Noir et du Mouton Blanc. Le véritable cœur de l'empire se réduisit au Khorasan et à la Transoxiane. Cet espace devint pourtant, sous les derniers Timourides du XVe siècle, le siège d'une renaissance culturelle d'un éclat extraordinaire, la Renaissance timouride. Les petits-fils et arrière-petits-fils de Tamerlan, comme Ulugh Beg à Samarcande ou Husayn Bayqara à Hérât, abandonnèrent la fureur guerrière pour un mécénat artistique et scientifique sans égal. Hérât, sous le vizirat du poète Ali Shir Navai, devint un phare de la littérature turque tchaghataïe et de la miniature persane, avec des artistes comme Behzad. Ulugh Beg construisit l'observatoire astronomique le plus avancé du monde islamique, où il dressa des tables stellaires d'une précision inégalée. C'est finalement de cette matrice culturelle et politique timouride que surgit au début du XVIe siècle un autre conquérant, Babur, arrière-arrière-petit-fils de Tamerlan. Chassé de Samarcande par les Ouzbeks de Muhammad Shaybani, il se tourna vers l'est et descendit vers l'Inde, où il fonda en 1526 l'Empire moghol, un nom dérivé de "Mongol". Les Grands Moghols, d'Akbar à Shah Jahan, perpétuèrent ainsi jusqu'au XIXe siècle l'héritage idéologique, architectural et artistique de Tamerlan, mêlant de nouveau l'Asie centrale et l'Inde dans une synthèse impériale dont le Taj Mahal est le plus pur joyau. L'armée Voici quelle était l'organisation de l'armée
à l'époque des premiers empereurs, par exemple sous Koubilaï. Elle était
fondée sur une division décimale corps d'armée de 100 000 hommes appelés
tough
(étendard), commandés par des princes, comprenant dix divisions de 10
000 hommes appelées touman ou toumen, divisées en dix régiments
de 1000 hommes nommés mingg, subdivisés en compagnies de 100 hommes
yuz,
elles-mêmes fractionnées en dix pelotons de 10 hommes (on). Le
chef d'une division de 40 000 hommes avait pour insigne une tablette d'or
avec une tête de lion L'armée était divisée en aile gauche
djakhoun
ghar (litt. : main gauche), centre kol, et aile droite baraghoun
ghar. C'est du mot djakhoun ghar que vient le nom de la Djoungarie
(Dzoungarie L'armement des Mongols était assez compliqué et très redoutable. Comme armes défensives, ils possédaient des casques, de petits boucliers ronds qui ne devaient guère leur servir qu'à parer les coups de sabre sur la tête et des cuirasses. Plan Carpin rapporte que ces cuirasses, qui couvraient entièrement les hommes et les chevaux, étaient composées de petites plaques de fer larges d'un doigt et longues d'une palme assemblées avec des courroies de cuir; le tout était si bien poli qu'on pouvait, paraît-il, se voir dedans. Ils avaient aussi d'autres cuirasses faites uniquement avec des courroies de cuir. Comme armes offensives, ils avaient des masses d'armes solidement emmanchées, deux ou trois arcs de très grandes dimensions, trois grands carquois pleins de flèches, une hache et un paquet de cordes pour traîner les machines de guerre ou fixer les tentes. Les gens riches avaient des sabres qui ne tranchaient que d'un seul côté, mais qui étaient alourdis vers la pointe de façon à rendre le coup plus dangereux (Carpin). Quelques-uns avaient des lances qui, à ce que dit Plan Carpin, ressemblaient assez à celles des Cosaques de l'Amour; leur fer portait en effet un croc avec lequel ils enlevaient les cavaliers de leur selle, on tout au moins les jetaient à terre en les tirant de côté. Suivant le même missionnaire, leurs flèches atteinaient presque 1 m de long, le fer en était très acéré et ils avaient toujours sur eux des limes pour les aiguiser. « Leurs armes, dit Marco Polo, sont arc et filet et espées et maces, mais des arcs s'aident plus que d'autre chose, car ils sont trop bon archiers, les meilleurs que l'on sache au monde. Et en leur dos portent armeures de cuir bouli qui sont moult fort. »Ils se servaient, comme les Cosaques, d'un fouet pour mener leurs chevaux, mais n'avaient pas d'étriers. Les Mongols avaient des catapultes en bois de bambou, que les Arabes appelaient mandjanik, dont quelques-unes lançaient des pierres énormes à de très grandes distances. Ces engins jouaient le rôle d'une véritable artillerie; en effet, ils avaient des balistes à feu qui lançaient des pots de fer pleins d'une composition détonante dont l'action s'étendait dans un rayon de 40 m; de plus, ils lançaient avec leurs catapultes de grosses pierres entourées de feutre, imbibées de pétrole et garnies de soufre. Ces projectiles, qu'ils enflammaient avant de les lancer, défonçaient les toits des maisons et les incendiaient. Les artificiers chinois qui servaient dans leurs rangs lançaient des javelots à feu, chargés d'une composition explosible qui anéantissait tout dans un rayon de 3 m. Ils mettaient le feu aux toits en y lançant des flèches garnies de matières inflammables. En campagne, ils envoyaient à deux jours en avant, en arrière et sur les côtés, jeux cents batteurs d'estrade qui n'avaient d'antre mission que de reconnaître l'ennemi et de se rabattre sur l'armée pour l'en avertir. L'armée principale suivait, pillant tout sur son passage jusqu'au jour où elle livrait bataille. Marco Polo raconte que quand un détachement de cavalerie partait pour faire un raid de longue durée, les hommes ne s'embarrassaient pas de provisions. Ils avaient simplement deux bouteilles de cuir dans lesquelles ils mettaient leur lait, un petit pot de terre pour cuire la viande à l'occasion et une petite tente pour la pluie. « Et, quand ils ont grand besoing, dit-il, si chevauchent bien dix journées sans nulle viande et sans faire feu, mais vivent du sang de leurs chevaux; car ils poignent la vaine de leurs chevaux et les font saigner encontre leur bouche et buvra tant que il sera saoul. »Haïthoum dit que les Mongols étaient surtout dangereux en bataille rangée, à cause de leur extrême habileté à tirer de l'arc; ils battaient en retraite sans aucun désordre et en rangs très serrés; il était à peu près impossible de les suivre, car ils lançaient continuellement des flèches. Cette habileté n'a rien de surprenant quand l'on sait que les enfants mongols commençaient à monter à cheval et à tirer de petits arcs dès l'âge de trois ans. Les relations diplomatiques avec l'Occident Les souverains
mongols de Chine et les rois européens.
Deux ans après la
mort de Gouyouk, sa veuve, qui exerçait la régence, reçut trois ambassadeurs
envoyés par saint Louis (Louis IX).
En 1248,
saint Louis, se trouvant à Nicosie dans l'île de Chypre Rübrück resta près
de cinq mois à la cour et s'en revint (1254)
avec une lettre de Mangou à saint Louis écrite en caractères ouïgours.
Vers cette même époque, Mangou reçut l'hommage de Haïthoum Ier,
roi de la Petite-Arménie. En 1254,
le pape Innocent IV envoya une lettre à Sartak,
fils de Batou, pour le féliciter de s'être converti au christianisme.
On n'a jamais su si cette conversion était réelle et si le pape n'avait
pas été la dupe d'une fausse nouvelle. L'empereur Koubilaï protégea
les chrétiens on plutôt les laissa libres d'exercer leur culte au même
titre que les musulmans Jean de Monte-Corvino
resta en Mongolie et y fit une propagande active que le gouvernement mongol
ne chercha pas à entraver; pour récompenser ce zèle, le pape Clément
V le nomma archevêque de Khanbalik (Pékin)
et primat d'Orient (1307).
En même temps, le souverain pontife envoyait une lettre à l'empereur
Timour Khan pour l'exhorter à se convertir au christianisme. Cette démarche
n'eut pas plus de résultats que les précédentes, et il est bien certain
que jamais les empereurs mongols de Chine n'eurent le dessein d'embrasser
la foi en Jésus-Christ Le khans de Perse
et les souverains occidentaux.
Arghoun-Khan envoya plusieurs ambassades en Europe; la première en 1285, pour arrêter avec les souverains occidentaux les grandes lignes d'une expédition contre la Svrie. On possède une traduction latine de la lettre qu'il expédia au pape. En 1287, une seconde ambassade d'Arghoun arriva à Rome, toujours dans le même but; elle avait pour chef un moine, d'origine ouïgoure, nommé Rabban Sauma; ce personnage s'en retourna avec une lettre du pape Nicolas IV pour Arghoun. Arghoun trouva que les souverains chrétiens mettaient bien longtemps pour venir faire une démonstration navale sur les côtes d'Egvpte et débarquer une armée en Syrie, aussi, au cours des années 1289-90, il leur envoya un Génois, nommé Buscarel, peut-être officier dans la garde du khan. Buscarel remit au pape une lettre dont l'avait chargé son souverain, puis il se rendit à Paris auprès du roi Philippe le Bel à qui il remit également une lettre qui, par un heureux hasard, s'est conservée absolument intacte. Cette troisième ambassade n'eut guère de résultats, car le roi d'Angleterre, Edouard Ier, occupé en Écosse, ne put partir pour la Terre sainte. L'année suivante (1290-91), Arghoun envoya de nouveau un ambassadeur, nommé Khagan, au pape, et au roi d'Angleterre pour le presser de venir faire une expédition en Syrie. Quoique Ghazan se fût converti à l'islam, il n'en chercha pas moins à décider les souverains chrétiens de l'Occident à débarquer sur les côtes de la Syrie, pendant qu'il la prendrait à revers ainsi que l'Égypte. En 1302-3, il envoya en ambassade auprès du roi d'Angleterre Edouard Ier le même Buscarel qui avait été envoyé quatorze ans plus tôt par Arghoun; Edouard Ier lui fit une réponse assez évasive, qui ne l'engageait à rien. En 1305, Euldjaïtou khan envoya au roi de France, Philippe le Bel, une lettre écrite en langue mongole et en caractères ouïgours pour lui apprendre que les épouvantables discordes qui avaient déchiré l'empire de Gengis Khan étaient apaisées, et que tous les princes étaient réconciliés. « Maintenant Timour Khagan, Tchapar, Toctoga, Togba et nous, principaux descendants de Tchinguiz-Khaqan, nous tous, aisés et cadets, nous sommes réconciliés par l'inspiration et avec l'aide de Dieu; en sorte que depuis le pays des Nangkiyan (la Chine) à l'Orient, jusqu'au lac de Dala, nos peuples sont unis et les chemins sont ouverts. »Cette lettre est conservée aux Archives nationales comme celle d'Arghoun à Philippe le Bel; on ne sait quelle fut la réponse du roi de Francs. En 1320, le sultan d'Égypte Melik Naser Mohammed ibn Kélaoun fit envahir la Cilicie Des causes de la décadence de la puissance mongole Les dernières années du long règne de Koubilaï marquent l'apogée de l'empire mongol, qui s'étendait alors depuis les rivages du Pacifique et de l'océan Indien jusqu'aux frontières de la Hongrie, mais l'on pouvait déjà prévoir l'heure où cet empire, le plus vaste qui ait jamais existé au monde, se désagrégerait et s'en irait par morceaux. Avant Gengis Khan, il n'y avait pas eu, à proprement parler, d'État mongol, mais seulement des confédérations plus ou moins temporaires de tribus, à l'image de ce que fut la puissance khitane. Primitivement, les hommes d'une même tribu élisaient leur khan, et qu'il ne suffisait point d'être fils de chef pour le devenir à son tour. Dans ces conditions, l'héritage particulier du khan était tout naturellement divisé entre ses fils : la maison et les principaux ustensiles du ménage devenant la, propriété du plus jeune, celui qui avait le plus de besoins, et qui était le moins armé pour la lutte pour la vie. Dans ces successions, il n'était naturellement pas question de propriétés foncières, puisque les Mongols, toujours errants à travers l'habitat de leurs tribus, ne possédaient que pour quelques semaines, jamais pour une année entière, la terre sur laquelle ils posaient leurs tentes. Quand les Mongols se furent habitués à choisir pour khan le fils du khan défunt, cette loi resta en vigueur, et cela sans aucun inconvénient, puisqu'il n'y avait à partager que des troupeaux et quelques ustensiles de ménage. Les conditions étaient toutes différentes à la mort de Gengis Khan qui avait conquis une partie considérable de l'Asie. Chez les peuples de l'Occident, et depuis une époque bien antérieure à celle où les Mongols ont paru sur la scène du monde, l'unité absolue et intégrale du territoire est le dogme fondamental de toute monarchie; les biens de la couronne sont également indivisibles, et quand bien même un souverain aurait dépensé toute sa liste civile à les accroître, il n'en serait pas tenu compte à sa mort. Les Mongols n'ont jamais adopté cette idée que le territoire et les biens qui en dépendent sont le patrimoine de la monarchie et non celui du monarque, aussi ils assimilèrent les propriétés foncières qu'ils venaient d'acquérir aux propriétés mobilières qui étaient les seules qu'ils connussent auparavant. Tel est sans doute le vice fondamental qui a causé la ruine de l'empire de Timour, aussi bien que celle de l'empire de Gengis. Chacun des fils de Gengis Khan avait reçu, à sa mort, une partie de ses conquêtes, et il avait été convenu que le khaqan de Mongolie serait le souverain de tous les princes djenghiskhanides. Tant que le souvenir du conquérant fut encore vivant dans l'esprit de tous les Mongols et qu'il y eut encore de ses compagnons d'armes, pour raconter ses exploits et répéter les instructions qu'il donnait à ses guerriers, la grande confédération mongole offrit une unité parfaite. Il est certain que ni Djoudji, ni Djagataï ne songèrent jamais à se plaindre du pouvoir suprême qui avait été conféré à leur frère Ogotaï, et encore bien moins à s'insurger contre lui. Il en fut tout autrement quand les descendants de ces princes furent montés sur leurs trônes : les énormes distances qui séparaient leurs capitales les rendaient à peu près aussi étrangers les uns aux autres que s'ils n'avaient pas appartenu à la même famille; les moeurs ainsi que la religion des pays dans lesquels le hasard les avait appelés à régner, les séparaient encore davantage. Béréké, descendant
de Djoudji et khan du Kiptchak, ne tarda pas à se convertir à l'islam
et à attaquer Abaga, le lieutenant du khaqan en Perse Les descendants du khaqan Gengis ne tardèrent pas à comprendre, chacun dans ses domaines, combien il aurait été dangereux de continuer indéfiniment ce morcellement de l'empire mongol, et la loi de prirnogéniture fut bientôt, à quelques rares exceptions près, reconnue aussi universellement en Chine que dans le Kiptchak ou en Perse. Mais cela ne fit que retarder la chute de l'empire, sans pouvoir la conjurer. L'empire mongol eût été bien plus solide et bien plus redoutable, s'il avait été tout entier dans la main d'un seul souverain faisant gouverner en son nom les différentes contrées dont il se composait par des officiers de son armée. Il est certain que dans un empire aussi vaste, avec une administration aussi compliquée et aussi paperassière que la bureaucratie chinoise adoptée par les Mongols, la dilapidation et la concussion n'auraient pas été choses rares, mais ces inconvénients dont n'était d'ailleurs exempt aucun des ces quatre royaumes, n'auraient rien été, en comparaison de l'antagonisme qui finit par éclater entre les différentes branches de la famille de Gengis Khan, et qui précipita la ruine de l'empire si péniblement établi. (E. Blochet / E. Drouin).
|
| . |
|
|
|
||||||||
|