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Le Moyen Âge
Les Croisades
On donne le nom de Croisades aux expéditions entreprises du XIeau XIIIe siècle, à l'instigation de la papauté (Le Christianisme), pour la délivrance des lieux saints, pour reprendre les termes utilisés par les Chrétiens, occupés par les musulmans. On compte généralement huit croisades, dont quatre ont eu pour objectif la Palestine même, deux l'Égypte, une Constantinople, une enfin l'Afrique du Nord. Avant de raconter la première de ces expéditions, il convient d'exposer brièvement comment l'idée même de croisade a pris naissance. 

La découverte des supposées reliques de la Passion par sainte Hélène, mère de Constantin, en 326, avait créé un grand courant de pèlerinage vers la Terre sainte. Au IVe siècle, au Ve encore, ce pays est un centre puissant d'activité religieuse; saint Jérôme vient y vivre et y mourir, et son exemple est suivi par une foule de prêtres et de femmes. L'occupation momentanée de Jérusalem par Chosroès (614), la conquête de la Palestine par Omar (638) apportent quelques entraves à ces pèlerinages. Toutefois, la domination des premiers califes était assez tolérante pour permettre le pélerinage aux hommes pieux que n'effrayait pas la longueur de la route. Au VIIe siècle Arculfe, au VIIIe siècle Willibald, pour ne citer que les plus célèbres, parcourent librement la Judée et la Syrie. Charlemagne profite de ses relations amicales avec Haroun al-Rachid pour rendre moins précaire la situation des églises de Jérusalem; ses successeurs suivent cet exemple : dès le IXe siècle, les princes francs exercent sur les lieux saints une sorte de protectorat qui plus tard ne fera que se consolider et dont a hérité la France moderne.

Au IXe siècle donc, au Xe encore il n'est point question de croisade. L'accès des lieux saints est toujours ouvert aux fidèles. Mais la situation change au XIe. Un calife  nommé Hakem-Biamrillah, fait en 1010 détruire le temple du Saint-Sépulcre; l'église est bientôt reconstruite, mais le coup était porté, l'impression produite. Vers le même temps, les invasions musulmanes, arrêtées au VIIIe siècle devant Constantinople par Léon l'Isaurien (717-718), redeviennent un danger pour l'Europe chrétienne. En Espagne, les Almoravides d'Afrique viennent fortifier l'empire arabe en décadence; la plupart des îles de la Méditerranée sont au pouvoir des ennemis de la foi chrétienne; enfin un nouveau peuple entre en scène, les Turcomans (Turkmènes). Descendues des confins de la mer d'Aral et de la Caspienne, ces hordes se présentent d'abord comme auxiliaires des derniers califes de Bagdad, et une de leurs tribus, les Seldjoukides, règne sous le nom de ces princes. La guerre sainte reprend. Les Grecs qui ont réoccupé la Syrie septentrionale, les Arméniens devenus indépendants, sont vigoureusement pressés par les envahisseurs. 

L'empereur Romain Diogène est battu à Mansikert par Alp-Arslan (1071), l'Asie Mineure tombe aux mains des Turks osmanlis (Les Ottomans) qui se la partagent et le sultanat des Seldjoukides ou d'Iconium devient pour la capitale de l'empire une menace permanente. Alexis Comnène, vainqueur des Petchénègues sur le Danube et en Thrace, doit ensuite défendre ses provinces occidentales contre les attaques de Robert Guiscard, et, à la mort de celui-ci (1085), l'empire est trop affaibli pour profiter de cette rémission. Les Turks cependant ont enlevé la Syrie et Jérusalem au calife fatimite d'Égypte, et leurs insultes, leurs cruautés, racontées par les rares pèlerins qui ont pu pénétrer jusqu'au tombeau de Jésus, sèment en Occident la terreur et l'indignation. 
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La Bulle de la Croisade

En 1099, Urbain Il avait accordé un grand nombre d'avantages à ceux qui partiraient pour la croisade ou qui y contribueraient par leurs dons. Ces privilèges furent renouvelés en 1207 par Innocent III, pour la croisade contre les Albigeois. Les Espagnols étant tous en hostilité permanente avec les Musulmans, il est vraisemblable qu'ils s'habituèrent tous à prendre perpétuellement leur part de tous les bénéfices de croisade. En 1437, Calixte III les leur octroya formellement. Après la défaite définitive des Maures, Isabelle la Catholique obtint de Jules Il que ces grâces fussent conservées à ses sujets, pour les engager à poursuivre la guerre contre les infidèles. Après la victoire de Lépante (Le Siècle de Soliman), Grégoire XIII les résuma et les prorogea pour douze ans. Depuis 1573, la bulle de Grégoire XIII a été renouvelée sans interruption tous les douze ans, et plusieurs papes y ont ajouté d'importants indults.

Les aumônes auxquelles sont taxés ceux qui veulent profiter des grâces, faveurs et privilèges concédés par la bulle de la sainte Croisade produisent un revenu considérable. Ce revenu était autrefois destiné à la guerre contre les Musulmans; il le fut ensuite au rachat des captifs, et enfin à des oeuvres pies. Des Lettres apostoliques de Pie IX (4 décembre 1877) les appliquent aux frais du culte divin et aux secours des églises d'Espagne qui, pendant les dernières calamités, ont reçu de graves dommages dans leurs revenus.

La bulle de la sainte Croisade se compose de cinq parties ou plutôt de cinq bulles distinctes : Bulle des vivants, Bulle de la chair, Bulle des oeufs et du laitage, Bulle des défunts et Bulle de composition. On peut les acquérir séparément, mais toutes se payent : ce prix s'appelle aumône. Elles permettent aux Espagnols de se procurer, à des prix fort doux et sans formalités, des avantages que les théologiens des autres nations paraissent jalouser et que quelques-uns même se sont permis de critiquer, comme compromettant la discipline catholique, en matière d'abstinence : deux indulgences plénières à celui qui achète la bulle; une pour lui personnellement et, par voie de suffrage, une autre pour un défunt; exemption des effets de l'interdit ; permission d'user d'aliments gras, d'oeufs et de laitage, tous les jours de l'année, même en carême : ceux qui en profitent jouissent néanmoins des bénéfices du jeune et de l'abstinence, le fait étant remplacé pour eux par la bulle et l'intention; faculté à tout confesseur choisi par l'acquéreur de la bulle de lui donner l'absolution de toutes les censures et de tous les péchés réservés quelque ordinaire que ce soit; en outre, quantité d'à indulgences et grâces précieuses. (E.H. Vollet).

L'Europe chrétienne, profondément affaiblie par l'anarchie féodale, était incapable d'une coalition politique. Seul le sentiment religieux pouvait déterminer les princes et les barons à une action commune. Aussi l'idée de croisade naquit-elle dans l'esprit des papes, chefs reconnus du monde catholique. Sans tenir compte des projets faussement attribués par quelques érudits à Sylvestre II  (Gerbert) et à Sergius IV (1011), on peut admettre que Grégoire VII le premier conçut le projet d'une expédition armée contre les musulmans. En 1074 et 1075, il fait appel aux princes chrétiens, à tous les fidèles; il parle d'une expédition à tenter pour secourir les chrétiens d'Orient et avant tout l'empire grec, menacé par les infidèles. Les querelles de la cour de Rome avec le roi de Germanie et avec les Normands de Calabre font avorter ces vastes projets. Cependant les récits des pèlerins, les exhortations des moines et des prédicateurs vagabonds excitent le sentiment chrétien. L'Europe à ce moment est pleine de personnages entreprenants que les aventures lointaines séduisent; une opinion théologique déjà ancienne, répandue partout par les missionnaires, affirme que les combattants tombés sous les coups des infidèles obtiennent par là seul les joies du paradis; les républiques italiennes, menacées dans leur existence, entravées dans leur commerce par les Sarrasins, s'associent à ce mouvement complexe. L'empire grec enfin a plus d'une fois réclamé les secours de l'Occident. L'idée d'une expédition armée se forme, l'Europe entière est prête à se soulever au premier signal du souverain pontife. 

Tous ceux qui prendront part à ces expéditions porteront sur leurs vêtements une croix rouge : d'où le nom de Croisés. 
On compte généralement 8 croisades :

Les premières croisades (1096 - 1204)

Les quatre premières croisades, entre 1096 et 1204, constituent une période décisive de l'histoire médiévale, marquée par des affrontements entre puissances chrétiennes et musulmanes, mais aussi par des rivalités politiques complexes entre États européens et l'Empire byzantin. Ces croisades connaissent des fortunes diverses. La première est la seule à atteindre pleinement son objectif en conquérant Jérusalem. La deuxième se solde par un échec militaire. La troisième permet de préserver une présence latine au Levant sans reprendre la Ville sainte. La quatrième, enfin, se détourne complètement de son but initial et aboutit à la prise de Constantinople, un événement qui marque durablement les relations entre les différentes branches du christianisme et prépare certaines évolutions politiques majeures du Proche-Orient et de l'Europe médiévale.

La première croisade.
La première croisade débute en 1096. Une première vague populaire, souvent appelée croisade populaire, est conduite notamment par Pierre l'Ermite. Mal organisée, composée de paysans, d'artisans et de pauvres, elle traverse l'Europe centrale dans des conditions difficiles. Plusieurs groupes commettent des massacres contre les communautés juives de la vallée du Rhin. Arrivés en Anatolie, ces croisés sont rapidement anéantis par les Turcs.

La véritable expédition militaire est menée par de grands seigneurs occidentaux tels que Godefroy de Bouillon, Raymond IV de Toulouse, Bohémond de Tarente et Robert de Normandie. Après avoir traversé Constantinople, ils prêtent serment à l'empereur byzantin et entreprennent la reconquête de l'Anatolie. Ils s'emparent de Nicée en 1097 puis remportent la Bataille de Dorylée. La progression est difficile en raison de la chaleur, du manque de ravitaillement et des attaques ennemies.

Les croisés assiègent ensuite la ville d'Antioche pendant plusieurs mois. Après une lutte acharnée, ils s'en emparent en juin 1098. Peu après, ils doivent eux-mêmes résister à une contre-offensive musulmane. La découverte supposée de la Sainte Lance renforce leur moral et contribue à leur victoire. Après plusieurs mois supplémentaires, les croisés reprennent leur marche vers le sud.

Le siège de Jérusalem commence en juin 1099. La ville est alors sous le contrôle des Fatimides d'Égypte. Le 15 juillet 1099, les croisés réussissent à pénétrer dans la cité. S'ensuit un massacre important de musulmans et de juifs, relaté par de nombreuses sources contemporaines. Jérusalem est conquise et plusieurs États latins sont fondés : le Royaume de Jérusalem, le Comté d'Édesse, la Principauté d'Antioche et plus tard le Comté de Tripoli. Godefroy de Bouillon devient le principal dirigeant du royaume naissant, mais refuse le titre de roi et prend celui d'"avoué du Saint-Sépulcre".

Durant les décennies suivantes, les États croisés survivent grâce à l'arrivée régulière de renforts occidentaux et à leurs divisions ennemies. Cependant, leur position demeure fragile. Au milieu du XIIe siècle, un chef musulman énergique, Zenghi, entreprend de réunifier les forces musulmanes. En 1144, il conquiert Édesse, premier grand État croisé à tomber.

La deuxième croisade.
La chute d'Édesse provoque un choc considérable en Occident et entraîne le lancement de la deuxième croisade. Celle-ci est prêchée notamment par Bernard de Clairvaux. Contrairement à la première croisade, elle est dirigée par des souverains : Louis VII et Conrad III. Les armées quittent l'Europe en 1147 mais rencontrent de nombreuses difficultés en Anatolie. Les Turcs infligent de lourdes pertes aux croisés. Les relations avec les Byzantins sont souvent tendues, chacun soupçonnant l'autre de trahison.

Une fois arrivés en Terre sainte, les chefs croisés décident d'attaquer Damas en 1148. Ce choix est controversé car la ville avait parfois été alliée aux États latins contre d'autres puissances musulmanes. Le siège tourne rapidement au désastre. Les croisés abandonnent l'opération après quelques jours seulement. La deuxième croisade se termine par un échec retentissant qui affaiblit le prestige de la croisade en Europe et renforce les adversaires musulmans.

Dans les décennies suivantes émerge la figure de Saladin. D'origine kurde, il parvient progressivement à unifier l'Égypte et la Syrie sous son autorité. Face à lui, les États croisés sont divisés par des rivalités internes. En 1187, après plusieurs provocations et ruptures de trêves, Saladin lance une grande offensive. Le 4 juillet 1187, les croisés subissent une défaite catastrophique lors de la Bataille de Hattin. Une grande partie de leur armée est détruite et la relique de la Vraie Croix est capturée.

À la suite de cette victoire, Saladin reconquiert rapidement la plupart des territoires croisés. Jérusalem capitule en octobre 1187. Contrairement au massacre de 1099, la prise de la ville s'accompagne de négociations permettant à de nombreux habitants de racheter leur liberté. La perte de Jérusalem provoque une émotion immense en Occident et conduit au lancement de la troisième croisade.

La troisième croisade.
La troisième croisade réunit plusieurs des plus puissants souverains européens : Frédéric-Barberousse, Philippe-Auguste et Richard Coeur de Lion. L'expédition commence en 1189. Barberousse traverse l'Anatolie avec succès mais se noie accidentellement dans un fleuve de Cilicie en 1190. Une grande partie de son armée se disperse après sa mort.

Pendant ce temps, les forces franques assiègent la ville d'Acre. Après un siège extrêmement long et meurtrier, la cité tombe en 1191. Philippe Auguste retourne ensuite en France, laissant Richard Coeur de Lion poursuivre la campagne. Richard se révèle un chef militaire remarquable. Il remporte notamment la Bataille d'Arsouf contre les forces de Saladin.

Malgré plusieurs succès tactiques, Richard ne parvient pas à reprendre Jérusalem. Les difficultés logistiques, les divisions politiques et la crainte d'être coupé de ses bases côtières rendent une conquête durable incertaine. En 1192, Richard et Saladin concluent un accord permettant aux pèlerins chrétiens d'accéder librement à Jérusalem tandis que la ville reste sous contrôle musulman. La troisième croisade sauve les États latins côtiers mais échoue dans son objectif principal.

La quatrième croisade.
Quelques années plus tard est organisée la quatrième croisade. Le pape Innocent III souhaite lancer une nouvelle expédition pour reprendre Jérusalem en attaquant d'abord l'Égypte, considérée comme le centre de la puissance musulmane régionale. Les croisés concluent un accord de transport avec la République de Venise, dirigée par le vieux doge Enrico Dandolo.

Cependant, lorsque les croisés arrivent à Venise en 1202, ils sont incapables de payer la totalité de la somme convenue. Les Vénitiens leur proposent alors de participer à la prise de Zara, ville chrétienne rebelle située sur la côte dalmate. Malgré l'opposition du pape, Zara est conquise. Peu après, les croisés sont impliqués dans les luttes de succession de l'Empire byzantin. Un prétendant au trône, Alexis IV Ange, promet argent et soutien militaire s'ils l'aident à récupérer le pouvoir.

Les croisés se dirigent vers Constantinople et rétablissent effectivement Alexis IV sur le trône en 1203. Toutefois, celui-ci ne peut tenir ses promesses financières. Les tensions entre Grecs et Latins s'aggravent rapidement. En 1204, les croisés décident de prendre la ville par la force. En avril, Constantinople est prise d'assaut et subit un pillage d'une ampleur considérable. Églises, bibliothèques, palais et œuvres d'art sont dévastés ou emportés vers l'Occident. Cet épisode constitue l'un des événements les plus marquants et les plus controversés de l'histoire médiévale chrétienne.

Après la conquête, les vainqueurs fondent le Empire latin de Constantinople sur les ruines de l'Empire byzantin. L'objectif initial de reconquête de Jérusalem est totalement abandonné. La quatrième croisade provoque une rupture durable entre les mondes chrétien latin et orthodoxe, affaiblit profondément l'Empire byzantin et modifie durablement l'équilibre politique de la Méditerranée orientale.
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Croisades.
L'Europe et la Méditerranée en 1270. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

Les dernières croisades (1217 - 1270)

Après la prise de Constantinople par la quatrième croisade en 1204, le mouvement croisé traverse une période de profondes transformations. Les États latins d'Orient subsistent encore sur la côte levantine, mais ils sont affaiblis par les rivalités internes, la diminution des renforts venus d'Europe et la montée en puissance des États musulmans. Les papes continuent néanmoins à promouvoir l'idéal de croisade, tandis que les souverains européens cherchent à concilier leurs ambitions orientales avec leurs préoccupations politiques locales. Les quatre croisades suivantes se déroulent entre 1217 et 1270 et marquent les dernières grandes tentatives occidentales pour préserver ou restaurer leur présence en Terre sainte. Elles vont montrer l'évolution profonde du mouvement croisé. La cinquième et la septième croisades échouent en tentant de conquérir l'Égypte. La sixième obtient par la diplomatie ce que les armes n'avaient pas réussi à accomplir, mais pour une période limitée. La huitième se termine par la mort de Louis IX et ne modifie pas le rapport de forces. À la fin du XIIIe siècle, les États latins d'Orient sont de plus en plus isolés face à la puissance mamelouke. Les dernières possessions croisées tomberont progressivement, jusqu'à la perte d'Acre en 1291, événement qui marque traditionnellement la fin de la présence politique croisée en Terre sainte.

La cinquième croisade.
La cinquième croisade est lancée sous l'impulsion du pape Innocent III, puis poursuivie par son successeur Honorius III. Les stratèges croisés estiment que la clé de la reconquête de Jérusalem réside dans l'Égypte ayyoubide, alors considérée comme le principal centre de puissance musulmane de la région. En 1217, des contingents venus de Hongrie, d'Autriche, d'Allemagne et d'autres régions d'Europe arrivent au Levant. Parmi les principaux dirigeants figure André II.

Les premières opérations militaires en Palestine obtiennent peu de résultats. Les croisés décident alors de concentrer leurs efforts sur l'Égypte. En 1218 commence le siège de Damiette, importante ville portuaire située à l'embouchure du Nil. La défense musulmane est énergique, mais après de longs combats et de nombreuses pertes, la ville tombe en novembre 1219. Cette victoire semble ouvrir la voie vers le coeur de l'Égypte.

À ce moment, le sultan ayyoubide Al-Kamil propose aux croisés un accord remarquable : la restitution de Jérusalem et d'autres territoires en échange de l'évacuation de l'Égypte. Une partie des chefs croisés se montre favorable à cette offre, mais le légat pontifical Pélage Galvani refuse toute négociation, convaincu qu'une victoire totale est possible.

En 1221, les croisés avancent vers Le Caire. Leur progression est entravée par les crues du Nil et par les manœuvres ayyoubides. Pris au piège dans une région inondée, ils se retrouvent incapables de poursuivre leur marche ou de se retirer efficacement. Menacés d'anéantissement, ils acceptent finalement une capitulation. Damiette est rendue aux musulmans et l'armée croisée évacue l'Égypte. La cinquième croisade se termine ainsi par un échec majeur, dû en grande partie à des erreurs stratégiques et à l'intransigeance de certains dirigeants.

La sixième croisade.
La sixième croisade est étroitement liée à la personnalité de Frédéric II. Depuis plusieurs années, celui-ci a promis de partir en croisade mais retarde continuellement son départ, ce qui provoque des tensions avec la papauté. En 1227, le pape Grégoire IX l'excommunie pour avoir repoussé son engagement.

Malgré cette situation exceptionnelle, Frédéric II embarque finalement pour l'Orient en 1228. Contrairement aux croisades précédentes, il privilégie la diplomatie plutôt que la guerre. Le monde musulman est alors divisé par des rivalités entre différents princes ayyoubides. Frédéric profite de ces dissensions pour négocier directement avec le sultan Al-Kamil.

En 1229, les deux souverains concluent le Traité de Jaffa. Cet accord prévoit la restitution pacifique de Jérusalem, de Bethléem et de Nazareth aux chrétiens, tandis que les lieux saints musulmans demeurent sous contrôle musulman. La ville est obtenue sans bataille majeure, fait unique dans l'histoire des croisades.

Frédéric II se rend lui-même à Jérusalem et s'y fait couronner roi. Toutefois, cette réussite diplomatique reste fragile. Les autorités ecclésiastiques locales accueillent froidement un souverain excommunié, tandis que les musulmans conservent plusieurs positions stratégiques importantes. Malgré tout, la sixième croisade constitue un succès temporaire pour les Latins, qui récupèrent Jérusalem après plus de quarante ans de domination musulmane.

Cette situation ne dure pas. Les conflits entre dynasties musulmanes se poursuivent et provoquent de nouveaux bouleversements. En 1244, des guerriers khwarezmiens, déplacés par les conquêtes mongoles, s'emparent de Jérusalem et la pillent. La même année, les forces chrétiennes subissent une lourde défaite lors de la Bataille de La Forbie. Cette catastrophe militaire met fin aux espoirs de maintenir durablement Jérusalem sous contrôle chrétien.

La septième croisade.
La nouvelle de ces événements entraîne l'organisation de la septième croisade. Son principal promoteur est Louis IX (Saint-Louis). Il considère la croisade comme une mission religieuse personnelle. Après plusieurs années de préparation, il quitte la France en 1248 accompagné d'une importante armée.

Comme lors de la cinquième croisade, l'objectif principal est l'Égypte. Les croisés débarquent à Damiette en 1249 et s'emparent rapidement de la ville. Ce succès initial renforce leur confiance. Cependant, la marche vers Le Caire se révèle beaucoup plus difficile. Les forces musulmanes, désormais dirigées par les derniers souverains ayyoubides et par leurs soldats mamelouks, opposent une résistance déterminée.

En février 1250, les croisés remportent un succès limité à la Bataille de Mansourah, mais les combats sont extrêmement coûteux. Les maladies, la faim et les difficultés logistiques affaiblissent progressivement l'armée française. Lors de sa retraite, celle-ci est encerclée près de Fariskur. Louis IX est capturé avec une grande partie de ses hommes. 

Après le paiement d'une lourde rançon et la restitution de Damiette, le roi est libéré. Contrairement à de nombreux chefs croisés avant lui, il ne rentre pas immédiatement en Europe. Il demeure plusieurs années au Levant afin de renforcer les fortifications des villes chrétiennes et de soutenir les États latins encore existants. Ce séjour contribue temporairement à améliorer leur capacité défensive.

Pendant les années suivantes, le Proche-Orient connaît d'importants changements. Les Mamelouks prennent le pouvoir en Égypte et deviennent la principale puissance musulmane de la région. Dans le même temps, les invasions mongoles bouleversent l'Asie occidentale. Certains dirigeants européens espèrent un temps une alliance avec les Mongols contre les musulmans, mais ces projets ne débouchent sur aucun résultat décisif.

La huitième croisade.
La huitième croisade est de nouveau dirigée par Louis IX. Dans les années 1260, les Mamelouks, sous l'autorité de dirigeants comme Baybars, conquièrent progressivement plusieurs places fortes chrétiennes du Levant. Les perspectives de survie des États croisés deviennent de plus en plus sombres.

En 1270, Louis IX décide de lancer une nouvelle expédition. Pour des raisons encore discutées par les historiens, il choisit d'attaquer Tunis plutôt que l'Égypte ou la Palestine. Certains espèrent obtenir la conversion du souverain hafside local ou faire de Tunis une base stratégique pour de futures opérations contre l'Égypte. D'autres considèrent que les intérêts commerciaux de certaines puissances méditerranéennes ont influencé ce choix.

L'armée française débarque près de Tunis durant l'été 1270. Très rapidement, les croisés sont frappés par la chaleur, le manque d'eau potable et les épidémies. Le camp est ravagé par la maladie. Louis IX lui-même tombe malade et meurt le 25 août 1270. Sa disparition porte un coup fatal à l'expédition.

Peu après l'arrivée de renforts commandés par Charles d'Anjou, des négociations sont engagées avec les autorités tunisiennes. Un accord commercial et diplomatique est conclu, puis l'armée se retire. La huitième croisade prend fin sans résultat militaire significatif. Après cette dernière expédition, les colonies chrétiennes qui avaient été établies en Orient par les Croisés ne tardèrent pas à être détruites, et la Palestine retomba tout entière sous la domination musulmane. 

Les arrière-croisades

La prise de Saint-Jean-d'Acre avait ému l'Europe chrétienne, et le pape Nicolas IV put croire un instant que les temps de Godefroy de Bouillon allaient renaître. Mais lui et ses successeurs durent bientôt revenir de cette illusion et reconnaître que le zèle religieux n'était pas assez fort pour décider le clergé à de nouveaux sacrifices d'argent et les princes chrétiens à l'oubli de leurs rivalités politiques. En attendant, les faiseurs de projets composent maint traité sur les moyens de reconquérir la Terre sainte, les uns préconisent la voie de terre, d'autres celle de mer : on discute les moyens de ruiner le commerce de l'Égypte, d'interdire aux Gênois la traite des esclaves qui fournit aux musulmans leur meilleurs soldats. Les auteurs de ces traités, dont la plupart paraissent assez bien au courant des affaires orientales, supputent les forces de l'ennemi, calculent ce qu'il faudrait de chevaliers et de galères pour l'exterminer, indiquent les ports d'attache de chaque escadre, les points à choisir pour le débarquement. D'autres rêvent la réunion de tous les ordres militaires en un seul, dont ils détaillent avec complaisance la future organisation. Tous ces projets sont soumis aux délibérations des papes et des rois chrétiens, qui dissertent gravement sur les avantages et les inconvénients de chacun d'eux. A intervalles réguliers, on lève de fortes sommes, des décimes sur le clergé chrétien; cet argent se fond, sert à payer les dépenses les plus diverses, et cependant les Turks continuent leurs progrès, et les expéditions de la chevalerie occidentale ne réussissent pas à retarder d'un seul jour leur marche en avant.

De ces expéditions, en effet, les unes sont de simples coups de main, dont le succès ou l'insuccès reste forcément sans influence sur la suite des événements; les autres mal conduites, échouent et aboutissent à d'abominables massacres, comme celui de Nicopolis. La première en date est celle de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Elle a pour objectif l'empire de Constantinople, que ce prince réclame du chef de sa femme, Catherine de Courtenay; il a pour lui l'alliance effective de Venise, la promesse d'une flottille sicilienne; elle aboutit à quelques courses dans l'Archipel (1308-1309). Philippe le Bel reprend les projets de croisade; ses ministres, Pierre Du Bois et Philippe de Nogaret rédigent de curieux mémoires sur la marche à suivre; mais ce prince meurt sans avoir tenté rien d'effectif, et ses fils ne sont pas plus heureux; l'un d'eux, Charles IV le Bel, essaye, sans y réussir, d'entrer en relations avec le Caire. Philippe de Valois déploie le même zèle; il s'entend avec Venise et prend la croix (1332); Gui de Vigevano, médecin de la reine, et le dominicain Brocard rédigent à l'intention de ce prince de Iongs et curieux mémoires; en 1335, la croisade semble sur le point d'aboutir. L'ouverture des hostilités entre la France et l'Angleterre remet tout en question.

Le saint-siège a cependant formé une ligue entre Venise, Gênes et les chevaliers de Rhodes (Les ordres religieux militaires). La flotte alliée occupe Smyrne en Asie Mineure (1343); le dauphin de Viennois, Humbert, est nommé en 1345 chef suprême de l'expédition; il obtient quelques petits succès dans l'Archipel, mais battu par les Génois, qui ont fait défection, il revient piteusement en Europe, ruiné et dégoûté. La ligue est dissoute, et tout cet effort n'aboutit qu'à la conquête de Smyrne sur les Turks et de quelques lies de la mer Egée sur les Grecs. Pierre Ier, roi de Chypre, entre alors en scène. Il s'allie avec le royaume d'Arménie, réduit aux dernières extrémités par les Turks, et de 1361 à 1367, renforcé par des contingents d'Europe qu'il est allé solliciter lui-même, il fait des incursions sur les côtes de Syrie et d'Égypte; il croit pouvoir compter sur l'appui de Jean le Bon, qui a pris la croix, du roi de Danemark et de la noblesse française, mais, pour brillantes qu'elles soient, ces expéditions ne sont que des coups de main; en 1365, il enlève Alexandrie, mais ne peut s'y maintenir plus d'un jour, et partout il obtient les mêmes succès, sans plus de résultat. En 1368, il est réduit à conclure une trêve avec l'Égypte. Amédée VI, comte de Savoie, le remplace. Il trouve de l'argent en engageant ses revenus et en se faisant concéder par la papauté le produit des décimes ecclésiastiques (1366), et va attaquer Gallipoli, car il s'agit pour lui de secourir l'empire d'Orient; le plus grand ennemi des Paléologues n'est pas à ce moment les Turcs, mais le roi des Bulgares, Sisman, qui a fait prisonnier l'empereur grec. Une rude campagne sur les bords de la mer Noire, du côté de Varna, oblige Sisman à accepter la paix et à relâcher son prisonnier. Amédée, qui n'a plus d'argent, revient ensuite en Occident (juin 1367).

Pendant plus de vingt ans, il n'est plus question de croisade en France; la guerre contre les Anglais absorbe toutes les forces du pays. Les plus zélés, ne pouvant prendre les armes contre l'infidèle, s'imposent de longs pèlerinages vers les lieux saints; nombre de pèlerins illustres vont alors, au prix de mille dangers, de fatigues inouïes, visiter Jérusalem. Citons seulement le comte d'Eu, Philippe d'Artois, et le célèbre Jean le Meingre, dit Boucicaut (1388-1389). Conclure une nouvelle ligue contre l'ennemi commun serait impossible; chacun, Grecs, Génois, Vénitiens, cherche à traiter avec lui, et la papauté, affaiblie par le grand schisme, est impuissante à entraver ces négociations. L'expédition de Barbarie, tentée en 1390 à la demande des Génois, dont le commerce souffre des attaques des corsaires musulmans, peut à peine être appelée croisade; c'est plutôt une expédition chevaleresque, destinée à occuper les nobles français que ne réclame plus la guerre contre les Anglais. Charles VI donné pour chef à l'expédition le "bon" duc Louis de Bourbon, son oncle maternel. Elle aborde en Barbarie, près de la ville d'Africa (juillet 1390), assiège la place par mer et par terre, livre à l'armée de secours de brillants combats, mais doit remettre à la voile à la fin de septembre sans avoir obtenu aucun résultat décisif. Il fallait au surplus bien mal connaître l'état du monde musulman pour croire que la défaite d'un émir de Barbarie porterait un coup funeste à la puissance des sultans d'Égypte ou des Turcs Ottomans.

C'est contre ces derniers que quelques années plus tard toute l'Europe chrétienne part en guerre, vers la plaine du Danube. Les avis des gens expérimentés ne lui ont pas manqué; Philippe de Mézières, ancien chancelier de Chypre, a montré combien sont vaines et dangereuses toutes ces expéditions mal préparées, mal conduites; il a expliqué la nécessité de créer une milice spéciale dont il a exposé la future organisation, l'ordre de la Passion. Mais il n'est pas compris, et ses exhortations n'aboutissent qu'à augmenter le nombre des jeunes nobles qui vont se faire massacrer à Nicopolis. Cette fois c'est contre Bajazet I (ou Bayézid I), sultan des Ottomans (Les Ottomans, d'Osman à Bayézid II), qui, maître de la Macédoine, bloque Constantinople et menace la Hongrie d'une invasion, que l'expédition est dirigée. A l'appel de Sigismond, roi de Hongrie, des chevaliers français partent dès 1391, d'autres les suivent bientôt et parmi eux la fleur de la noblesse bourguignonne, avec le fils aîné du duc, Jean sans Peur, Boucicaut et une foule de princes et de seigneurs de haut lignage. L'armée chrétienne et l'armée turque ont à peu près le même effectif, cent à cent vingt mille hommes. Le choc a lieu près de Nicopolis, le 25 septembre 1396; on sait quel en fut le résultat; par sa témérité, la chevalerie française s'attira, en dépit de prodiges de courage, un affreux désastre, suivi d'un massacre épouvantable. La plupart des grandes familles françaises y perdirent quelques-uns des leurs; un petit nombre, dont le comte de Nevers, Jean sans Peur et Boucicaut, furent épargnés et rachetés à prix d'argent. Philippe de Mézières essaye encore une fois de consoler les vaincus, les invite à de nouveaux efforts, mais sa voix n'est guère écoutée, et sans la défaite d'Ancyre (Ankara), infligée six ans plus tard aux vainqueurs de Nicopolis par les armées de Tamerlan, l'Italie et la Hongrie voyaient peut-être une nouvelle invasion de barbares. En 1397, Boucicaut avait, il est vrai, occupé un instant Constantinople, un instant débloqué cette ville et pillé les côtes de la mer Noire et de la mer Egée; mais ce n'étaient là que coups de main heureux; la défaite d'Ancyre, en affaiblissant l'empire turc, fut plus efficace; l'empire grec y gagna cinquante ans d'existence.

Les expéditions de Boucicaut, devenu gouverneur de Gênes en 1401, en Syrie et dans la mer Égée, n'étaient pas de nature à retarder les progrès des musulmans. Elles sont d'ailleurs rendues vaines par la rivalité des Génois et des Vénitiens : Boucicaut est obligé de combattre ces derniers en bataille rangée et la paix n'est rétablie entre les deux républiques (1406) qu'après de longues et laborieuses négociations. L'idée de croisade était morte à Nicopolis, et l'Europe, tout occupée de guerres et d'intrigues politiques, n'a plus de goût pour ces expéditions lointaines. De 1453, date de la prise de Constantinople par Mehmet II  (D'Osman à Bayézid II), à 1683  (Le Siècle de Soliman), date du siège de Vienne par les Turcs, ceux-ci ne cessent de faire des progrès incessants. Ils chassent les Vénitiens et les Génois de leurs derniers comptoirs, prennent Rhodes, malgré la vaillance des chevaliers de Saint-Jean, couvrent la Méditerranée de corsaires, envahissent périodiquement la Hongrie. La dernière croisade est prêchée contre eux par le saint-siège en 1683, date de l'arrêt définitif des progrès de ces barbares. Depuis lors, l'Europe n'a cessé de faire reculer la puissance musulmane, jusqu'au jour peut-être prochain où les Turcs, campés depuis cinq cents ans en Europe, l'abandonneront sans retour. Mais depuis le XVIe siècle la religion n'est plus en jeu; du jour oùFrançois Ier a fait alliance avec les maîtres de Stamboul (Les Capitulations), la question d'Orient est devenue question politique, et la Turquie est entrée dans le concert européen (La Question d'Orient au XIXe siècle).

L'armée de la première croisade renfermait des combattants de tous les pays de l'Europe, de la Scandinavie à l'Espagne, mais la grande majorité étaient Français, Allemand ou Italiens. La deuxième est faite principalement par des Français et des Allemands, la troisième par des Allemands, des Anglais et des Français; les quatrième, sixième, septième et huitième par des barons français. En fait, c'est la France qui a certainement fourni à ces expéditions le plus de soldats, c'est elle aussi qui en a recueilli le plus d'avantages; la plupart des seigneuries fondées en Palestine au XIIe siècle, dans l'empire grec au XIIIe siècle, se trouvèrent aux mains de barons français, leur langue fut la seule admise dans les tribunaux d'Orient et elle servit seule pour la rédaction des textes législatifs.

A l'origine, sauf peut-être un petit nombre de serviteurs plus spécialement attachés à la personne de tel ou tel prince, les pèlerins ne reçoivent aucune solde, ils partent par enthousiasme religieux ou par goût des aventures. Aussi dans ces premières bandes devait-on trouver, à côté d'exaltés et de fanatiques, beaucoup d'aventuriers et de pillards, sans doute aussi beaucoup de criminels. 

Mais les grands désastres du XIIe siècle refroidissent sensiblement le zèle religieux; le premier, Frédéric Barberousse, essaya de créer une armée de la croisade. Il n'y admit que des soudoyers à pied et à cheval, payés régulièrement et bien encadrés; sans la mort de son chef, cette armée régulière, à laquelle l'enthousiasme religieux ne faisait pas défaut, eût sans doute porté un rude coup à la puissance de Salah-eddin. Cet exemple fut suivi au XIIIe siècle; et dans la plupart des expéditions en Orient figurent à côté des simples pèlerins des guerriers nobles ou autres, payés par les princes de l'Europe. Beaucoup de ces derniers rachètent ainsi un voeu téméraire et entretiennent en Palestine une petite troupe d'hommes d'armes. Ajoutons à ces contingents réguliers et irréguliers les chevaliers du Temple, de l'Hôpital et de l'ordre teutonique, les flottes italiennes, les troupes grecques, les auxiliaires sarrasins, et nous aurons un aperçu des forces que purent mettre en ligne les chrétiens d'Orient, forces dont au surplus il est à peu près impossible de déterminer exactement l'effectif.

Les princes laïques n'étaient pas assez riches pour entretenir ces armées; il fallait de l'argent pour payer les soudovers pour noliser les vaisseaux pisans, génois ou vénitiens qui les transportaient en Orient; prenait-on la route de terre, il fallait encore acheter le passage au roi de Hongrie et payer les vivres en pays ami. Aussi, à la fin du XIIe siècle, les papes se décident-ils à lever sur le clergé séculier et régulier des impôts spéciaux qu'on appela décimes, et, une fois cet expédient inventé, on employa l'argent ainsi obtenu aux objets les plus divers; croisades (ou du moins campagnes désignées ainsi) contre les Albigeois, contre les Hohenstaufen ou contre l'Aragon, guerres entre princes d'Europe, etc. Le clergé protesta plus d'une fois et avec énergie, mais il dut se soumettre et contribuer de ses deniers aux nouvelles charges que ses prédications avaient imposées à la société laïque. Au XIIIe siècle, on affecte encore d'autres recettes aux frais de la croisade : rachat des voeux de pèlerinage, restitution des usures, argent provenant de legs faits aux églises et restés sans emploi, etc. Saint Louis et Alfonse de Poitiers perçurent de ce chef des sommes importantes, qui couvrirent en partie les frais des croisades de 1242 et de 1270.

Enfin les papes attachèrent au titre de croisé des privilèges judiciaires assez importants. Les croisés furent placés avec leurs biens sous la protection directe du saint-siège, soustraits à la juridiction ordinaire, sauf pour les actions criminelles, exemptés des tailles et collectes; des répits leur furent accordés pour le payement de leurs dettes, etc. Tous ces privilèges étaient excessifs et furent invoqués surtout par les débiteurs de mauvaise foi. Aussi les actes privés du XIIIe et du XIVe siècle contiennent-ils presque toujours une renonciation spéciale au privilège de croix prise ou à prendre. Les croisés, en effet, du fait même de leur exemption, trouvaient peu de crédit chez les banquiers, et la plupart étaient obligés pour s'équiper de recourir à l'emprunt. Cette législation des croisades n'en est pas moins fort curieuse.

L'organisation, militaire des premières armées de pèlerins devait être aussi rudimentaire que possible; chaque bande marchait au hasard et ne reconnaissait que les chefs choisis par elle; de là les premiers désastres. Plus tard, on adopte un système plus rationnel; on tâche de grouper chaque effectif, mais à la cohue des pèlerins succède la cohue féodale, et jamais les chrétiens ne paraissent avoir mieux en Orient qu'en Occident observé les règles les plus élémentaires de la tactique. Seuls les ordres militaires, soumis à une discipline exacte, avec une hiérarchie savante de hauts et de bas officiers, surent faire une guerre vraiment savante. Aussi étaient-ils d'ordinaire placés à l'avant-garde et servaient-ils de guides et d'éclaireurs, rôle difficile, étant donné la bouillante ardeur et l'outrecuidance de la chevalerie féodale. Rarement leurs conseils furent écoutés. Par contre, les aptitudes militaires des chevaliers du moyen âge étaient telles que rarement, une fois atteints par eux, les Turcs pouvaient résister à leur choc invincible; Bibars lui-même, le plus redoutable ennemi des chrétiens, était obligé de le reconnaître : ces vaillants hommes de guerre n'avaient jamais succombe qu'au nombre et à la fatigue. 

Il ne semble pas au surplus que les croisés aient emprunté grand-chose à leurs adversaires en matière de guerre et de tactique. Les belles fortifications dont les restes couvrent la Palestine sont conçues d'après le système occidental, et les Turcs, une fois maîtres du Krak et des autres places fortes, n'ont même pas su les entretenir. Enfin c'est par erreur qu'on a souvent attribué aux Orientaux l'invention de l'arbalète, cette arme terrible que les Sarrasins eux-mêmes redoutaient. Employée dès l'époque romaine, elle était encore connue au Xe siècle, et fut remise en honneur à la fin du XIIe. L'Église l'avait proscrite dans les guerres entre chrétiens, comme trop meurtrière, défense toute platonique, car, dès le XIIIe siècle, les rois de France ont des corps d'arbalétriers; d'ordinaire des mercenaires génois. En revanche, les chrétiens apprirent des Turcs à mieux manier l'arc, à en rendre la portée plus grande et le tir plus sûr (Quicherat, Histoire du costume, p. 218). 

Conclusions

En tant qu'entreprises militaires, les croisades ont avorté. Engagées pour chasser les musulmans de la Terre sainte, elles se terminent pour les Chrétiens par d'effroyables désastres. Est-ce à dire que ces grandes expéditions n'aient produit aucun résultat? Le cas serait unique en histoire. Les résultats matériels n'ont pas été les plus notables. Le luxe et le bien-être, personne n'en saurait douter, se sont développés en Occident à la suite des croisades; on prit le goût des étoffes, des formes de l'Orient et beaucoup de mots devenus aujourd'hui européens rappellent des usages empruntés à la Syrie par les Croisés. Mais à vrai dire, il ne faut pas trop grossir la liste des emprunts faits à l'Orient. Beaucoup d'auteurs ont cru, par exemple, que l'architecture gothique procède de l'imitation de l'art arabe; théorie séduisante, mais aujourd'hui totalement abandonnée. D'autre part, on a fait dater des croisades l'acclimatation en Europe de plantes et de fruits d'Orient; mais l'histoire des végétaux est encore peu certaine, et une céréale tout au moins, le maïs, doit être effacée de la liste, l'acte qui le nomme en 1204 étant certainement supposé. Ces résultats matériels sont donc à tout prendre assez faibles; un peuple peut être grand et civilisé sans connaître les prunes de Damas ou la culture du safran.

C'est sans doute dans le domaine culturel que l'Europe a le plus bénéficié de toutes ces entreprises. Le chevalier européen, le petit noble, à plus forte raison le bourgeois et l'ouvrier croupissaient au XIe siècle dans une ignorance grossière du monde extérieur. Si quelques-uns, en petit nombre, avaient le goût des voyages et des aventures, la plupart restaient attachés à leur village natal, sans jamais souhaiter s'en éloigner. Le mouvement des croisades arracha le monde à cette stagnation, et dès lors ce mouvement n'a plus cessé. Celui qui revenait des Croisades, revenait nécessairement changé. Il avait vu de nouveaux pays, parcouru de vastes contrées, dont jusqu'alors il avait ignoré l'existence, il avait appris à connaître les moeurs, la façon de combattre des Turcs, admiré de riches monuments. Sans doute il lui eût été difficile d'exprimer ses sentiments nouveaux, mais ils sommeillaient en lui et devaient donner bientôt leurs fruits.

Le premier résultat devait être l'affaiblissement de la cause même des croisades, de la foi religieuse. Parti avec la conviction naïve qu'il allait combattre d'affreux démons, les Chrétiens se trouvait en face d'humains comme eux, plus riches et plus ingénieux pour les choses de la vie, vivant sous un ciel délicieux, aussi valeureux et souvent aussi généreux, aussi chevaleresques qu'eux. Ils apprenaient ainsi peu à peu à estimer leurs ennemis. De là un tiédissement du fanatisme religieux, encore peu apparent chez les simples pèlerins qui ne font que passer en Orient, mais bien plus sensible chez les chrétiens de Syrie, chez les marchands italiens, qui font le trafic en Palestine. Les chroniqueurs, les papes se plaignent continuellement de l'indifférence religieuse des uns et des autres et il semble certain que beaucoup avaient adopté le mode d'existence des Orientaux. Rappelons encore les accusations d'hérésie portées contre les Templiers et les Hospitaliers, les reproches adressés à Frédéric II pour ses relations avec les Arabes.

Développement du commerce et du bien-être en Occident, affaiblissement du fanatisme, voilà déjà des résultats importants, achetés, il est vrai; un peu cher. Au point de vue politique, les conséquences des croisades n'ont pas été moins sensibles. Les principautés et les royaumes fondés en Orient par les Latins n'ont eu qu'une durée éphémère, mais le souvenir n'en a pas disparu. Sous les Francs de Syrie, les ports de la côte avaient joui d'une prospérité qu'ils n'ont plus retrouvée; partout on voit les restes des villes, des châteaux construits par eux. (A. Molinier).



J. Collin de Plancy, Légendes des Croisades, Archéos Editions, 2010. - Voici un recueil de 56 curieuses légendes du moyen-âge et du temps des croisades. Elles ont été puisées dans les chartes et manuscrits d'époque par Jacques Auguste Collin de Plancy. Depuis les premières luttes contre les Sarrasins jusqu'aux dernières croisades et aux guerres de religion, nous voilà entrainés dans un passé tumultueux où nous rencontrons, au fil du récit, les Albigeois, Charles Quint, les Templiers, les Pastoureaux, saint Louis, Saladin et tant d'autres personnages qui ont marqué notre imaginaire collectif. Ce livre, mêlant Histoire et légendes, nous plonge au fond de notre passé collectif. Il nous fait découvrir que, si le temps a passé et le monde évolué, les passions humaines restent vives et sont éternelles… (couv.). 

Geoffroy de Villehardouin, La Conquête de Constantinople, Flammarion, 2004.

Ouvrages de Jean Flori : La guerre sainte, la formation de l'idée de croisade dans l'Occident chrétien, Aubier, 2001. La première croisade, l'Occident chrétien contre l'Islam, Complexe, 2001. - Les Croisades, Gisserot, 1999. - Pierre l'Ermite et la première croisade, Fayard, 1999. - Croisade et chevalerie (XIe - XIIe s.), de Boeck université, 1998.

Nabil Saleh, Outremer, L'Harmattan, 2005. - Outremer est un roman de religion et d'hérésie, de loyauté et de complots, situé au Levant au XIIIe siècle. Aimeric, le fils d'un cathare ayant fuit la forteresse de Montségur pour échapper aux persécutions religieuses, est envoyé à Acre avec une mission de vengeance mais il découvre sa véritable identité quand il est assailli par les doutes et qu'un médecin le prend sous sa protection.

Le monde d'Outremer, les états croisés en Orient, est un monde d'intolérance, de fanatisme, de cruauté et de guerres perpétuelles. Aimeric et sa jeune famille cherchent la paix auprès de la communauté maronite de Gibelet près de la montagne libanaise, mais la encore, il est mêlé à toutes sortes de conflits, Chrétiens orientaux et occidentaux, Mamelouks et autres musulmans, juifs et druzes passent leur vie entre guerre et paix, compromis et affrontements, exactement comme leurs héritiers contemporains : comme si rien n'avait changé et qu'aucune leçon n'avait été tirée. (couv.).

Simon Schwarzfuchs, Les juifs aux temps des croisades, Albin Michel, 2005.

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