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Fondation
et empire
Ertogrul et Osman.
Autant qu'on puisse
le savoir, la tribu oghouze de Kaï avait quitté l'Asie centrale à la
suite des migrations de la famille de Seldjouk, et de proche en proche,
emmenant avec elle ses troupeaux, était venue vagabonder sur les plateaux
de l'Asie Mineure, sous la conduite se son chef, Ertogrul. Celui-ci était
le troisième des quatre fils de Suleïman Chah qui s'était établi dans
l'Azerbaïdjan, puis dans l'Arménie. Refoulé de nouveau, Suleïman avait
périt noyé dans l'Euphrate près d'Alep .
Une partie des Kaï s'était alors décidée à retourner dans ses terres
d'origine, mais Ertogrul, à la tête d'un petit groupe de quatre cents
familles, entra au service des Seldjoukides
de Roum, dont le souverain était Ala-ed-din Kaï-Kobad
ler. Ce sultan, dont la capitale
était lconium (Konya), récompensa l'intervention décisive du chef turk
dans un combat qu'il soutenait contre des troupes
mongoles, en lui conférant le pays du Karadjadagh, près d'Angora.
Un fief sur les bords du Sakaria, qui allait devenir le berceau de la puissance
ottomane, auquel s'ajoutaient les pâturages d'été du mont Toumanidj
(au Sud de Brousse ).
Ertoghrul se trouvait pour ainsi dire commander l'avant-garde des Seldjoukides
sur les frontières de l'Empire romain de Byzance.
De fait, Ertogrul s'agrandit aux dépens des Grecs et grâce à la faveur
des Seldjoukides auxquels il resta fidèle. Il résidait à Soegud (Thebasion),
où l'on montre son tombeau, et possédait les montagnes de Doumandjy et
d'Ermeni jusqu'aux environs de Koutaieh.
La chute progressive
des Seldjoukides de Roum, amenée pendant la durée du XIIIe
siècle
par les exactions des Mongols, relâcha
les liens de vassalité qui leur rattachaient les divers petits États
qui se formaient lentement sur les territoires qu'ils avaient possédés.
Ertoghrul, secondé par son fils Osman (Othman), né à Soukout en Bithynie ,
en 1239, accrurent peu à peu, au moyen de villes et de châteaux forts
qu'ils enlevaient aux Grecs, le territoire primitivement concédé à l'établissement
des Kaï. Le premier mourut en 1288; peu de jours avant sa mort, Osman
s'était emparé de Karadja-Hissar (Karahissar), succès qui lui valut,
de la part du sultan Ala-ed-din III, le titre de prince avec ses insignes
caractéristiques, un drapeau, une timbale et une queue de cheval (tough);
cette investiture prélude à la proclamation d'indépendance des Osmanlis
dix ans plus tard, qui sera aussi la date de la fondation de l'Empire ottoman
(1289).
Osman prit le surnom
de al-Ghazi, qui désignait les combattants pour l'Islam, et aussi
à son tour le titre de Sultan, en le justifiant par les victoires qui
lui assujettissent tout l'Ouest de l'Asie mineure. Il s'empare de
Nicée
en 1304, de la province de Marmara en 1307;
Modreni, Bilédjik, Yarhissar,
Aïné-gueul tombèrent successivement entre ses mains. La conquête des
châteaux de la vallée du Sakaria, la prise d'Edrenos (1317), effrayèrent
l'empereur Andronic, qui envoya à la garnison
de Brousse
(Bursa) l'ordre de capituler devant Orkhan, fils d'Osman.
Orkhan.
Orkhan, Ã la mort
de son père (1326)
auquel il succède, fit de Brousse sa capitale. Orkhan prit son frère
Ala-ed-din comme ministre; sous son règne, Nicomédie, Nicée,
Guemlik furent enlevées aux Grecs, la province de Karassi aux descendants
du chef turkmène qui y avait fondé un petit État; Ala-ed-din établit
des règlements sur les monnaies, le costume et l'organisation de l'armée;
il fit frapper la première monnaie ottomane (1328),
remplaça le bonnet de feutre rouge que portaient les Turkmènes par un
bonnet de feutre blanc en forme de chou palmiste, et institua une infanterie
permanente et soldée, recrutée au moyen d'enfants chrétiens
enlevés à leurs familles et élevés dans les principes de l'islam ,
milice, destinée à devenir célèbre sous la forme de celui de janissaires.
• Les
janissaires (en turc yeniçeri = nouvelles troupes) constituaient
l'infanterie d'élite de l'Empire ottoman et la garde rapprochée du sultan.
Créée au XIVe siècle, cette unité militaire
est considérée comme l'une des premières armées permanentes et professionnelles
de l'histoire moderne. À leurs débuts, ils se distinguaient par une discipline
de fer, une loyauté absolue envers le sultan et une grande efficacité
sur les champs de bataille, notamment grâce à leur adoption précoce
des armes à feu, comme l'arquebuse et le canon, qui faisaient d'eux une
force de choc redoutable lors des sièges et des batailles rangées. Leur
recrutement reposait sur un système spécifique appelé le devchirmé
( = impôt du sang). Ce système consistait à prélever de force des garçons
chrétiens, principalement dans les régions des Balkans, dès leur plus
jeune âge. Ces enfants étaient ensuite convertis à l'islam, coupés
de leurs racines familiales et soumis à un entraînement militaire et
intellectuel extrêmement rigoureux dans des écoles spéciales. Pendant
longtemps, les janissaires furent contraints au célibat et vivaient dans
des casernes, formant une véritable confrérie dévouée corps et âme
à l'État ottoman. Sur le plan spirituel, ils étaient majoritairement
rattachés à l'ordre soufi des Bektachis, ce qui leur conférait une identité
religieuse particulière, marquée par une certaine tolérance et un fort
esprit de corps. Au fil des siècles, le statut et le rôle des janissaires
ont cependant profondément évolué. D'abord simples soldats dévoués
au sultan, ils ont progressivement accumulé d'immenses privilèges et
un pouvoir politique considérable. Leur force militaire et leur position
stratégique au cœur de la capitale, Istanbul, leur ont permis de jouer
un rôle de "faiseur de rois". Ils n'hésitaient pas à organiser des mutineries,
à destituer, voire à assassiner des sultans qui menaçaient leurs intérêts
ou tentaient de réformer l'État. Avec le temps, les règles strictes
de leurs débuts ont été abandonnées : ils ont obtenu le droit de se
marier, d'exercer des métiers civils (devenant souvent artisans ou commerçants)
et de transmettre leur charge à leurs propres enfants. Ils se sont ainsi
transformés peu à peu en une caste héréditaire et corporatiste, perdant
leur valeur militaire d'origine. Cette dérive et leur opposition farouche
à toute réforme militaire ont fini par faire des janissaires un frein
majeur à la modernisation de l'Empire ottoman, devenant une menace intérieure
bien plus qu'une force de défense face aux puissances européennes. Leur
déclin a été scellé en 1826 par le sultan Mahmoud II. Conscient de
la nécessité absolue de créer une armée moderne sur le modèle européen,
le sultan a provoqué leur révolte pour mieux les écraser. Lors de cet
épisode sanglant connu sous le nom d'« Incident Auspicieux » (Vaka-i
Hayriye), les casernes des janissaires ont été bombardées à l'artillerie
et des milliers d'entre eux ont été massacrés ou exécutés, marquant
la fin définitive de ce corps d'armée légendaire qui avait participé
à la conquête de Constantinople et à l'apogée de l'Empire.
C'est à la création
de cette troupe qu'il faut attribuer les conquêtes rapides qu'à partir
de ce moment les Ottomans vont faire en Europe et en Asie. La cavalerie
feudataire et soldée, et surtout les akyndjis, cavaliers irréguliers
sans solde ni fief, qui poussaient des raids à grande distance et dévastaient
le pays, éclairaient la marche de cette infanterie et lui facilitaient
le gain des batailles rangées et la prise des places fortes.
Orkhan fit la paix
avec l'empereur grec (1333), épousa une princesse grecque, fille de Cantacuzène
(1347); néanmoins des expéditions turques ravageaient constamment les
côtes européennes de la Méditerranée et de la Propontide, lorsque Suleïman
Pacha, fils d'Orkhan, en s'emparant en 1357 définitivement de Gallipoli
(auj. Gelibolu, détroit des Dardanelles ),
donna aux Ottomans une base d'opérations contre la péninsule
des Balkans .
Orkhan, qui, mourut en 1360, eut un règne encore remarquable en ceci qu'il
donna une importance considérable aux ordres religieux de derviches, notamment
en faisant entrer les janissaires dans celui d'Hadji-Bektach. En cela il
imitait les Seldjoukides de Konya, protecteurs des derviches tourneurs
venus de Perse (Iran ).
Mourad Ier.
Mourad
Ier, né en 1326, était le second
fils et successeur (1360) d'Orkhan (son frère aîné Suleïman Pacha étant
mort avant son père). Surnommé Khodavendguiar (= Seigneur), il
reprit à son compte les projets de son frère, et continua ses conquêtes.
Il envoya de Gallipoli son général Lala-Chahin s'emparer d'Andrinople
(auj. Edirne); prise suivie de celle de Philippopolis (auj. Plovdic, en
Bulgarie), puis, sous la conduite d'Evrénos, de Gomuldjina.. Il transféra
sa résidence en Thrace (1365). La paix conclue avec l'empereur grec permit
à Mourad de compléter l'organisation de l'Empire; la croisade
prêchée par le pape Urbain V vint misérablement échouer dans les flots
de la Maritza. La même année, la république de Raguse (Dubrovnik)
se
mit sous la protection du sultan, et, moyennant un tribut annuel, assura
la liberté de son commerce. C'est à cette occasion que le souverain ottoman,
qui ne savait pas écrire, imprima pour la première fois, dit-on, en tête
de l'acte, l'empreinte de sa main droite trempée dans l'encre, ce qui
fut l'origine du toughra (chiffre impérial) qui s'est composé
plus tard des lettres formant le nom du sultan régnant, entrelacées par
l'art de la calligraphie orientale.
Ville par ville,
la Roumélie
tout entière, jusqu'aux Balkans, tombait au pouvoir de Mourad. Il fit
réorganiser l'armée par son général, Timour-tach, instituant les fiefs
militaires des Spahi (timar et ziarnet), et ajoutant
à l'organisation des troupes une sorte de train des équipages formé
de soldats chrétiens nommés woïnaks. Timour-tach commanda également
les conquêtes de la Macédoine
et de l'Albanie .
Monastir ,
Pirlépé et Istip, tombèrent chacune à son tour, tandis que Sofia
se rendait, après un long siège, à Indjé-Balaban.
Les possessions ottomanes
s'agrandissaient également en Asie Mineure, soit par le mariage de Bayézid,
fils de Mourad, avec la fille du prince de Kermian qui régnait à Kutahia,
soit par une guerre heureuse contre le prince de Karamanie. Enfin, par
la défaite d'Ali Bey de Konya, Mourad devint maître effectif de
l'Asie Mineure entière (1386). Il se retourna alors contre Lazare de Serbie
et Sisman, kral des Bulgares, son propre beau-père, qui avaient détruit
une de ses armées. Sisman assiégé dans Nicopoli se soumit, céda Silistrie ;
une nouvelle révolte eut pour résultat l'annexion de ses États. Le kral
de Serbie, appuyé par les Bosniaques, Albanais et Valaques, fut vaincu
dans la terrible bataille de Kossovo, le 15 juin 1389, qui mit fin à l'empire
serbe; mais Mourad, vainqueur, fut poignardé par un des blessés, Miloch
Obilitch. On l'ensevelit à Brousse (Bursa). Son successeur sera Bayézid
Ier.
Bayézid Ier.
Bayézid (Bayezîd
ou Bajazet) Ier, était né en 1347 et
sera surnommé Yildirim (= Foudre) à cause de sa valeur fougueuse.
Il était le fils de Sultan Mourad Khan Ier,
auquel il succéda dès 1389. L'un des premiers actes de Bayezîd fut de
faire étrangler avec une corde d'arc son frère cadet Yakoûb dont il
redoutait l'influence et la popularité, puis il continua la guerre entreprise
par son père contre la Serbie qui dut se résigner à lui payer un tribut
et à lui fournir un contingent. Ensuite il intervient dans les affaires
de Byzance, fait et défait des empereurs en profitant des luttes intestines
qui préparent la chute de l'empire d'Orient. Il réduit ainsi Jean et
Emmanuel Paléologue à s'emparer eux-mêmes, pour la lui remettre, de
la ville d'Ala-Chéhir (Philadelphie), puis se voit céder sans combat
les petites principautés d'Aïdin, de Mentéché et de Saroukhan. Il occupe
une partie de la Karamanie, puis cette province tout entière à la suite
de la révolte d'Ala-ed-din qui fut défait à la bataille d'Ak-tchaï.
Bayezîd s'empare également des villes de Tokat
et de Sivas qui appartenaient à Borhan-ad-Din (Kazi-Bourhanuddin)
et de celles de Samsun, Djanik et Osmandjik qui appartenaient au prince
de Sinope, Keuturum Bayezîd. Celui-ci suivit bientôt les fils des princes
de Mentechèh et d'Aidin qui s'étaient réfugiés à la cour de Timour-Leng
(Tamerlan ).
En 1395, Bayezîd s'empare de Thessalonique,
puis de la Bulgarie et triomphe l'année suivante sous les murs de Nicopolis
d'une armée rassemblée par Sigismond, roi de Hongrie, comprenant des
troupes levées par le voïvode de Valachie ,
par les États de Styrie ,
un contingent de six mille hommes envoyé par le roi de France Charles
VI et commandé par le jeune comte de Nevers ,
fils du duc de Bourgogne
(le futur Jean sans Peur). Cette victoire
aura cependant coûté à Bayezîd soixante mille de ses soldats : pour
les venger, il fait égorger ses prisonniers.
Après d'autres succès
en Grèce et en Asie Mineure, Bayezîd, qui envisage désormais le siège
de Constantinople, se repose dans
sa résidence favorite de Brousse quand il apprend l'invasion du terrible
Timour. Le sultan marcha au-devant de son ennemi, désireux de venger la
mort de son fils Ertogroul; la rencontre eut lieu dans les environs d'Angora
(auj. Ankara, ex. Ancyre ).
Bayezîd, abandonné par les auxiliaires d'Asie Mineure, qui retrouvaient
leurs princes réfugiés auprès du conquérant tatar, voit massacrer sous
ses yeux ses braves janissaires et doit se résigner à fuir, mais il est
reconnu, arrêté (20 juillet 1402) et livré à Timour. Après huit mois
d'une captivité aussi adoucie que possible, Bayezîd meurt de honte et
de chagrin et sera enterré à Brousse dans la mosquée
de Tchekirguèh.
Les enfants de
Bayézid.
La capture du chef
de la maison d'Osman avait failli ruiner l'Empire naissant. Trois de ses
fils avaient pu échapper au désastre de la bataille d'Angora. Suleïman,
l'aîné, fut sauvé par les Serbes d'Etienne qui couvrirent sa retraite.
Il s'enfuit vers Brousse avec le grand vizir Ali pacha et l'agha des janissaires
Hasan, échappa avec peine à la poursuite des troupes de Tamerlan ,
conclut un traité d'alliance avec Manuel Paléologue, empereur grec, et
épousa la fille de son frère Théodore, puis s'installa à Andrinople
où il se livra à la débauche. Timour fit mine de le reconnaître comme
sultan des possessions ottomanes en Europe, en même temps qu'il soutenait
secrètement ses frères Moussa et Mehmet en Asie, et rétablissait
sur leurs trônes les princes dépossédés. Le retour du conquérant en
Asie centrale laissa le champ libre aux compétitions des fils de Bayézid.
Suleïman eut d'abord
l'avantage. Il passa en Asie, s'empara de Brousse (Bursa), de Pergame
et d'Ephèse, avant d'être ramené en Europe
par l'entente intervenue entre Mehmet et son autre frère Moussa, un temps
prisonnier de Timour. Il battit les troupes de Moussa sous les murs de
Constantinople
et fut reconnu pour la seconde fois comme sultan (1406). Il envahit la
Carniole
(1408) et conclut avec Venise un traité,
le premier en date marquant le commencement des relations diplomatiques
des deux États, par lequel la république s'engageait à lui payer un
tribut annuel de 1600 ducats pour les possessions qu'elle avait en Albanie
(1409). Suleïman ravagea ensuite la Bosnie, mais, surpris dans Andrinople
par une incursion subite de Mousa, il vit ses troupes l'abandonner à cause
de sa mollesse et de son peu d'énergie, et fut tué pendant qu'il fuyait,
à la suite d'une altercation (1410). Le principal titre de gloire de Suleïman
restera l'encouragement qu'il accorda aux poètes Suleïman-Tchélébi,
Ahmed-Daï, ainsi qu'au médecin Hadji-pacha d'Aldin.
Moussa, resté seul
maître des possessions européennes, défit Sigismond, et mit le siège
devant Constantinople; mais, la fortune
l'abandonna tout à coup, et, dans une bataille livrée à son compétiteur
Mehmet, il est trahi, blessé, puis étranglé par l'ordre de son frère,
qui reste seul maître de l'Empire (1413). Mehmet (Mohammed) Ier
(né en 1375), qui avait vaincu avec l'aide des Grecs, leur restitua tout
ce qui leur avait été enlevé. Surtout, il s'occupa immédiatement de
réorganiser l'empire que les victoires de Timour
avaient ébranlé jusque dans ses fondements et eut tout d'abord à lutter
contre des révoltés qui profitaient des embarras du sultan pour se déclarer
indépendants. Il battit Kava-Djouneid qui s'était emparé d'Ephèse,
Smyrne
et Pergame ,
puis lui pardonna; il vainquit ensuite le prince de Karamanie qui avait
mis le siège devant Brousse (1415). Il fut moins heureux en Europe, sa
flotte fut détruite à Gallipoli (1416) par les Vénitiens, avec qui il
conclut un nouveau traité, et ses armées battues eu Hongrie par Sigismond
(1416-19). A la même époque, Bedr-eddin, qui avait été kazi-asker de
Mousa, à la tête de derviches fanatisés ,
se révolta contre Mehmet. Cette insurrection communiste faillit mettre
en péril l'existence même de l'islam. Bedreddin prêchait l'égalité
des biens et des doctrines tout à fait opposées à celles du Coran.
Il réunit de nombreux adhérents et par deux fois battit les armées envoyées
contre lui. Finalement, le grand vizir Bayezid-Pacha noya dans le sang
à Kara-Bornou cette insurrection dont les chefs furent mis à mort (1416-17).
Un nouveau danger
ne tarda pas à mettre en péril le pouvoir du sultan. Son frère Mustapha
était disparu dans la déroute qui avait suivi la bataille d'Angora gagnés
par Timour sur Bayezîd en 1402. Tout à coup Mustapha ou, suivant d'autres;
un imposteur vint réclamer le trône. Il fut battu à Salonique, et grâce
à l'intervention de l'empereur grec Manuel, Mehmet fit grâce aux révoltés
et servit une pension à son frère (1419). En 1421, Mehmet fut frappé
d'une attaque d'apoplexie à Andrinople .
Sa mort fut cachée durant quarante et un jours pendant lesquels son fils
Mourad (Amurat) put arriver à Brousse.
Mourad II.
Mourad
II, né en 1401, s'était d'abord vu nommé par son père Mehmet Ier
gouverneur d'Amasie. Dès qu'il lui succéda en 1421, il traita avec le
roi de Hongrie et le prince de Caramanie ,
mais rompit avec l'empereur grec Manuel qui relaxa Mustapha, fils de Bayezîd,
héritier légitime. Ce dernier eut d'abord l'avantage en Europe, mais
se brouilla avec l'empereur grec en manquant à sa promesse de lui rendre
Gallipoli, tandis que Mourad s'alliait aux Génois de Phocée
et obtenait l'appui du grand cheik Bokhari. Mustapha, tombé malade, fut
abandonné par ses troupes; cerné par la flotte génoise, il fut pris
qu'il se sauvait en Valachie
et supplicié. Mourad voulut se venger de l'empereur grec et marcha sur
Constantinople.
Il assiégea la ville à la tête de cinquante mille hommes. Les murailles
ne purent être entamées par les mines et l'artillerie des Turcs; un grand
assaut tenté le 24 août 1422, surtout du côté de la porte Saint-Romain
(Top Kapou) échoua, après qu'une une terreur panique ait dispersé ses
troupes sous les murs même de la ville (24 août 1422).
Un autre prétendant
du nom de Mustapha, frère de Mourad, s'empara de Nicée,
mais succomba bientôt. Le prince de Sinope et Kastamouni furent aussi
soumis, et l'empereur grec Jean, successeur de Manuel, céda une partie
des villes du Strymon et du littoral de la mer Noire. En 1430, Mourad enleva
Salonique aux Vénitiens, qui la détenaient depuis que la ville s'était
révoltée contre Andronic Paléologue. Assiégée par Hamza, lieutenant
de Mourad, Salonique fut prise d'assaut et dévastée, et réunie définitivement
à l'Empire. Il occupa ensuite Janina (1431), ravagea la Hongrie, occupa
la Serbie, humilia Drakul, voïvode de Valachie ,
prit Semendria, mais il échoua devant Belgrade .
Son lieutenant Mezid Bey fut battu devant Hermonnstadt par Hunyade
(1441), qui détruisit ensuite l'armée de Chehab-Uddin à la bataille
du Vasag (1442) et, dans sa célèbre campagne de 1443, vainquit Mourad
II à Nissa (3 novembre), le rejeta au Sud des Balkans. La trêve de
Szegedin (12 juillet 1444) fit perdre au sultan ses conquêtes.
Affligé par la mort
de son fils Ala-ed-din, Mourad abdiqua et se retira à Magnésie. Mais
les Hongrois rompirent alors la trêve de dix ans à l'instigation du légat
du pape, profitant du jeune âge de son successeur Mehmet II, qui n'avait
que quatorze ans. Ils envahissent la Bulgarie avec l'aide des Valaques
et vont camper près de Varna.Rappelé par ses ministres, Mourad sort de
son exil volontaire et reparaît à la tête de l'armée pour remporter
sur les alliés une éclatante victoire où périt le roi de Hongrie, Wladislas
(10 novembre 1444). Il retourna à Magnésie, fut rappelé encore
une fois par une révolte des janissaires que sa seule présence suffit
à faire rentrer dans l'ordre et reprit le pouvoir. Il soumit alors la
Morée (1446) et marcha en Albanie contre contre Georges Castriota, appelé
communément
Scander-Beg. Ce dernier soulève
l'Epire
et s'empare de Croïa, qu'il défendit ensuite avec vigueur. Les Ottomans
seront ainsi repoussés deux ans de suite. Enfin, il défit Hunyade,
qui avait imprudemment perdu lors de la bataile des trois jours à Kosovo
(18-20 octobre 1448). Un derviche, qu'il avait rencontré aux environs
d'Andrinople
et qui lui avait prédit sa mort prochaine, avait fait une telle impression
sur l'esprit du sultan qu'atteint de langueur, il mourut au bout de trois
jours (5 février 1451).
La
prise de Constantinople
Dès le début de
son règne, Méhémet II (Mehmet, Mohammed
ou Mahomet II) (1451-84) résolut de mettre le siège devant Constantinople,
ville dont la prise avait été promise aux musulmans
par le Coran
et considérée longtemps parmi eux comme un des signes précurseurs du
Jugement dernier ;
l'entreprise que les Arabes avaient tentée, que les Seldjoukides avaient
rêvée, que les premiers sultans ottomans avaient été sur le point de
réussir, il était donné à Mehmet Il de la réaliser. La prise de Constantinople
par les Turcs représentera un jalon important dans l'histoire ottomane,
mais elle le sera peut-être encore davantage pour les Chrétiens ,
chez qui elle causa un immense traumatisme. Au point que beaucoup plus
tard, les historiens du XIXe siècle en
feront fréquemment la limite de l'histoire du Moyen âge et
de l'histoire moderne de l'Europe. Les détails de ce grand événement
nous sont bien connus.
Les préparatifs.
Méhémet
II, que son grand vizir Chalil-pacha,
bien disposé pour les Grecs, avait quelque temps détourné de cette entreprise,
prit à la fin de 1451 une attitude hostile. Il commença par construire
sur le Bosphore
au lieu dit Asomata, une forteresse, Bogaz Kessen, aujourd'hui Rouméli
Hissar, destinée à commander le passage. Quand elle fut achevée, il
préleva de lourds péages sur les navires. En septembre
1452, à la tête
de cinquante mille hommes, fanatisée par la présence du derviche Ak-Chems-ed-din,
Mehmet vint reconnaître les approches de Constantinople.
L'empereur Constantin
XI Paléologue prépara de son mieux la résistance, fit entrer dans la
ville de grands approvisionnements, y accueillit une foule de fugitifs,
employa l'hiver de 1452-1453à restaurer et mettre en état les fortifications.
En même temps il offrait les quelques cités qui lui restaient avec les
titres de ducs au margrave Jean de Carretto, Ã Hunyade,
au roi Alphonse de Naples ;
Venise
absorbée par la guerre que lui faisait Sforza, Gênes même ne pouvaient
envoyer grand secours. Le pape Nicolas Ier
et les Latins subordonnaient leur concours à la question de l'union des
Grecs et de l'Eglise romaine. L'empereur aux abois cédait et en novembre
1452
le cardinal
Isidore, évêque de Sabino, légat du pape, arriva à Constantinople;
le 12 décembre, il célébra la messe à Sainte-Sophie en présence de
la cour, du Sénat et du haut clergé, selon les rites de l'Eglise catholique
romaine. Mais le peuple fanatisé par les moines s'écriait qu'il préférait
vivre sous le turban que sous la tiare papale. Le secours promis par le
pape arriva trop tard. Constantin XI ne pouvait donc compter que sur ses
troupes et sur les colonies latines de Constantinople; la colonie vénitienne
avec son baile Girolamo Minotto retint et mit à sa disposition cinq grands
navires; les Génois de Péra (auj. Beyoglu) s'armèrent aussi; la colonie
génoise de Chios
envoya sept cents hommes et deux navires sous le vaillant JeanGuillaume
Longo Giustiniani assisté de l'ingénieur J. Grant. En revanche, une fraction
des gens de Péra s'entendaient avec les Turcs. Au commencement de l'année
1453,
l'empereur Constantin XI disposait d'environ neuf mille hommes dont trois
mille Latins, et de vingt six navires dont dix grecs; avec ces forces si
minimes il fallait défendre 20 km remparts.
De son côté Méhémet
II avait rassemblé ses troupes à Andrinople .
L'ingénieur valaque Orban lui avait fondu des canons dont l'un pesait
trois cents quintaux et lançait des boulets de pierre de douze quintaux.
Les petites places des environs de Constantinople
s'étaient rendues sans coup férir à Karadja-bey. A la fin du mois de
mars les avant-postes des Turcs parurent devant Constantinople; le 5 avril
1453,
Mehmet
II arriva; il amenait cent soixante-cinq mille hommes dont quinze mille
janissaires et plus de quatre-vingt mille hommes de troupes regulières;
son artillerie comprenait trois canons monstres et quatorze batteries
de bouches à feu; une foule de derviches, de mollahs, d'imams
accompagnait l'armée, excitant le courage des soldats.
Le siège.
La flotte, commandée par le kapoudan-pacha,
renégat bulgare du nom de Balta-Oglou-Suleïman-beg, comptait douze grandes
galères, quatre-vingts navires à deux ponts, vingt-cinq bâtiments plus
petits, quelques bricks, en tout cent quarante-cinq voiles. Le 6 avril,
le sultan amena son armée à un mille de Constantinople;
lui-même établit son quartier au milieu des janissaires sur la colline
de Maltepe, en face des portes de Saint-Romain (Top
Kapousi / Topkapi), de Charsias (Soulou Koulé) et de Myriandros (Edirné
Kapousi); à droite de Maltepe à la mer de Marmara campaient les contingents
d'Anatolie; à gauche de Maltepe à la Corne d'Or les contingents de Roumélie .
La moitié des troupes était placée en arrière comme réserve; un corps
commandé par Sanagos-pacha (beau-père du sultan) et Karadja-bey occupait
les collines de Péra, observant les Génois de Galata. La moitié méridionale
du rempart du côté de la terre avait été solidement rétablie sous
Jean VIII; au Nord du Lycus les murailles étaient plus faibles; d'Egri
Kapou à l'Hebdomon les auxiliaires vénitiens ajoutèrent (fin mars) un
fossé de cent quatre pas aux défenses jugées trop faibles. Le 2 avril,
Bartolomeo Soligo ferma la Corne d'Or en y tendant la fameuse chaîne;
formée de blocs de bois reliés par des ferrures et des chaînes de fer,
alla allait de la Belle-Porte (Bagtché Kapousi) aux murs de Galata, Ã
peu près sur le trajet du pont oriental bâti en 1845.
Derrière se rangèrent
neuf grands navires; l'artillerie et le feu grégeois des remparts rendaient
presque inexpugnable la défense du port. L'empereur prit position au centre
du mur de terre à la porte de Saint-Romain, en face du sultan avec trois
mille soldats dont cinq cents Génois et le vaillant Giustiniani. Au Nord,
la porte de Charsias, où passe le Lycus, était défendue par le tout
aussi courageux Théodore de Carustus (catholique); la porte d'Andrinople
(Edirné Kapousi) par les trois frères Brochiardi; la région de l'Hebdomon
par le baile vénitien Girolamo Minotto et ses compatriotes; les Blachernes
par le cardinal Isidore avec les Romains et les Chiotes. Du côté du Sud
de la porte Saint-Romain au château du Cyclobium ou de l'Heptapyrgion,
les murs et les portes étaient gardées par le Vénitien Dolfin (porte
de Selymbria), le Grec catholique Théophile Paléologue, le Génois Maurizio
Cattaneo, le Vénitien Fabruzi Cornaro, enfin le Vénitien Caterino Contarini
(de la porte Dorée au Cyclobium). La muraille maritime de la mer de Marmara
était gardée par des moines armés et les Vénitiens de Jacques Gontarini.
Au château de Boucoléon était une troupe de Catalans sous les ordres
de son consul Pedro Juliano; Ã la pointe du Bosphore ,
le prince turc Orchan (petit-fils du sultan Soliman d'Andrinople à propos
duquel avait eu lieu la rupture entre Méhémet
II et Constantin XI) et son entourage. Les murailles de la Corne d'Or
étaient surveillées par des marins crétois, le grand-duc Lucas Notaras,
Grec orthodoxe, à la tête de cent cavaliers et cinq cents arbalétriers,
et deux capitaines génois; le phare à l'entrée du pont était gardé
par les cinquante Vénitiens de Gabriele Trevisano. Au centre de la ville,
dans l'église des Saints-Apôtres, était postée une réserve de sept
cents hommes (en partie des moines armés) sous Démétrios
Cantacuzène et Nicéphore Paléologue. Pendant ce temps, dans dans
la ville même les fanatiques adversaires de l'union entretenaient
la discorde et la méfiance contre les Hénotiques (unionistes).
-
Assaut
de Constantinople.
L'assaut.
Le 7 avril, Méhémet
II avança au pied des remparts. Le 11, il avait achevé sa
ligne
de circonvallation et disposé ses machines de guerre et son
artillerie. Le 12, sa flotte entra dans le Bosphore
et vint mouiller à Diplocinium (baie de Beschik Tagh). Les premiers efforts
furent repoussés par l'empereur et Giustiniani; le canon monstre éclata.
Les assiégés revêtirent leurs murs d'un mortier mou où les boulets
ne firent pas grand ravage. Le 20 avril, quatre navires conduits par Cattaneo
battirent les Turcs près du port de la Propontide (Vlanga Bostan). Le
sultan destitua son kapoudan-pacha. Les brèches ouvertes par l'artillerie
dans les murs auprès des portes de Charsias et de Saint-Romain étaient
réparées à mesure et un assaut tenté le 18 avril avait été repoussé.
Le fanatisme des assiégeants fut exalté par le mollah cheikh Ak-Chems-ed-din-Effendi
qui retrouva dans le faubourg de Cosmidium le tombeau d'Abou-Eyoub-Ansari.
Mehmet
II s'aperçut qu'il épuiserait aisément la faible garnison chrétienne
en attaquant la ville par mer comme par terre. Ne pouvant forcer la chaîne
du port, il eut l'idée de transporter ses navires dans le port par terre;
protégés par l'artillerie du rivage, ils résisteraient à la flotte
chrétienne. De la baie de Bechik Tagh au Nord de Galata par la vallée
de Dolma Bagtché et le Nord de Péra, puis par la vallée de Kassim Pacha
entre les faubourgs de Saint-Dmitri et de Yénichehr, à l'aide de planches
enduites d'huile, de graisse et de talc, on établit une voie sur laquelle
soixante-douze navires furent transportés dans la Corne d'Or dans la nuit
du 21 au 22 avril. Le capitaine vénitien J. Coco tenta d'incendier la
flotte turque, mais celle-ci fut avertie par un traître (28 avril). Mehmet
Il fit décapiter ses prisonniers; Constantin fit tuer en représailles
deux cents soixante prisonniers turcs. Les assiégés ne se découragèrent
pas, car des secours étaient annoncés et une flotte vénitienne faisait
voile vers Constantinople. A partir
du 7 mai les assauts se multiplièrent; à partir du 16, les ouvrages de
l'Hebdomon et des Blachernes furent attaqués par la mine; l'ingénieur
Grant déjoua ces attaques grâce au feu grégeois. Le 19 mai, au Nord
du port, les Ottomans achevèrent la construction d'un pont flottant vers
l'endroit où est le pont intérieur actuel de Has Keui à Arvan Seraï
Kapou). Les remparts du côté de la terre étaient de plus en plus ébranlés
par l'artillerie turque et le moment approchait de livrer un assaut décisif.
Le sultan fit offrir une capitulation à l'empereur qui refusa, et le 24
mai on décida de fixer au 29 le jour du grand assaut. Chalilpacha en informa
secrètement les Grecs qui firent tous leurs préparatifs. A quatre heures
du soir, le 28, les feux de l'artillerie cessèrent; la flotte turque enveloppait
la ville depuis le fond de la Corne d'Or jusqu'au port de Théodose (Vlanga
Bostan). Constantin XI communia à Sainte-Sophie et de part et d'autre
on se prépara par des prières à la lutte suprême.
A deux heures du matin le signal de l'attaque
fut donné; dans la ville le tocsin sonnait et les femmes priaient dans
les églises. Le premier assaut fut repoussé. Le second, dirigé par les
irréguliers contre la porte Saint-Romain où se tenait l'empereur, fut
également repoussé tandis que les soldats de la flotte ne pouvaient rien
gagner contre les murailles maritimes. Méhémet
II fit alors donner les janissaires et soixante-dix mille Turcs
se précipitèrent sur tout le front de défense. Giustiniani, blessé
par un trait, n'eut pas l'énergie de rester sur le rempart et courut Ã
son vaisseau se faire panser. Ses soldats furent ébranlés et Saganospacha
redoublant d'efforts, une bande de janissaires réussit à s'établir sur
le rempart. A ce moment une troupe turque s'aperçut qu'on avait oublié
de refermer la poterne de Xylokerkos (ou Kerkoposta) au Sud de l'Hebdomon,
ouverte le 27 mai pour une sortie. Elle s'en empara et cette nouvelle colonne,
gagnant le long des remparts, prit à revers l'empereur; une large brèche
ouverte entre les portes Saint-Romain et de Charsias donna accès à la
foule sans cesse croissante des assaillants. Constantinople
était prise. L'empereur se jeta au plus fort de la mêlée et périt en
brave.
Une partie de la garnison se réfugia sur
les vaisseaux; Giustiniani alla mourir à Chios ;
le prince Orchan fut tué; Diedo réussit à s'embarquer de même; le cardinal
Isidore, déguisé en esclave, des milliers
de personnes de tout âge et de tout sexe se réfugièrent à Sainte-Sophie,
confiants dans la prophétie qui promettait l'apparition du Christ au moment
suprême. Ils y furent égorgés ou réduits en esclavage; soixante mille
habitants étaient prisonniers avec les chefs de l'aristocratie, le protovestiaire
Phrantzès et Lucas Notaras. Le pillage et les scènes de viol et de meurtre
se prolongèrent jusqu'à l'intervention de Mehemet.
Le vin de la victoire.
C'est à huit heures du matin que les
remparts avaient été forcés; à midi le sultan apprit le succès. II
entra avec ses ministres et sa cour par la porte d'Andrinople
et se dirigea vers Sainte-Sophie; un mollah monta en chaire et proclama
la confession de foi islamique; l'empereur pria au pied de l'autel .
On retrouva le cadavre du dernier empereur byzantin qui fut honorablement
enseveli; sa tombe, dépourvue de toute inscription, sera près de la mosquée
Wefa; et une lampe y brûlera la nuit. La tête de Constantin fut
cependant exposée jusqu'au soir à l'Augusteum pour que tous puissent
se convaincre de sa mort : Notaras fut alors chargé de l'administration
provisoire de la cité et racheta aux soldats les fonctionnaires et dignitaires
prisonniers.
II est vrai que le surlendemain l'empereur
irrité pendant l'orgie qui célébrait sa victoire fit tuer Notaras et
beaucoup des principaux chefs chrétiens, le consul
catalan Juliano Minotto le Vénitien, des nobles grecs. Les garçons et
les filles furent réservés pour les plaisirs du vainqueur. Dès le 29
mai 1453, les Génois de Galata avaient remis leurs clefs au sultan; ils
durent raser leurs murailles, mais conservèrent leurs principaux
privilèges. Dès le quatrième jour l'ordre était rétabli dans Constantinople
et le sultan organisait le gouvernement de la ville et du pays grec en
le confiant au patriarche et au clergé orthodoxe. Il semblait que le souverain
seul eût changé et qu'on s'efforçât d'atténuer l'apparence de la révolution
qui venait de se produire.
-
Nouveaux
horizons
Après avoir installé
le patriarche Gennadios à la tête des chrétiens qui survivaient au désastre,
et avoir fait venir d'Asie Mineure des colons pour repeupler la ville devenue
presque déserte, non à la suite du siège, mais par la lente et misérable
agonie de l'Empire grec, Mehmet se vengea du premier ministre Khalil Pacha,
soupçonné de s'être laissé gagner par les présents de l'ennemi, et
auquel il ne pouvait pardonner d'avoir fait revenir deux fois de Magnésie
son père Mourad, en le faisant mettre à mort puis il tenta vainement
de s'emparer de Belgrade, défendue par Hunyade
(1455), annexa la Serbie (1459), fit la paix avec Scander-Beg
(1461), enleva Erzeroum à Hassan le Long, de la dynastie des Turkmènes
du Mouton-Blanc, et Trébizonde à l'empereur David Comnène
(1461); il vainquit le féroce voïvode de Valachie ,
Wlad, que les Turcs surnommaient « l'Empaleur », et ses propres sujets
Drakul « le Diable » (dont s'emparera la légende de Dracula...), et
installa à sa place son frère Radul; il enleva à la famille génoise
des Gatelusio l'île de Mételin (1462), conquit la Bosnie (1463) et fit
mettre à mort, malgré la capitulation de Kliues, le roi de ce pays, ce
qui n'empêcha pas Mathias Corvin d'envahir la contrée et d'en attaquer
les forteresses; en même temps, la guerre éclatait avec Venise
qui se vit enlever ses possessions de la Morée, tandis que la mort d'Ibrahim,
dernier prince de Karamanie, fournissait à Mehmet l'occasion de mettre
la main sur les territoires de Konya et de Laranda (1466).
Les incursions de
Hassan le Long en Asie Mineure obligèrent le sultan à marcher en personne
contre lui, et il ne tarda pas à battre le chef des Turkmènes à Otlouk-Béli.
En Europe, les Ottomans ravageaient annuellement les territoires frontières
de l'Empire d'Allemagne, la Croatie, la Carniole ,
la Styrie ,
la Hongrie; une flotte enleva les colonies génoises de la mer Noire et
de la mer d'Azov ,
ainsi que la Crimée (1475), dont le prince tatar, Menghéli-Ghiraï, fut
nommé gouverneur en Albanie. Croïa céda enfin à la famine, mais Scutari
résista victorieusement; la conclusion de la paix avec Venise
la fit seule tomber entre les mains des Ottomans. L'envahissement de la
Transylvanie se
termina par une défaite, que ne compensa pas la mort du voïvode Etienne
Bathory. Lépante (auj. Naupaktos, en Grèce), forteresse vénitienne,
assiégée par 30 000 Turcs pendant quatre mois, en 1477, résista. Mais
la prise des îles de Zante et de Sainte-Maure
par Guédik Ahmed, gouverneur de Valona, fit concevoir l'idée d'une expédition
en Italie; Otrante fut emportée d'assaut (11 août 1480), Rhodes
assiégée inutilement; Mehemet partait pour une grande expédition en
Asie, dont il n'avait pas fait connaître objet, lorsqu'il mourut subitement
(3 mai 1481), Il avait achevé la conquête de la Roumélie ,
commencé celle de l'Anatolie; aussi l'histoire lui a-t-elle décerné
le titre de Fâtih ou conquérant.
Bayézid II.
Le fils de Mehmet
II, Bayézid (Bajazet) II , né en 1447, devenu sultan en 1481, eut Ã
lutter, dès le début, contre les prétentions de son frère puîné,
Djem (connu en Occident sous le nom de Zizim),
qui s'empara de Brousse et s'y fit proclamer sultan; la défaite de Yéni-Chéhir
mit le terme aux illusions de Djem, qui trouva un refuge auprès du sultan
d'Égypte, Kaït-baï, et recommença sa tentative pour se faire battre
près d'Angora (Ankara); sentant sa cause définitivement perdue, il fut
réduit à se mettre entre les mains du grand-maître de Rhodes et mourut
empoisonné en 1495 à Rome après avoir été quelque temps prisonnier
à Bourganeuf.
Une fois dégagé
de tout souci du côté de son frère, Bayézid porta son attention sur
l'Europe et y continua le système d'incursions continuelles sur les États
voisins pratiqué par son prédécesseur. Il renouvela les capitulations
avec Venise et Raguse et conclut une trêve
de cinq ans avec Mathias Corvin, roi de Hongrie. En même temps, il entrait
en Moldavie ,
tandis qu'une armée envahissait sans succès la Croatie, la Carinthie
et la Carniole ;
il envoya une flotte au secours d'Abou-Abd-Allâh (Boabdil),
le dernier roi maure de Grenade et faillit
même intervenir dans les affaires d'Italie. Il résolut dans le
même temps d'abaisser la puissance des souverains Mamelouks, maîtres
de l'Égypte et de la Syrie, et se trouva engagé ainsi dans une série
de guerres qui n'eurent rien d'avantageux pour lui, et qui se terminèrent
au bout de cinq ans (1491) par une paix désastreuse, à la suite de la
conclusion d'un traité par lequel Bayézid stipulait l'abandon de ses
droits sur certaines forteresses dont les Égyptiens s'étaient emparés.
La mort de Mathias
Corvin (1492), qui avait plongé la Hongrie dans la guerre civile, inspira
aux Ottomans l'idée de s'emparer enfin de Belgrade, mais ils n'y réussirent
pas. Et même si l'Albanie fut conquise cette même année, et si quelques
succès furent enregistrés en croatie, Bayézid échoua en ses diverses
autres tentatives contre la Serbie, la Styrie
inférieure, ce qui le décida à signer une trêve de trois ans
avec la Hongrie (1495). Le tsar Ivan III, dès
1493, avait entamé des relations diplomatiques et commerciales avec la
Porte; les Vénitiens envoyèrent, en 1498, André Zanchani en ambassade
à Constantinople; le renouvellement
du traité n'empêcha pas de nouveaux engagements guerriers. Lépante
se rendit après une défaite de la flotte vénitienne (1499); au cours
d'un raid en Frioul ,
2000 cavaliers passèrent le Tagliamento et atteignirent Vicence. Une ligue
s'étant formée entre Venise, le pape et
la Hongrie, l'amiral vénitien Pesaro battit l'escadre
turque à Voïssa, brûla huit galères dans le port de Prévésa et enleva
Sainte-Maure Gonzalve de Cordoue ravagea
les côtes de l'Asie Mineure, et l'amiral français Ravestein effectuait,
dans l'île de Metelin, une descente qui se termina par un désastre. On
fit la paix avec Venise et la Hongrie (1503).
Bayézid, las de
la guerre, s'appliqua à l'administration de son empire et, croyant consolider
son autorité, il partagea entre ses divers fils et petit-fils le gouvernement
des provinces. Ce fut le prétexte de troubles créés par les compétitions
entre ses fils Korkoud et Sélim; le second, fort de l'affection des janissaires,
entreprit de conquérir le trône de vive force; Korkoud s'empara de Saroukhan
et s'appuya sur une bande de brigands venus de Perse et commandés par
Chéïtan-Kouly; celui-ci périt dans une bataille, en même temps que
le grand vizir Ali Pacha. Les janissaires exigèrent l'abdication de Bayézid
et son remplacement par Sélim. Quelques jours après cette douloureuse
abdication, le vieux sultan mourut trois jous plus tard sur la route de
Démotika (1512), et les historiens pensent, en général, que le poison
ne fut pas étranger à cette mort rapide. (Cl. Huart /
E. Blochet / A.-M. B.).
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En
librairie -
Frédéric Hitzel, L'empire ottoman, XVe - XVIIIe siècles, Les
Belles lettres, 2001. André Clot,
Mehmed II, le conquérant de Byzance,
Perrin, 1990. - Jean-Marie Chevrier,
Zizim ou l'épopée tragique
et dérisoire d'un prince ottoman, Albin Michel, 2000.
Stéphane
Yérasimos, Istanbul (1914-1923), Autrement, 1992. - Du même avec
H. Denker, Constantinople, de Byzance à Istanbul, Place des victoires,
2000.
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