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La littérature indienne
L'Inde est, avec la Chine, la Grèce et l'Italie, la contrée du monde ancien qui a produit le plus d'oeuvres littéraires : sa fécondité en ouvrages de tous genres a été immense. L'Europe ne possède pas, à beaucoup près, tous les livres composés dans l'Inde ancienne et moderne; et cependant ceux qu'elle a édités ou dont elle a les manuscrits ou les textes imprimés en Orient, forment déjà une grande bibliothèque. Les oeuvres qui composent la littérature de l'Inde ne se sont pas produites en un petit nombre d'années ni même de siècles. La littérature de l'Inde est grande, par sa durée comme par la variété de ses monuments. Mais elle est, au moins dans sa partie classique, restreinte, quant au territoire où les livres ont été composés, à un espace de pays assez borné; en effet, si l'on excepte les Vêdas et plusieurs ouvrages bouddhiques qui peuvent avoir été écrits même en pays étranger par des Indiens, l'immense majorité des oeuvres sanscrites ont été composées sur les bords du Gange et de la Yamunâ, et, plus spécialement encore, non loin du confluent sacré de ces deux fleuves, à Allahabad (Prayag). On sait, notamment par le premier livre des Lois de Manou, que la caste des brahmanes, qui presque seule cultivait les lettres, avait pour devoir de ne pas franchir une certaine limite territoriale comprenant la vallée moyenne et supérieure du Gange avec ses affluents. C'est là que s'élevèrent les cités d'Aoude, de Delhi, de Varanasi (Bénarès), etc., non moins célèbres par la grandeur de leur civilisation morale et littéraire que par leur richesse et le bien-être de leurs habitants.

Au sortir de l'époque védique, l'Inde était en possession d'une idée qui n'a paru que tard chez les Grecs, et encore dans les écrits de quelques philosophes, l'idée de l'unité de la Divinité. La Divinité fut conçue dès ces temps reculés, non seulement dans ce qu'elle peut avoir en elle d'actif comme principe créateur, mais dans son abstraction la plus haute comme principe neutre et indivisible. La notion panthéistique de Brahma anime toute la littérature indienne jusqu'au moment où le bouddhisme s'en détache, et celui-ci même ne l'exclut pas, mais la fait rentrer dans un ensemble nouveau d'idées et de doctrines. De la conception première de l'unité divine et de l'unité substantielle de tous les êtres, découle une morale austère, dont les éléments essentiels furent établis dès les plus anciens temps. Le panthéisme fut comme le régulateur de la vie pratique et de la pensée à la fois; aussi se retrouve-t-il constamment dans les oeuvres dont l'ensemble forme la littérature indienne, de même que le polythéisme est partout dans les productions de la culture grec; mais la morale qui ressort du panthéisme l'emportant de beaucoup sur celle du polythéisme des Hellènes, le milieu moral où se meuvent les personnages et où écrivent les auteurs des livres indiens est bien plus exigeant que celui que nous offrent les Grecs. 

Ce même système panthéistique a placé les Indiens vis-à-vis de la nature dans une situation d'esprit toute différente des Grecs. Ceux-ci n'ont vu en elle qu'un théâtre de l'activité humaine, dans les choses inanimées et la vie végétative qu'un ensemble de matériaux, dans les bêtes que des ennemis ou des auxiliaires qu'il fallait d'abord dompter : ce que les modernes appellent le sentiment de la nature, qui n'est autre chose que la conception de la vie universelle dans ce qu'elle a de poétique et de sympathique, n'existe pas chez les Grecs. Il est partout et à toutes les époques dans les écrits des brahmanes. On a dit que la nature écrase l'humain dans ces grandes vallées, et que, dans les ouvrages indiens, l'humain disparaît et s'anéantit devant la nature toute-puissante : c'est une erreur, que la lecture d'un poème quelonque de l'Inde peut dissiper; au contraire, dans aucune littérature antique la force morale de l'humain ne se déploie avec autant de grandeur et de pouvoir. Cette puissance de la science et de la vertu, les Indiens l'ont même exagérée outre mesure dans certaines doctrines religieuses, et lui donnent parfois trop d'importance dans leurs poèmes.

A partir du XIXe siècle, la connaissance de la littérature de l'Inde est devenue pour l'Europe un intérêt majeur. Non seulement les Vêdas est le plus ancien monument écrit des peuples de langues indo-européennes mais il renferme les formes les plus complètes et les plus significatives de leur langue commune, et peut être considéré comme donnant l'une des clefs de leurs langues particulières. On ne peut pour ainsi dire faire aucun progrès important dans l'étude de ces langues, sans la connaissance de l'idiome védique, à laquelle on arrive par celle du sanscrit. De plus, les livres de l'Inde, et surtout le Veda, contiennent les mythes primitifs qui ont servi de point de départ à toutes les mythologies occidentales, depuis l'Iran, l'Asie Mineure et la Grèce antique jusqu'à l'Irlande (La Religion celtique) et jusqu'au Portugal; plus tard, les missionnaires du bouddhisme propagèrent dans une grande partie du monde ancien des doctrines dont l'écho retentit jusque dans la Grèce. Au temps des rois macédoniens en Égypte, le monde grec, dont la civilisation se concentrait dans Alexandrie, entendit prêcher et professer dans le Musée les doctrines de l'Inde qu'il s'assimila. A d'autres époques, les idées indiennes ont envahi la Chine, le Tibet, Sri Lanka, la presqu'île au delà du Gange, et un grand nombre d'îles des archipels de l'Orient. 

L'étude de l'Inde dans sa littérature est difficile, par l'absence de chronologie précise, et par la presque impossibilité de déterminer la date des principaux ouvrages sanscrits : plusieurs échappent  jusqu'à ce jour à toute classification chronologique ; leur date peut varier quelquefois dans un intervalle de plus de mille ans. Néanmoins les travaux des premiers indianistes; surtout ceux de Lassen et d'Eugène Burnouf, démontrèrent déjà que l'examen critique et comparatif des doctrines qu'ils renferment permet d'arriver à des dates au moins relatives pour un certain nombre d'ouvrages essentiels. En outre, le bouddhisme a commencé dans l'Inde la période historique il a une chronologie conservée dans plusieurs parties du monde oriental, et qui offre avec les voyages et les histoires des Grecs, des Chinois et des peuples du Sud de l'Asie, des synchronismes précieux. Enfin, la nature des dogmes védiques, les caractères de la langue védique permettent d'affirmer que beaucoup d'hymnes dans le Rig-Vêda sont antérieurs à ce que l'Occident nous offre de plus ancien dans le même genre, c.-à-d. à Homère et à Zoroastre. Sans arriver à des dates fixes et précises, on peut donc déterminer approximativement certaines époques, entre lesquelles s'opèrent les grands développements des idées et de la civilisation de l'Inde, et se produisent les ouvrages où ils sont contenus.

Trois mouvements religieux se remarquent dans la littérature indienne (Les religions de l'Inde), et donnent lieu à trois grandes catégories d'ouvrages : la religion primitive contenue dans les Vêdas. Ie brahmanisme, qui inspire à lui seul la grande littérature classique de l'Inde; et le bouddhisme, dont les doctrines ont fait naître dans l'Inde et au dehors un grand nombre d'ouvrages composés soit en sanscrit, soit dans des idiomes qui en sont dérivés immédiatement.

La période vêdique.
La période védique commence avec les plus anciens hymnes védiques, dont la date ne peut guère être rapprochée de nous au delà du XIVe ou du XVe siècle av. J.-C., mais peut être reculée davantage dans le passé. Elle se continue encore jusque dans la période suivante, parce que les livres relatifs au Vêda, composés ultérieurement par des brahmanes, étaient écrits par eux en langue védique; de sorte qu'il n'est pas possible de fixer présentement la date du dernier livre écrit dans cette langue, et qu'il est certain d'autre part que ces derniers écrits témoignent de doctrines brahmaniques déjà très avancées. II est donc possible que la période védique, non celle où  furent faits les hymnes, mais celle des commentaires, se prolonge jusque dans le voisinage de l'ère chrétienne. 

Les Vêdas.
Il est question ailleurs des Védas. Disons seulement ici que les origines de la période littéraire qui se rattache au Vêda ne sont pas dans l'Hindoustan, mais dans la région des Cinq-Fleuves ou Penjab; c'est ce que montre la lecture des hymnes du Vêda, où ces rivières, affluents de l'Indus, sont désignées par les noms mêmes que les Grecs ont reproduits dans leur langue en les défigurant. II est même à croire que plusieurs de ces chants sont antérieurs à l'époque fort reculée où les Aryens émigrants vinrent s'établir dans la Pentapotamie. Quoi qu'il en soit, ce que nous devons constater ici, c'est que la forme primitive que revêt la la pensée est celle du vers, et que le premier genre poétique est l'hymne : l'ode, qui est la forme lyrique par excellence, constitue un genre d'une date postérieure. Dans les littératures d'imitation, les mêmes auteurs qui font des odes peuvent aussi composer des hymnes, mais il n'en est pas ainsi dans les littératures originales, c.-à-d. dans l'Inde et dans la Grèce. Tous les hymnes des quatre Vêdas pris ensemble forment à eux seuls une période littéraire d'assez longue durée; car, si les plus anciens ont été composés hors du Penjab, les derniers l'ont été certainement dans les vallées du Gange; or, il n'est pas douteux que les Aryens, avant de descendre dans ces vallées, n'aient séjourné longtemps sur les Cinq-Rivières, n'y aient fondé des établissements, n'en aient repoussé les habitants primitifs vers les montagnes environnantes où on les voit encore, et n'aient composé dans ce séjour la majeure partie de leurs chants sacrés. Selon nous, c'est cette période primitive qui constitue la vraie période vêdique : car, du moment où la langue aryenne est devenue le sanscrit (or elle l'est dans la partie la plus antique de l'épopée brahmanique), l'idiome védique n'est plus la langue vraie de la poésie; elle n'existe dès lors que par tradition, et c'est en vertu d'une sorte de règle ou d'un usage religieux qu'elle sert aux écrivains. Cette considération, qu'appuie et ce qui s'est passé en Grèce pour les poésies orphiques, et surtout ce que l'on verra longtemps pour le latin dans l'Eglise catholique, nous fait comprendre combien a pu être prolongée et ancienne la coexistence du sanscrit dans l'épopée et de  l'idiome primitif dans les ouvrages relatifs au Vêda. Voici les noms et la nature de ces ouvrages :

Les Brahmanas.
Les Brahmanas servent de complément et d'explication aux Vêdas; ils ont été composés pour la plupart dans la période qui sépare les hymnes de l'épopée brahmanique. Ils renferment des recueils d'observations explicatives transmises dans les familles de prêtres, et différant entre eux selon les idées philosophiques de ces familles et selon le Vêda auquel ils se rapportent. Beaucoup d'entre eux ou sont perdus ou sont encore cachés pour nous; mais les principaux sont entre nos mains. Ces commentaires sont précieux pour l'interprétation des Vêdas.

Les Sûtras.
Les Sûtras continuent les Brahmanas, et sont aussi des commentaires des Védas; leurs explications semblent s'abréger à mesure qu'elles sont plus nombreuses, et cette concision augmente de plus en plus leur obscurité. Les Sûtras sont souvent moins clairs que les Vêdas eux-mêmes; ils sont, pour la plupart, d'une époque où la société brahmanique existait avec sa division régulière en quatre castes; les Brahmanas indiquent tout au plus que ce régime était en voie de s'établir. C'est pendant ce Moyen âge héroïque que le texte des hymnes lut fixé définitivement et pour toujours dans les écoles des brahmanes, et depuis lors il n'a reçu aucune altération ; la grammaire, la prononciation, la métrique et la cantilène des hymnes furent établies dans des traités qui remontent à cette époque. Les nombreux travaux relatifs à la grammaire et le soin de fixer le sens des mots védiques prouvent que cette langue n'était déjà plus en vigueur, et était remplacé par la langue sanscrite

Les Upanishads.
Les Upanishads, qui sont d'époques probablement fort différentes, sont aussi des compléments dogmatiques des Vêdas; elles rentrent en majeure partie parmi les Brahmanas, mais plusieurs aussi ont une existence et une valeur indépendantes; ces dernières surtout ne sont souvent que l'écho de spéculations philosophiques propres à telle ou telle école brahmanique.

La période brahmanique.
La période brahmanique commence avec les plus anciens chants épiques des aèdes indiens; elle répond à l'établissement définitif de la société aryenne dans les vallées du Gange; elle est postérieure par ses commencements aux grandes guerres des fils de Kuru, relatées dans le Mahâbhârata, et à l'expédition de Râma vers le sud. Ces événements (qui ne sont sans doute que marginalement historiques) ont été pour les Indiens ce que furent pour les aèdes helléniques l'expédition des Argonautes et la guerre de Troie. C'est alors que le régime des castes, issu de la conquête, s'organise dans l'Inde, et que passent dans les écrits des poètes les doctrines panthéistiques, dont les réunions des prêtres avaient fait un enseignement officiel des les plus anciens temps. II n'y a pas eu d'interruption dans la développement de la littérature brahmanique depuis lors jusqu'à nos jours; on peut dire qu'elle dure encore. C'est elle qui porte le nom de littérature sanscrite, par lequel on l'oppose à la littérature vêdique, celle-ci nous offrant une langue dont les règles et les formes sont encore flottantes, que la langue sanscrite est pour ainsi dire faite de toutes pièces, d'après un idéal grammatical fixé à l'avance.

Cette période est de beaucoup la glus longue, et celle où se sont produits les ouvrages les plus variés. Elle constitue proprement la période sanscrite, non que la langue dans laquelle sont écrits ces ouvrages soit essentiellement différente de la langue des Vêdas, mais cette dernière reste proche du fonds commun de tous les peuples de langues indo-européennes, tandis que le sanscrit est la langue classique de l'Inde. On ne peut guère douter qu'elle n'ait existé dans ce pays concurremment avec la langue védique; le fait est certain pour la période des Sûtras brahmaniques; il est probable pour une partie au moins de la période des Brahmanas. L'épopée, ou, pour mieux dire, le genre épique, embrasse les premiers temps de cette période; les autres genres viennent après, aussi bien qu'en Grèce; et, comme dans ce dernier pays, le genre épique ne cesse pas d'être cultivé pendant que les autres se développent, et reprend, aux époques de décadence, une sorte d'énergie nouvelle : de manière que, si les deux grandes épopées indiennes se rapportent, comme l'Iliade et l'Odyssée, aux anciens temps de la littérature classique, les Puranas, ainsi que les Argonautiques, sont d'une époque bien postérieure et même récente. Entre ces époques extrêmes de la période classique se placent les autres genres littéraires, le drame, le genre lyrique, la poésie légère, etc. Pendant que le sanscrit (ou langue parfaite) est employé à la composition des ouvrages savants par les brahamanes, l'ancienne langue continue d'être usitée dans les classes inférieures du peuple et va s'y altérant de plus en plus : elle prend le nom de prâkrits et paraît à son tour dans les oeuvres littéraires où l'on fait parler des gens de basse condition, comme les drames. La séparation grammaticale de ces deux langues est de beaucoup postérieure aux épopées primitives. II faut donc admettre que dans l'Inde existèrent à la fois l'idiome védique comme langue liturgique, le sanscrit comme langue savante mais libre, et le prâcrit comme langue populaire. Le prâcrit tient peu de place dans la littérature brahmanique ou classique ; il en tient une grande dans les ouvrages bouddhiques.

Le Mahâbhârata.
Le Mahâbhârata semble être, dans sa partie essentielle, la plus antique des épopées indiennes. Déjà les aèdes indiens racontaient depuis longtemps en vers, et en s'accompagnent de la vîna, les exploits des dieux et des héros, lorsque la grande guerre de deux familles dans le nord de l'Inde, les Courous et les Pândous, devint le sujet principal des chants épiques. Il n'est pas douteux que cette guerre ne fut terminée depuis longtemps, lorsque le premier auteur du Mahâbhârata la prit pour sujet; mais il n'est pas vraisemblable que cette épopée doive se placer entre Dion Chrysostome et Mégasthène, puisque les navigateurs grecs antérieurs à ce dernier la trouvèrent déjà dans le sud de l'Hindoustan. Nous la considérons aussi comme antérieure à Pânini, parce que, dans sa partie la plus antique, les règles de la langue sont moins fixes que dans ce grammairien. Mais il est évident, d'un autre côté, que la majeure partie de ce poème de 280.000 vers, est d'époques fort diverses et relativement récentes, et que son fonds primitif n'avait guère que le cinquième de cette étendue. Les récensions successives du Mahâbhârata l'ont agrandi chaque fois, et en ont fait un ouvrage sans unité de langue ni de doctrine, appartenant à des civilisations, à des croyances sensiblement différentes les unes des autres. De quelle époque datent ces additions? On peut dire seulement qu'on y trouve l'écho des diverses doctrines religieuses ou philosophiques auxquelles l'Inde a donné naissance. Il y a même telle partie qui forme à elle seule un véritable poème, et dont le lien avec la grande épopée est purement artificiel ; telle est par exemple la Bhâgavad-Gîtâ. Enfin la rédaction définitive du poème, telle que nous la possédons, c.-à-d. dans toute son étendue, doit être considérée comme postérieure à l'ère chrétienne. On voit que le Mahâbharataa eu dans l'Inde un sort semblable à celui d'Homère chez les Grecs; seulement ce dernier a été soumis par les Alexandrins à un travail de critique qui a manqué au Mahâbhârata .

Le Râmâyana.
Le Râmâyana, d'une étendue moins grande, offre cette unité de langue et de doctrine qui caractérise l'oeuvre d'un seul auteur; d'un autre coté, Vyâsa est un personnage presque fabuleux, tandis que Vâlmîki a toujours été regardé comme un homme ayant réellement vécu. Ce seul fait, ajouté à la perfection littéraire du poème montrerait que le Râmayana est postérieur au Mahabhârata. En outre, le sujet du poème nous présente la conquête aryenne de l'Hindoustan dans sa dernière période, puisqu'il la conduit jusque dans l'île de Sri Lanka. Enfin, le caractère allégorique des personnages indique une époque plus avancée du développement panthéistique de l'Inde. Toutefois, il est difficile de ne pas admettre que cette épopée, comme la précédente, repose sur un fond de traditions réellement historiques, et que Râma fut véritablement le conquérant et le civilisateur du Sud. Cette oeuvre était accomplie, et le poème de Vâlmiki existait selon toute vraisemblance, lorsque les anciens navigateurs grecs, antérieurs à Alexandre, parcoururent les cotes de la mer Érythrée et connurent les Indiens sanscrits. Le Râmâyana pourrait donc se placer entre cette époque et celle d'Homère; car il ne laisse soupçonner aucunement l'existence de la religion bouddhique, fait au moins singulier dans un poème tout mythologique et allégorique, si l'auteur de ce poème était postérieur au Bouddha

Les Purânas.
Au genre épique se rattachent les Purânas et quelques autres poèmes d'une moindre importance. II existait, dans les anciens temps, des oeuvres poétiques nommées Purânas, qui ont été perdues ou dont nous n'avons pas les textes : ces oeuvres, qui remontaient peut-être au temps des grandes épopées, ont servi de point de départ aux Purânas actuels. Ceux-ci, dont nous possédons les deux plus importants, sont d'une époque qu'il est difficile de fixer, mais certainement beaucoup plus récente que les épopées, et postérieure de plusieurs siècles sans doute à l'ère chrétienne. Ils se rattachent, quant à la forme, aux épopées, et, quant au fond, à la tradition religieuse. La nature des doctrines qui y sont développées prouve l'âge moderne de leur composition : en effet, ils se rapportent tous au culte et aux incarnations de Vishnu et de Shiva, c.-à-d. aux deux plus récentes religions de l'Inde.

Les Lois de Manou et les dharmaçâstra.
On peut ranger aussi dans l'ancienne littérature sanscrite les Lois de Manou, dont le texte que nous possédons diffère probablement assez peu de sa plus ancienne rédaction. II est difficile de dire si celle-ci est antérieure au Bouddha, bien qu'elle ne renferme aucune allusion à ses doctrines; mais la nature des prescriptions que renferme ce code, et le degré où en est parvenue la métaphysique, dénotent une époque fort ancienne. Il n'en est pas de même du code de Yâjnavalkya, dont la composition est évidemment très moderne, sans pouvoir toutefois descendre plus bas que le VIe siècle de notre ère. 

Les ouvrages relatifs à la législation et appelés dharmaçâstra sont en grand nombre dans la littérature sanscrite; beaucoup d'entre eux sans doute sont perdus. Il en a été composé à toutes les époques, depuis les divers codes qui ont porté le nom de Manou jusqu'à nos jours. A ces ouvrages d'une portée générale, il faut ajouter les traités spéciaux où sont contenues les prescriptions et les règles propres à chaque fonction, à chaque exercice, à chaque métier. Ces traités aussi sont en très grand nombre en Inde.

Le Théâtre.
Le théâtre indien (en prâkrit nata) est issu de la danse. C'est ainsi que des fêtes de Dionysos est sorti le choeur, qui formait presque à lui seul les drames primitifs de la Grèce. La danse elle-même parait être issue des cérémonies vêdiques, ce qui explique pourquoi les Indiens attribuent au drame une origine divine, et supposent un poète dramatique et une troupe d'acteurs divins donnant des représentations à la cour céleste d'Indra. Toutefois, le drame ne naquit en Inde qu'à une époque où la danse était entièrement sécularisée : parmi les drames que nous possédons, les plus modernes ont seuls un but et un sens religieux; les plus anciens empruntent leurs sujets et leurs personnages à la vie ordinaire. Ce fait, après tout, ne prouve rien quant à l'origine du drame indien, puisque nous sommes loin de posséder les premiers essais qui aient été faits an ce genre : si le Chariot d'argile du roi Sudraka est le plus ancien que nous ayons, il montre au contraire par sa perfection que le drame était cultivé depuis longtemps dans l'Inde lorsqu'il parut au jour. Rien n'indique que le drame ait fait partie des cérémonies sacrées au temps du roi Sudraka; s'il était joué aux jours des sacrifices, il n'était offert aux assistants que comme un amusement royal : ce caractère de frivolité qui semblait s'attacher aux drames, malgré le travail sérieux de leurs auteurs, explique peut-être pourquoi, d'une part, les anciens drames sont perdus, pourquoi, de l'autre, ce genre s'est perpétué si longtemps et même jusqu'à nos jours. Les traités spéciaux et les usages traditionnels expliquent de même pourquoi la forme des drames a si peu changé : en effet, à partir d'une époque fort ancienne, les drames ont fait partie du cérémonial à la cour des rois indiens. On ne peut guère contester que le Chariot d'argile ne soit antérieur à Kâlidâsa, le plus célèbre poète dramatique de l'Inde, que l'opinion commune fait vivre à la cour de Vikramâditya, 56 ans avant J.-C. Le prâkrit est en usage dans les drames quand on y fait parler des gens du peuple; ce langage est très corrompu dans le Chariot d'argile; il l'est moins dans les drames attribués à Kâlidâsa, mais cela ne saurait rien prouver quant à leur âge relatif, puisque, dès que l'on sort du sanscrit, la langue usuelle n'a plus de règles fixes, et l'usage qu'en fait le poète est arbitraire. D'ailleurs, dans plusieurs des meilleurs drames indiens, il y a des personnages bouddhistes, et, quoique les drames soient essentiellement brahmaniques, les bouddhistes y sont traités avec déférence, avec respect : ces drames sont donc au moins de l'époque où le bouddhisme vivait dans l'Inde, et paisiblement, à côté de la religion qui devait plus tard l'en bannir; tels sont les beaux drames de Bhavabhûti

Les sujets des drames indiens sont parfois empruntés à la vie ordinaire; mais le plus souvent Ils sont pris dans la tradition épique du Mahâbhârata ou du Râmâyana; quelques-uns prennent leurs sujets dans les Vêdas eux-mêmes; d'autres, enfin, dans la légende de Krishna. La manière dont ces sujets sont traités ne rappelle en rien le théâtre grec : ici, en effet, il n'y a que les tragédies et des comédies; le genre mixte des Modernes, appelé spécialement drame, ne se rencontre que chez les Romains (par exemple, les Captifs de Plaute), et encore accidentellement, confondu avec la comédie. L'Inde n'a point de tragédies : une représentation est dans ce pays un amusement royal, et, à ce titre, doit toujours finir bien; la vertu doit y être récompensée, et le pécheur y recevoir son pardon. Le choeur n'y tient pas la même place que dans les pièces grecques; la longueur des représentations, le nombre des personnages, la complication de l'intrigue, sont poussés beaucoup plus loin ici que dans Ménandre ou Philémon. II n'y a donc aucun élément commun entre ces deux théâtres; et, d'autre part, il n'y a aucun fait historique d'après lequel on puisse dire que les Indiens aient tiré l'idée du drame des théâtres grecs de la Bactriane ou du Penjab. 

Du reste, les drames anciens de l'Inde sont ou mythologiques, comme Vikrama et Urvaçî, ou d'intrigue et de caratère, comme le Chariot d'argile et le Mudrâ Râxasa (l'Anneau du ministre). II n'y avait pas de théâtres publics; le public se composait de la cour et des invités; les acteurs, qui étaient des deux sexes, ne formaient pas une classe méprisée. Une mise en scène habile et variée représentait les objets fantastiques comme les objets naturels; il y avait des scènes à grand spectacle, faites surtout  pour le plaisir des yeux. La règle des trois unités se réduisait à, l'unité d'action : le drame lui-même était romantique, sans être né d'un art matérialiste, et sans s'écarter outre mesure du naturel et du bon sens. Un fait singulier nous est offert par le théâtre indien : il y avait des pièces entièrement métaphysiques, où les personnages étaient des idées : tel est le Prabôdha Tchandrôdaya (Lever de la Lune de l'Intelligence); ce fait suppose un public comme aucun théâtre de l'Europe ancienne ou moderne n'en a jamais contenu, et caractérise la société distinguée de l'Inde.

La Poésie.
La poésie lyrique et les genres légers comptent dans l'Inde un assez grand nombre d'écrits, nous citerons les deux plus célèbres : le Nuage-Messager ou Mêghadûta, attribué à Kâlidâsa, et qui a été le modèle de beaucoup d'ouvrages semblables, et le Gîta-Gôvinda, chant d'amour mystique et symbolique, dont l'auteur est Jayadêva. Cette poésie romanesque, à l'exception de ce dernier poème, est d'un style souvent affecté et d'un caractère sensualiste parfois très dissolu : elle date, en général, des temps où ont été dans leur vigueur les cultes de Shiva et de Krishna, et s'étend depuis le commencement de l'ère chrétienne jusque durant la domination musulmane. 

La fable et le conte.
La fable et le conte sont représentés en Inde par plusieurs ouvrages importants, dont l'existence se lie à l'histoire des mêmes genres en Occident. Le plus ancien d'entre eux est le Pantchatantra, dont il est difficile de fixer la date, mais qui certainement n'est pas le premier livre de fables qui ait été composé en Inde : c'est ce que prouve sa perfection; l'Hitôpadêça en est l'abrégé. La nature des croyances religieuses de l'Inde rapprochait l'homme des animaux, et la vie commune qu'ils menaient avec les humains invitait ces derniers à cirer de leurs habitudes instinctives des règles de conduite pour eux-mêmes. II n'est donc nullement nécessaire de supposer que les Indiens aient imité les fables grecques : mais celles-ci peuvent bien aussi s'être développées sans l'influence de l'Inde; vu sait toutefois que la fable est venue d'Asie avec Esope le Phrygien; ce personnage presque mythologique, l'avait-il inventée ou la tenait-il lui-même des Orientaux?

La littérature philosophique.
Parmi les ouvrages qui la composent, la philosophie se  place au premier rang, soit par son importance absolue,  soit par son ancienneté et son long développement historique. La période védique  avait déjà discuté ou abordé la plupart des questions de  métaphysique et de cosmologie, avant que ces mêmes problèmes fussent traités en langue sanscrite. Il n'y a pas eu d'interruption dans ce mouvement d'idées, non plus que dans l'usage des deux langues, puisque celles-ci ont coexisté pendant plusieurs siècles. C'est donc dans les Vêdas et dans les plus anciens Brahmanas qu'il faut chercher l'origine de toute la littérature philosophique de l'Inde. Quant aux écrits philosophiques que nous possédons, l'existence d'anciennes écoles demeurées célèbres prouve qu'ils ont été précédés de beaucoup d'autres, dont plusieurs sans doute existent encore dans le pays. Les traités de philosophie portent le nom de Sûtras, fil, enchaînement d'idées. Les plus anciens eurent pour auteur Kapila, qui fut plus tard divinisé, et que l'on considère comme le fondateur du système sânkhya. Cet auteur est antérieur au bouddhisme, dont la métaphysique est étroitement liée avec celle de ce système, et dont les légendes le donnant comme de beaucoup antérieur au Bouddha. Or l'époque de ce réformateur est aujourd'hui fixée au VIe siècle av. J.-C. Patanjali, et plus tard Yâlnavalkya, fondèrent et appliquèrent à la vie pratique la doctrine du Yôga; ces auteurs sont représentés comme bouddhistes, ou du moins comme ayant prêté leur concours aux ascètes de cette religion dans un temps où elle n'était probablement encore regardée que comme un système de philosophie morale; il y a donc une relation étroite entre les livres qui traitent du système sânkhya et ceux qui exposent le yôga ou la doctrine de dite de l'union mystique. Parmi ces derniers on doit remarquer, outre le XIIe livre du Mahâbhârata, la Bhagavad-Gîta, qui rattache la doctrine du yôga au culte populaire de Krishna. Ce dernier fait semble indiquer que ce poème n'est pas d'une date très ancienne ; plusieurs passages font penser qu'il est contemporain de la prédication bouddhiste dans l'Inde, laquelle comprend elle-même une longue série d'années. C'est donc à cette époque, voisine du début de l'ère chrétienne, que l'on peut le mieux placer le plus beau développement de cette partie de la littérature philosophique chez les Indiens. 

A coté de cette école, et un peu après elle, florissait la philosophie contenue dans les Mîmânsâ-Sûtras; l'auteur du plus ancien d'entre ces livres est Jaimini, que l'on donne comme le révélateur du Sâma-Vêda; le Sûtra de Bâdârayna représente le second développement de la même doctrine; et toutefois l'authenticité de ces deux écrits est loin d'être prouvée; on peut seulement dire qu'ils remontent à une période assez reculée. Citons encore le Brâhma-sûtra, dont le but est d'établir que les différents systèmes philosophiques sont plus ou moins erronés, que le monde n'a pas de réalité substantielle, et que Dieu seul existe dans son unité absolue. Cet ouvrage est d'une date postérieure aux précédents, mais ancienne. 

La logique est représentée en sanscrit par une longue suite d'ouvrages, appelés également Sûtras, qui se rattachent aux différents systèmes de philosophie et de métaphysique. Les recherches logiques ont occupé les plus anciens brahmanes.  Mais les anciens traités de logique sont perdus ou ne sont pas entre nos mains; les autres, qui sont plus récents, sont réunis sous les noms de Kanâda et de Gôtama, auteurs d'une époque incertaine.

La grammaire.
Dans la littérature brahmanique se rangent encore les ouvrages de grammaire. Pânini, considéré comme le législateur de la langue sanscrite, est d'une époque fort ancienne, bien qu'il cite les Yavanas (Ioniens ou Grecs), puisque ce nom désigne peut-être les Occidentaux en général. Sa grammaire est un livre d'une grande valeur, et que les Indiens ont souvent enrichi de commentaires. Citons aussi le Vocabulaire d'Amarasinha, auteur cité comme contemporain de Kâlidâsa; les traités de Rhétorique, de Poétique, de Métrique composés à différentes époques, mais dont les principes remontent très haut dans l'histoire et se rattachent à la période antique des Vêdas

La littérature scientifique.
Nous ne pouvons traiter en détail ici de la littérature scientifique, qui forme en sanscrit toute une bibliothèque. L'Astronomie a produit en Inde un assez grand nombre d'ouvrages, dont plusieurs ont une importance réelle pour l'histoire de cette science. Ce sont les Indiens , en effet, qui ont inventé les chiffres décimaux, l'arithmétique et l'algèbre, transmises à l'Occident par l'intermédiaire des Arabes, et plus tard reportées par eux aux Indiens eux-mêmes avec l'astronomie. La médecine a eu en Inde un développement original : les traités qui existent ont un intérêt particulier, soit en eux-mêmes, soit au point de vue de l'histoire de cet art. Enfin nous indiquons seulement en passant les traités relatifs à la peinture (La peinture orientale), à la sculpture, à l'art de bâtir, à l'art militaire, etc., pour faire sentir combien est riche la mine que la littérature sanscrite offre à l'Occident.

La littérature bouddhique.
Le bouddhisme n'a pas interrompu ce développement régulier et prolongé. Né en Inde, il n'a pu s'y maintenir; exilé, il a emporté avec lui ses idées et ses livres; de sorte qu'il semble avoir traversé le grand système brahmanique comme une comète traverse le système solaire, sans le troubler. Toutefois, comme le bouddhisme lui-même n'est pas arrivé à l'improviste, mais se rattache étroitement au développement philosophique de l'Inde (La Philosophie indienne), les livres composés avant son apparition l'annoncent en quelque sorte et prennent date à cause de lui; il en est de même, à plus forte raison, de ceux qui l'attaquent ou qui en font seulement mention comme d'une chose existante. Enfin il y a un certain nombre d'écrits contenant des allusions à des faits que les Grecs ou les Chinois ont eux-mêmes connus et dont ils nous ont donné la date précise. On voit donc que, par l'examen intrinsèque des livres sanscrits, et par le moyen des synchronismes, il est possible, dans une certaine mesure, de rétablir l'ordre chronologique dans cet immense dédale de la littérature indienne, dont les règles sont fixées par Pâninî.

Le Bouddha parut dans le VIe  siècle av. J.-C.; il prêcha, sans rien écrire. Ses prédications s'adressaient tantôt aux brahmanes, tantôt au peuple : au point de vue métaphysique, elles se rattachaient au système sânkhya, et n'apportaient rien de nouveau (La Philosophie indienne); mais elles tendaient à faire une réforme dans les moeurs et la vie religieuse, et provoquaient, par le principe de l'égalité des humains devant la Loi, l'abolition des castes et par conséquent une révolution politique (Bouddhisme). Cette tendance démocratique de la réforme se fait sentir dans toute la littérature bouddhique. Il en résulte, en effet, que, s'adressant aux masses populaires, les prédicateurs et les moralistes nouveaux sont obligés d'employer leurs expressions, leur langage, leurs figures de style, et de s'écarter par conséquent, non seulement des règles de Pâninî, mais des habitudes grammaticales de la société distinguée de leur temps. Dans la littérature brahmanique, le prâkrit n'apparaît qu'accidentellement dans les drames; dans la littérature bouddhique, il est partout. En outre, les nécessités mêmes de l'enseignement populaire forcent le maître à développer longuement ses idées, à les reprendre sous diverses formes, à les appuyer par des exemples ou des figures : de là la diffusion qui règne dans beaucoup d'ouvrages bouddhiques, les répétitions, les redondances; de là aussi des récits pleins d'intérêt, et des paraboles d'un sentiment profond et exquis. Le sentiment moral, la charité, forme en effet le fond le plus ordinaire des écrits bouddhiques, au moins des plus anciens; les doctrines métaphysiques et les règles hiérarchiques ne furent exposées que plus tard dans des ouvrages spéciaux.  Néanmoins, selon la tradition, le premier concile, qui se réunit dans le Maghada immédiatement après la mort de Çâkya-Muni (Bouddha), divisa déjà les écrits sacrés en trois séries, comprises ensemble sous le nom de Tripitaka ou les Trois-Corbeilles ou Recueils; la première contenait la doctrine du Bouddha lui-même sous le nom de Sûtras, la seconde les règles de discipline ou le Vinaya, la troisième la métaphysique ou l'Abhidharma. Cette division primordiale s'est perpétuée dans les pays bouddhistes du Nord et du Sud. 

En dehors de ce premier corps de livres bouddhiques, furent composés un grand nombre de discours, surtout à partir du règne d'Açôka, le  grand propagateur de la foi nouvelle; car le concile qui fut tenu sous son règne décida qu'elle serait prêchée en tous lieux par des missionnaires, ce qui eut lieu en effet. La collection des livres sacrés fut faite une dernière fois dans le Nord sous le règne de Kanishka (Kanerki), quatre cents ans après la mort du Bouddha : ces livres existent encore; on en possède en outre la traduction tibétaine complète en cent volumes sous le nom de Kah-gyur, et différentes autres traductions étrangères à l'Inde. Apportés dans l'île de Ceylan (Sri Lanka) par l'apôtre Mahêndra au milieu du IIIe siècle av. J.-C., ils s'y conservèrent, et ne furent traduits en pâli qu'au commencement du Ve siècle de notre ère : c'est sous cette forme qu'ils existent encore à Sri Lanka, ainsi qu'en Thaïlande. On possède en pâli de Sri Lanka le Mahâvança, composé à la fin du Ve siècle de notre ère. Les Sûtras'sanscrits du Népal, comme l'avait déjà établi Eugène Burnouf, sont de deux époques différentes et se divisent en deux catégories : les Sûtras simples et les grands Sûtras; ceux-ci, postérieurs pour la langue, la forme et la doctrine, ne sont que le développement des premiers, et montrent la personne du maître au milieu d'un cortège de dieux et de personnages fantastiques dont les Sûtras simples sont exempts; les récits de ces derniers et leurs paraboles s'y retrouvent, mais amplifiés et délayés avec une abondance excessive. L'antériorité des Sûtras simples par rapport aux autres est démontrée par leur simplicité relative, mais surtout par le point de développement où la doctrine est parvenue dans les uns et dans les autres; quant aux grands Sûtras, ils existaient déjà au temps du voyageur chinois Pa-Hian , vers la fin du IVe siècle et le commencement du Ve, époque où l'on doit conséquemment penser que le culte de Shiva était déjà ancien dans l'Inde brahmanique. 

Ce fait rapproché de beaucoup d'autres, montre la postériorité du bouddhisme par rapport à la religion des brahmanes, et que ces deux religions sont issues l'une de l'autre et n'ont pas puisé simultanément à une source commune. Le panthéon brahmanique a passé presque tout entier dans le bouddhisme; mais les Sûtras, surtout les derniers en date, l'ont accru d'une hiérarchie d'esprits supérieurs, dont le dernier degré est celui de Bouddha parfaitement accompli; l'antique Brahma s'y trouve, mais dédoublé et placé à un rang inférieur. Mais les dieux brahmaniques sont plutôt des conceptions poétiques et des personnifications littéraires des forces de la nature que des êtres dont l'existence ait une valeur réellement philosophique : pour devenir tels et entrer dans une doctrine ou l'on tient à peine compte de la notion de Dieu, il a donc fallu que ces antiques conceptions védiques eussent dépouillé en grande partie leur caractère primitif pour devenir des notions philosophiques et désigner des degrés dans la hiérarchie céleste. 

Cette remarque porte sur toute la littérature védique, à l'exception peut-être des plus anciens Sûtras, et sur la majeure et la meilleure partie de la littérature brahmanique. En effet, celle-ci, principalement dans l'épopée, nous présente les dieux sous la figure d'êtres poétiques et symboliques en tout semblables aux dieux de la Grèce. Les parties où ils n'ont pas ce caractère sont pour cela même regardées comme des interpolations et rangées parmi les écrits relativement modernes; le reste, c. -à-d. le fond primitif de ces poèmes, doit donc être considéré comme antérieur de beaucoup d'années à la naissance du bouddhisme, c.-à-d. au VIe siècle av. J.-C. Enfin, les plus anciens Sûtras bouddhiques, ceux qui remontent au dernier concile, nous offrent le tableau d'une société moralement et matériellement tombée très bas par l'excès même de sa civilisation; cela seul peut expliquer le grand succès de la prédication du Bouddha, non seulement dans le bas peuple, mais dans toutes les castes de l'Inde. Or, cette civilisation excessive, ces vices, ces misères, ne se montrent nullement dans les épopées, comme ils se font sentir par exemple dans Virgile, et comme ils se voient dans les drames indiens. Ces considérations essentielles marquent dans quelle phase littéraire de l'Inde on doit placer cette littérature bouddhique, qui n'y a fait pour ainsi dire qu'une apparition de quelques siècles, et qui s'en est exilée avec la doctrine elle-même et ses représentants.

On doit considérer comme postérieurs à la collection du Tripitaka les nombreux ouvrages connus sous le nom de Tantras. Ce titre désignait déjà des écrits brahmaniques d'une période littéraire plus ancienne; les Tantras bouddhiques, qui sont au point de vue littéraire d'une extrême pauvreté, offrent cet intérêt, qu'ils marquent une phase du développement des idées bouddhistes dans l'Inde. Ils portent généralement la marque d'une influence des cultes brahmaniques sur la nouvelle religion, et d'une sorte de retour de celle-ci vers l'ancienne. Pleins de formules de superstition et de magie, les Tantras bouddhiques semblent être le produit d'une alliance entre le culte du Bouddha et celui de Shiva; de sorte que ce dernier, qui est encore en vigueur dans l'Inde, se trouve, par le fait de son union avec le bouddhisme, rangé parmi les derniers développements des idées brahmaniques. (Em. B.).

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