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La langue mongole
Le mongol appartient au groupe mongolique de la famille altaïque septentrionale, formant avec le bouriate et l'oirat un ensemble cohérent fondé sur une morphologie agglutinante, une syntaxe à verbe final et un système vocalique étendu marqué par l'harmonie vocalique. Elle se présente comme un continuum de dialectes dont le khalkha, parlé en Mongolie, constitue la base de la norme moderne. Les variétés de Mongolie-Intérieure (chahar, ordos, bargu) et celles de la Sibérie (bouriate) ou de la région de la Volga (kalmouk) en représentent des branches parallèles, divergentes sur le plan phonétique et lexical mais structurellement similaires.

La grammaire mongole est structurée autour d'un système strictement agglutinant, dans lequel la morphologie dépend de suffixes successifs exprimant les fonctions grammaticales, les relations logiques et les nuances aspectuelles. Les mots ne subissent généralement pas d'altérations internes : la signification grammaticale est portée par les terminaisons ajoutées de manière cumulative. L'ordre de base des constituants est sujet-objet-verbe (SOV), la phrase convergeant toujours vers le verbe final, ce qui impose que l'information thématisée ou contextualisée apparaisse tôt dans l'énoncé.

Le nom mongol se caractérise par l'existence de huit cas productifs, marqués uniquement par suffixes : nominatif (non marqué), génitif, datif-locatif, accusatif, ablatisif, instrumental-comitatif, directionnel (allatif) et privatif. Les suffixes casuels varient selon l'harmonie vocalique, mécanisme qui impose l'accord des voyelles du suffixe avec les voyelles du radical, classées en séries antérieures, postérieures ou neutres. Le nombre est exprimé par des suffixes pluriels principalement -ууд, -үүд, -нүүд, -д (uud, -üüd, -nüüd), choisis selon la voyelle dominante du mot ou certaines propriétés phonotactiques. Les noms ne s'accordent pas en genre, puisque le mongol ne connaît aucune distinction grammaticale de ce type.

L'adjectif précède systématiquement le nom qu'il qualifie et reste invariable, même lorsque le nom reçoit des marques casuelles ou de pluriel. Il peut toutefois se substantiver par simple emploi nominal sans modification morphologique. Certains adjectifs peuvent être dérivés de bases nominales ou verbales par ajout de suffixes tels que -тай (tai, doté de), -гүй (güi, dépourvu de) ou -лах/лэх (lakh/lekh, tendant à).

Le verbe occupe une position centrale dans la phrase et se décline en une série étendue de formes aspectuo-modales. Le radical verbal peut recevoir des suffixes de temps, d'aspect, de mode, de voix, ainsi que des participes et des converbiales qui permettent de construire des subordonnées complexes. Les temps les plus courants incluent le présent général, le passé accompli, le passé non accompli, le futur et le présent progressif. Les modes englobent l'indicatif, l'impératif, l'optatif, le potentiel et le conjectural. Le système verbal privilégie la nuance aspectuelle plutôt que la temporalité stricte, ce qui confère aux participes une importance capitale dans la structuration du discours.

Les participes, formés par des suffixes tels que -сан/-сэн (-san/-sen, parfaitif), -даг/-дэг (-dag/-deg, habituel), -х (prospectif) ou -сан/–сэн adjoint à des particules, permettent de transformer un syntagme verbal en qualifiant, nom ou proposition subordonnée. Ils servent souvent à exprimer des relations relatives, causales, temporelles ou conditionnelles sans recours à un marqueur complémentisateur autonome. Les converbiales, obtenues par des suffixes comme -аад/-ээд (-aad/-eed, succession), -ж/-ч (-j/-ch, simultanéité), -тал (-ta;, jusqu'à ce que), organisent la chaîne verbale dans la phrase complexe.

Le système pronominal distingue les personnes mais introduit au pluriel une opposition entre inclusif et exclusif pour la première personne, capitale dans les interactions sociales. Les pronoms démonstratifs s'articulent sur des oppositions spatiales proches/éloignées. Les pronoms se déclinent comme les noms et suivent les mêmes principes d'harmonie vocalique.

Les particules jouent un rôle discursif déterminant. Les particules modales, souvent postpositionnelles, précisent l'attitude du locuteur, l'évidence d'une information ou la structuration informationnelle de l'énoncé. Les postpositions, fonctionnellement proches des prépositions indo-européennes, suivent leur complément nominal et peuvent coexister avec des marques casuelles pour renforcer ou préciser la relation sémantique.

La phonologie est dominée par l'harmonie vocalique, qui répartit les voyelles en séries antérieures, postérieures et neutres, conditionnant le choix des suffixes. Cette harmonie interdit normalement la cooccurrence de voyelles antérieures et postérieures dans un même radical. Les voyelles neutres comme /i/ peuvent apparaître dans les deux environnements, ce qui en fait un pivot des alternances. Le système consonantique comprend des occlusives, affriquées, fricatives et nasales, dont la réalisation varie selon les dialectes : le khalkha moderne tend à affaiblir certaines consonnes en position intervocalique tandis que l'oirat conserve une opposition plus nette entre occlusives fortes et faibles. La prosodie s'appuie sur un accent généralement porté sur la première syllabe, influençant la réduction des voyelles non accentuées, très marquée en khalkha.

La syntaxe place le verbe en position finale et organise la phrase autour d'expansions antéposées. Les propositions subordonnées précèdent la principale, souvent exprimées par participes ou converbiales plutôt que par conjonctions indépendantes. La focalisation est réalisée par ordre des constituants ou par particules spécifiques, plutôt que par mouvements morphologiques.

Histoire du mongol.
L'histoire de la langue mongole s'inscrit dans l'évolution d'un ensemble de langues altaïques septentrionales apparentées, dont les premières traces indirectes remontent aux confédérations proto-mongoles de l'Antiquité tardive. Les sources chinoises des dynasties Sui et Tang mentionnent plusieurs groupes para-mongols, tels que les Shiwei et les Kumo Xi, dont les idiomes préfigurent un stade proto-mongolique encore mal attesté. La reconstruction linguistique repose en grande partie sur des correspondances internes entre les langues mongoles modernes, des emprunts anciens au toungouse et au turc, et quelques vestiges lexicaux préservés dans des documents étrangers. À cette phase correspond probablement une langue fortement agglutinante, déjà marquée par un système vocalique harmonique et une morphologie participiale très développée.

La période médiévale débute réellement avec l'unification politique menée par Temüjin (Gengis Khan) au début du XIIIe siècle. Le mongol de l'époque de Gengis Khan constitue la première étape bien documentée grâce à l'apparition d'un corpus substantiel. Le monument littéraire majeur de cette période, le Secret de l'Histoire des Mongols (vers 1240), rédigé en écriture ouïghoure mais représentant phonologiquement la langue mongole, fournit un témoignage exceptionnel sur la morphologie, le lexique et la syntaxe du mongol préclassique. Ce stade montre une langue plus riche en oppositions consonantiques que les dialectes modernes, un système vocalique harmonique complet et un répertoire riche de participes et de converbiales permettant des chaînes verbales complexes. L'administration impériale mongole utilise une écriture dérivée de l'ouïghour, adaptée à la verticalité et qui restera en usage jusqu'à l'adoption du cyrillique en Mongolie au XXe siècle.

Durant la période de l'Empire mongol, la langue connaît une diffusion remarquable, alimentée par la mobilité élitaire et les besoins administratifs d'un territoire transcontinental. Le mongol devient langue véhiculaire dans de nombreuses régions d'Asie centrale et orientale, en interaction constante avec le turc tchaghataï, le persan et le chinois. Cette période favorise l'apparition d'emprunts massifs, notamment administratifs, religieux et techniques, et consolide une koinè écrite qui transcende les variantes dialectales orales. Le mongol médiéval tardif se diversifie cependant, à mesure que les différentes hordes et principautés successorales se stabilisent, en plusieurs ensembles dialectaux préfigurant déjà le pôle oriental (futur khalkha), le pôle occidental (oirat) et le pôle septentrional (bouriate).

Aux XVe et XVIIe siècles, les évolutions politiques provoquent une fragmentation plus nette. Les confédérations oirates développent une tradition linguistique distincte avec l'invention de l'écriture claire (todo bichig) par Zaya Pandita en 1648, conçue pour mieux transcrire les particularités phonétiques oirates et pour faciliter la traduction de textes religieux tibétains. L'oirat de cette période montre des évolutions morphologiques spécifiques et une relative réduction de l'harmonie vocalique. Le khalkha oriental, de son côté, sert de base à la langue des khans mongols soumis à l'influence sino-mandchoue. La langue écrite traditionnelle mongole continue d'être utilisée dans les documents officiels de la dynastie Qing pour les affaires concernant les Mongols, consolidant un standard scriptural relativement conservateur.

Le XIXe siècle voit s'accentuer les divergences dialectales, mais aussi la cristallisation d'une identité linguistique plus cohérente. Les dialectes bouriates évoluent sous influence sibérienne, intégrant un nombre croissant d'emprunts russes, tandis que les Oirat migrants de la Volga développent une variété ultérieurement connue sous le nom de kalmouk, laquelle subira également une influence russe profonde. Parallèlement, l'ordos et le chahar de Mongolie-Intérieure maintiennent l'usage de la langue écrite traditionnelle et conservent des traits phonologiques archaïques.

Le XXe siècle marque une rupture majeure. En 1941, la République populaire mongole adopte officiellement l'alphabet cyrillique modifié, facilitant l'alphabétisation et stabilisant une norme écrite basée sur le dialecte khalkha. Cette réforme entraîne une restructuration du standard moderne : le système phonétique réel du khalkha, incluant les réductions vocaliques et divers affaiblissements consonantiques, devient la référence de la langue enseignée. La différenciation entre langue écrite traditionnelle et langue parlée contemporaine se creuse, la première restant utilisée principalement en Mongolie-Intérieure, où le système éducatif et éditorial la maintient vivante.

Durant la seconde moitié du XXe siècle, la planification linguistique renforce l'unité du mongol standard et modernise le lexique, introduisant de nombreux néologismes scientifiques et techniques. Les politiques linguistiques varient néanmoins d'un territoire à l'autre : en Mongolie-Intérieure, la langue écrite traditionnelle continue d'évoluer dans un cadre bilingue sino-mongol, tandis qu'en Mongolie la langue cyrillique forme la base de la communication officielle, de l'enseignement et des médias.

Au XXIe siècle, la langue mongole se trouve à la croisée de plusieurs dynamiques : revitalisation de l'écriture traditionnelle en Mongolie, maintien du mongol standard cyrillique comme langue nationale, renforcement des variétés régionales en Chine, et revitalisation culturelle des dialectes occidentaux et septentrionaux. Malgré la dispersion géographique et les évolutions divergentes, l'unité morphosyntaxique demeure forte, héritage direct de la structure agglutinante et des mécanismes participiaux qui caractérisent la langue depuis le Moyen Âge.

Les dialectes mongols.
La langue mongole se présente comme un continuum dialectal dominé par deux grands ensembles, oriental et occidental, eux-mêmes subdivisés en variétés présentant des spécificités phonétiques, morphologiques et lexicales parfois importantes. L'intercompréhension reste globalement élevée, mais certaines divergences conditionnent la norme écrite et les pratiques régionales. L'ensemble oriental, auquel appartient le khalkha, forme la base du mongol standard utilisé en Mongolie contemporaine. L'ensemble occidental, regroupant notamment l'oirat et ses dérivés tels que le kalmouk, manifeste une continuité historique avec les traditions scripturales plus anciennes et présente des comportements phonologiques distincts.

Le khalkha, dialecte majoritaire et socio-politiquement dominant, se caractérise par un système vocalique structuré autour de l'harmonie antérieure/postérieure et par la réduction notable des voyelles non accentuées en contexte oral. Il connaît un affaiblissement des consonnes intervocaliques et un phénomène de palatalisation contrôlé, influençant la réalisation des suffixes. Il sert de référence à la norme littéraire moderne, qui stabilise certaines alternances morphologiques que l'usage dialectal rend plus flottantes, notamment dans le choix des pluriels et des marqueurs casuels.

Les dialectes orientaux non-khalkha, tels que ceux du khentii, du dornod ou du sükhbaatar, conservent un système vocalique moins centralisé et des oppositions consonantiques plus nettes. Ils préservent parfois des distinctions anciennes entre k et x ou entre g fortis et lenis. Certaines zones montrent une tendance à l'allongement vocalique ou à la diphtongaison de voyelles simples. Ces variétés orientales maintiennent en général un inventaire lexical largement partageable avec le khalkha, bien que certains archaïsmes et emprunts régionaux (notamment toungouses ou bouriates) soient fréquents dans le vocabulaire rural.

Les dialectes du centre et du nord présentent un bloc intermédiaire, où l'harmonie vocalique est stable mais où certaines consonnes finales sont mieux conservées que dans le khalkha standard. Les transformations morphologiques y sont généralement plus régulières, notamment dans la déclinaison, où les alternances phonétiques conditionnant les suffixes casuels sont moins marquées. Dans certaines zones voisines du lac Khövsgöl, l'influence bouriate se manifeste par des convergences lexicales et des particularités prosodiques, sans toutefois remettre en question la structure mongole fondamentale.

Le bouriate, habituellement classé comme une branche distincte mais intimement liée au mongol, partage la grande majorité des traits morphosyntaxiques des dialectes mongols mais diverge phonologiquement par une tendance à conserver des consonnes anciennes disparues ailleurs et par la présence de voyelles centrales particulières. Sa différence se manifeste également dans le lexique, où nombre d'archaïsmes et d'emprunts sibériens séparent cette variété des dialectes de la steppe mongole. Sur le plan morphologique, les suffixes sont parallèles mais avec des formes phonétiquement propres.

L'oirat constitue l'ensemble occidental majeur et se distingue par un système vocalique sensiblement différent, marqué par une réduction de l'harmonie vocalique traditionnelle et par la présence de voyelles centrales spécifiques. La consonantique y est plus stable que dans le khalkha, notamment pour g, qui reste occlusive où elle se fricativise ou chute dans les dialectes orientaux. L'oirat maintient également des alternances morphologiques anciennes et des formes verbales plus proches de l'état médiéval de la langue. Il utilise historiquement l'écriture dite claire, ce qui a renforcé une tradition littéraire autonome. Le lexique oirat comporte de nombreux emprunts turcs et tibétains, reflétant l'histoire des confédérations oirates.

Le kalmouk, issu de la migration oirate vers la région de la Volga, a évolué de manière indépendante, recevant une forte influence lexicale russe et développant une norme écrite cyrillique propre. Bien qu'il conserve la morphologie agglutinante commune et une grande partie de la grammaire mongole, son système phonétique présente des ajustements, notamment une réduction marquée du système vocalique traditionnel et des neutralisations consonantiques en contexte final. L'intercompréhension avec l'Oirat reste possible mais les différences accumulées depuis plusieurs siècles en font une variété autonome.

Plusieurs parlers transfrontaliers, notamment en Chine (chahar, ordos, bargu), complètent le panorama dialectal. Le chahar, proche du khalkha mais phonologiquement plus conservateur, a longtemps servi de base à la langue écrite traditionnelle mongole en Mongolie-Intérieure. L'ordos constitue une variété isolée présentant une série vocale originale, un traitement particulier des diphtongues et un lexique distinct dans les domaines pastoraux. Le bargu, plus septentrional, intègre de nombreux traits partagés avec le bouriate et se distingue par sa prosodie et par des particularités morphologiques dans l'emploi des participes.

La littérature mongole.
La littérature en langue mongole commence véritablement avec l'apparition de l'écriture mongole au début du XIIIe siècle, sous le règne de Gengis Khan. Celui-ci, conscient de l'importance de l'administration écrite pour gérer son vaste empire, charge en 1204 son secrétaire Tatar Tong'a de créer un alphabet adapté au mongol, inspiré de l'écriture ouïghoure. Cet alphabet devient le fondement de la tradition littéraire mongole.

Le texte fondateur de cette littérature est le Secrétariat secret (Yuan Chao Bi Shi en chinois, Mongγol-un niγuca tobčiyan en mongol classique), rédigé vers 1240, probablement à la cour de l'empereur Ögedeï (Ogotaï), fils de Gengis Khan. Ce texte, à la fois chronique historique, épopée et code moral, relate la vie de Gengis Khan, les origines mythiques du peuple mongol et les premiers règnes de l'Empire mongol. Il mêle prose et poésie, raconte des événements historiques mais aussi des légendes, des rêves prophétiques et des dialogues symboliques. Rédigé dans une langue mongole ancienne très proche de l'oral, il constitue un témoignage précieux non seulement sur l'histoire mongole, mais aussi sur la pensée, les valeurs et les structures sociales de l'époque.

Durant les siècles suivants, la littérature mongole reste fortement influencée par le bouddhisme tibétain, qui s'impose progressivement à partir du XVIe siècle après une période d'hégémonie du chamanisme. Cette conversion religieuse transforme profondément la culture écrite : les monastères deviennent des centres de copie, de traduction et de création littéraire. De nombreux textes tibétains et sanscrits sont traduits en mongol, notamment des sutras, des traités philosophiques, mais aussi des oeuvres narratives, comme les Jātaka (vies antérieures du Bouddha), qui sont adaptées et réinterprétées dans un cadre mongol. Des auteurs religieux comme Zanabazar (1635-1723), premier Bogdo Gegen (chef religieux) de Mongolie, produisent des oeuvres poétiques, liturgiques et philosophiques en mongol classique, souvent en vers très raffinés, mêlant doctrine bouddhique et sensibilité esthétique locale.

Parallèlement, la tradition historiographique se poursuit avec des chroniques comme l'Altan Tobchi (Livre d'or) de Guush Luvsandanzan (XVIIe siècle), qui reprend et réinterprète les récits des origines mongoles à la lumière du bouddhisme. Ces textes historiques participent à la construction d'une identité mongole durable, mêlant mythe, mémoire collective et légitimité politique.

Au XVIIIe et XIXe siècles, la littérature mongole se diversifie. À côté des textes religieux et historiques, apparaissent des oeuvres lyriques, des contes populaires transcrits ou inspirés de l'oralité, ainsi que des traités moraux et éducatifs. La poésie devient un genre particulièrement cultivé, souvent composée en vers syllabiques, avec des formes fixes inspirées de la tradition tibétaine mais aussi de l'expression pastorale mongole. Les thèmes dominants incluent la nostalgie du pays natal, la beauté de la steppe, la méditation sur l'impermanence, et la critique sociale. Des poètes comme D. Natsagdorj (bien que plus tardif, au XXe siècle) hériteront de cette sensibilité, mais même avant lui, des auteurs anonymes ou religieux composent des chants empreints d'une grande sensibilité.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe voient une transformation radicale. Sous l'influence croissante de la Russie, puis de l'Union soviétique, et avec l'émancipation progressive des intellectuels laïcs, la littérature mongole se sécularise et s'ouvre à de nouveaux genres : le roman, la nouvelle, le théâtre. En 1921, la révolution mongole, soutenue par la Russie bolchevique, met fin à la théocratie et instaure un État socialiste. La politique culturelle soviétique impose un réalisme socialiste : la littérature doit désormais servir à éduquer le peuple, critiquer le féodalisme et promouvoir les valeurs socialistes. L'écriture mongole elle-même est modifiée : en 1941, l'alphabet cyrillique remplace l'écriture traditionnelle verticale, coupant temporairement les Mongols de leur héritage littéraire ancien.

Malgré ces contraintes idéologiques, des écrivains comme D. Natsagdorj (1906-1937) parviennent à exprimer une sensibilité poétique profondément ancrée dans la culture mongole, notamment dans son célèbre poème Ma Mongolie (Minii Mongol), qui devient un véritable hymne national. D'autres auteurs, tels que Ts. Damdinsüren ou B. Rinchin, contribuent à l'élaboration d'une littérature moderne en développant le récit, l'essai et la critique. Cependant, la grande terreur stalinienne des années 1930 frappe durement les intellectuels mongols : de nombreux écrivains, moines et penseurs sont victimes de purges, exécutés ou envoyés en camps, entraînant une perte irréparable de savoirs et de talents.

Après la Seconde Guerre mondiale, la littérature mongole se normalise selon les canons du réalisme socialiste, avec des œuvres qui glorifient le travail collectif, la modernisation et l'amitié avec l'URSS. Pourtant, même dans ce cadre rigide, certains auteurs réussissent à glisser des réflexions plus subtiles sur l'identité, l'environnement ou la mémoire. À partir des années 1980, avec la détente et l'influence des réformes de Gorbatchev, un mouvement de renouveau culturel apparaît. 

En 1990, la Mongolie devient une démocratie multipartite. Cela provoque une double rupture : la fin du mécénat et de la censure d'État centralisés et l'ouverture au marché, aux médias indépendants et aux influences étrangères. Les écrivains obtiennent une liberté d'expression inconnue depuis plusieurs décennies, ce qui se traduit par une vague de textes critiques à l'égard du régime précédent, une remise en question des grands récits nationaux et socialistes, et une prise en compte plus franche des traumatismes sociaux et des inégalités. Simultanément, le secteur de l'édition se fragmente : maisons d'édition publiques diminuées, émergence d'imprimeries privées et multiplication de revues littéraires et de fanzines, souvent précaires. 

Sur le plan formel, les années 1990 voient une tension entre réalisme critique (réflexions sur la transition, la pauvreté et la migration rurale-urbaine) et expérimentations postmodernes (jeux de voix, fragmentation narrative, hybridations génériques). Les thèmes récurrents : la désintégration des réseaux de protection sociale, la recomposition des identités nationales et rurales, la montée d'un individualisme urbain, et une réflexion sur la mémoire historique. La poésie, la nouvelle et le théâtre se réinventent autour d'une plus grande liberté d'expression et d'un usage plus direct de la langue parlée. 

Au tournant du millénaire, le marché littéraire se structure progressivement : maisons d'édition privées, magazines culturels commerciaux et prix littéraires nouveaux favorisent la professionnalisation des écrivains mais introduisent aussi des logiques commerciales (best-sellers, formats courts). Les médias électroniques naissants (sites, blogs, puis réseaux sociaux) élargissent l'audience et offrent des espaces pour des écritures plus libres et pour la diffusion d'essais, d'enquêtes et de textes expérimentaux. Ce réalignement entraîne des inégalités d'accès (financement, distribution) entre auteurs urbains et auteurs périphériques. 

L'ouverture géopolitique et l'expansion d'Internet intensifient progressivement les échanges culturels. L'anglais et le russe deviennent des sources lexicales et stylistiques visibles dans la langue écrite; on observe l'émergence de pratiques hybrides (par exemple des formes de « monglish » sur les réseaux sociaux), signe d'une réélaboration de la langue littéraire par des publics jeunes et urbains. Parallèlement, la traduction, tant d'oeuvres étrangères vers le mongol que d'oeuvres mongoles vers d'autres langues,  joue un rôle croissant dans la visibilité internationale des écrivains. 

Les années 2010 accélèrent la numérisation : archives en ligne, blogs littéraires, parutions électroniques et publications autoéditées. Ces transformations favorisent l'expérimentation (poésie visuelle, textes fragmentaires, formes multimodales) et modifient les stratégies de diffusion (lecture publique, réseaux sociaux, petites maisons d'édition indépendantes). La scène littéraire urbaine (cafés, festivals, scènes ouvertes) devient un lieu central pour la circulation des textes et la formation de nouveaux publics. 

Un élément majeur de la période récente est la politique de réhabilitation de l'écriture traditionnelle mongole (verticale) face à l'usage dominant du cyrillique hérité de l'époque soviétique. Les décisions publiques visant à réintroduire et à enseigner la graphie traditionnelle ont des implications directes pour l'édition, l'école et la production littéraire : adaptation de l'orthographe, formation des fonctionnaires et des professeurs, efforts éditoriaux pour produire du matériel en deux graphies. Cette transition est lente et inégale (de nombreux agents institutionnels et une large partie de la population nécessitent encore une formation), mais elle représente une politique culturelle volontariste visant à réaffirmer une composante identitaire. 

En Chine (Mongolie intérieure), la  situation des locuteurs mongols en Chine a suivi une trajectoire différente : la graphie traditionnelle a été davantage préservée localement, mais les politiques éducatives et linguistiques de Pékin (notamment la promotion du mandarin pour certaines matières) ont intensifié les pressions d'assimilation linguistique depuis la fin des années 2010 et particulièrement après 2019-2020. Ces dynamiques ont alimenté des formes littéraires et poétiques de résistance ( poésie, chanson, récits oraux) et renforcé les échanges intellectuels et symboliques entre les écrivains de Mongolie (État-nation) et ceux de la diaspora / Mongolie intérieure, bien que la liberté d'expression y soit beaucoup plus contrainte. 

Quelques auteurs et oeuvres en langue mongole depuis 1990

Gun G. Ayurzana (né en 1970). - Romancier, poète, traducteur et journaliste, produit une oeuvre composée de nombreux romans, recueils poétiques, nouvelles et traductions depuis l'anglais, avec une orientation marquée par les thèmes personnels et sociaux à l'ère post-1990. Son recueil de poèmes Балчир шүлгүүд (Poèmes enfantins, 1995) marque ses débuts. Il publie ensuite une série de romans dont Илбэ зэрэглээ (Le Mirage) et Бөөгийн домог (La Légende du chaman), ce dernier ayant été récompensé par la prestigieuse Plume d'Or et traduit en français, illustrant la manière dont il mêle réflexions sociales et mythologies chamaniques aux réalités contemporaines. 

Luvsandorj Ulziitugs (née en 1972). - Poétesse et nouvelliste. Elle a débuté comme journaliste et éditrice, puis s'est imposée comme une voix poétique en Mongolie contemporaine avec plusieurs recueils de poésie et livres courts. Elle a publié plusieurs collections de textes traduits en français, notamment Éclats de nuit (100 poèmes de la vie d'une femme) et Aquarium,  et Coeur de bronze, qui analysent l'intériorité et les rapports entre tradition et modernité. 

Gombojav Mend-Ooyo (né en 1952). - Poète, romancier et calligraphe considéré comme l'une des figures majeures de la poésie mongole contemporaine. Il dirige des institutions littéraires, contribue à la revitalisation de la culture littéraire traditionnelle et a publié de nombreux volumes de poésie, essais et fiction, traduits largement à l'étranger. Oeuvres traduites en français : Contes des sages de Mongolie, Parole nomade, Tous ces moments de lumière.

Bolor-Erdene Khaltar (née en 1975). Elle a abordé avec sensibilité les relations humaines et les dynamiques contemporaines dans des recueils de nouvelles comme The Naked Night (2002) ou Made in Heart (2004), ainsi que dans des novellas telles que Khishigt (2011) et des romans tels que The Running Woman (2019). 

Hadaa Sendoo (né en 1961). - Poète, critique et traducteur né en Mongolie intérieure (région autonome de Chine), installé à Oulan-Bator depuis 1991. Il est associé à des mouvements poétiques internationaux, reflétant une esthétique lyrique ouverte et transfrontalière. Sa production inclut des écrits comme Tal (La Steppe, 2005), ou Uzuurgui zam (The Road Is Not Completed, 2011), où il croise lyrisme personnel et cosmopolitisme littéraire.

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