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Dionysos
Aperçu Les mythes Aspects du culte (I) Aspects du culte (II) Les représentations
Dionysos est un des grands dieux de la Grèce, de l'Orient hellénique et de l'Italie. Son nom le plus ancien est Dionysos (Diwnusos) que lui donnent Homère et Hésiode; la forme éolique est Zonnusos, la forme attique Dionusos; on trouve aussi Deunusos et Deonusos. Le sens généralement donné à ce nom est celui de dieu de Nysa, la localité mythique où l'on place sa naissance et son séjour. Les Romains, lorsqu'ils adoptèrent le culte de Dionysos, l'appelèrent Bacchus, nom que les Grecs lui donnaient aussi mais seulement depuis le Ve siècle, car il ne paraît qu'à partir d'Hérodote et des poètes tragiques; ce nom de Bacchus paraît être la forme thrace du nom phrygien Bagaios, le même que Sabazius, grand dieu de l'Asie Mineure assimilé à Dionysos. Les Grecs adoptèrent ce nom de Bacchus (Bakcos) mais lui donnèrent la forme Bakceos ou Bakceios; Lenormant l'expliquait en disant que 
«  A cause de la nature même du culte dionysiaque et de ses fêtes ils attachèrent ensuite au nom de Bacchus une idée d'inspiration divine et de fureur orgiastique, ainsi que de purification, qui a donné naissance au verbe bakceuein et à l'emploi du mot bakcos dans le sens d'inspiré, saisi de transport bacchique. De là la substitution à Bacchus, pour le nom du dieu, des formes Baccheus, Baccheius qui ont revêtu l'aspect de dérivés de bakceuein.-» 
Quoiqu'il en soit de ces étymologies, le nom de Dionysos est le plus ancien et resta le plus usité en Grèce; celui de Bacchus, employé à partir du Ve siècle, prévalut en Italie.

L'origine ou plutôt l'introduction relativement récente du culte et des légendes de Dionysos dans la religion et la mythologie des Grecs est un fait capital de leur histoire religieuse. Dionysos est en effet avec Déméter et plus encore qu'elle, la seule divinité hellénique autour de laquelle on ait tenté de constituer une religion complète et sinon exclusive, du moins absorbant et subordonnant les autres personnages divins, une religion avec son culte, ses prêtres, ses mythes, sa philosophie mystique. Quand on passe de l'Olympe homérique au culte dionysiaque, on est à moitié chemin du christianisme. L'extrême intérêt des études relatives à Dionysos tient encore à ce que le culte et la mythologie de ce jeune dieu renferment une foule d'éléments orientaux et à ce que nous pouvons encore discerner quelques-uns des types divins que l'un a fusionnés en un seul. Sabazius, lacchos, Zagreus, Liber, ne sont pas complètement identifiés avec Dionysos, bien qu'il ne soit guère possible de leur restituer une physionomie propre. Sans entreprendre ici un travail complet sur la mythologie dionysiaque et sans vouloir formuler de conclusions sur les points en litige, nous nous bornerons à analyser les principaux faits, suivant d'assez près l'ordre adopté par Lenormant. Les problèmes relatifs à l'origine et au développement de ce culte sont parmi les moins solubles de la mythologie grecque.

Dans les poèmes homériques (L'Iliade, L'Odyssée), Dionysos ne joue presque aucun rôle; son culte n'est nullement développé; tandis que plus tard il sera essentiellement le dieu du vin, ici, bien que l'usage du vin soit universel, il n'est jamais qualifié d'inventeur du vin, ni de dieu de la vigne; lorsque Ulysse expose l'origine de celle-ci, il la fait remonter au héros Maron et à Apollon. C'est Hésiode qui le premier rattache Maron à Dionysos, dont il fait son grand-père; dans les Travaux et les Jours (v. 614), il appelle le vin « don de Dionysos ». Dans l'Iliade il est question de l'hostilité du roi thrace Lycurgue, l'ennemi des dieux, pour Dionysos encore enfant, et l'épithète appliquée au nourrisson divin montre que dès les temps homériques le culte de Dionysos avait son caractère orgiaque. On voit aussi que la Thrace peut être regardée comme le berceau de ce culte et des mythes dionysiaques. Enfin Nysa est nommée comme en étant le centre et en quelque sorte le berceau du dieu.
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Dionysos.
Dionysos tenant d'une main le thyrse et tendant de
l'autre un canthare. Bas-relief d'Herculanum (Musée de Naples).
Le dieu est ici figuré sous les traits d'un éphèbe.

Les mythographes modernes, en particulier Langlois (Acad. des Inscr., t. XVIII), Maury (Hist. des relig. de la Grèce, t. I) et Duncker (Gesch. des Altert., t. V), ont fondé un des principaux rapprochements de la mythologie comparée sur l'analogie qu'ils relevaient entre le Dionysos des Grecs et le Soma des Indiens. Le dieu grec ne serait autre que celui de l'Inde, un des plus anciennement adorés par les populations indo-européennes; les tribus demi-barbares qui en répandirent le culte dans la péninsule hellénique, n'auraient fait que ramener les tribus plus civilisées à une tradition antique et Dionysos, qui est en apparence le plus jeune des dieux grecs, serait en réalité un des plus anciens. On a développé cette démonstration par la comparaison des deux légendes. Dionysos, dit-on, est, dans la mythologie grecque, avant tout le dieu du vin, une personnification de la liqueur. En Inde, Soma est une personnification de la liqueur extraite de l'Asclepias acida ou Sarcostemma viminalis qui sert à faire des libations aux dieux; les Indo-européens de l'Asie Mineure ont transporté au vin les vertus du Soma. Maury fait les remarques suivantes-

« Une tradition indienne dit que le Soma a été reçu dans la cuisse d'lndra; et la même fable était racontée par les Grecs sur Dionysos. Le dieu védique est surnommé Giri-Schthâh, c.-à-d. celui qui se tient dans les montagnes, et ce surnom répond tout à fait à celui d'Oreios donné à Dionysos. La génération miraculeuse du dieu de Nysa, arraché par son divin père au sein de sa mère foudroyée, est aussi une idée puisée à la source indienne. Le Soma, autrement dit la libation personnifiée, naît du manthanam, c.-à-d. de la production du feu divin. Il est tiré de la flamme du sacrifice et ensuite transporté dans les cieux par les invocations des prêtres. Cette double naissance a valu à la divinité védique le surnom de Dwidjanman (né deux fois ou né sous deux formes) qui correspond exactement à ceux de Dithyrambe, Dimétor, que sa double naissance avait valus à Dionysos. » 
On constate enfin que le côté mystique du dieu védique et du dieu grec sont comparables. Dionysos, en Crèted'abord, a le caractère de divinité infernale de mâle Agni-Soma se confond avec Varuna, le Soleil de nuit, et devient un dieu des morts. Soma, dans les Védas, subit une passion, meurt et ressuscite plus puissant, car c'est en broyant la plante qu'on extrait le jus sacré et vivifiant. On retrouve une idée analogue dans la légende thébaine

Ainsi présenté, le rapprochement paraît saisissant, mais il est comme souvent l'étaient ceux de la mythologie comparée à ses balbutiements : discutable et paradoxal. Nous venons de constater que Dionysos n'est pas primitivement le dieu du vin, que, dans Homère, qui arme le caractère et l'importance de la libation faite aux dieux avec le jus de la vigne, il n'est pas question de Dionysos à ce propos, fait d'autant plus grave que Soma a le caractère de dieu médiateur et que d'autre part Homère parle des orgies dionysiaques, lesquelles ne sont donc pas motivées à l'origine parce que Dionysos était dieu de la vigne; de fait, presque tout ce qui est relatif à ces orgies est parfaitement indépendant de cet attribut et pourrait être exposé sans qu'il fût même parlé du vin. Ainsi tombe l'ingénieux parallèle entre le dieu grec et le dieu védique, parallèle déjà fait par les anciens Grecs, lesquels, après l'expédition d'Alexandre, crurent reconnaître leur dieu dans le Bacchus indien et firent de celui-ci le prototype.

Les auteurs anciens sont d'accord pour dire que le berceau de la religion dionysiaque fut la Thrace; mais que faut-il entendre par cette expression géographique? Otfried Muller a fait remarquer (Orchom. und die Minyer, pp. 372 et suiv.) qu'il y a lieu de distinguer la Thrace historique des bords de l'Hellespont, du mont Pangée et du mont Haemus, de la Thrace mythique où se déroulent les légendes de Lycurgue et d'Orphée. La Thrace mythique s'étendait depuis les vallons de l'Olympe et la Piérie jusqu'aux pentes de l'Hélicon et aux confins de l'Attique. La Grèce centrale était occupée par des immigrants venus du Nord, de Thessalie ou de plus loin qui apportèrent et localisèrent leurs légendes au pied du Parnasse et de l'Hélicon, en Phocide et en Béotie. Ces Thraces, qui furent incontestablement les premiers adorateurs de Dionysos, sont-ils les mêmes que ceux qui habitaient cinq et dix siècles plus tard la Thrace historique? Celle-ci est-elle le point de départ des légendes dionysiaques? Problème difficile à résoudre. Nous savons par Hérodote que Dionysos était avec Arès et Artémis-Kotytto un dieu national des Thraces; que les Satres indomptés avaient un oracle de Dionysos dans leurs montagnes; que les Besses lui étaient particulièrement dévoués; que ces oracles où le dieu s'exprimait par la bouche d'une femme, comme à Delphes, pourraient bien avoir été le modèle suivi par l'oracle pythien; Dionysos est souvent qualifie de prophète des Thraces; Alexandre, Octave viendront le consulter dans ses bois sacrés. II semble donc que ce soit là que doive être cherchée l'origine de sa religion; ce serait le dieu national des Thraces apporté par eux dans la Grèce centrale où sa religion fusionna avec celle des dieux olympiens et des dieux chtoniens. Les adversaires de cette opinion répliquent que l'identification entre la Thrace mythique et la Thrace historique est injustifiée; que le Dionysos des Besses et des Odryses est en réalité un autre dieu, Sabazius, que les colons grecs de la côte de la mer Egée et de l'Hellespont assimilèrent à leur Dionysos lorsqu'ils firent la confusion entre la Thrace légendaire et celle dont ils occupaient les débouchés. Nous ne prendrons pas parti dans ce débat, et, sans vouloir trancher la question d'origine, nous exposerons l'histoire de la religion dionysiaque à partir de son premier centre grec, la Béotie, jusqu'au moment ait elle fut apportée ou rapportée en Thrace.

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Dionysos enfant
La nymphe Leucothée (Ino) abreuvant à la corne d'abondance
le jeune Dionysos. Bas-relief antique (Musée du Latran, Rome).

Dans la Béotie, la région de l'Hélicon et du Parnasse, c'est là que se localisent les légendes primitives; l'antre Corycien, le sommet du Parnasse demeurent les résidences favorites du dieu, plus encore que la Piérie et les vallons du mont Olympe; la plus ancienne, Nysa, est située au pied du mont Hélicon; c'est là que l'Iliade, et plus tard l'Hymne à Démeter, placent la patrie du dieu. Toutefois, elle se déplaça avec le culte et dans chaque pays ses adorateurs voulurent avoir dans leur voisinage Nysa.

On la retrouve en Eubée, à Naxos, dans la Thrace proprement dite, en Carie, en Pisidie, en Cappadoce; plus tard, lorsque Alexandre s'assimilera à Dionysos, on trouvera des Nysa en Arabie, en Palestine et jusqu'en Inde. Les Minyens d'Orchomène figurent parmi les premiers fidèles du dieu, et dans cette région son culte resta proche de la sauvagerie initiale; la tradition des sacrifices humains dura longtemps, et des fêtes sanglantes en perpétuèrent le souvenir, les Agrionia, qui de Thèbes passèrent à Argos, les Omophagies à Chios, Ténédos, Lesbos. La Béotie se vantait d'être le lieu de naissance de Dionysos, bien qu'ultérieurement la Crète, Samos, Naxos, Elis, Eleuthères, Téos, puis la Libye et l'Inde aient été également désignées pour cet honneur. Il paraît acquis que c'est le zèle de ses adorateurs béotiens qui fit croître progressivement son importance; à l'époque de l'Iliade il n'est encore guère plus qu'un héros; au Ve siècle, au temps des poètes tragiques, il est associé aux dieux olympiens et aussi considéré que nul autre. Les Béotiens ont rattache la légende de Dionysos à telle du grand héros thébain, Cadmus, et leur version du mythe de la naissance du dieu a prévalu. Les Trieterica, fêtes célébrées sur le Cithéron, passaient pour être les plus anciennes fêtes dionysiaques. La Béotie renferme de nombreux sanctuaires du dieu, à Thèbes, dans la Cadmée et dans la ville; à Acraephium,  Potniae, etc.

Dans la Phocide et la région du Parnasse, le culte de Dionysos paraît également avoir été installé de très bonne heure; les orgies du Parnasse, célébrées de nuit par les Thyiades, paraissent aussi anciennes que telles du Cithéron. On placera le tombeau du dieu dans le temple de Delphes sous le trépied ou sous l'omphalos, et, dans la religion delphique, Dionysos est associé à Apollon. On trouve encore le culte du dieu à Amphiclée, d'où furent évangélisés les Locriens Ozoles, à Pagases dans la Phtiotide. Les  Abantes le portèrent dans l'île d'Eubée où il se développa rapidement, notamment à Erétrie, Histiée; Welcker croit que ce sont encore les Abantes qui l'introduisirent à Mégare, où l'on a voulu, sans raison sérieuse, rapprocher le nom du port Nisaa de celui de la fabuleuse Nysa.

Dans toutes les îles de l'Archipel, les Cyclades et les îles asiatiques, dont les vignobles sont une richesse essentielle, le culte de Dionysos s'est propagé aisément. Le premier centre de ce côté paraît avoir été l'île de Naxos, qui était regardée comme consacrée tout entière au dieu. Il y avait été importé, dit-on, par des colons thraces de Béotie; quoi qu'il en soit, les Naxiens avaient leur Nysa, leur grotte sacrée ou l'on avait élevé le jeune dieu, tout un cycle de légendes, comme celles des Aloades, d'Arrané, etc. ; nous y reviendrons plus loin. A Délos, on avait associé Dionysos à Apollon, le prophète Anios tient son pouvoir des deux. A Chios, on avait combiné sa légende avec telle d'Oenopion et du géant Orion; à Lesbos, le culte de Dionysos avait pris un grand développement. A Samos, il est représenté avec une tête de lion et qualifié de Kechènos, Gorgyieus, Elygeus, Enorchès. On le faisait naître à Samos et dans l'île voisine d'Icarie; c'est entre Icarie et Naxos qu'il aurait été enlevé par des pirates tyrrhéniens. Nous retrouvons ce culte à Rhodes et à Chypre; mais, dans toutes ces îles, nous retrouvons une influence crétoise. Au Nord de l'Archipel, le culte de Dionysos se combine avec d'autres, avec celui des Cabires à Lemnos; à Thasos, avec le Sabazius des Thraces. En Etolie, Dineus, l'homme du vin, est l'hôte de Dionysos, qui séduit sa femme Althaea et est, d'après certains auteurs, le père de Déjanire.

Nous sommes assez bien informés sur l'établissement du culte dionysiaque en Attique. Il y vint de Béotie, dans les dèmes voisins de la frontière et plantés en vignes. Là se forment des légendes nouvelles, celle des amours du dieu avec Erigone. A Athènes, le culte vint de la cité béotienne d'Eleuthères; il fut d'abord essentiellement agraire et champêtre, et l'influence des îles, attestée par le nom du héros Icarios, hôte du dieu, ne le modifia guère. C'est plus tard que sort caractère changea rempiétement, au vis siècle, par l'effet d'une réforme qu'opéra Pisistrate, rapprochant des cultes de Thèbes et de Naxos; alors furent créées les Lexées, les Anthestéries, puis les grandes Dionysies, fête urbaine. Mais, si importantes qu'aient été les influences étrangères en Attique, elle eut aussi une part originale et considérable sur le développement de la religion dionysiaque. A la suite de la réforme religieuse effectuée par le Crétois Epiménide, il se produisit une association entre les cultes très différents de Dionysos et de Déméter; dans les Anthestéries, les petits mystères d'Agrae, dans ceux d'Eleusis, cette association donne naissance à une véritable religion où domine le Dionysos mystique, type nouveau confondu avec le Iacchus d'Eleusis, empruntant au Zagreus crétois et au Sabazius thrace. Ce fut le résultat des efforts des Orphiques et le développement de cette religion mystique, qui se constitue en Attique et rayonne sur toute la Grèce, marque une date importante dans l'histoire des religions.
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Dionysos et deux Ménades.
Dionysos et deux Ménades qui lui présentent un chevreau.
Amphore d'Amasis. Bibliothèque nationale (Paris).

Dans le Péloponnèse, c'est la forme attique du culte de Dionysos qui est généralement adoptée. L'ascendant des mystères et des légendes d'Eleusis y fut très grande et le jeune dieu en bénéficia. Presque partout c'est le héros prophète Mélampus qui est censé avoir introduit la religion dionysiaque. A Argos on la rattache à la légende des Praetides, on la fait venir d'Eubée ou de Crète (Dionysos Crésios). Les mystères de Lerne dérivent de ceux d'Eleusis et le Dionysos mystique y est vénéré; on y peut assimiler le Dionysos Melanaigis d'Hermione; le Dionysos Saotès de Troezène est une divinité chtonienne. A Sicyone on adore Dionysos Lysios, venu de Thèbes, mais aussi Dionysos Baccheios venu de Phlionte (et indirectement d'Eleusis). De même à Corinthe, Mélampus est censé avoir introduit le culte de Dionysos en Arcadie, à Tégée, Mantinée, Héraea, Phigalie, etc.; à Tégée, on l'appelle Dionysos Mystes. En Laconie, les bacchanales du Taygète avaient une certaine importance; le dieu avait aimé Karya, fille du roi Dion; à Amycles, à Brysées, on le révère; à Sparte, à Alagonia, il est associé avec Artémis; Brasées prétendait être le lieu de son éducation. Sur le mont Larynum on célébrait sa fête secrète au printemps. A Elis il faut parler de la fête des Thyia, pour les femmes de la ville; sur l'Alphée on vénère Dionysos Leucyanitos. A Patras et Aroé le Dionysos mystique est qualifié d'Aesymnète et son arrivée rattachée à un ordre de l'oracle de Delphes on l'associe à Artémis comme en Laconie; l'Artémis Sotira est d'ailleurs une forme de la Coré d'Eleusis. A Corcyre (Corfou), le culte de Dionysos fut apporté de Corinthe. En Sicile il ne fut d'abord établi que dans les colonies de Chalcis et de Mégare; la Naxos de Sicile était, comme l'île de ce nom, consacrée au dieu. A Sélinonte le culte avait été combiné avec celui de Zagreus.

Dans les colonies grecques de la côte méridionale de Thrace, les Grecs apportèrent avec la vigne le culte de son dieu; Maronée est cité particulièrement à cet égard. Le dieu des populations de l'intérieur que les Grecs et les Thraces assimilèrent à Dionysos, et qui pourrait bien être le Dionysos primitif et n'en avoir jamais été distinct, portait le nom de Sabazius sous lequel il était assimilé au dieu solaire des Phrygiens. Sabazius, qui a été également rapproché de Zeus, d'Hélios et d'Hadès, était le grand dieu de ces peuples. On célébrait en son honneur des fêtes orgiastiques où les femmes, appelées Mimallones et Clodones, jouaient le même rôle que les Ménades en Grèce. Sabazius était également le dieu de l'inspiration prophétique, de l'exaltation spirituelle et celui de l'ivresse procurée par les boissons fermentées, cervoise ou bière et vin. Enfin son culte comportait de véritables mystères au il figurait pomme président à la mort et à la régénération. On voit que si l'identité avec Dionysos n'est pas absolue, elle devait du moins être aisément affirmée. Les Grecs, qui savaient que leur Dionysos venait de la Thrace mythique des aèdes antéhistoriques, confondirent celle-ci avec la Thrace de l'époque historique où ils placèrent le théâtre de plusieurs légendes : la lutte de Dionysos contre le barbare roi Lycurgue se localisa sur le Pargée ou le mont Haumus. On dénomma une Nysa entre l'Axius et le Strymon; on attribua à Orphée la fondation des mystères de Sabazius. Bientôt les dévots de l'Hellade vinrent adorer leur dieu dans sa patrie supposée. Ils adoptèrent comme plus vénérables les rites qu'ils y voyaient célébrer. L'association de Sabazius avec Cotytto ou Bendis (rapprochée d'Artémis) donna lieu à celle de Dionysos et d'Artémis. Enfin on emprunta aux Thraces le serpent mystique qui jouera plus tard un rôle dans la légende d'Alexandre le Grand.

En Asie Mineure il se fit entre le culte de Dionysos et ceux d'autres divinités locales une fusion qui enrichit beaucoup le cycle des légendes. Les cultes phrygiens, en particulier celui de la Mère des dieux, comportaient des fêtes et des rites orgiastiques semblables à veux de Dionysos et l'on put assimiler à Attis, Sabazius-Dionysos de même que Cybèle était rapprochée de Déméter. On fit naître le dieu sur les rives du Sangarius et quand les progrès de l'hellénisme eurent achevé la fusion, le dieu indigène fut complètement absorbé; il ne fut plus question que de Bacchus Dionysos. Pergame, Nicée, les plus grandes villes de cette région deviennent des centres de la religion dionysiaque à la propagande de laquelle contribuent les corporations sacrées d'acteurs qui eurent une grande importance sous les rois de Pergame et à l'époque romaine. La religion phrygienne avait été transformée par celle de Dionysos, mais elle réagit peu sur celle-ci.
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Dionysos barbu.
Buste de Dionysos barbu, du type
improprement appelé Bacchus indien.
IVe s. av. J.-C. (Musée de Palerme).

La religion lydienne subit la même influence, mais elle en eut à son tour une grande sur les conceptions généralement admises par les Grecs; c'est de la fusion des légendes grecques et lydiennes que résulta la forme définitive et classique, pour ainsi dire, des mythes dionysiaques. Le dieu lydien Bassareus, dont le type efféminé, à longue barbe, la tête ceinte d'une mitre, a été souvent représenté (c'est ce qu'on appelle le Bacchus indien), avait toute une histoire; c'était un dieu solaire, un conquérant, qui avait parcouru triomphalement les régions orientales; une fête annuelle, célébrée sur le mont Tmolus, commémorait son retour après ses victoires. Les cités grecques de l'Ionie admirent ces exploits dans la légende de leur Dionysos; elles en firent le vainqueur des Amazones, puis le conquérant de l'Asie et de l'Inde lointaine. Les poètes, Euripide notamment, acceptent ces récits et contribuent à les vulgariser. A mesure que les connaissances géographiques des Grecs s'étendent, ils agrandissent le cercle des conquêtes de Dionysos. 

Retrouvant dans les contrées lointaines des symboles et des rites orgiastiques analogues, ils identifient avec lui une série de divinités, surtout les dieux du vin; l'Ammon lybien d'origine phénicienne; le Dusarès des Arabes; le Moloch et le Melqarlh des Syriens; le Baal des Ciliciens; puis Sardanapale et enfin le Soma des Indiens. Plus tard même on rapprochera Jehova Sabaoth des Juifs de Sabazius, sans parler des divinités celtiques citées par Strabon. Naturellement on étend à tous ces pays la marche conquérante de Dionysos; il subjugue l'Egypte, l'Ethiopie, la Lybie; il fonde Damas; Lycurgue devient un roi d'Arabie. Alexandre le Grand, toujours désireux de frapper les imaginations, accepte officiellement ces fables et crée un parallélisme entre lui-même et le dieu. Sa légende se confond vite avec celle de ce précurseur. Les mythographes eurent beau jeu pour multiplier leurs combinaisons et tout embrouiller. La confusion est complète dans le grand poème de Nonnus de Panopolis. Rien de plus curieux que les efforts tentés par les érudits, sous l'influence des théories évhéméristes, pour expliquer par un système unique ces légendes polymorphes. Cicéron distingue cinq Bacchus : celui de Thèbes, celui de Cithéron, celui de Crète (Zagreus), celui d'Égypte (Osiris), celui de Phrygie; Diodore en reconnaît trois : celui de l'Inde, celui de Crète, celui de Thèbes. Nonnus fait de Bacchus le fils du Dionysos thébain. (A.-M. B.).



On le représente avec des cornes, symbole de force et de puissance, couronné de pampres, de lierre ou de figuier, sous les traits d'un jeune homme riant et sans barbe, tenant d'une main des grappes de raisin, ou une corne dont il se sert comme de coupe, et de l'autre un thyrse avec lequel il fait jaillir des sources de vin. Il est assis tantôt sur un tonneau, tantôt sur un char traîné par des tigres, des lions et des panthères, et est suivi des Ménades. Les Anciens donnaient à ce dieu un grand nombre de noms divers : Dionysus, Iacchus, Liber, Lycœus, etc. Son culte, venu a-t-on dit de l'Orient, descendit en Grèce par la Thrace, et ne pénétra qu'assez tard à Rome, où le Sénat tenta vainement de combattre les désordres auxquels il donnait lieu.


Michel Maffesoli, L'Ombre de Dionysos : Contribution à une sociologie de l'orgie
CNRS , 2010.
2271066549
Il peut paraître paradoxal de voir dans l'orgiasme une des structures essentielles de toute socialité. Pour certains il s'agit là d'une aberration barbare qui dans les pays civilisés a été progressivement gommée par la domestication des moeurs. Pour d'autres il peut s'agir d'une petite rèverie fantasmatique tolérable dans la fiction romanesque ou poétique. il est de toutes façons impensable de lui accorder quelque efficace sociale que ce soit, en particulier dans nos sociétés à haut développement technologique. Et pourtant c'est sur cette efficace que ce livre entend insister. Il a pour ambition de montrer qu'il y a une logique passionnelle qui anime toujours et à nouveau le corps social. Celle-ci, à la manière d'une centralité souterraine, se diffracte en une multiplicité d'effets qui informent la vie quotidienne." (couv.).
 

Sylvie Humbert-Mougin, Dionysos revisité, Belin, 2003. - Clara Acker, Dionysos en transe, la voix des femmes, L'Harmattan, 2002. - Paul Zanker, Un art pour le plaisir des sens, le monde figuré de Dionysos et d'Aphrodite dans l'art hellénistique, Gérard Monfort, 2001. - Nathalie Baginski, Figures de Dionysos dans l'oeuvre de L.F. Céline, Presses universitaires du Septentrion, 1999; Gilles Sauron, La Grande fresque de la villa des mystères à Pompéi, Picard, 1998. - Marcel Detienne, Dionysos à ciel ouvert, Hachette éditions, 1998. - du même, Dionysos mis à mort, Gallimard, 1998. - Evelyne Meublat, La fiction ménadique : les cités grecques, les femmes, un dieu, Dionysos, Presses universitaires du Septentrion, 1997. - Robert Triomphe, Prométhée et Dionysos, ou la Grèce à la lueur des torches, Presses universitaires de Strasbourg, 1995. -Marie-Hélène Delavaud-Roux, Les danses dionysiaques en Grèce antique, Publications de l'Université de Provence, 1995. - Maria Daraki, Dionysos et la Déesse Terre, Champs Flammarion, 1994. - Henri Jeanmaire, Dionysos, histoire du culte, Payot, 1991.

Nonnos de Panopolis, Les Dionysiaques, Les Belles Lettres, 2003.

En bibliothèque - Françoise Frontisi-Ducroux, Le dieu masqué, une figure de Dionysos d'Athènes, La Découverte, 1991. - Michel Maffesoli, L'ombre de Dionysos, contribution à une sociologie de l'orgie, Meridiens Klincksieck.

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