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La
comédie est un des deux genres principaux de composition
dramatique, celui où l'on représente une action prise
dans la vie commune et sous un aspect propre à exciter le rire.
Le mot comédie vient du grec cômè ( = village)
et odè ( = chant), parce que les premiers acteurs allaient
de village en village; ou de comos ( = procession), parce qu'ils
commencèrent leurs plaisanteries en Grèce
dans les processions des fêtes de Dionysos .
La comédie s'amuse à nous montrer chez l'humain la nature
morale asservie aux instincts physiques : le
sot, le poltron, l'égoïste, le gourmand,
le sensuel, l'individu esclave de ses habitudes
et de ses besoins, jouet de son humeur et du hasard,
voilà son héros de prédilection. Elle se tient à
la peinture du présent, s'attache à saisir la vie par son
côté mesquin, et à en faire éclater les mécomptes
et les petitesses en saillies de gaieté. De sa nature, elle ne prêche
pas, elle ne prétend à corriger personne; elle ne songe qu'à
nous amuser du spectacle de nos travers et de nos sottises : si elle vise
parfois à nous donner quelque leçon, ce n'est qu'une leçon
de prudence humaine; elle nous enseigne l'art de la vie, et sa morale,
si morale il y a, n'est autre que celle du monde, où le succès
appartient plutôt aux habiles qu'aux vertueux.
Les
genres de comédie.
On appelle comédie de caractère
celle qui a pour but de peindre ou de développer un caractère
principal, auquel tous les autres doivent être subordonnés;
tels sont le Misanthrope
et l'Avare
de Molière. L'auteur fait choix d'une
action qui place son personnage dans des circonstances opposées
à son caractère : le misanthrope, par exemple, est amoureux
d'une coquette, et Harpagon d'une fille
pauvre. Ce genre de comédie, le plus difficile de tous, exige une
étude approfondie de l'humain, un discernement juste, et une puissance
d'imagination qui réunisse sur un
seul personnage ou un seul objet les traits qu'on a pu recueillir épars
et en détail dans plusieurs autres.
La comédie de moeurs a pour
objet de mettre sous les yeux du spectateur un tableau des usages ou du
genre de vie que les gens d'un certain état ou d'une certaine condition
ont généralement adoptés, les ridicules que la mode
enfante et détruit, et qui varient selon les temps.
La comédie d'intrigue présente
un enchaînement d'aventures plaisantes, de situations embarrassantes
et bizarres, qui tiennent le spectateur en suspens jusqu'au dénouement.
De la combinaison des trois genres de comédie
résulte ce que Lemercier nomme la comédie mixte, laquelle
admet à la fois tous les moyens, tous les ressorts qui peuvent contribuer
au développement d'une action comique.
Le mot comédie a primitivement désigné,
en France ,
toute espèce d'oeuvre dramatique, grave ou enjouée, triste
ou comique. On a dit longtemps les comédies de Corneille,
de Racine, etc., et comédie a été
un terme générique, synonyme aussi de spectacle,
de représentation, de théâtre
: un comédien, c'est ainsi un acteur qui
joue sur une scène, jouerait-il une tragédie;
et voilà pourquoi le Théâtre-Français, à
Paris ,
porte le nom de Comédie-Française. Au XVIIe
siècle, on appela comédies héroïques celles
dont les personnages étaient pris dans les classes au pouvoir, rois,
princes, etc. tels étaient le Don Sanche d'Aragon, de Corneille,
et le Don Garcie de Navarre, de Molière.
Dans la comédie pastorale,
l'action se passait entre des bergers, comme dans le Mélicerte
de Molière. Une comédie mêlée de ballets
ou intermèdes, comme les Fâcheux ,
les
Amants magnifiques ,
Psyché ,
la
Princesse d'Élide ,
etc., était dite comédie-ballet. Au XVIIIe
siècle, la dénomination de comédie larmoyante
fut appliquée aux pièces qui renfermaient des situations
pathétiques et attendrissantes, et fut synonyme de tragédie
bourgeoise et de drame.
L'histoire
de la comédie
.
La Comédie, ainsi que la Tragédie,
est née, on l'a dit, dans les fêtes
du culte de Dionysos .
Comme ce culte ramenait tour à tour des sacrifices
funèbres ou de joyeuses solennités pour célébrer
le deuil de l'hiver ou le brillant réveil du printemps. On y voyait
tour à tour la cérémonie
sacrée tourner au drame des pleurs ou au drame d'allégresse.
Au renouveau, de joyeuses processions de rustres avinés et travestis
en Pans
et en Satyres
menaient leur carnaval religieux à travers
le village, et usaient de la licence consacrée de la fête,
pour interrompre leurs cantiques d'apostrophes
satiriques adressées à la foule. Peu à peu ces intermèdes
de lazzis prennent une forme plus dramatique; les farceurs rendent la satire
plus piquante, en jouant les personnages qu'ils attaquaient : ce divertissement
tourne en scènes de caricature. Ce fut donc là le berceau
de la Comédie.
La Comédie
à Athènes.
La situation politique et sociale d'Athènes
secondait encore l'essor de cette satire dramatique. Quand ces dionysies
des campagnes vinrent de Mégare
prendre place sur le théâtre athénien à côté
de la tragédie d'Eschyle
et de Sophocle, on était en pleine démocratie.
La
Vieille Comédie.
Un poète de génie, le vieux
Cratinos,
en donnant forme d'art à cette joyeuse mascarade, en fait une sorte
d'institution d'opposition politique. La Vieille Comédie (comme
on l'appela ensuite) se jette à travers les querelles des partis,
et, transformant le théâtre
en tribune, elle y évoque, pour les travestir en caricatures fantastiques,
toutes les affaires du jour. Orateurs influents, démagogues, généraux,
gens à la mode, elle traduit tous ces maîtres de l'opinion
sur la scène, expose en les parodiant leurs actes et leurs projets,
démasque leur ambition; et, de peur qu'on ne s'y trompe, elle les
nomme par leurs noms, satisfaisant ainsi à cette jalousie éternelle
qui est l'aiguillon et la plaie de la démocratie.
Si l'on n'a rien conservé de Cratinos,
d'Eupolis, de Phérécrate, de Platon
le comique, de Cratès, de Phormis et de
tant d'autres, en revanche nous avons onze pièces d'Aristophane
qui peuvent nous donner une suffisante idée de ce drame
fantastique et plein d'imagination et de poésie, où questions
de paix ou de guerre, questions de finances, de législation ou d'éducation
publique, réformes politiques et sociales ou querelles littéraires,
sont traitées avec le bon sens le plus patriotique et la verve la
plus bouffonne; où, sous les flots débordants de folie et
d'obscénité, apparaît souvent la pensée sérieuse;
et où le réel et l'idéal, les idées les plus
pratiques et les imaginations les plus burlesques se mêlent et se
heurtent d'une façon aussi comique qu'imprévue.
Les Acharniens
et la Paix sont un manifeste contre la guerre du Péloponnèse ;
les
Chevaliers, une ardente invective contre Cléon,
le politique alors en faveur; les Guêpes, une satire
de l'organisation judiciaire; les Nuées, un pamphlet
contre l'éducation; les Oiseaux, les Harangueuses,
la Lysistrata, le Plutus, une critique des utopies
politiques et sociales; les Fêtes de
Déméter
et les Grenouilles, une parodie du
théâtre d'Euripide. Ces pièces
embrassent une telle variété d'objets et se mêlent
si vivement aux événements d'alors, que, mieux peut-être
encore que l'histoire de Thucydide, elles nous
font connaître la situation d'Athènes
à cette époque.
La
Moyenne Comédie.
Mais la Vieille Comédie périt
par ses excès mêmes, comme la liberté athénienne
et en même temps. Exclue de la politique, condamnée à
s'abstenir de personnalités, elle cherche dans la vie privée
une matière nouvelle, et s'attache à la satire générale
des passions, des travers et des humeurs des
humains. Toutefois, cette métamorphose ne se fait pas en un jour.
Entre la Vieille Comédie et la Comédie Nouvelle il y eut
une époque indécise de transition, celle d'Antiphane,
d'Eubulos, d'Alexis, qu'on a nommée la Moyenne Comédie,
où, à l'instar de la scène sicilienne ,
on s'amuse à travestir les épisodes de la mythologie ;
ou bien encore, en attendant qu'un art plus habile sache peindre les caractères,
on fait la satire des gens de lettres et des philosophes, on essaye des
charges à demi vraies, à demi de fantaisie, le rustre, le
cuisinier, le parasite, le fanfaron, dont les masques sont restés
dans la comédie populaire de l'Italie
moderne ( Commedia
dell'arte).
La
Nouvelle Comédie.
Ce n'est guère que sous la monarchie
macédonienne qu'un grand poète, Ménandre,
fit sortir enfin de ces ébauches la véritable comédie
de moeurs et de caractères, telle que nous la concevons encore aujourd'hui.
Auparavant, la vie privée disparaissait dans les agitations de la
vie politique, et le citoyen absorbait l'humain. Maintenant que le Pnyx
est désert, la tribune muette, les Athéniens vivent désormais
davantage dans leur intérieur. A ces temps nouveaux Ménandre
a su accommoder la Nouvelle Comédie. Il prend pour cadre
de ses pièces les aventures ordinaires de la vie il en combine les
situations et les contrastes de façon à faire éclater
dans leur vérité naïve et profonde les sentiments, les
faiblesses et les travers du coeur humain. Quelque roman d'amour forme
la trame de l'intrigue et en fait le principal intérêt. Autour
du jeune amoureux et de sa maîtresse, le poète groupe dans
des combinaisons infiniment variées les personnages qui secondent
ou gênent leur passion, un père grondeur, une mère
complaisante, un esclave dévoué à servir par ses friponneries
les fredaines de son jeune maître, un parasite, un faux brave, un
marchand d'esclaves. Sa comédie devient un vrai tableau de moeurs,
qui nous rend en vif l'image de la société athénienne
d'alors. Diphile et Philémon
furent, avec Ménandre, les principaux auteurs de la Comédie
Nouvelle.
La comédie
dorienne.
Cet autre genre
de comédie grecque se développa dans diverses villes doriennes,
telles que Mégare ,
Sparte ,
Tarente ,
etc., et spécialement en Sicile ,
tandis que la même forme littéraire était cultivée
à Athènes ,
sans qu'il y eût influence d'un pays sur l'autre ni traditions communes.
La comédie dorienne fut représentée par trois poètes,
Épicharme,
Phormis et Dinoloque. Elle n'était pas démocratique, comme
la comédie athénienne; protégée par deux rois,
Gélon et Hiéron, elle resta étrangère à
cet esprit de satire politique qui distingue l'Ancienne comédie
d'Athènes. Il ne semble pas qu'elle ait connu le choeur, cet organe
de la liberté qui s'attaquait aux institutions , aux citoyens illustres,
aux passions et aux préjugés du peuple lui-même mais
elle conserva, avec un caractère de gravité philosophique,
le respect des puissants. Les débris qui nous en ont été
conservés ne permettent pas de croire qu'elle ait eu non plus, au
même degré que la comédie athénienne, le prestige
de la poésie lyrique : en revanche, les discussions philosophiques
y tenaient une grande place, et il existe dans Epicharme tels morceaux
dont on peut inférer qu'il voulut populariser les doctrines de son
maître Pythagore. Enfin, dans la comédie
dorienne règne un grossier sensualisme, qu'on s'explique en se rappelant
que les Siciliens furent renommés dans l'Antiquité
pour leur gourmandise : c'est elle qui a produit le personnage du parasite,
qui devait faire fortune sur la scène athénienne avant de
passer dans le théâtre de Plaute.
On sait qu'à, Sparte le Médecin étranger était
un autre personnage comique, comme plus tard
à Rome
le médecin grec et en France
les docteurs de la Faculté de Paris .
A Athènes, l'admission des pièces résultait d'un concours;
les archontes les recevaient, puis cinq juges d'élite prononçaient
définitivement. En Sicile, c'était le peuple entier qui décernait
la couronne au poète.
La Comédie
à Rome.
Ménandre avait deviné la
vraie nature de la comédie, et en avait fixé les conditions
durables et la forme définitive; aussi son théâtre
restera-t-il désormais le modèle imité-:
Rome
n'en aura presque pas d'autre. Car, jusqu'à ce que ces pièces
de la Nouvelle Comédie athénienne fussent traduites à
son usage, Rome n'avait guère connu d'autres divertissements que
la poésie fescennine et les Atellanes,
espèce d'arlequinades grossières,
venues du pays des Osques, et dont les masques ordinaires, Maccus (ancêtre
de Pulcinella), Manducus (Croque-Mitaine),
Bucco (bouffon à demi balourd, qui
tient du Gilles), le vieux Pappus
et le vieux Casnar, ressemblent fort aux masques actuels de la Commedia
dell'arte. Ces farces ne tardèrent
pas à être abandonnées à la plèbe, aussitôt
que la Grèce
vaincue eut importé dans Rome ses élégants spectacles.
Comme la tragédie, la comédie
grecque fut apportée par Livius Andronicus. La population éclairée
ne voulut plus dès lors que des pièces grecques.
Sans doute, quelques poètes essayèrent
de composer sur ce modèle des comédies franchement romaines
(trabeatae); mais avec quel succès? on ne sait. Car toutes
les pièces que nous avons conservées de Plaute
et de Térence ne sont que des traductions
de comédies grecques : c'est la société grecque qui
s'offre à nos yeux; la scène est toujours à Athènes .
Sans doute le traducteur se met à l'aise; Plaute se livre volontiers
à sa verve bavarde; Térence, plus élégant et
plus discret, abrège d'ordinaire, au point même que, pour
remplir le cadre d'une pièce, il est obligé de fondre deux
comédies grecques dans la sienne. Mais ce qui appartient à
l'un et à l'autre est facile à distinguer : leur part originale
est assez mince; et l'on peut dire que la Comédie romaine, comme
presque toute la poésie et les arts de ce peuple conquérant,
ne fut qu'un glorieux plagiat.
Les Romains avaient imaginé différents
noms pour désigner diverses espèces de comédies. Ils
appelaient statariae, celles où il y avait peu d'action et
beaucoup de dialogue, comme l'Asinaire de Plaute
et l'Hécyre de Térence;
motoriae,
celles où tout était en action, comme dans l'Amphitryon
de Plaute. Dans les comédies mixtes (partim statariae, partim
motoriae), comme l'Eunuque de Térence, une partie se
passait en récit, une autre en action. On distinguait encore, parmi
les comédies, les palliatae ou crepidae, dans lesquelles
le sujet, les personnages et les costumes étaient grecs, et où
l'on se servait du pallium et des crépides; les praetextatae,
où le sujet et les personnages étaient pris dans l'état
de la noblesse et de ceux qui portaient la toge prétexte ;
les togatae, où les acteurs étaient habillés
de la toge; les tabernariae, dont le sujet et les personnages étaient
pris du bas peuple, et tirés des tavernes; les trabeatae,
dont les acteurs étaient revêtus de la trabea et jouaient
des sujets romains; les planipediae, qui se jouaient à pieds
nus, ou plutôt sur un théâtre de plain-pied avec le
rez-de-chaussée; les rhintonicae, dites aussi latinae,
italicae, et hilaro-tragaediae,
comédies larmoyantes inventées par Rhinton de Tarente.
Depuis la dictature de Sylla,
on vit reparaître l'Atellane, qui
fut ensuite remplacée par le Mime. Cependant
les comédies de Plaute ne cessèrent
pas d'être jouées dans tout l'Empire jusqu'à l'invasion
des Germains. Lorsqu'après le Moyen
âge ,
à l'aurore de la Renaissance ,
l'Antiquité
commença à reparaître dans la splendeur de sa jeunesse
immortelle, de toutes les oeuvres retrouvées, celle qu'on remit
en lumière peut-être avec le plus d'empressement et de fanatisme
fut encore le théâtre de Plaute.
Partout il se formait des Académies
de lettrés pour le jouer, pour l'entendre. Avec Plaute, c'était
toute l'antique comédie grecque qui reparaissait encore une fois
sur la scène pour être l'école de la comédie
moderne.
La Comédie
en France avant la Renaissance.
Ce n'est pas, toutefois, que les nations
modernes eussent attendu cette résurrection pour avoir un théâtre.
Les tragédies-mystères n'ont rien produit, en France ,
que de misérable, en revanche, dans la farce
et dans la parodie, on compte quelques oeuvres
d'un comique excellent.
Nous ne parlons que pour mémoire
d'une comédie étrange qu'on a nommée Moralité,
produit bâtard, comme le Roman de la Rose ,
d'une barbare scolastique, où les
vertus et les vices personnifiés venaient jouer dans une action
allégorique une leçon de morale.
Le peuple, en effet, laissait aux clercs de
la basoche et aux habiles ces insipides abstractions : il n'allait
pas au théâtre pour entendre prêcher. Pour l'amuser,
on mit en scène de malins fabliaux,
dont on sait la matière ordinaire. Les malheurs ridicules d'un bourgeois
ladre, égoïste et trompé par sa femme, les tours d'un
écolier libertin, les ruses d'un moine hypocrite, tels étaient
les sujets ordinaires de ces farces licencieuses,
assaisonnées d'un gros sel gaulois. Il nous en est resté
l'Avocat Pathelin .
Du mélange de la Farce
avec la Moralité naquit plus tard
encore la Sottie, genre intermédiaire,
où dominait la satire, et qui, s'immisçant
parfois dans la politique, sous le règne de Louis
XII notamment; rappelait la Vieille Comédie athénienne,
au moins pour la malice et l'audace à tout dire.
La Comédie
en Italie.
Ces essais grossiers d'une comédie
indigène s'éclipsèrent rapidement à la Renaissance
devant l'éclat des oeuvres antiques. Toutes les nations lettrées
sont jalouses de s'approprier la comédie latine. Nul pays cependant
n'y réussit mieux et plus naturellement que l'Italie ;
c'est que nul ne rappelait mieux par son élégante corruption
la société grecque à son déclin. L'Italie alors
était encore plus païenne, en effet, dans ses moeurs que dans
ses arts. Courtisanes, jeunes voluptueux, vieux libertins, valets fripons,
espèces de chevaliers d'industrie attachés aux jeunes fous
en train de se ruiner, parasites achetant par leurs lâches complaisances
le droit d'être associés à cette vie de plaisirs, faux
braves, on retrouvait en Italie alors tous ces personnages de la comédie
antique; les noms seuls étaient changés. Aussi l'Italie s'en
tenait-elle à varier le thème antique : elle ne devait jamais
guère aller plus loin. Il semble même que la comédie
en Italie devait plutôt reculer vers les exagérations grotesques
et les charges par où elle avait jadis débuté. On
dirait presque que dans la comédie italienne il n'y a pas de caractères,
mais seulement des passions, tant ces âmes mobiles, faibles et impétueuses
à la fois, passent soudain d'une extrémité à
l'autre; on n'y connait pas les tempéraments. Ainsi dans ce genre
de comédie que l'on appelle la Commedia
dell'arte Il y a des types à défaut de caractères,
des poses, à défaut de gestes naturels, des masques à
défaut de traits de moeurs. C'est Arlequin,
Pulcinella,
Brighella, Pantalon, etc., tous les personnages accoutumés des farces
populaires, qui, se mêlant aux rôles traditionnels de la comédie
antique, composent de tout cela un drame étrange, plein d'imagination
et de gaieté plutôt que de vérité, une caricature
jubilatoire plutôt qu'un portrait de la vie.
La Comédie
en Espagne.
La comédie en Espagne
s'attache à captiver l'imagination par l'intérêt romanesque
de l'intrigue, plutôt que par la vérité du coeur humain.
Le caractère disparaît et s'absorbe dans la passion dominante.
L'imagination prévaut et, aussi, la
passion.
Il faut amuser l'imagination par les incidents variés et la surprise
d'un roman toujours nouveau; il faut intéresser
la passion par des situations violentes et d'ardentes explosions. Le théâtre
s'inquiète peu de la vraisemblance du roman et de la vérité
du caractère. On y met en scène un jeune cavalier amoureux
et la jeune doña dont il est épris; on les sépare
par toutes sortes d'obstacles, des parents inflexibles, un tuteur jaloux,
des rivaux acharnés, la distance des rangs; à travers les
incidents d'une intrigue compliquée, nous suivons avec un intérêt
curieux les ruses et les efforts par lesquels les deux amants s'efforcent
de se rejoindre. Jetez à travers ce canevas un valet rusé,
une soubrette intrigante, un niais, pour amener quelques scènes
de bouffonnerie, un matamore exagérant
encore l'emphase castillane, des déguisements infinis, des paravents,
des échelles de corde, et maints coups d'épée; et
vous aurez toute la comédie de Lope de Véga
et de Caldéron. L'intrigue y est
tout; les caractères y comptent pour rien : il n'y a de place à
travers les incidents que pour les passions.
La Comédie
en France à partir du XVIIe siècle.
La France ,
devancée par l'Italie
et l'Espagne
dans sa renaissance littéraire, commence par les prendre pour modèles.
C'est à leur théâtre qu'elle emprunte toutes ses comédies
: Pierre de Larrivey ne fait guère que transporter sur la scène
française des pièces italiennes; Hardy puise à pleines
mains dans l'immense répertoire de Lope de Véga;
Corneille
à son tour ne fait qu'imiter l'Espagne; Molière
lui-même emprunte longtemps aux scènes italienne et espagnole
le canevas et les personnages de ses premières comédies;
il commence par copier des modèles étrangers, avant de devenir
lui-même original.
C'est Molière
qui, dans la maturité de son génie, devait deviner et fixer
le véritable caractère de la comédie française,
en faire la peinture à la fois fidèle et idéale de
la société contemporaine, et s'attacher surtout à
saisir les moeurs et les caractères des personnages et l'éternelle
vérité du coeur humain. Plus d'intrigue artificielle, d'incidents
forcés, de personnages de convention. Au lieu de ces espèces
de marionnettes, dont on voyait les
fils conduits par la main du poète, il n'y a plus sur la scène
que des humains comme nous : ils sont vraiment vivants; chacun d'eux a
son caractère, son esprit à lui, sa voix : plus de charge
: si tel d'entre eux est ridicule, il ne s'en doute pas. Même vraisemblance
dans la marche de l'action : les situations naissent comme d'elles-mêmes
du développement des caractères. C'est l'image même
de la vie, mais une image plus vivante encore, où l'art achève
ce qu'il y a d'incomplet dans les ébauches du réel, et où
le peintre accentue davantage les traits et force un peu les couleurs pour
la perspective de la scène.
Voilà la comédie dont l'intérêt
ne passe jamais, telle que l'avait créée Ménandre,
telle que Molière l'a retrouvée.
Une comédie d'intrigue, en effet, ne s'adresse qu'à la curiosité;
une fois que le roman en est connu, c'est une noix vide, dont il n'y a
plus qu'à jeter la coquille. Mais la comédie durable, celle
où l'on se plaît toujours à revenir, est celle où
le coeur humain surtout est en scène ressaisi et dépeint
dans l'immortelle vérité de ses passions, de ses faiblesses,
de ses sottises, de ses travers. Or, si Molière, brisant désormais
les canevas traditionnels et les rôles de convention, a fait de son
théâtre une galerie de son temps, s'il en reproduit la physionomie
curieuse et fidèle, s'il peint les courtisans, les bourgeois-gentilshommes,
les pédants, les faux dévots, les précieuses sous
les traits qui les caractérisaient surtout au XVIIe
siècle, il a su en même temps, à la profondeur où
il pénètre, retrouver sous les livrées de son époque
la vérité éternelle de la nature humaine. Ces fils
de son génie, les Harpagon ,
les Chrysale ,
les Jourdain ,
les Tartufe ,
les Orgon, les Philinte ,
les Arnolphe ,
les George Dandin ,
et tant d'autres, sont plus vivants que s'ils eussent jamais existé.
Tous ces personnages, où chaque siècle se reconnaît
à son tour, en même temps qu'ils sont réels comme des
individus, restent éternellement vrais comme des types. Aussi le
théâtre
de Molière est-il devenu le modèle du genre, et, depuis,
a-t-on apprécié le mérite d'une comédie selon
qu'elle s'en rapprochait plus on moins. (C. B.). |
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