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L'histoire de la Bactriane
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Les rois*
La Bactriane était une contrée de l'ancienne Asie, qui répondra plus tard au khanat de Balkh (Nord de l'Afghanistan, haute vallée de l'Amu-Darya), et dont la capitale était Bactres.  Elle était beaucoup plus grande autrefois. Elle avait pour bornes au Sud les monts Paropamisus et l'Inde; au Nord la Sogdiane; à l'Est, la Scythie extra Imaum; à l'Ouest, l'Hyrcanie, et contenait, entre autres contrées, la Margiane, la Guriane, la Bubacène, le pays des Tokhares et des Marucéens. Montagnes très hautes; climat froid en général. 

La Bactriane fut à une époque très reculée le centre, d'un empire puissant et un haut lieu de civilisation; quelques-uns la regardent comme le berceau de l'empire des Perses et de la religion de Zoroastre. Elle fut conquise par Ninus. Lors de la conquête d'Alexandre (330), elle formait une des grandes satrapies de la monarchie persane. Bessus, satrape de Bactriane assassina Darius son maître, afin de se rendre indépendant dans sa satrapie; mais il n'y réussit pas : Alexandre joignit ce pays à ses conquêtes. Les Séleucides le gardèrent jusqu'au règne d'Antiochus Théos, en 256 av. J.-C. A cette époque, la Bactriane reprit son indépendance et eut successivement six rois grecs : Théodote I (256); Théodote Il (243); Euthydème (221); Ménandre (195); Eucratide I (181); Eucratide II (147-141) : c'est ce qu'on nomme l'Empire grec de la Bactriane.

Pendant ce laps de temps de plus d'un siècle, les rois gréco-bactriens avaient beaucoup étendu les limites de leur empire aux dépens de l'Inde d'une part, de la Sogdiane et des Scythes de l'autre, mais surtout aux dépens des Séleucides. A leur chute, les Arsacides de la Parthiène, s'emparèrent de toutes leurs conquêtes à l'Ouest; les Scythes, 90 av. J.-C, prirent possession du reste et fondèrent un nouveau royaume de Bactres dont les dimensions varièrent souvent.

La Bactriane dans les anciens textes

Les Anciens désignaient sous le nom de Bactriane tout le pays situé dans l'Asie Centrale, entre le fleuve Oxus au Nord et au Sud, les montagnes du Paropamisus (ou plus correctement Paropanisus). La plus ancienne mention se trouve dans l'inscription de Bisitoun; au nombre des satrapies que cite Darius Iercomme faisant partie de l'empire perse (vers 500 av. J.-C), se trouvent, en effet, mentionnés : «-Bakhtri, Suguda, Uvarazmiya, Aria-» et, dans le texte assyrien (ligne 6), «-Paruparaesana-» ou le pays des Paropamisades. C'est à Cyrus ler, lors de son expédition chez les Massagètes vers l'an 550, qu'il faut faire remonter la conquête de tout le vaste territoire s'étendant de la Médie jusqu'au fleuve Iaxarte, près duquel il éleva une ville assez importante, Cyropolis (auj. Zamin) dont Alexandre fit plus tard le siège. La conquête de la Bactriane par Ninus et Sémiramis en 2180 av. J.-C. racontée par Diodore de Sicile, est une pure légende forgée à l'époque achéménide et recueillie par Ctésias : il en est de même de l'expédition de l'Egyptien Osymandias, en Bactriane, racontée par le même Diodore. Quant à la mention du pays de Dahi et de la ville de Tuhkarri qui se trouve dans une inscription de Sennachérib (vers 690) et qui se rapporterait aux populations scythes des Dahae et des Tochares voisines de la Bactriane, la lecture du texte cunéiforme dans ce passage n'est pas encore assez certaine pour qu'on puisse y ajouter foi.

La Bactriane figure encore sur la liste des satrapies que nous donne Hérodote au temps d'Artaxerxès ler et il y avait un corps de troupes bactriennes dans l'armée de Xerxès. A cause de son éloignement, cette province servait aux rois de Perse de lieu d'exil. Nous savons, par Hérodote, que Darius y avait fait transporter des Grecs d'Afrique et, par Strabon, que Xerxès avait fait conduire en Bactriane des prêtres de Didymes qui fondèrent la ville des Branchides, laquelle fut détruite plus tard par Alexandre. On sait que ce fut un satrape de la Bactriane, Bessus, qui tua Darius Codoman, en juillet 330, à Thara, et chercha ensuite à constituer, avec la Parthie et la Sogdiane, un royaume indépendant dont il se fit proclamer chef sous le nom d'Artaxerxès; mais Alexandre le Grand, déjà maître de toute la Perse, marcha contre Bessus et s'empara, à la suite d'une campagne célèbre, de tout le territoire jusqu'à l'laxarte (329-327 av. J.-C.). C'est ainsi que la Bactriane se trouvait, avec la Sogdiane et une partie de la Chorasmie, dans le domaine de l'empire d'Alexandre à sa mort (juin 323).

A la suite de l'expédition d'Alexandre et des récits (malheureusement perdus pour nous) que publièrent ses généraux et ses historiographes, la Bactriane fut visitée et décrite par plusieurs voyageurs grecs, tels que Aristobule, Apollodore, Eratosthène, Eudoxe, sur les travaux desquels Strabon écrivit sa Géographie. D'après ce dernier, la capitale de la province était Bactres, sur le fleuve de ce nom qui traversait la ville et se jetait dans l'Oxus; son autre nom était Zariaspa. Arrien, au contraire, en fait deux villes distinctes. Suivant Justin, Alexandre avait fondé douze villes en Bactriane et en Sogdiane; Strabon et Ptolémée en citent, en effet, un grand nombre, parmi lesquelles : Drapsaca ou Adrapsa, Choana, Alichorta, Astacana qu'il serait difficile d'identifier, Maracanda (auj. Samarcande), Alexandrie d'Oxiane, Alexandrie de Tanaïs (Alexandreschata, auj. Khodjend), Eucratidia, ainsi nommée du nom du roi, son fondateur; sa position est inconnue. 

Les fleuves de la contrée, d'après les géographes anciens, étaient : l'Oxus avec ses deux affluents, l'Orgomanes et l'Occhus; il se jetait alors dans la mer Hyrcanienne (depuis il a changé son cours et tombe dans le Sud de la mer d'Aral, c'est l'Oueï des Chinois, le Djihoun des Arabes, l'Amou-daria des Turcs); le Margus (auj. Mourghâb) sur lequel fut fondée une Alexandria Margiana, appelée plus tard Antiochia (auj. Merv); le Zariaspis ou Bactrus et l'Artamis, son affluent, d'après Ptolémée; le Polytimetus (auj. Zarafchân) qui tombe aujourd'hui dans le lac de Karakeul en Sogdiane. Pline cite encore le Gridinus, le Mandrus et l'lcarus, dont l'identification n'est pas certaine.
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Carte de la Bactriane
Le royaume grec de Bactriane.

Historiographie et numismatique

L'histoire de la Bactriane comprend non seulement celle des souverains grecs qui, après s'être révoltés contre le joug des Séleucides, fondèrent en Bactriane et au Sud de Paropamisus divers royaumes ou principautés absorbés plus tard et après bien des vicissitudes par les Scythes; mais encore le récit de tous les événements qui se sont passés dans l'Iran oriental, la vallée de Kaboul, les bords de l'Indus et dans le Pendjab pendant environ trois siècles, depuis la révolte de Diodote, ou même depuis la mort d'Alexandre jusqu'à la fin de la conquête de l'Inde par les Kouchans. En d'autres termes, c'est l'histoire de tous les princes grecs, scythes ou indo-parthes qui ont frappé monnaie, dans cette partie de l'Asie, avec des légendes grecques et indiennes. A défaut de documents historiques, c'est à la numismatique qu'il a fallu avoir recours, pour commencer, pour établir la série des différents souverains qui se sont succédé pendant cette période de plus de trois cents ans; sans les découvertes qui ont été faites par les archéologues anglais dans le sol de l'Inde, depuis un siècle et demi, cette histoire eût été pratiquement impossible et nous en serions encore réduits aux cinq ou six rois connus du temps de Bayer et d'Eckhel. L'étude des monnaies bactriennes est donc ici, plus qu'ailleurs, d'une importance exceptionnelle pour contrôler et surtout compléter les rares connaissances que nous ont laissées les Anciens. On a trouvé aussi un grand secours dans les historiens chinois de l'époque des Han, qui nous ont transmis des renseignements et des détails fort précieux sur les événements dont ils avaient été, pour ainsi dire, les témoins et sur les pays visités par des émissaires officiels. C'est à ces diverses sources qu'il faut puiser pour jeter les bases, tracer les cadres d'une histoire de la Bactriane et des successeurs d'Alexandre en Inde, sans toutefois nourrir l'espoir de pouvoir, quant à présent du moins, élucider tous les points ni fixer, d'une manière certaine, aucune chronologie.

L'histoire en pièces.
D'après ce qu'on a vu ci-dessus, la numismatique joue un rôle important dans l'histoire de la Bactriane, puisque, sans elle, cette histoire serait à peu près nulle. Lorsque Théophile Bayer écrivait, en 1738, son histoire des rois grecs de Bactriane, le premier ouvrage sur la matière, il ne connaissait que les deux Diodote, Euthydème, Apollodote, Ménander, Eucratidès et Demétrius, qu'il confondait avec Demétrius Nicator de Syrie. La science n'était pas plus avancée, cinquante ans plus tard, lorsque Eckhel publiait, en 1794, le tome III de sa Doctrina Numorum; il ne connaissait qu'une monnaie à légende bactrienne qu'il appelait langue parthique. En 1799, Mionnet publia la première monnaie d'argent d'Helioclès; en 1822, Koehler fait connaître Antimaque Theos; en 1829, le colonel Tod de l'armée anglaise en Inde publia, dans le premier volume des Transactions of the Royal Asiatic Society, les premières pièces d'Apollodote et de Ménander dont l'existence était révélée par les historiens classiques. Depuis cette époque, les découvertes dans le sol de l'Inde ont été toujours croissant et la numismatique comme la science épigraphique de cette contrée ont été considérablement enrichies. C'est au colonel Tod, au général Ventura (1830), à Alexandre Burnes (1833), à Ch. Masson et au Dr Honigberger (1834) que l'on doit la découverte de presque tous les rois grecs, indo-scythes ou indo-parthes, dans les environs de Kaboul, à Bagram, Peshawar, Manikyala et le Haut-Pendjâb. Des dizaines de milliers de médailles ont été ainsi trouvées dans les tumuli bouddhistes (Stûpa ou Thûpi d'où le mot tope).

La connaissance complète et le classement de ces diverses monnaies ne furent possibles que du jour ou on put déchiffrer  les légendes en caractères inconnus qui accompagnaient presque toujours la légende grecque. James Prinsep, secrétaire de la Société asiatique du Bengale, est le véritable déchiffreur et lecteur des écritures de l'Inde ancienne. Il découvrit l'alphabet indo-pali, en 1834, par le déchiffrement des inscriptions des piliers d'Allahabad et des édits d'Ashoka; mais il ne parvint à lire l'alphabet bactrien que plus tard, en s'attachant d'abord aux noms propres comme avait fait Champollion pour le texte de Rosette; son grand mémoire On the Discovery of the Bactrian alphabet est de juillet 1838. Depuis lors et grâce aux travaux de Raoul Rochette, Grotefend, Lassen, Wilson, Alexander Cunningham, Edward Thomas, Sallet, Perey, Gardner et beaucoup d'autres, la lecture et le classement des monnaies grecques à légendes bactriennes ont fait un grand pas; des progrès ont encore été accomplis au siècle suivant, mais il reste encore des points obscurs sur la chronologie, comme sur la géographie historique de ces contrées.

La langue.
Sauf pour les deux premiers rois, Diodote et Euthydème, les légendes de toutes les monnaies des rois de Bactriane et de leurs successeurs sont en grec et en bactrien, mot généralement reçu pour désigner la deuxième langue inscrite sur ces monnaies et les caractères employés. Mais en réalité, cette langue était plutôt celle que l'on parlait non en Bactriane, mais au Sud du Paropamisus et dans le Nord de l'Inde dans les trois premiers siècles avant notre ère, et plusieurs siècles après l'ère chrétienne, un dialecte populaire dérivé du sanscrit et qui est à peu près le même que le prâkrit monumental des inscriptions d'Ashoka. Quant aux caractères, ce sont, pour toutes les monnaies de la série, ceux de l'alphabet dit du Nord-Ouest ou bactro-pali, qui était plus particulièrement usité en Inde, à l'Ouest de l'Indus. Deux souverains, Pantaléon et Agathoclès, sont les seuls qui aient employé sur leurs monnaies l'autre alphabet indien, dit indo-pali. La plus ancienne monnaie bilingue est de Demétrius, vers 190 ou 180 av. J.-C. aussitôt après la conquête des Paropamisades.

Les légendes en caractères bactriens contiennent la traduction de la légende grecque avec l'amplification orientale, ainsi le basileus basilewn devient maharaja raja diraja « grand roi, roi au-dessus des rois »; les différentes épithètes, adoptées par la titulature des rois grecs, sont rendues en prâkrit par : dhramikasa (au génitif) « juste », tradatasa « défenseur, sauveur », apratihatasya et aparajitasa « invincible›, jayadharasa « Nicator », pratitchahasa « illustre, Epiphane », priyapita « Philopator », etc. On rencontre, en outre, des expressions propres à la terminologie indienne, telles que : devatrata « protégé par les dieux », apratihatatchakra « invincible avec la roue », jayamta « conquérant », Tchahatrapa mahatchahatrapa « grand satrape »,sarvalogaisvara, « prince du monde entier », etc. Enfin, ce qui donne encore un grand intérêt à ces légendes indiennes, c'est qu'on y trouve la transcription en prâkrit des noms propres grecs ou scythes écrits en grec et qu'on n'aurait pu déchiffrer sans le concours de cette seconde écriture. C'est ainsi, par exemple, que grâce à cette double transcription, on a pu retrouver (fait important à noter) sous la forme grecque quelque peu altérée de Korano, Zao, Zao, les mots Kouchan et Yue qui sont les noms scythes de la tribu conquérante, tels que nous les avaient fait connaître les historiens chinois.

La religion.
On a cru pendant longtemps que le Zoroastrismeet l'Avesta étaient originaires de la Bactriane, pays qui, du reste, avait conservé auprès des Perses une réputation de sainteté dans les légendes religieuses de l'ancien Iran. Par suite de cette idée, les savants allemands (Spiegel, Schleicher) avaient donné la nom d'ancien bactrien (altbalktrisch) au zend, qui est la langue de l'Avesta. En fait, les Bactriens et Sogdiens formaient, avec les Mèdes et Iraniens, avant les invasions scythes, une population de langue indo-européenne, dont il ne nous est rien resté (car la langue des monnaies est celle des pays au Sud du Parapamisus), mais qui était de la même famille que le zend. La religion était celle de Zoroastre. Après l'occupation scythe et vers le milieu du Ier siècle avant notre ère, tout le pays devint bouddhiste et il a conservé cette religion jusqu'à l'invasion arabe, qui a imposé l'Islam. (E. Drouin).



François Widemann, Les successeurs d'Alexandre en Asie centrale et leur héritage culturel, Riveneuve, 2009.
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