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Alexandre le Grand

Biographie L'armée d'Alexandre Le monde hellénistique La légende d'Alexandre Alexandre dans l'art
Alexandre III de Macédoine, connu sous le nom d'Alexandre le Grand, est né pendant l'automne de l'an 356 av. J.-C., et est mort en juin 323 à Babylone. Si l'on considère la grandeur de l'oeuvre accomplie, son énorme importance - elle ouvre une nouvelle période dans l'histoire du monde méditerranéen, - Alexandre est la plus puissante personnalité dont cette histoire ait conservé le souvenir. Il était fils de Philippe II, roi de Macédoine, et d'Olympias; Philippe, élève d'Epaminondas, politique d'une habileté consommée, avait organisé l'armée, discipliné la noblesse macédonienne, soumis les barbares du nord de la mer Egée et réuni en un faisceau les forces éparses de la Grèce qu'il voulait diriger contre l'Empire perse. Alexandre hérita de son art de l'organisation, de ses talents militaires, de ses projets. Il tenait autant de sa mère Olympias; belle, enthousiaste, affiliée aux cultes orphiques et dionysiaques, hantée de rêves fantastiques, elle transmit à son fils cet élan, cette spontanéité, ce charme fascinateur qui font plus d'impression sur l'esprit populaire que les calculs les plus profonds. 

Dès son enfance nous trouvons chez Alexandre des traits du caractère de son père et de sa mère : il interroge un ambassadeur perse sur son empire, sur les moeurs, les usages, l'organisation, l'étonnant par la précision de ses questions; il se fait raconter l'histoire de la Macédoine, les hontes de l'invasion perse, les sanctuaires et les tombeaux violés; mais en même temps il est préoccupé de la légende de Bacchos-Dyonisos, le conquérant mythique de l'Inde, il dompte le cheval Bucéphale que nul n'osait approcher; sa lecture favorite est Homère; son idéal, Achille dont il se vantait de descendre (par sa mère, fille des rois d'Epire); il a son Patrocle, Hephaestion, un ami d'enfance. 

A partir de 345 il eut pour maître Aristote, l'esprit le plus encyclopédique de l'Antiquité, observateur et rationaliste profond, très préoccupé de politique. Son influence sur Alexandre fut peut-être le salut de cette âme passionnée; il lui inspira le mépris de la volupté, donna à son expansion et à sa force indisciplinée la mesure et la profondeur, l'esprit pratique et positif capable de mesurer l'obstacle qui sépare de l'idéal rêvé. 

Après avoir fait ses premières armes contre les Thraces, Alexandre eut une grande part, décisive peut-être, à la victoire de Chéronée; il commandait la cavalerie (338). L'année suivante il vainquit le prince illyrien Pleurias. A ce moment se place une crise où son avenir fut mis en péril. Son père, infidèle envers Olympias, l'avait répudiée pour épouser Cléopâtre, nièce du noble macédonien Attale. Le fils embrassa le parti de sa mère et se querella avec son père au banquet de noces; celui-ci se jeta sur lui, l'épée à la main; Alexandre s'enfuit et se réfugia en Epire avec sa mère, Démarate de Corinthe le réconcilia avec Philippe, mais ses amis furent bannis. La crise se dénoua par l'assassinat du roi; bien qu'Alexandre ne semble pas y avoir trempé, cette issue était si prévue qu'Olympias apparut aussitôt pour présider aux funérailles, son fils fut reconnu sans contestation (336).
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Alexandre le Grand.
Alexandre le Grand
(d'après un buste du musée du capitole, Rome).

Quand il devint ainsi roi de Macédoine, Alexandre avait vingt ans, les dangers l'entouraient : Cléopâtre venait de donner un fils à Philippe; son oncle Attale était en Asie à la tête d'une armée, avant-garde de l'expédition préparée contre les Perses La Grèce s'était soulevée en apprenant la mort de Philippe; Démosthène avait décidé Athènes, entraîné l'Hellade presque entière, la Thessalie même; il négociait avec Attale et avec les Perses; Ambracie avait chassé sa garnison, Thèbes assiégeait celle de la Cadmée; les barbares du Nord et de l'Ouest, Thraces, Péoniens, Gètes, Illyriens, remuaient. Les amis du jeune roi l'engageaient à plier, à négocier, à diviser ses ennemis; c'était le méconnaître. Négligeant le Nord, où les forces hostiles sans organisation étaient gênantes mais non pas dangereuses, il envoie des émissaires au camp d'Attale avec ordre de le tuer. Lui-même se met à la tête de ses troupes, tourne le défilé de Tempé et réunit les chefs de l'aristocratie thessalienne. Il les gagne à sa causa ainsi que les montagnards du Sud (Aenianes, Maliens, Dolopes) qui lui ouvrent les Thermopyles. Reconnu par les Amphictions, il ne trouve pas de résistance; il y avait des garnisons macédoniennes dans la Cadmée, de Thèbes à Chalcis, dans l'Acrocorinthe; personne ne l'attendait si vite; rien n'étant prêt, on se soumit. Alexandre réunit une assemblée générale à Corinthe et se fait nommer stratège général des Hellènes; Sparte seule s'abstint. De toutes parts on accourait pour voir le jeune souverain; philosophes, politiques, artistes, se pressaient à Corinthe; seul Diogène le cynique resta, dit-on, dans son tonneau et attendit sa visite. 

Rentré en Macédoine, Alexandre apprit l'assassinat d'Attale; Olympias avait fait tuer sa rivale Cléopâtre et son fils. Il se dirigea contre les populations demi-barbares du Nord, remonta la vallée de l'Hèbre (Maritza), défit les montagnards thraces, pénétra chez les Triballes qu'il traqua jusque dans les îles du Danube. Il passa le fleuve sur un pont improvisé, vainquit les Gètes, brûla leur ville et, après un sacrifice à Zeus, à Héraclès et au Danube, il accorda aux barbares la paix qu'ils demandaient. Il n'avait voulu que les effrayer, non les conquérir. De là, il se dirigea sur l'Illyrie, par le pays des Agrianes ses alliés (aujourd'hui Sofia). Il atteignit les Illyriens au moment où ils venaient d'enlever Pélion, la clef de la Macédoine du côté de l'Ouest. Il courut les plus grands dangers; sauvé par la solidité de son armée, une surprise de nuit dispersa les ennemis. Le bruit de sa mort avait couru et l'Hellade s'était de nouveau soulevée: Athéniens, Étoliens, Eléens, Thébains avaient pris les armes. En quatorze jours Alexandre arriva, des montagnes d'Illyrie aux portes de Thèbes; la ville fut prise d'assaut, rasée sauf la maison de Pindare, 30,000 habitants vendus comme esclaves. Terrifiée par le sort de Thèbes, Athènes se soumit sans coup férir; le vainqueur exigea seulement qu'on bannit le général Charidème.

En un an Alexandre avait abattu toutes les résistances; il était maître incontesté du royaume de Philippe et de ses dépendances. Il déclara aussitôt après la guerre aux Perses, et, s'étant fait nommer généralissime de toute la Grèce, il partit de Pella, au printemps 334, pour marcher contre eux avec 30 000 hommes d'infanterie et 5000 chevaux (L'armée d'Alexandre). 

La conquête de l'Asie mineure et du Levant.
Il laissa en Macédoine comme vice-roi Antipater avec 12,000 fantassins et 1500 cavaliers. Il suivit la côte jusqu'à l'Hellespont; son armée le passa entre Sestos et Abydos; lui-même alla sacrifier au tombeau prétendu de Protésilas, puis cingla vers le promontoire où se trouvaient selon les traditions les tombeaux d'Ajax, d'Achille et de Patrocle.

Il sauta le premier sur le rivage, visita les ruines de Troie et, après des sacrifices à Poseidon, Athéna, Zeus, Priam et Achille, après avoir célébré des fêtes et des jeux solennels, il rejoignit son armée. ll occupa Lampsaque et, continuant sa marche vers le Nord-Est, rencontra l'armée perse sur le bords du Granique. Elle l'y attendait, résolue à livrer bataille malgré le conseil de Memnon qui voulait reculer dans l'intérieur en harcelant Alexandre et en laissant agir la flotte et l'argent du grand roi. 
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Alexandre venu se recueillir sur le tombeau d'Achille.
Tableau de Hubert Robert (1760).

Les satrapes repoussèrent avec dédain ces sages conseils et se postèrent sur une colline derrière le fleuve; leur infatuation était telle qu'ils refusèrent le concours des mercenaires grecs. Memnon tint tête avec succès à l'aile droite, mais Alexandre passa le fleuve au centre où se tenaient les satrapes; le combat fut acharné; le roi ne fut sauvé que par Clitus. Quand les chefs perses furent tombés avec un millier de leurs soldats, le reste s'enfuit; les mercenaires restés seuls se firent tuer bravement, le camp fut pris avec un riche butin. Les pertes des vainqueurs étaient minimes; Alexandre fit enterrer honorablement les vaincus. 

L'armée perse d'Asie Mineure détruite, Alexandre était libre de ses mouvements. Au lieu de s'enfermer dans l'intérieur et de marcher vers l'Euphrate, il tourna au Sud. Son plan de campagne est facile à comprendre : il voulait conserver et assurer sa base d'opérations; il comptait soumettre ou gagner facilement les villes grecques de la côte; le peuple y était peu favorable aux tyrans alliés du grand roi. La citadelle et le trésor de Sardes furent livrés sans combat, les satrapies de Phrygie Hellespontique et de Lydie soumises sans coup férir. Les villes ioniennes, Ephèse en tête, s'affranchirent elles-mêmes à l'approche du vainqueur de la domination tyrannique et oligarchique. Milet fut pris d'assaut. Une flotte de 160 trières avait secondé les mouvements de l'armée de terre; mais quand la flotte perse lui offrit le combat, Alexandre le déclina malgré l'avis unanime de ses généraux; peu après il licencia sa flotte; elle lui coûtait très cher et lui immobilisait trop de monde. Il conquit ensuite la Carie; mais Memnon s'était enfermé dans Halicarnasse; les ingénieurs et les machines des Macédoniens firent brèche dans les murailles; la ville fut détruite, mais Alexandre dut renoncer à prendre la citadelle et le port. Il prit ses quartiers d'hiver en Carie; Parménion avec le reste de l'armée en Lydie. Les résultats acquis par cette première campagne étaient considérables; les Grecs d'Asie affranchis étaient dévoués au roi de Macédoine. Memnon, maître incontesté de la mer et des îles, négociait avec I'Eubée et avec Sparte quand il mourut au siège de Mytilène; c'était une perte irréparable pour Darius III. En comprit-il la gravité? En tout cas, lorsque le condottiere athénien Charidème lui conseilla de reprendre la tactique conseillée par Memnon et de ne pas mener les cohues orientales à une bataille rangée contre les Macédoniens, il entra en fureur et le fit étrangler.

Cependant Alexandre, après avoir hiverné en Carie, soumettait la Lycie, la Pamphylie et marchant au Nord rejoignait en Phrygie, à Gordion, la division de Parménion. Gordion était la vieille capitale phrygienne, la cité du roi Midas; elle conservait son char attaché par un noeud dont on ne voyait ni le commencement ni la fin. Un oracle promettait la domination de l'Asie à qui déferait ce noeud; Alexandre le trancha avec son épée. Il descendit ensuite sur la Cilicie, entra à Tarse, faillit y mourir des suites d'un bain dans les eaux glacées du Cydnus; le médecin Philippe le sauva. Il se dirigea vers la Syrie, contournant le golfe d'Issus. C'est là qu'eut lieu la seconde grande bataille de la guerre. 
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Bataille d'Issus.
La bataille d'Issus sur une mosaïque antique (musée de Naples). 
Au centre, Darius; à Gauche, Alexandre.

Darius était venu lui-même avec 30,000 mercenaires grecs, une masse innombrable de fantassins, une nombreuse cavalerie. Il eut l'imprudence de s'engager dans la montagne où il perdait l'avantage du nombre. Alexandre avait dépassé les portes ciliciennes quand il apprit que Darius venait de déboucher derrière lui avec toute son armée. l'armée macédonienne était coupée de sa ligne de retraite, mais elle avait l'avantage de la position. Alexandre la ramena au Nord, marchant à la rencontre des Perses. Ceux-ci avaient leur aile droite sur le rivage, la gauche dans la montagne, le centre derrière le Pinarus; ils ne pouvaient se déployer, mais comptaient renouveler sans cesse leur front d'attaque en mettant en ligne des troupes fraîches; l'aile droite devait attaquer, elle comprenait les mercenaires et de la cavalerie; l'aile gauche devait envelopper les Macédoniens; le centre, où se tenait Darius, resterait sur la défensive. Alexandre développa son ordre de bataille habituel; Parménion eut l'aile gauche comme toujours; le roi commandait la droite. Les mercenaires grecs tinrent tête avec succès à la phalange; Nabarzane avec sa cavalerie enfonça les Thessaliens; le sort de la journée était très compromis. Au centre Alexandre avec sa cavalerie avait passé le Pinarus et attaqué le grand roi au milieu de sa garde; la lutte fut très vive, mais Darius s'enfuit sans attendre la fin; il entraîna le centre, l'aile gauche et la réserve. Les cavaliers perses de Nabarzane plièrent à leur tour quand ils apprirent la fuite du souverain. Le carnage fut terrible dans la déroute; on évalue à 100,000 le nombre des morts (novembre 333). 

Darius avait échappé grâce à la rapidité de son cheval; mais avec son camp le vainqueur avait pris sa mère Sisygambis, sa femme Stateira, la plus belle de l'Asie, racontait-on, et ses enfants. La noble conduite d'Alexandre en cette circonstance fut très admirée. Darius tenta de négocier; il demandait la paix; la réponse d'Alexandre est un vrai manifeste. Il se pose en général en chef des Hellènes, vengeur de l'invasion de Xerxès; la responsabilité de la guerre remonte aux Perses; ils ont soutenu les ennemis de Philippe. Il conteste la légitimité du pouvoir de Darius. Vainqueur, le roi de Macédoine se déclare déjà roi de l'Asie; il somme Darius de se soumettre ou de l'attendre pour livrer bataille. Darius fit de nouvelles offres. Il proposait un partage de l'Empire jusqu'à l'Euphrate et la main de sa fille. Alexandre maintint sa première réponse. Il avait trouvé à Damas des ambassadeurs athéniens, thébains et spartiates, auprès du roi de Perse; il importait donc de s'en tenir à son plan et de conquérir d'abord toutes les côtes de la Méditerranée de manière à assurer ses derrières, à couper le grand roi de la Grèce, à le priver de ces mercenaires qui faisaient la force de ses armées. Ce fut l'objet de la campagne de 332.

Les forces maritimes de l'Empire perse étaient fournies à peu près entièrement par les cités phéniciennes, Tyr, Arad, Byblos et Sidon (subordonnée depuis sa révolte contre Ochus) et les neuf cités chypriotes. Réunies, elles eussent été presque invincibles, mais elles étaient jalouses les unes des autres et ne se souciaient pas de risquer leur existence ou leur prospérité en s'engageant à fond dans la lutte. Arad, Byblos et Sidon se soumirent à Alexandre qui, naturellement leur laissa leur constitution autonome. Tyr voulait rester neutre et refusa l'entrée à Alexandre; il ne pouvait accepter cette neutralité, surtout au moment où la Grèce remuait, où Sparte avait une attitude menaçante. Il fallait s'assurer de la mer; il commença donc le siège de Tyr. Les habitants retirés dans la Nouvelle Tyr; dans une île, s'y croyaient à l'abri; le roi de Macédoine construisit une digne pour arriver jusqu'à eux; ils y brûlèrent. Pour prendre Tyr il fallait une flotte; les petits rois de Chypre et les autres villes phéniciennes la fournirent. 250 navires bloquèrent les deux ports de la ville; uns bataille navale gagnée par les assiégeants permit de pousser la digue jusqu'aux remparts; les machines y firent brèche. Un premier assaut fut repoussé, mais trois jours après la ville fut emportée. 8000 Tyriens périrent, 30,000 furent vendus comme esclaves; la résistance conduite avec une énergie désespérée avait duré six mois. 

Désormais il n'y avait plus de flotte perse; elle s'était disloquée au moment du siège de Tyr, Antipater acheva d'écraser le reste et s'empara des îles de l'Asie Mineure. Cependant un second siège arrêta Alexandre presque aussi longtemps que celui de Tyr. L'eunuque Batis (Bétis) qui défendait Gaza refusa de se rendre. Il fallut élever un agger pour atteindre à la hauteur des remparts; une sortie repoussa les Macédoniens, Alexandre fut blessé. Il devait pourtant finir par l'emporter : trois assauts furent repoussés, mais le quatrième réussit, le combat continua dans les rues jusqu'à l'extermination des défenseurs. Il n'eût pas fallu beaucoup de résistances pareilles pour compromettre la conquête de l'Asie; on s'explique la colère d'Alexandre. Elle se traduisit par de singuliers excès; on raconte qu'il aurait attaché à son cheval et traîné autour de la ville le corps de son vaillant adversaire; c'était pousser un peu loin l'imitation d'Achille. Les Juifs, jusqu'alors hésitants, se soumirent; s'il faut en croire leur récit, le conquérant serait venu sacrifier dans le temple de Yahveh.

Alexandre en Egypte.
En décembre 332 Alexandre entra en Egypte; grande était l'importance de cette province intermédiaire entré l'extrême Orient du temps et le monde méditerranéen, très riche par elle-même, fière de sa civilisation nationale, la plus vieille de l'histoire. Elle avait été opprimée cruellement par les Perses. Elle était toute prête à accueillir leur vainqueur; il sut profiter de ces sentiments. Il se rendit à Memphis, sacrifia aux dieux, au boeuf Apis, témoigna un grand respect aux prêtres, gagna tous ceux qu'avait blessés l'intolérance des Perses. Ici se place un épisode curieux de son histoire. Dans l'oasis d'Ammon, au milieu du désert de Libye, à l'Ouest de l'Egypte, se trouvait un oracle célèbre dans le monde hellénique. Le dieu adoré dans le temple était Zeus, mais se confondait avec Ammon Ra, grand dieu égyptien. Alexandre alla visiter l'oracle-: à son retour il garda volontairement le silence sur ce qui s'était passé, laissant circuler des récits bien vite grossis par l'imagination de ses soldats et de ses sujets. On racontait surtout que le dieu, par la bouche de son prêtre, l'avait salué du nom de fils. Que l'élève d'Aristote ait été poussé à cette visite par un profond rationalisme et l'idée de l'unité divine à peu près admise par les Égyptiens, qu'il ait seulement voulu exploiter la crédulité populaire, qu'il ait été entraîné par une superstition personnelle, nous ne le saurons jamais; il y eut peut-être un lieu de tout cela et de simple curiosité dans les motifs qui le menèrent à l'Ammonium.

En tous cas le résultat fut de l'entourer d'une sorte d'auréole mystérieuse; déjà il plane au-dessus de l'humanité. Il avait d'ailleurs réglé avec son habileté ordinaire des questions plus positives, organisé l'Egypte, partageant l'autorité pour ne pas donner trop de pouvoir à un seul. Son oeuvre capitale fut la création d'Alexandrie; à l'extrémité du Delta, aux limites du désert, il traça sur les bords de la Méditerranée le plan d'une ville nouvelle; elle devait hériter de la royauté commerciale de Tyr, et rester pendant des siècles la plus grande ville du monde antique; là devaient se faire la fusion entre la civilisation hellénique et celle de l'Egypte et de l'Orient pour créer une civilisation nouvelle; là devaient se coordonner en systèmes les théories et les pratiques scientifiques de l'Egypte et de la Chaldée, se constituer des formations religieuses d'une grandeur et d'une complexité inconnues jusqu'alors au monde méditerranéen.

La conquête des Quatre capitales.
Au printemps de 331, on se remit en route. Après avoir célébré de grandes fêtes à Memphis, puis à Tyr, Alexandre passa l'Euphrate à Thapsaque : il avait alors 40,000 fantassins et 7000 cavaliers. II obliqua vers la montagne et passa le Tigre au Nord de l'armée perse qui l'attendait sur la grande route de l'Empire, près des ruines de Ninive. Cette armée s'était concentrée à Babylone et transportée dans la plaine d'Arbelle, favorable aux évolutions de cavalerie; elle comptait 4000 cavaliers, 200 chars de guerre, des fantassins par centaines de mille; tous les peuples de l'Asie orientale y étaient représentés. La rencontre eut lieu près de Gaugamela. Alexandre maintint son ordre de bataille ordinaire, Parménion à gauche, lui-même à droite; derrière les deux ailes il mit en réserve des troupes de deuxième ligne pour n'être pas enveloppé. Les chars de guerre ne firent aucun effet, arrêtés par les troupes légères des Macédoniens. L'aile droite enfonça l'aile gauche des Perses, mais l'aile droite des Perses (Perses, Indiens et Parthes) mit en grand péril Parménion. Alexandre s'était précipité sur le centre où était Darius; le grand roi s'enfuit immédiatement et entraîna tout le centre; Alexandre revint alors sur l'aile droite des Perses et après un sanglant combat il l'emporta sur elle. 

Ç'avait été surtout un combat de cavalerie; les pertes de la cavalerie macédonienne sur le champ de bataille égalaient presque celles des Perses; mais dans la déroute ceux-ci furent massacrés par dizaines de mille (331), Darius s'était réfugié à Ecbatane (Hamadan), Ariobarzane couvrait les Perses; Mazée, le plus vaillant combattant d'Arbelle, était rentré dans Babylone. Cette ville aurait pu arrêter pendant des mois Alexandre derrière « les murailles de Sémiramis »; elle lui ouvrit ses portes. Un monde nouveau lui apparaissait, l'Orient non plus hellénisé et exploré comme en Asie Mineure, en Syrie, en Égypte, un monde pour soi, qui se suffisait à lui-même depuis des milliers d'années, ou régnait encore l'écriture cunéiforme. Alexandre suivit la même politique qu'en Égypte, favorisant les tendances nationales opprimées par les Perses et, surtout les cultes locaux; il offrit des dons considérables aux sanctuaires de Babylone. Mais ici il fit un pas nouveau. Une partie de l'aristocratie perse s'était ralliée à lui; il lui accorda une place, sentant qu'il fallait faire administrer les Orientaux par des Orientaux. Mazée garda la satrapie de Babylone, seulement l'autorité fut divisée : on détacha du pouvoir politique les pouvoirs militaires et financiers; au Perse on adjoignit un Hellène (331). 

Continuant sa marche, Alexandre entra à Suse et prit possession des trésors qu'y avaient entassés les grands rois; il envoya à Antipater de l'argent pour le mettre en état de lever des forces nouvelles, de lutter contre les Spartiates et d'envoyer des renforts en Asie. Son armée venait d'en recevoir quand des plaines de la Susiane elle s'ébranla pour envahir la province de Perse, le noyau de l'Empire. De hautes montagnes couvertes de neige, des populations guerrières, une forte armée sous Ariobarzane rendaient l'attaque dangereuse. Alexandre força les premières passes, dompta les montagnards, tourna le camp d'Ariobarzane en escaladant les sommets malgré la neige; l'armée perse fut écrasée, les villes royales Pasargades, tombeau de Cyrus le Grand, et Persépolis avec le palais des Achéménides livrèrent un butin immense. On s'y reposa quatre mois et, à la suite d'orgies dont le roi prit sa grande part, il incendia de sa main le palais des Achéménides (330). 

Ces événements sont assez obscurs : il est possible qu'Alexandre ait attendu de nouvelles propositions de Darius et qu'il se fût contenté de la reconnaissance de sa suprématie en lui laissant les pays de l'Iran. Rien n'étant venu, il aurait jugé nécessaire de bien montrer à tous que c'en était fait des Achéménides, en tous cas il y a des raisons sérieuses pour croire que l'incendie du palais de Persépolis fut un acte politique. 

Darius essayait de rassembler une armée à Ecbatane; l'approche d'Alexandre le décida à fuir plus loin, vers la Bactriane, la rapidité foudroyante de la poursuite acheva de démoraliser son entourage. Nabarzane et Bessus, le satrape de Bactriane, s'emparèrent de sa personne; Bessus voulait le livrer à Alexandre pour obtenir en échange l'indépendance et la domination de la partie orientale de l'empire perse. A cette nouvelle Alexandre augmenta encore la vitesse de sa poursuite; avec 500 cavaliers ii atteignit enfin les fuyards.

Il ne trouva que le cadavre de Darius; Bessus venait de le poignarder (330). La première partie de l'expédition était terminée; les quatre capitales étaient prises (Babylone, Suse, Persépolis, Ecbatane), le palais des Achéménides brûlé, le grand roi mort, son aristocratie ralliée au vainqueur ou dispersée. Quatre ans avaient suffi pour détruire l'Empire perse. En même temps la domination macédonienne était affermie en Grèce; encouragé par la mort du satrape de Pont tué en attaquant les Scythes, par le soulèvement de la Thrace, le roi de Sparte Agis, qui occupait la Crète depuis 333, avait pris les armes; Antipater se porta à sa rencontre avec une armée double; Agis fut tué à Mégalopolis (330).

Alexandre,  « roi de l'Asie ».
La mort de Darius, en même temps qu'elle marquait la fin d'une période de la conquête, en inaugurait une autre; tant qu'il vivait, Alexandre pouvait nourrir le projet de laisser à un prince national, son vassal, les pays de l'Ariane, de la Bactriane; ce n'est qu'une hypothèse et assez invraisemblable, mais elle a été faite. Désormais il ne pouvait plus s'arrêter, il fallait venger le roi assassiné, et d'autre part il était impossible de laisser les provinces orientales de l'ancien Empire perse tomber dans l'anarchie. Elles eussent été un danger perpétuel. La guerre changeait de caractère; chaque satrape va se défendre chez lui; au lieu de grandes batailles on aura une série de combats, de sièges, d'insurrections; il faudra conquérir, une à une, des provinces habitées par des populations belliqueuses. II était prudent d'accommoder son armée à ces nouvelles conditions de la guerre; elle aurait plus souvent à se diviser pour poursuivre des ennemis facilement dispersés, pour agir à la fois sur beaucoup de points, qu'à se masser pour une action générale. Il fallait augmenter le nombre des unités tactiques et renforcer les corps les plus mobiles : c'était facile, car dans les centres importants on avait laissé des garnisons et on disposait plus librement des troupes nouvelles arrivées pour les remplacer, et non encore encadrées. Les huit îles ou escadrons de la cavalerie furent dédoublés et formés en deux hipparchies de huit loches chacune, une autre hipparchie fut composée de mercenaires grecs; peu à peu le nombre des hipparchies fut porté à huit; on créa un corps d'acontistes à cheval. Mais ce ne sont pas seulement la nature des opérations militaires et l'organisation des cadres qui changent; une innovation plus profonde a lieu; à côté des soldats macédoniens et grecs, Alexandre enrôle des Perses, des Barbares. 

De Persépolis il avait donné l'ordre de lever 30,000 jeunes gens dans les satrapies et de les former au service militaire macédonien; dès la campagne de Bactriane il prendra des cavaliers du pays; sur l'Indus la majorité de ses soldats seront des Barbares. C'est le signe d'une transformation plus profonde; Alexandre n'est plus un roi de Macédoine combattant le roi de Perse, c'est le souverain de l'Asie combattant des satrapes rebelles. Il se présente comme tel; à côté de ses Macédoniens et de ses Grecs, il est entouré de Perses, il leur distribue des dignités, il se confie à eux et il peut le faire; ce n'est plus de là que vient pour lui le danger. Il s'entoure, il est obligé de s'entourer de la pompe d'un roi de l'Orient, d'apparaître aux peuples comme une sorte de demi-dieu, puisque ces dehors sont pour eux le signe de la puissance souveraine. Mais des difficultés surgissent : les Macédoniens, artisans et compagnons de ses victoires, les nobles surtout, longtemps presque les égaux de leurs rois, sont jaloux de voir les vaincus traités comme eux, devenus leurs égaux; les satrapes perses se prosternent devant le roi, des Hellènes vont-ils en faire autant? Alexandre le désirerait, ses courtisans s'y prêtent, mais d'autres, plus fiers, refusent. 

Rivalité des satrapes perses et des généraux macédoniens, mécontentement de ceux-ci, surtout des plus fiers, qui sont souvent les meilleurs généraux ou conseillers d'Alexandre, mécontentement du roi contre eux, aigri encore par ses flatteurs, tout cela explique sans les justifier les violences criminelles auxquelles il se laissa entraîner. Les premiers frappés furent les plus hauts placés, Parménion et son fils Philotas; ils étaient hostiles aux innovations et le disaient hautement; leur zèle infatigable et les services rendus semblaient les y autoriser. Un moment vint où le roi se lassa; Philotas fut accusé de trahison pour n'avoir pas révélé un soi-disant complot contre ses jours. Alexandre fit rassembler l'armée pour le juger; il l'accusa lui-même avec passion; Philotas se défendit, et fut condamné; mis à la torture il avoua, dit-on, et fut percé de coups de lance. Parménion fut assassiné, on redoutait son influence et on se passa de jugement (330). Clitus, frère de la nourrice d'Alexandre, lui avait sauvé la vie au Granique; ancien soldat de Philippe, il eut le tort dans un banquet, au milieu de l'ivresse générale, de prendre la défense de Philippe dont on ravalait les actions pour exalter son fils. Emporté par l'ivresse il railla le roi, déprécia ses exploits, et déplora de voir les Perses préférés aux vieux compagnons d'armes de Philippe et d'Alexandre: exaspéré, celui-ci le tua d'un coup de pique. Revenu à lui, il tomba dans un profond désespoir (328). La mort de Callisthène est encore moins excusable. C'était l'élève et le neveu d'Aristote; il s'était chargé d'écrire l'histoire d'Alexandre. Comment s'attira-t-il la haine du roi, dont il paraît avoir été admirateur et panégyriste enthousiaste? Des railleries. sur la légende de la naissance divine d'Alexandre, le refus de se prosterner devant lui, son scepticisme et son libre parler, sa fierté d'homme libre au milieu d'une cour de plus en plus disposée à accepter le cérémonial perse, la comparaison avec un flatteur qui n'avait pas ces scrupules, le sophiste 'Anaxarque d'Abdère, tout cela rendit Callisthène odieux. Impliqué dans un complot contre la vie du roi, il fut chargé de chaînes (327), traîné à la suite de l'armée, et mis à mort plus tard.

La mort de Darius rendait inutile la continuation de la poursuite; Alexandre laissa Bessus rentrer à Bactres (Balkh) et reposa ses troupes à Hécatompyles; il reçut la soumission du satrape, de la Parthiène, de Nabarzane, d'Ariabarzane le défenseur de la Perse, d'Artabaze le dernier des fidèles du grand roi, jadis ambassadeur auprès de Philippe, des derniers mercenaires grecs qu'il enrôla dans son armée; puis il occupa la satrapie d'Hyrcanie, importante par sa situation au bord de la Caspienne, aux limites de l'Iran, après avoir dompté les Mardes qui se croyaient à l'abri dans leurs montagnes. Il marchait sur la Bactriane quand il fut arrêté par la révolte de l'Arie. C'était une province dont il fallait être sûr, à cause de sa situation entre l'Iran, la Bactriane et l'Inde. Il y fonda une Alexandrie (Hérat), si bien placée qu'elle est encore aujourd'hui la clef de ces régions, une autre plus au Sud, qui est devenue Kandahar. Au milieu de novembre 330, il était maître de l'Arie et de l'Arachosie (Khoraçan et Afghanistan), et campait au pied du Paropamise (Hindou-Kouch). Il franchit en plein hiver ces montagnes formidables : son arrivée imprévue déconcerta Bessus qui avait pris la tiare et ne sut rien faire pour la défendre. 

Bactres tomba sans coup férir, Bessus fut livré par ses lieutenants et mis en croix après jugement. Alexandre poussa à travers la Sogdiane jusqu'à Kyropolis et aux sept forteresses qui gardaient la frontière de l'Iaxarte (Syr-Daria) contre les Scythes. Le pays semblait conquis; il s'en fallait de beaucoup; il se souleva tout entier derrière le conquérant. La lutte fut sanglante : les Scythes vaincus reconnurent l'ascendant d'Alexandre; la population des sept cités fut passée au fil de l'épée; Spitamène plusieurs fois vainqueur des lieutenants macédoniens, grâce à ses alliés Massagètes, fut livré par eux; la Sogdiane fut mise à feu et à sang; la féodalité sogdienne et bactrienne, traquée dans ses nids de rochers. Après deux années (329-327), la Bactriane et la Sogdiane étaient pacifiées; plusieurs forteresses et colonies grecques, échelonnées de l'Alexandrie du Paropamise à celle de l'laxarte, assuraient la domination et propageaient l'influence grecque; la Bactriane était organisée en satrapie, la Sogdiane en royaume vassal; la réconciliation avec les hyparches ( = nobles) du pays, scellée par le mariage d'Alexandre avec la belle Roxane, fille de l'un deux.
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Sodoma : Alexandre et Roxane.
Le mariage de Roxane et d'Alexandre, par Le Sodoma (ca. 1515; Villa Farnesina).

L'expédition de l'Indus.
Il était maître de tout l'empire des Perses. Cela ne lui suffit pas et il passa deux nouvelles années à la conquête du bassin de l'Indus. Il réunit, au printemps de 327, une armée de 100,000 hommes ou figurent des Egyptiens, des Phéniciens, des Perses, des Ariens, des Bactriens remplaçant les soldats laissés en Egypte, à Babylone, à Ecbatane, dans les diverses Alexandries. Il n'avança qu'au prix de combats sanglants, par la vallée de Kaboul. Le sac de la ville des Aspasiens, le massacre des montagnards d'Arigaion, la défaite des Assakènes, la prise du rocher d'Aornos, lui permirent d'arriver à l'Indus et au royaume allié de Taxila, dont le roi l'avait appelé. 

C'était encore un nouveau monde qui s'ouvrait devant lui, un monde ou nul Européen n'avait pénétré. Le Pendjab était divisé entre une série de chefs dont le plus puissant se nommait Porus, de la dynastie des Paurava. Sommé par Alexandre de venir à sa rencontre, il répondit qu'il l'attendrait à sa frontière à la tête de ses troupes. Le roi de Macédoine le trouva en effet derrière l'Hydaspe; il réussit à passer le fleuve et gagna la bataille malgré les 300 éléphants de Porus. Ce fut la victoire la plus disputée qu'il ait remportée; Porus combattit jusqu'au bout. Tombé au pouvoir du vainqueur, il se vit rendre ses Etats; la rivalité du prince de Taxila et de Porus, gagné par cette générosité, était le meilleur moyen de s'assurer de ces vaillantes populations. 

Alexandre continua d'avancer, après de nouveaux combats dont le principal fut la destruction de Sangala (17,000 morts, 70,000 prisonniers), jusqu'à l'Hyphase qui marque le terme de sa marche. Ses troupes refusèrent de le suivre plus loin. Il tenta les derniers efforts pour les décider à s'enfoncer dans la vallée du Gange; elles refusèrent obstinément. En fait, continuer eût été insensé. La vallée de l'Indus était subjuguée, mais non pas conquise; partir d'une base d'opérations si incertaine pour attaquer un empire aussi puissant que celui des Perses, et pour cela condamner des troupes épuisées à traverser encore un vaste désert, c'eût été se vouer à un désastre. Quel profit Alexandre eût-il tiré d'un succès? le pillage des riches cités de l'Inde, la gloire d'avoir suivi jusqu'au bout les traces du Dionysos de la légende C'était déjà chose bien complexe que de former un empire helléno-perse; pouvait-on songer à y ajouter l'Inde, une autre civilisation, un autre monde?
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Alexandre et Porus.
Alexandre, Porus et des... éléphants (manuscrit du milieu du XVe siècle).

On battit en retraite après avoir élevé sur les rives de l'Hyphase douze autels gigantesques aux dieux de l'Olympe; on s'en revint aux villes fondées sur l'Acesines et l'Hydaspe, Alexandrie, Nicée, Bucephala. Alexandre régla définitivement les relations des Etats vassaux du Pendjab, puis s'embarqua avec son armée sur une flotte de mille vaisseaux construits à cet effet. Il voulait descendre l'Indus jusqu'à la mer, et recevoir ou contraindre en route la soumission des riverains du fleuve. Le roi était monté sur la flotte avec 8000 hommes, le reste de l'armée longeait les deux rives de l'Hydaspe, sous les ordres de Cratère et d'Hephaestion. Le total se montait à 120,000 hommes. Les Malles opposèrent une vive résistance; leurs villes ne furent enlevées qu'au prix de grands efforts; Alexandre faillit périr et fut grièvement blessé. Les Oxydraques se soumirent. On arriva au confluent de l'Hydaspe et de l'Indus, ou fut fondée une Alexandrie, limite méridionale de la satrapie de l'Inde. On repartit en février 325 ; les principautés du bas fleuve furent conquises, notamment celle de Pattala, qui comprenait le delta de l'Indus, trois nouvelles Alexandries fondées, et l'on arriva enfin à l'océan Indien, dont les marées, phénomène imprévu pour des riverains de la Méditérranée, mirent sa flotte en grand danger. Il s'agissait maintenant de regagner le centre de l'Empire; Cratère était déjà reparti par l'Arachosie et la Caramanie; Alexandre forma un projet qui plongea ses contemporains dans la stupéfaction. Il savait ou supposait que l'océan Indien était la même mer qui baignait les côtes de la Susiane; il résolut de renvoyer une partie de ses troupes par mer et d'explorer ainsi cet océan fabuleux jusqu'alors. Lui-même ramènerait le reste par terre le long de la côte, et soumettrait ces peuples sauvages de la Gédrosie, qui n'étaient que nominalement sujets de l'Empire. 

Ce retour fut désastreux; Alexandre s'était engagé à la légère dans des déserts; il mit 60 jours à les traverser, perdit les trois quarts de son armée. Néarque, le commandant de la flotte, surmonta de terribles souffrances et tous les dangers d'une navigation dans une mer inconnue, le long des côtes désertes. Il rejoignit le roi en Caramanie; on y retrouva Cratère arrivé heureusement, puis tous les satrapes des provinces environnantes. La flotte continua sa navigation jusqu'à l'embouchure de l'Euphrate, Alexandre rentra par terre à Suse. Il était temps qu'il arrivât. Sa trop longue absence avait occasionné une anarchie générale. Les satrapes, tant macédoniens que perses, avaient pressuré les peuples sans contrôle, bien plus, ils avaient tout préparé pour se rendre indépendants si le bruit de la mort du roi, qui avait couru plusieurs fois, se confirmait. Alexandre lui-même était loin du confiant enthousiasme de ses premières années; il était devenu méfiant, irritable, dur et parfois injuste. Il sévit avec une cruelle énergie. Les satrapes de Caramanie, de Perse, de Susiane, un prétendant mède furent exécutés; le trésorier Harpale s'enfuit avec 5000 talents, de Babylone à Athènes.

La fin de l'aventure.
Arrivé à Suse (février 325), Alexandre célébra la fin de la campagne par des fêtes colossales, au milieu desquelles devait se consommer la fusion des vainqueurs et des vaincus; cent des chefs macédoniens furent mariés à cent jeunes filles des premières familles de l'Asie; Alexandre épousait Statira, la fille de Darius; Hephaestion, le favori du roi, la soeur de Statira; Cratère, une nièce de Darius; Perdiccas, la fille d'Atropatès, satrape de Médie; Ptolémée le Lagide, la fille d'Artabaze, Seleucus; la soeur de Spitamène de Sogdiane; 10,000 Macédoniens suivirent cet exemple, ils furent exemptés de l'impôt. Pour que tous eussent part aux réjouissances, Alexandre paya les dettes de ses soldats, il lui en coûta 20,000 talents. 

La reconnaissance excitée par sa générosité dura peu. Un nouveau pas dans la voie où il s'était engagé, une mesure destinée à accélérer la fusion des Hellènes et des Asiatiques, provoqua une crise très grave. Jusqu'alors les contingents barbares adjoints aux troupes macédoniennes avaient combattu à part; il résolut de faire disparaître toute distinction. Depuis cinq ans, il faisait exercer à la macédonienne de jeunes Asiatiques; il les convoqua à Suse au nombre de 30,000, et les incorpora dans Ies cadres de son armée; il les admit jusque dans l'Agêma de la cavalerie; bien plus, un chef bactrien en reçut le commandement. Les anciens soldats étaient exaspérés et quand on leur annonça que les vétérans, qui combattaient depuis le début de la guerre, recevaient leur congé, au lieu de s'en montrer satisfaits, ils s'écrièrent que c'était consommer la scission, qu'ils voulaient tous s'en aller. Un dangereux soulèvement éclata au camp d'Opis; Alexandre en triompha grâce à son énergie. Il s'entoura des nouveaux soldats perses et renvoya sa garde macédonienne; le lendemain ses vieux soldats le suppliaient de leur pardonner. On scella la réconciliation par un grand festin, puis les 10,000 vétérans congédiés partirent, chacun reçut avant son départ un cadeau d'un talent. L'armée qui avait conquis l'Asie n'existait plus; elle était remplacée par une autre animée d'un autre esprit, instrument adapté au nouveau but poursuivi par Alexandre. 

Cette fusion des vainqueurs et des vaincus était maintenant sa pensée dominante. A la cour il avait complètement adopté le cérémonial perse, il s'habillait à la médique, ce qui ne l'empêchait pas, il est vrai, de manger à l'occasion au milieu de ses soldats, où d'aller passer la soirée à boire chez un ami comme le Thessalien Médon. Dans l'armée, à la cour, Perses et Macédoniens, Asiatiques et Hellènes se coudoyaient, les mariages mixtes se multipliaient; Alexandre avait plusieurs femmes asiatiques 

D'Opis il avait été visiter Ecbatane où mourut son ami Hephaestion, il ramena le corps à Babylone et lui fit de splendides funérailles. Il avait trouvé à Babylone des ambassades venues de toutes les parties du monde alors connu : des pays helléniques, de Carthage, de chez les Scythes, les Celtes, les Ethiopiens, les Libyens, d'Italie aussi, Lucaniens, Bruttiens, Etrusques et peut-être des Romains. Il rêvait de nouvelles conquêtes et faisait d'immenses préparatifs : il projetait la circumnavigation de l'Arabie, puis la conquête de l'Italie, semble-t-il, où il eût vengé-la mort de son beau-frère, Alexandre roi d'Epire. La nouvelle organisation de l'infanterie, analogue et supérieure à celle de la légion romaine, rend presque certaine l'hypothèse d'une guerre d'Italie. Alexandre avait fixé le départ au 21 du mois daisios; le 17 il fut pris de fièvre, au bout d'une semaine il n'y avait plus d'espoir; ses vétérans défilèrent à son lit de mort, et, le 28 daisios, il rendit le dernier soupir (juin 323). On le crut empoisonné par Antipater. II laissait Roxane enceinte d'un fils qui fut nommé Alexandre Aigus, et que Cassandre .fit périr en bas âge. Alexandre n'avait pas désigné son successeur : il s'était contenté de léguer sa couronne au plus digne.
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Sarcophage d'Alexandre.
Sarcophage dit d'Alexandre (art grec, musée archéologique d'Istanbul).

L'héritage d'Alexandre.
La mort dAlexandre fut le signal de rivalités et d'insurrections qui amenèrent la ruine de sa famille et la dislocation de son empire; mais sa pensée fondamentale, la fusion de l'Orient et de l'Occident, fut réalisée. Il n'avait pas fondé moins de 70 villes, colonies helléniques dispersées dans tout l'orient jusque sur l'laxarte et sur l'Indus (Le monde Hellénistique). 

L'Asie antérieure était imprégnée d'hellénisme et la merveilleuse fortune de la principale de ces Alexandries montre combien la fusion fut féconde. La réaction sur le monde hellénique ne fut pas moins profonde. Le premier fait à signaler c'est l'énorme augmentation de la masse de numéraire en circulation. Alexandre en avait déposé pour un milliard à Ecbatane et il répandait l'argent à pleines mains, faisant reconstruire les temples ruinés de l'Hellade, donnant 800 talents à Aristote, pour ses travaux d'histoire naturelle; en même temps qu'il faisait creuser les canaux de la Babylonie, il fit remettre en état les déversoirs du lac Copaïs. Le mélange de tant de peuples, et ces gigantesques voyages militaires, eurent pour conséquence un grand développement du commerce et de la navigation maritime, favorisée avec passion par Alexandre. 

Ce qui fut plus important encore, ce fut la prodigieuse augmentation de la masse des faits connus : un commerce plus intime avec les civilisations de l'Egypte et de la Chaldée, la révélation de l'Inde, élargirent l'horizon des humains du temps. Presque autant que la méthode empirique d'Aristote, les connaissances nouvelles contribuèrent à affranchir les sciences de la philosophie; désormais elles se développèrent par elles-mêmes : on sait avec quel fruit. Les progrès de la technique et de l'industrie ne furent pas moins grands. 

Dans quelle mesure Alexandre a-t-il compris et voulu d'une volonté réfléchie les transformations qu'il accomplit? il serait difficile de le dire d'une manière précise; son administration nous est presque inconnue, nous ne savons rien d'authentique sur ses plans; et il est mort à trente-trois ans. C'était un homme de passions généreuses, mais violentes; incapable de supporter la libre parole d'un Callisthène ou d'un Clitus, il savait à l'occasion partager toutes les fatigues de ses soldats. D'une bravoure personnelle qui l'exposa maintes fois à de graves dangers, il fut un des généraux les plus remarquables de l'Antiquité, aussi capable de vaincre les masses levées par les grands rois,  que de conduire un siège comme celui de Tyr, de harasser les cavaliers bactriens et massagètes que de culbuter les 300 éléphants de Porus.

La soif de la gloire le poussa à des projets chimériques; il rêvait la conquête de l'Inde, de l'Afrique, de l'Europe occidentale; la traversée des déserts de la Gédrosie est une absurde bravade. Partout on retrouve ce désir d'étonner l'humanité au-dessus de laquelle il plane, ivre d'une folie narcissique, fils de Zeus, reconnu par les Branchides de Milet, comme par l'oracle d'Ammon, né le jour de l'incendie de l'Artémision d'Ephèse, de l'éclair qui avait fécondé Olympias.

Dans toutes ces prétentions, la passion du démesuré l'emporte singulièrement sur la politique. Mais Alexandre a pénétré dans quelques-uns des pays restés jusqu'à nos jours parmi les plus impénétrables, il a fondé des villes qui s'appellent Hérat et Alexandrie, il a créé une civilisation nouvelle par la fusion des précédentes déjà presque épuisées. Il a  laissé dans la mémoire des humains, des steppes touraniennes et de l'Indus à l'océan Atlantique, un ineffaçable souvenir (La légende d'Alexandre, Alexandre dans les arts).

Sa Vie a été écrite par Quinte-Curce, Plutarque et Arrien : ce dernier historien est le plus estimé. Ste-Croix a savamment discuté les témoignages des historiens de ce personnage dans son Examen critique des historiens d'Alexandre. Ce conquérant est le héros d'une tragédie de Racine. (André Berthelot).



En librairie - Plutarque, La Vie d'Alexandre, Autrement, 2001. -Vies d'Alexandre et de César, Nouvelles éditions latines. - Arrien, Histoire d'Alexandre (l'Anabase d'Alexandre le Grand / L'Inde), Minuit. - Arrien, Le Voyage en Inde d'Alexandre le Grand, Nil editions, 2002.

Quelques ouvrages consacrés au personnage : Arthur Weigall, Alexandre le Grand, Payot, 2003.  - Javier Negrete, Le mythe d'Er ou le dernier voyage d'Alexandre le Grand, L'Atlante, 2003. - Georges Le Rider, Alexandre le Grand, monnaies, finances et politique, PUF, 2003. - Pierre Briant, Alexandre le Grand, PUF (QSJ), 2002. - Nicholas Hammond, Le génie d'Alexandre le Grand, Economica, 2002. - Joséphine Dedet, Roxane l'éblouissante (le dernier amour d'Alexandre le grand), Nil Editions, 2001. - Valerio Manfredi, Alexandre le Grand, Pocket éditions, 2001, 3 vol. : I - Le fils du Songe, II - Les sables d'Amon, III - Les confins du monde. - Du même, Roman d'Alexandre le Grand, Plon, 2002. - Maurice Dessemond, Alexandre le Grand, l'homme dieu, Georges Naef, 2001. - Francis Fèvre, Alexandre le Grand, un héros de légende, Liana Lévi, 1999. - Roger Caratini, Alexandre le Grand, Hachette éditions, 1999. -  Jacques Lacarrière, Alexandre le Grand, la vie légendaire, Le Félin, 1993.

Will Adams, Le tombeau d'Alexandre, Pocket, 2008.

Après Indiana Jones à la recherche de l'arche perdue, Daniel Knox à la poursuite de la tombe convoitée... 318 av. J.-C., désert de Libye : Alexandre le Grand est enterré comme un dieu. Dans un sarcophage de cristal, au fin fond d'un dédale de chambres mortuaires remplies de richesses incroyables : or, diamants, rubis... pour le plus grand conquérant de tous les temps. Il aurait dû y reposer à jamais. Mais l'Histoire en a décidé autrement... En 2007, l'archéologue Daniel Knox est sur le point de découvrir la tombe d'Alexandre le Grand, perdue depuis des siècles. Mais il est confronté à la corruption des institutions égyptiennes et aux idéaux du Macédonien Dragoumis, qui souhaite s'approprier le corps d'Alexandre à des fins politiques. Si la dépouille tombait aux mains des séparatistes macédoniens, la guerre civile serait inévitable. Daniel Knox se lance alors à corps perdu dans la quête du tombeau. Il faut faire vite, car il est poursuivi par les hommes de main des séparatistes, prêts à tout pour s'approprier sa découverte. Même à capturer Gaëlle, jeune archéologue française dont il est très proche et qui est également la fille d'un vieil ami mort dans des circonstances étranges. Le passé trouble qui les unit ne facilite pas leurs rapports. Mais le temps presse, et les enjeux dépassent largement le cadre de l'archéologie.... (couv.).

Gérard Colin, Alexandre le Grand, Pygmalion, 2007.

Nick McCarty, Alexandre le Grand, sa véritable histoire, Le Pré-aux-Clercs, 2004.

Pour les plus jeunes : Philippe Brochard, Alexandre le Grand, Hachette éducation, 1990. - Peter Crisp, Peter Dennis et Claude Sintes, Alexandre le Grand, la Grèce domine le monde, Gallimard, 2000. - M. T. Davidson, Sur les traces d'Alexandre le Grand, Gallimard, 2002.

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