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Les puissances turciques
Les Peuples turciques (Turks) ont formé au cours de leur longue histoire de nombreux États. Les plus anciens que l'on connaisse sont ceux des Hioung-nou (IIIe et IIe s. av. J. C.), chez qui se rencontrent probablement certaines des composantes de ce que seront par la suite les confédérations hunniques.  En Asie centrale, les Turks forment  des États tels que le Kharezm, ou divers États turkmènes (celui des Petchenègues, des Kiptchaks, des Ghaznévide, etc.). C'est également aussi de l'ensemble turkmène que grandiront les puissances seldjoukide et ottomane (à partir du XIVe siècle), de laquelle est issue la Turquie moderne (1923). Des anciens États d'Asie centrale naîtront, avec la disparition de l'Union Soviétique, en 1991, plusieurs États turciques indépendants : Turkménistan, Ouzbekhistan, Kirghiztan, Kazakhstan, Azerbaïdjan. 
Dates clés :
VI-VIIIe s. - Khanat des Göktürks.

994 - Naissance du Kharezm.

1037-1308 - Empire seldjoukide.

1299-1923 - Empire ottoman.

1991 - Indépendance des républiques turques d'Asie centrale.

L'empire des Göktürks

Les Göktürks, ou Türüks Bleus, ont fondé le premier empire turc historique pleinement identifié comme tel. Ce khaganat turc, fut une puissante confédération tribale nomade fondée au milieu du VIe siècle sur les ruines de la domination des Ruanruan dans les steppes mongoles et altaïques. Le clan Ashina, dont les mythes fondateurs mêlent la louve nourricière et des origines célestes, prend la tête d'une révolte et, sous la conduite du khagan Bumin, écrase les Ruanruan en 552. Bumin meurt la même année, mais l'empire se structure rapidement en un double système de gouvernement, avec un khagan suprême à l'est, dans la région sacrée de l'Ötüken, et un yabgu subordonné à l'ouest. 

Les successeurs de Bumin, notamment son fils Mugan, mènent une expansion foudroyante. Le frère de Bumin, Istämi, conquiert l'ouest, soumettant les peuples des steppes jusqu'à la mer Caspienne et s'alliant avec l'empire byzantin contre la Perse sassanide. Pour la première fois, un empire contrôle l'intégralité du corridor steppique de la Mandchourie à la Crimée. C'est sous leur règne qu'apparaissent les premières inscriptions en langue turque, gravées en alphabet runiforme sur les stèles de l'Orkhon, au coeur de la Mongolie actuelle. Ces textes, notamment ceux dédiés à Kul Tegin et à Bilge Khagan au VIIIe siècle, ne sont pas de simples épitaphes mais un véritable miroir des princes, un appel à l'unité du peuple turk face aux périls qui le guettent. 

L'empire des Göktürks orientaux s'effondre une première fois en 630, absorbé par la Chine des Tang qui profite de querelles intestines. Le peuple turc subit la tutelle chinoise, mais le souvenir de l'indépendance reste vif. Une renaissance spectaculaire a lieu sous la dynastie des Göktürks occidentaux, menée par le clan Ashina qui restaure le khaganat oriental en 682 sous le nom de Second Empire turc, avec pour capitale la montagne sacrée de l'Ötüken. Les khagans Ilterish, Qapaghan et Bilge, aidés du sage conseiller Tonyukuk, mènent des guerres incessantes contre les Chinois, les Kirghizes et les Turgesh pour maintenir l'unité de la confédération. 

La grandeur de ce second empire est immortalisée sur les stèles de l'Orkhon, rédigées par Bilge Khagan et son frère Kul Tegin, véritables monuments de la littérature politique turque ancienne où s'exprime une conscience historique aiguë. L'empire succombe finalement en 744 sous les coups d'une coalition de tribus sujettes, les Ouïghours, les Basmyls et les Karlouks, qui mettent à mort le dernier khagan Ozmich.

L'héritage des Göktürks est immense : ils ont donné leur nom à l'ensemble des peuples turcs, créé une tradition impériale steppique qui servira de modèle à tous leurs successeurs et laissé une culture écrite qui témoigne d'une organisation politique et d'une idéologie du pouvoir d'une sophistication remarquable.

Le  Khwarezm et les khanats ouzbekhs

Le Khwarezm.
Le Khwarezm (ou Kharezm) désigne la région historique formée par le delta et la basse vallée de l'Amou-Daria, au sud de la mer d'Aral, correspondant aujourd'hui pour l'essentiel à l'ouest de l'Ouzbékistan et à une partie du Turkménistan. Cette oasis fertile, isolée par les déserts du Kara-Koum et du Kyzyl-Koum, développe dès l'Antiquité une civilisation originale, attestée par l'archéologie dès le Ier millénaire avant notre ère, avec des centres urbains fortifiés et un système d'irrigation sophistiqué tirant parti des eaux du fleuve. Le Khwarezm antique appartient à l'aire culturelle iranienne orientale, parlant une langue iranienne propre (le khwarezmien) apparentée au sogdien et au bactrien, et pratiquant vraisemblablement une forme de zoroastrisme ou de religions iraniennes locales. La région passe sous la domination ou l'influence de l'Empire achéménide perse, puis connaît une période d'indépendance relative après la conquête d'Alexandre le Grand, sans être véritablement intégrée à l'empire séleucide ni aux royaumes gréco-bactriens voisins. Le Khwarezm joue un rôle commercial important sur les routes reliant l'Asie centrale à la steppe pontique et à la Volga, ainsi que sur des branches de la Route de la soie.

L'islamisation de la région intervient à la suite des conquêtes arabes du VIIIe siècle, qui soumettent progressivement la Transoxiane et le Khwarezm aux califats omeyyade puis abbasside, malgré des résistances locales prolongées. La culture khwarezmienne ancienne décline alors progressivement au profit de la langue et de la culture perso-islamiques, tout en conservant certaines spécificités locales; la ville de Khiva, ainsi que l'ancienne capitale de Kath puis Gurganj (l'actuel Köneurgench, au Turkménistan), deviennent des centres urbains et intellectuels notables, produisant notamment le savant Al-Biruni au tournant des Xe-XIe siècles, l'une des figures majeures de la science médiévale islamique, originaire de la région.

À partir de la fin du XIe siècle, le Khwarezm passe sous l'autorité de gouverneurs turcs au service des Seldjoukides, les Khwarezm-Shahs de la dynastie des Anushtéginides, qui profitent du déclin seldjoukide pour constituer progressivement un État indépendant et puissant à partir du milieu du XIIe siècle. Sous des souverains comme Tekech puis surtout Ala al-Din Muhammad II, au tout début du XIIIe siècle, l'empire khwarezmien s'étend sur une grande partie de l'Asie centrale, de l'Iran oriental et de l'Afghanistan, faisant de lui l'une des plus grandes puissances musulmanes de son temps, rivale potentielle du califat abbasside de Bagdad.

Cette puissance est cependant anéantie avec une rapidité et une violence extrêmes par l'invasion mongole de Gengis Khan entre 1219 et 1221, déclenchée selon la tradition historique par le massacre de marchands mongols à Otrar sur ordre du gouverneur local. Les grandes villes du Khwarezm et de la Transoxiane (Boukhara, Samarcande, Ourgench ) sont prises et largement détruites, leurs populations massacrées ou déportées selon des proportions que les sources, sans doute exagérées, présentent comme catastrophiques. Le dernier Khwarezm-Shah, Muhammad II, meurt en fuite; son fils Jalal ad-Din Mingburnu poursuit une résistance acharnée mais finalement vaine pendant encore une décennie en Iran et en Afghanistan. Cet épisode marque durablement la mémoire historique de la région et l'intégration de l'Asie centrale à l'Empire mongol.

Après le partage de l'Empire mongol, le Khwarezm relève principalement de la Horde d'or (l'ulus de Jötchi), tandis que la Transoxiane orientale et la région de Samarcande appartiennent au khanat de Djaghataï. Cette situation perdure approximativement jusqu'au XIVe siècle, période durant laquelle la région connaît une certaine prospérité commerciale liée aux routes caravanières reliant la Horde d'or à l'Iran et à la Chine. À partir des années 1370, Timur (Tamerlan), issu de l'aristocratie turco-mongole de Transoxiane, entreprend la conquête de l'ensemble de l'Asie centrale et fait de Samarcande la capitale d'un vaste empire; le Khwarezm, plusieurs fois rebelle, est durement réprimé et la ville d'Ourgench détruite à plusieurs reprises sur son ordre. L'empire timouride, puis ses successeurs, dominent la Transoxiane jusqu'au début du XVIe siècle, marquant un âge d'or artistique et architectural à Samarcande et Hérat, notamment sous Shah Rukh et Husayn Bayqara.

Les khanats Ouzbeks.
Au tout début du XVIe siècle, des tribus ouzbeks dirigées par Muhammad Shaybani, descendant de Gengis Khan par la lignée de Jötchi, envahissent la Transoxiane et renversent les derniers princes timourides, dont Babur (Babour), qui se replie finalement vers l'Afghanistan puis l'Inde où il fonde l'Empire moghol

Boukhara et Khiva.
Les Ouzbeks shaybanides s'installent ainsi durablement en Transoxiane et fondent le khanat de Boukhara, qui devient le principal État ouzbek de la région, avec Boukhara puis Samarcande comme centres alternés. Parallèlement, dans la région propre du Khwarezm, une autre branche princière d'origine djötchide, les Arabshahides, établit à partir du début du XVIe siècle un khanat distinct centré sur la ville de Khiva, qui devient sa capitale après le déclin d'Ourgench lié notamment aux changements de cours de l'Amou-Daria. Ce khanat de Khiva demeure une entité politique séparée du khanat de Boukhara pendant toute la période moderne, bien que les deux partagent une culture turco-persane islamique commune et une aristocratie d'origine ouzbek revendiquant une ascendance gengiskhanide.

Le khanat de Boukhara connaît, après l'extinction de la dynastie shaybanide à la fin du XVIe siècle, le passage du pouvoir à la dynastie djanide (ou ashtarkhanide), elle aussi d'origine djötchide, qui règne du début du XVIIe siècle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Cette période est marquée par des rivalités constantes avec la Perse safavide à l'ouest, notamment pour le contrôle du Khorassan, ainsi que par des tensions internes entre les grandes tribus ouzbeks et le pouvoir khanal, souvent affaibli face à l'aristocratie tribale. Le commerce caravanier, notamment vers la Russie, l'Inde et la Chine, demeure une ressource économique essentielle pour ces khanats, qui tirent également profit du commerce d'esclaves et de la production agricole irriguée des oasis.

Le XVIIIe siècle est une période de crise profonde pour l'ensemble de l'Asie centrale. En 1740, le conquérant perse Nadir Shah envahit la Transoxiane, prend Boukhara et Khiva, et impose sa suzeraineté, provoquant un effondrement durable du pouvoir central dans les deux khanats. À Boukhara, ce contexte permet l'ascension de la dynastie manghite, issue d'une tribu ouzbek, qui prend effectivement le pouvoir à partir de 1756 sous le titre d'émir (et non plus de khan, marquant une certaine rupture symbolique), donnant naissance à ce que l'on appelle généralement l'émirat de Boukhara, qui perdure jusqu'au XXe siècle. À Khiva, après une période de troubles et l'extinction de la lignée arabshahide, c'est une autre tribu ouzbek, les Qongrats (Qungrats), qui s'impose progressivement à partir de la fin du XVIIIe siècle et prend formellement le titre de khan à partir de 1804, fondant la dernière dynastie du khanat de Khiva.

Kokand.
Un autre État ouzbek important émerge également durant cette période dans la vallée du Ferghana, à l'est : le khanat de Kokand, fondé au début du XVIIIe siècle par la dynastie ming (sans rapport avec la dynastie chinoise homonyme), qui s'affirme véritablement comme puissance régionale au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, étendant son contrôle sur le Ferghana, une partie du Turkestan oriental et les routes commerciales vers la Chine. Boukhara, Khiva et Kokand entretiennent des relations souvent conflictuelles entre eux durant tout le XIXe siècle, se disputant des territoires frontaliers et des routes commerciales, sans qu'aucun ne parvienne à dominer durablement les deux autres.

La conquête russe.
C'est dans ce contexte de rivalités locales que s'opère, au cours du XIXe siècle, l'expansion de l'Empire russe en Asie centrale, dans le cadre plus large de ce que les historiens britanniques ont appelé le Grand Jeu face aux intérêts britanniques en Inde et en Afghanistan. Les forces russes, profitant de leur supériorité militaire technologique et de la désunion des États centrasiatiques, conquièrent successivement Tachkent en 1865, puis infligent une série de défaites au khanat de Boukhara, qui doit accepter en 1868 un traité faisant de lui un protectorat russe tout en conservant son émir et une large autonomie interne. Le khanat de Khiva est conquis militairement en 1873 et placé sous protectorat russe selon des modalités similaires, conservant lui aussi son khan. Le khanat de Kokand, en revanche, est purement et simplement annexé et supprimé par les autorités russes en 1876, à la suite d'une révolte, et intégré directement à la province du Turkestan russe.

L'émirat de Boukhara et le khanat de Khiva subsistent ainsi formellement comme entités autonomes, sous tutelle russe, jusqu'à la révolution russe de 1917 et ses suites immédiates en Asie centrale. Affaiblis par les troubles révolutionnaires et les mouvements sociaux et nationaux locaux (notamment le mouvement réformiste jadidiste), les deux derniers khanats sont renversés au début des années 1920 par des soulèvements appuyés par l'Armée rouge soviétique : le khanat de Khiva en 1920, remplacé par la République socialiste soviétique populaire du Khorezm, et l'émirat de Boukhara la même année, remplacé par la République socialiste soviétique populaire de Boukhara, le dernier émir Sayyid Alim Khan trouvant refuge en Afghanistan.

Ces républiques populaires de transition sont elles-mêmes absorbées en 1924 dans le cadre de la réorganisation administrative soviétique connue sous le nom de délimitation nationale de l'Asie centrale, qui aboutit à la création de la République socialiste soviétique d'Ouzbékistan ainsi que d'autres républiques voisines (Turkménistan, puis ultérieurement Tadjikistan, Kirghizstan, Kazakhstan), mettant ainsi un terme définitif à l'existence politique distincte du Khwarezm et des anciens khanats ouzbeks, dont l'héritage culturel et historique demeure néanmoins central dans l'identité nationale ouzbèke contemporaine.

Les Turkmènes

L'histoire des Turkmènes s'enracine dans le vaste mouvement des peuples turcs qui, depuis les premiers siècles de notre ère, migrent depuis l'Asie centrale orientale vers l'ouest. Leur ethnogenèse est un processus complexe qui mêle des populations turques anciennes, en particulier les Oghouzes, à des substrats iraniens présents sur le territoire de l'actuel Turkménistan, héritiers des civilisations de Margiane et de Parthie. Ce long cheminement voit l'émergence d'une identité turkmène distincte, la constitution d'États puissants, une longue période de fragmentation tribale, et finalement la formation d'une nation moderne.

Aux confins de la protohistoire, le territoire est le creuset de civilisations avancées de langue iranienne, comme celle de Margiane, centrée sur l'oasis de Merv, et plus tard la Parthie, dont les premiers capitales, Nisa, se trouvent près d'Achgabat. L'élément turc s'introduit progressivement à partir du VIe siècle avec l'expansion du Khaganat turc, mais c'est la migration massive des tribus Oghouzes, entre le VIIIe et le XIe siècle, qui transforme profondément le peuplement de la région. Ces nomades turcs, mentionnés dans les sources comme les "Turcomans", commencent à s'imposer comme la force dominante. Leur conversion à l'islam, largement achevée au Xe siècle, est un tournant majeur qui les intègre au monde musulman et modifie leurs structures politiques et culturelles.

Des Turkmènes sont issues  deux dynasties importantes, qui ont joué un rôle majeur dans l'histoire de l'Asie centrale et du Moyen-Orient : Les Ghaznévides et les Seldjoukides. Fondée par Alp Tegin, un esclave turc au service des Samanides (dynastie persane), la dynastie ghaznévide a émergé à la fin du Xe siècle. Centré sur Ghazni (actuel Afghanistan), l'empire ghaznévide a dominé une grande partie de l'Iran, de l'Afghanistan et du nord de l'Inde. L'empire Seldjoukides, quant à lui a été gouverné par une dynastie fondée par Tughril Beg et Chaghri Beg, petits-fils de SeldjoukLes Seldjoukides ont migré depuis l'Asie centrale vers le Khwarezm, puis vers la Perse, où ils ont établi leur empire au Xe siècle. Les Ghaznévides ont été surtout connus pour leurs conquêtes en Inde (comme les raids de Mahmud de Ghazna), tandis que les Seldjoukides ont dominé la Perse, l'Irak, la Syrie et l'Anatolie, jouant un rôle clé dans l'histoire de l'Islam (notamment en protégeant les califes abbassides).

Les Ghaznévides.
L'Empire ghaznévide émerge dans le contexte de la désintégration de l'Empire abbasside et de l'émergence de dynasties militaires turques au service des califes. Au Xe siècle, les Samanides, une dynastie persane régnant sur la Transoxiane et le Khorassan, possèdent une garde d'esclaves-soldats turcs, les ghulams, formés au métier des armes et à l'administration. L'un d'eux, Alp Tegin, se brouille avec ses maîtres et s'empare de la ville de Ghazna en 962, jetant les bases d'une principauté autonome. Mais le véritable fondateur de la puissance ghaznévide est son successeur et ancien esclave lui-même, Subuktigîn, puis surtout son fils Mahmoud de Ghazna, qui règne de 998 à 1030. 

Mahmoud transforme ce petit émirat en un empire vaste et redouté. Depuis Ghazna, il lance des expéditions annuelles vers les riches plaines de l'Inde du Nord, non pour convertir les populations de force mais pour le pillage systématique des temples hindous, dont le produit finance sa cour brillante et son armée de métier, composée d'esclaves turcs, de mercenaires et de volontaires de la foi. Le sac le plus célèbre est celui du temple de Somnath en 1025, qui assoit sa réputation de champion de l'islam sunnite face aux chiites bouyides et aux ismaéliens. Mahmoud est un souverain Janus : un guerrier impitoyable menant la guerre sainte en Inde, et un mécène fastueux qui fait de sa capitale un centre culturel de première importance. C'est sous son règne que Firdousi achève son immense épopée nationale persane, le Shâh Nâmeh, qu'il dédie au sultan, bien que leur relation soit orageuse. Le savant Al-Biruni, lui aussi, trouve refuge à la cour de Ghazna. 

L'État ghaznévide est une synthèse originale entre l'héritage administratif persan samanide, la tradition militaire turque et l'orthodoxie sunnite au service de laquelle il se place, reconnaissant l'autorité nominale du calife de Bagdad. Après la mort de Mahmoud, son fils Mas'ud hérite d'un empire aux fondations fragiles. La menace vient de l'ouest avec l'arrivée d'une nouvelle vague de Turcs Oghouzes, les Seljoukides. En 1040, Mas'ud est écrasé à la bataille de Dandanakan par les forces de Toghrul Beg. Cette défaite chasse les Ghaznévides du Khorassan et les cantonne définitivement à leurs possessions indiennes et afghanes. La dynastie, repliée sur Lahore, survit un siècle et demi, perpétuant des raids en Inde et maintenant une vie de cour brillante, avant d'être définitivement anéantie par la conquête de Ghazna par la dynastie ghouride en 1186. 

Les Ghaznévides ont joué un rôle historique majeur en ouvrant définitivement la voie à l'islamisation en profondeur du Pendjab et du bassin de l'Indus, et en créant le modèle du sultanat turco-persan qui allait prospérer sous leurs successeurs.

L'empire Seldjoukide.
L'Empire seljoukide est la construction la plus imposante et la plus lourde de conséquences parmi les empires turkmènes médiévaux. Leur origine remonte à une tribu Oghouze, les Kınık, dont le chef Seldjouk donne son nom à la dynastie. Installés au bord du Syr-Daria à la fin du Xe siècle, les Seljoukides se convertissent à l'islam sunnite et entrent en conflit avec les Samanides puis les Ghaznévides. Sous la conduite des petits-fils de Seldjouk, Toghrul Beg et Chaghri Beg, ils franchissent le fleuve Oxus et déferlent sur le Khorassan. La victoire de Dandanakan en 1040 leur ouvre les portes de l'Iran. Toghrul Beg, stratège patient et habile, n'usurpe pas les institutions persanes mais s'y insère. Il se fait proclamer sultan, instaurant une dyarchie théorique où le calife abbasside de Bagdad incarne l'autorité spirituelle et le sultan l'autorité temporelle sur l'ensemble des musulmans. En 1055, Toghrul Beg entre à Bagdad, libérant le calife de la tutelle des Bouyides chiites, et se pose en restaurateur de l'orthodoxie sunnite. Son neveu et successeur Alp Arslan poursuit cette œuvre avec éclat. En 1071, à la bataille de Manzikert, il inflige une défaite catastrophique à l'empereur byzantin Romain IV Diogène, qu'il capture avant de le libérer. Cette bataille brise la capacité défensive de l'Empire byzantin en Anatolie orientale et ouvre la péninsule anatolienne à la migration massive et irréversible des tribus turkmènes. L'Anatolie, coeur de l'Empire romain puis byzantin pendant plus d'un millénaire, commence sa lente transformation en Turquie.

L'apogée de l'empire se situe sous le règne du fils d'Alp Arslan, Malik Shah, et de son vizir persan de génie, Nizam al-Mulk. L'empire s'étend alors des portes de l'Inde à la Méditerranée, des steppes kazakhes au Yémen. L'administration est centralisée et perfectionnée selon le modèle persan, avec un système de provinces, un diwan central, et surtout un réseau d'écoles supérieures, les madrasas Nizamiyya, qui forment les cadres religieux et administratifs dans l'esprit du sunnisme le plus rigoureux, luttant contre le chiisme ismaélien. La cour d'Ispahan est un foyer intellectuel où s'illustrent le poète et mathématicien Omar Khayyam et le philosophe Al-Ghazali. Cette période de splendeur est pourtant minée par les contradictions internes de l'État seldjoukide, fondé sur une conception patrimoniale du pouvoir où l'empire appartient à la famille régnante. Les querelles de succession, les révoltes de princes apanagés soutenus par leurs atabegs, et l'insoumission chronique des tribus turkmènes qui refusent la centralisation et aspirent à de nouveaux pâturages, affaiblissent le pouvoir central. À la mort de Malik Shah en 1092, l'empire entre dans une longue phase de fragmentation. Des branches cadettes créent des sultanats autonomes : les Seljoukides de Kirman, de Syrie, et surtout les Seljoukides de Roum en Anatolie, qui prolongeront l'héritage dynastique jusqu'au début du XIVe siècle face aux Croisés et aux Byzantins. Le sultanat central de Perse et d'Irak survit, mais son autorité est contestée. La dernière grande figure est le sultan Ahmad Sanjar, qui règne sur le Khorassan et tente de maintenir l'unité. Il subit une défaite humiliante face aux nomades Kara-Khitans en 1141 à la bataille de Qatwan, puis est capturé par des Turkmènes Oghouzes révoltés en 1153. Il meurt en 1157, et son sultanat s'effondre définitivement, ouvrant la voie à l'éphémère empire des Khwârezm-Shahs, puis au cataclysme mongol. L'héritage des Seljoukides est fondamental : ils ont restauré l'unité politique du monde musulman oriental sous la bannière sunnite, consacré le modèle de l'État turco-persan, et surtout déclenché le peuplement turc de l'Anatolie, acte fondateur de la future Turquie.

L' empire Ottoman

L'Empire ottoman émerge au tournant du XIIIe et du XIVe siècle dans le contexte tourmenté de l'Anatolie post-seldjoukide, morcelée en multiples beylicats turkmènes. Son fondateur éponyme, Osman Ier, est à la tête d'une modeste principauté située aux confins de l'Empire byzantin, dans la région de Bithynie. Cette position de marche frontalière lui confère un rôle de champion de la guerre sainte qui attire des guerriers nomades avides de butin et de terres. Très vite, le petit État se distingue par une dynamique expansionniste continue. Les successeurs d'Osman, Orhan puis Mourad Ier, franchissent les Dardanelles et prennent pied en Europe au milieu du XIVe siècle, exploitant les divisions et les guerres civiles des royaumes balkaniques. La victoire écrasante de Mourad Ier sur la coalition serbe à Kosovo Polje en 1389 ancre durablement la domination ottomane dans les Balkans, malgré la mort du sultan au combat. 

Cette progression foudroyante manque d'être anéantie au début du XVe siècle, lorsque le conquérant turco-mongol Tamerlan écrase les armées de Bayezid Ie  la bataille d'Ankara en 1402, faisant prisonnier le sultan. L'empire sombre alors dans une guerre civile interminable entre les fils de Bayezid, une décennie de chaos qui aurait pu signifier sa fin. Pourtant, l'État ottoman survit à cette crise dynastique et en ressort même renforcé et réunifié sous Mehmed Ier puis Mourad II. Le grand tournant est l'avènement de Mehmed II le Conquérant qui, en 1453, s'empare de Constantinople après un siège de cinquante-trois jours. La chute de la ville, rebaptisée Istanbul, est un séisme géopolitique et symbolique qui met fin à l'Empire romain d'Orient et assoit la légitimité impériale des Ottomans. Mehmed II transforme la ville en une capitale cosmopolite, y transférant le centre du pouvoir, et poursuit ses conquêtes en mer Noire, en Anatolie orientale et en Méditerranée.

Son oeuvre est complétée par ses successeurs, Sélim Ier et Soliman le Magnifique, qui au XVIe siècle portent l'empire à son apogée territorial et culturel. Sélim Ier, en quelques années foudroyantes, écrase le Shah Ismail de Perse à Tchaldiran en 1514, puis conquiert le sultanat mamelouk en 1516-1517, s'emparant de la Syrie, de l'Égypte et des lieux saints de l'islam, La Mecque et Médine. Ce faisant, le sultan ottoman devient le Calife, protecteur des villes saintes et chef religieux du monde musulman sunnite. Sous Soliman le Magnifique, l'empire atteint ses frontières maximales avec la prise de Belgrade, la conquête de la Hongrie après la victoire de Mohács en 1526, et le siège de Vienne en 1529. Au sud, les amiraux Barberousse et ses successeurs font de la Méditerranée un lac presque ottoman, tandis que le pouvoir s'étend jusqu'à Bagdad, Aden et les côtes du Maghreb. Ce siècle est marqué par une centralisation administrative remarquable autour du sultan, par la mise en place d'institutions étatiques sophistiquées grâce aux vizirs compétents, et par un âge d'or artistique et architectural incarné par l'architecte Sinan, dont les mosquées monumentales redessinent la silhouette d'Istanbul.

La mort de Soliman en 1566 devant Szigetvár ouvre une période de lente transformation souvent qualifiée de déclin, mais qui serait plus justement vue comme une adaptation difficile à un monde en mutation. L'empire reste une puissance redoutable, mais sa dynamique expansionniste se heurte à des réalités nouvelles. À l'est, les guerres incessantes contre la Perse safavide épuisent les ressources sans gain territorial durable. À l'ouest, la bataille de Lépante en 1571, où la flotte ottomane est détruite par la Sainte-Ligue, brise le mythe de l'invincibilité navale, bien que la flotte soit reconstruite en un an. L'équilibre militaire bascule lentement avec la révolution militaire européenne. Les interminables conflits avec la Maison d'Autriche se terminent par le traité de Karlowitz en 1699, le premier traité où l'empire cède des territoires majeurs : la Hongrie, la Transylvanie et la Podolie. Ce recul est un choc psychologique et stratégique. Le XVIIIe siècle est un temps d'introspection et de premières réformes défensives. La période des Tulipes, sous Ahmed III, voit une ouverture prudente à l'Occident, mais la tentative de modernisation militaire des sultans Selim III et Mahmoud II se heurte à la résistance farouche du corps des janissaires, devenu un État dans l'État, freinant toute réforme. La solution radicale intervient en 1826 lorsque Mahmoud II fait massacrer les janissaires révoltés dans ce qui reste dans l'histoire comme le "Vaka-i Hayriye", l'événement favorable, éliminant physiquement le principal obstacle à la modernisation.

Le XIXe siècle est celui des Tanzimat, des réformes globales visant à refonder l'État sur des principes d'égalité des sujets devant la loi, de centralisation administrative et de modernisation de l'armée et de l'éducation. L'empire se dote de codes de loi inspirés de l'Europe, garantit officiellement la sécurité et les droits de tous, musulmans comme non-musulmans, et tente de créer un sentiment d'ottomanisme pour contrer les nationalismes. Mais ces réformes arrivent alors que la question d'Orient devient le problème lancinant de la diplomatie européenne. L'empire, surnommé l'" homme malade de l'Europe", subit de plein fouet les soulèvements nationaux. L'indépendance de la Grèce en 1830 ouvre la voie. La révolte de la Bosnie, de la Serbie, la pression russe constante, mènent à la guerre de Crimée de 1853-1856, où l'alliance franco-britannique sauve provisoirement l'intégrité ottomane contre l'expansionnisme russe  (La Question d'Orient).. Mais les tensions internes persistent et culminent avec le règne autoritaire du sultan Abdülhamid II, qui suspend la constitution et instaure un régime de surveillance policière tout en poursuivant une modernisation technique, notamment avec le chemin de fer du Hedjaz. Son despotisme provoque l'émergence du mouvement d'opposition des Jeunes-Turcs, le Comité Union et Progrès, qui le renverse en 1908 et rétablit la constitution. Cette révolution est suivie d'une cascade de catastrophes : l'annexion de la Bosnie par l'Autriche-Hongrie, la déclaration d'indépendance de la Bulgarie, la guerre italo-turque de 1911 qui lui arrache la Libye, et surtout les deux guerres balkaniques de 1912-1913 qui chassent définitivement l'empire de quasiment tous ses territoires européens, laissant Edirne comme ultime possession en Europe continentale.

C'est un empire profondément diminué, traumatisé, et dominé par le triumvirat unioniste d'Enver, Talaat et Djemal Pachas, qui se jette dans la Première Guerre mondiale aux côtés des Empires centraux. Le conflit se solde par une série de défaites, à l'exception de la résistance acharnée de Gallipoli en 1915. Mais c'est durant ce conflit que se déroule l'acte le plus sombre de l'histoire ottomane finissante : le génocide des Arméniens, planifié et exécuté par le gouvernement jeune-turc, accompagné de massacres de populations assyriennes et grecques pontiques. La défaite de 1918 livre l'empire démembré aux vainqueurs. Le traité de Sèvres de 1920 le réduit à un noyau anatolien sous occupation, avec des zones d'influence italienne, française et grecque. L'invasion de l'Anatolie par l'armée grecque et les conditions draconiennes du traité suscitent une réaction nationaliste turque menée par le général Mustafa Kemal, héros de Gallipoli. Depuis Ankara, il organise une guerre d'indépendance, défait les Arméniens à l'est, repousse les Français en Cilicie, et écrase finalement l'armée grecque lors de la Grande Offensive de 1922. L'Empire ottoman, déjà moribond, est aboli officiellement le 1er novembre 1922 par la Grande Assemblée nationale de Turquie. Le dernier sultan, Mehmed VI, quitte Istanbul à bord d'un navire de guerre britannique. L'année suivante, la République de Turquie est proclamée, abolissant le califat lui-même en 1924, mettant un point final à plus de six siècles d'une histoire impériale qui a profondément modelé le monde méditerranéen, balkanique et moyen-oriental.

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