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L'histoire de la pharmacie
La pharmacologie jusqu'en 1900
La pharmacie est l'art de préparer les médicaments. Recueillir, choisir, conserver les matières premières ou drogues simples, leur donner les formes nécessaires, les mélanger ensuite de façon à en composer le remède prescrit par le médecin, tel est le but du pharmacien.

Pharmacie des anciens peuples de l'Orient

La Chine et le Japon.
L'étude des médicaments remonte à des époques fort reculées. La Chine nous offre ainsi toute une série de traités de matière médicale, portant le nom commun de Pentsao king (Bencao Jing, en transcription pinyin), qui, d'après la tradition, auraient tous pour point de départ les recherches faites ou ordonnées par l'empereur (légendaire) Shénnóng. On a conservé la liste de ces traités, renouvelée d'âge en âge dans les diverses dynasties, et dont les documents condensés et résumés par Li-Shi-Chers dans la seconde moitié du XVIe siècle de notre ère forment le fonds du Pentsao-Kang-mu, devenu depuis lors le Pentsao classique, auquel se rapportent tous les commentateurs. Les drogues simples ne sont pas les seuls éléments de ces anciennes recherches. On retrouve dans ces vieux livres des essais d'analyse, des préparations d'extrait; la pharmacie pratique s'y joint à la matière médicale. (La médecine chinoise).

Le Japon a subi l'action du voisinage de la Chine à partir des Ve et VIe siècles de notre ère. La foule bizarre de médicaments qui fait le fond de la matière médicale chinoise, se retrouve dans les deux pays.

Tout est créé pour servir à l'humain, tel est l'adage accepté; et il n'est pas de substance répugnante, sécrétions, excréments, dépouilles d'animaux les plus divers qui ne se rencontre dans l'arsenal pharmaceutique de ces pays d'extrême Orient. Mais au milieu de ces substances étranges, nous pouvons noter des produits d'une incontestable valeur, mentionnés déjà dans les anciennes listes, où, suivant leurs puissances respectives, ils étaient classés en empereurs, ministres, assistants ou agents. Ils appartiennent aux trois règnes de la nature; au règne minéral : le nitre, le borax, l'alun, les sels de cuivre et de mercure; aux végétaux et aux animaux : la masse énorme de médicaments dont les pharmacologistes, tels que D. Hanbury, en particulier, ont travaillé à l'identification. 
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L'empereur Shennong.
L'empereur  Shénnóng testant une plante médicinale.
(Estampe japonaise du XIXe s.)

Les formes les plus usitées pour leur administration étaient les poudres, les pilules, les pommades et onguents, les conserves; les vins, les infusions et décoctions, les sucs de plantes; ni mellites ni sirops. Au début du XXe siècle, peu de choses avaient changé. Mais, tandis que la Chine était restée attachée à ses vieilles formules, le Japon, s'émancipant peu à peu de ses anciens maîtres en science, est entré dès cette époque dans le mouvement des pays occidentaux et s'est associé par les recherches personnelles de plusieurs de ses savants à la pharmacologie moderne.

L'Inde
L'lnde a-t-elle eu, au point de vue des médicaments, des rapports anciens avec la Chine? C'est probable, même s'il est difficile d'établir ces relations d'une manière décisive. Ce sont les Védas qui sont dans l'Inde les documents les plus importants, et les deux livres qui résument les données qui nous intéressent sont la Samhita de Charaka et l'Ayur-Veda de Susruta. La date de leur composition est très discutée : on reporte l'âge du premier au Ier siècle; l'oeuvre de Susruta est postérieure, mais il est probable que dès le commencement de notre ère il existait sous ce nom un document, analogue à celui que nous possédons. Un fait rendu évident par la lecture de ces oeuvres et particulièrement de l'Ayur-Veda de Susruta, c'est le nombre considérable de médicaments employés par les médecins de l'Inde. Les trois règnes de la nature y sont ici aussi mis à contribution; les minéraux, à peu près les mêmes qu'en Chine, y jouent un rôle considérable; les animaux sont employés entiers, ou représentés par leurs produits physiologiques ou même pathologiques; les plantes surtout, si abondantes et si actives dans ces climats féconds, y donnent des matières premières, utilisées sous les formes d'infusions, de macérations, d'onguents, d'électuaire. Le beurre brut ou purifié, le miel, le vin de palme, l'huile de sésame, servent d'excipients à toutes ces préparations d'usage interne et externe. 

Les Brahmanes d'abord, les prêtres de Bouddha ensuite exerçaient à la fois la médecine et la pharmacie et ajoutaient à l'action des remèdes l'intervention de procédés magiques. Les derniers s'établirent au Tibet, y portèrent les traditions de l'Inde; les lamaseries, si importantes dans le pays, au voisinage de Lhassa, ont continué jusqu'à nos jours à mêler à l'administration des médicaments les incantations et les mystères religieux (La médecine tibétaine).

L'Égypte. 
A côté de ces civilisations antiques de l'Orient se place celle de l'Égypte qui apporte à l'histoire des médicaments des données au moins aussi anciennes. Les papyrus découverts dans la seconde moitié du XIXe siècle permettent de l'établir. Parmi ces pièces authentiques, les deux documents les plus remarquables sont les papyrus connus sous les noms de Berlin et d'Ebers. Le premier paraît avoir été écrit sous le règne de Ramsès II, vers l'an 1350 avant notre ère (Nouvel Empire), mais certaines parties remontent beaucoup plus haut, à l'époque des Pharaons, constructeurs des pyramides (Ancien Empire). Quant au second, il fut composé au milieu du XVIe siècle avant notre ère, mais il résume des traités d'une époque bien autrement reculée et il peut être regardé comme le manuel de thérapeutique et de matière médicale le plus ancien et en même temps le plus complet que l'on connaisse (La médecine égyptienne). Ces manuscrits montrent dans le médication usitée à ces anciennes époques les deux éléments que nous avons indiqués déjà à propos de l'Inde et que nous retrouverons dans presque toutes ces nations : l'élément religieux, I'incantation magique destinée à chasser le mauvais esprit qui possède le malade, puis le remède qui doit réparer les désordres causés par le démon. C'est ce dernier qui nous intéresse. La matière médicale des Égyptiens est des plus riches. 

« Les médicaments préconisés comprennent, nous dit Maspéro (Histoire ancienne des peuples de l'Orient, I, 219), à peu près tout ce qui dans la nature est susceptible de s'avaler sous une forme quelconque, solide, pâteuse ou liquide. Les espèces végétales s'y comptent à la vingtaine, depuis les herbes les plus humbles jusqu'aux arbres les plus élevés, le sycomore, les palmiers, les acacias, le cèdre dont la sciure et les copeaux passaient pour posséder des propriétés à la fois antiseptiques et lénitives. On remarque, parmi les substances minérales, le sel marin, l'alun, le nitre, le sulfate de cuivre, vingt sortes de pierres entre lesquelles la pierre memphite se distinguait par ses vertus : appliquée sur des parties du corps lacérées on malades, elle les rendait insensibles à la douleur et facilitait le succès des opérations chirurgicales. La chair vive, le coeur, le foie, le fiel, le sang frais ou desséché des animaux, le poil ou la corne de cerf s'employaient couramment dans bien des cas où nous ne comprenons plus la motif qui les avait fait choisir de préférence à d'autres matières. Nombre de recettes déroutent par l'originalité et par l'insolite des ingrédients préconisés : le lait d'une femme accouchée d'un garçon, la fiente d'un lion, la cervelle d'une tortue, un vieux bouquin bouilli dans l'huile. Les médicaments qu'on fabriquait avec ces substances fort disparates étaient souvent fort compliqués. On croyait multiplier la vertu curative en multipliant les éléments de guérison; chaque matière agissait sur une région déterminée du corps et se séparant des autres après l'absorption, allait porter son action au point qu'elle influait. Pilules ou potions, cataplasmes ou onguents, tisanes ou clystères, le médecin disposait de tous les moyens dont nous nous servons pour introduire les remèdes dans l'organisme. Comme il avait prescrit le traitement, il le préparait et ne séparait pas son art de celui du pharmacien. Il dosait les ingrédients, les pilait ensemble on séparément, les laissait macérer selon l'art, les bouillait, les réduisait par la cuisson, les filtrait au linge. La graisse lui servait de véhicule ordinaire pour les onguents, et l'eau pure pour les potions, mais il ne dédaignait pas les autres liquides, le vin, le bière douce ou fermentée, le vinaigre, le lait, l'huile d'olive, l'huile de ben verte ou épurée, même l'urine de l'humain et des autres animaux : le tout édulcoré de miel se prenait chaud, matin et soir. »
Tous ces médicaments étaient préparés par les mains d'une classe particulière de prêtres (La religion égyptienne), très ingénieux et très habiles dans leurs manipulations : il y en avait pour toutes les parties du corps, particulièrement pour les yeux si exposés dans ces contrées à de fréquentes ophtalmies. Les cosmétiques étaient aussi très nombreux. Enfin on sait combien les Égyptiens étaient habiles dans l'art des embaumements où les drogues antiseptiques et conservatrices arrivaient aux résultats étonnants que nous pouvons le constater par la découverte de leurs momies.

La Mésopotamie.
La Mésopotamie, qui offre une civilisation parallèle à celle de l'Égypte, croyait surtout aux procédés magiques et aux incantations. Les amulettes et les cérémonies jouaient un plus grand rôle que les remèdes eux-mêmes; il nous est cependant parvenu quelques listes de médicaments. A. Boissier a donné les noms d'une de  ces listes, qu'on trouve au British Museum, et Sayce nous renseigne sur quelques-unes des recettes usitées; elles étaient, en général, d'une grande complication et contenaient des éléments baroques : chair de serpents, copeaux de bois amers, chair crue, etc. L'un des excipients les plus employés était le vin de dattes qui entrait dans la plupart des préparations.

Les Hébreux.
Les Sémites occidentaux et particulièrement les Hébreux n'eurent pas non plus dans leurs commencements de pharmacologie bien compliquée : Yahveh envoyait la maladie et en délivrait; la prière était le meilleur moyen de guérison, aussi les remèdes étaient-ils peu nombreux et fort simples : la plupart étaient empruntés au règne végétal et tirés des matières alimentaires et des condiments : le vin, la bière, l'huile surtout étaient des excipients fort employés; les fruits étaient à la fois des aliments et des remèdes. On lit dans Ezéchiel :

« Les fruits serviront pour nourrir les peuples et leurs feuilles les guériront ». 
Les résines, la myrrhe, le baume de Judée, les mandragores, etc., sont cités dans la Bible comme des médicaments. 

La conception thérapeutique changea d'ailleurs après le retour de la captivité. La science pénétra dans le pays, et le courant grec y introduisit des données plus scientifiques et des médicaments nouveaux.

Iran
La Perse avait des documents fort anciens dans le Zend-Avesta de Zoroastre, et particulièrement dans la partie intitulée : Vendîdâd, consacrée à la médecine. Ici encore les idées religieuses dominent la thérapeutique : l'essentiel était de se rendre favorable le dieu du bien, Ormazd (Ahura Mazda), pour détourner les mauvais esprits envoyés par Ahriman (Angra Mainyu). De là des prières et des moyens magiques. Mais cependant l'emploi des remèdes restait encore considérable, et nombreuse la liste des médicaments appartenant à la région (gommes-résines, telles que Asa foetida, Galbanum, Sagapenum, Opium, suc de l'Allium sylvestre contre la morsure des animaux venimeux) ou venus des régions voisines, Inde, Asie antérieure, etc. 

Les mélanges étaient bizarres, les excipients variés, vin, urine de l'humain ou des autres animaux, particulièrement de la vache. Tel fut la pharmacopée des premiers âges. La Perse fut, au temps de Cyrus, dans une période de prospérité qui y attira force étrangers, Grecs, Indiens, et qui mêla aux données primitives beaucoup de notions scientifiques et des éléments de développement.

Les médicaments chez les Grecs et les Romains

Grèce
C'est en Grèce que nous verrons s'épanouir la science dans toute sa liberté. Cependant, ici comme au début de toutes les civilisations, la religion joue tout d'abord le rôle prépondérant, la thérapeutique est un mélange d'incantations, de prières, d'hymnes et de remèdes parfois très efficaces. Orphée est à la fois musicien, poète et médecin; Galien lui attribue un livre sur la préparation des médicaments; Mélampe, qui jouit dans l'Argolide de la même réputation qu'Orphée en Thrace, guérit Iphicus avec des médicaments, et la folie des filles de Prétus avec l'hellébore. Ce sont les dieux qui, dans les sanctuaires mystérieux, rendent les oracles, et, par la bouche de la prêtresse inspirée, indiquent les remèdes à employer; les temples sont le théâtre des guérisons, et le malade témoigne par des sortes d'ex-voto sa reconnaissance envers les dieux, mais en même temps son désir d'être utile à ses concitoyens en transcrivant le remède qui l'a délivré de ses maux. 

Un grand nombre d'inscriptions nous sont ainsi parvenues. Elles ont été des documents précieux pour les médecins des diverses écoles (La médecine antique). Puis des applications plus directes à l'art de guérir sans intervention de formules magiques nous sont indiquées; des personnalités à demi légendaires, telles que le centaure Chiron, forment des élèves dont les poèmes du temps et particulièrement les chants homériques nous disent toute habileté à soigner les blessés de leurs armées. Quels sont exactement les remèdes calmant la douleur, les vulnéraires fermant les plaies qu'employaient Machaon, Podalyre, Achille et Patrocle? Il est bien difficile de le dire. Sprengel et bien d'autres après lui ont dressé le catalogue des plantes citées par Homère, la Flora Homeria, mais dans cette liste il se trouve bien peu de plantes réellement officinales et il est difficile de les identifier exactement. Deux espèces en particulier, le Moly et le Nepenthes ont été l'objet de discussions nombreuses. Le Moly est-il un Allium, le Nepenthes, l'opium que connaissaient déjà les Égyptiens? Rien n'est plus problématique.

D'autre part, les sectes philosophiques qui ont précédé Socrate (Les Présocratiques) se sont plus ou moins occupées de médecine : Thalès, Démocrite, Empédocle, Pythagore, etc., ne négligent ni l'étude des maladies, ni celle des remèdes; il reste cependant bien peu de notions pharmacologiques de ces recherches spéculatives plus qu'expérimentales. Pythagore connaissait l'usage d'un certain nombre de médicaments; il connaissait la seille et les propriétés de plusieurs des remèdes dans la composition desquels entrait cette plante; il vantait le chou, la moutarde, etc. Les Pythagoriciens employaient les remèdes externes sous des formes variées : lotions, fomentations, onguents. Les philosophes eurent donc une influence marquée sur la médecine et la pharmacologie; ils eurent surtout le mérite de la faire sortir de l'intérieur des temples et des lieux de mystère.

Hippocrate et ses successeurs en Grèce.
Quand Hippocrate, profitant des observations accumulées dans les sanctuaires et recueillies par les Asclépiades qui en étaient les prêtres, apporta dans la médecine la vraie méthode scientifique, la pharmaceutique prit un nouvel essor (Hippocrate et les hippocratistes). En extrayant de ses divers livres les moyens thérapeutiques employés par lui, on a composé une liste approximative des drogues utilisées et des formes pharmaceutiques sous lesquelles elles furent prescrites. Les animaux fournissaient les cantharides, la bile et la chair de plusieurs animaux; le règne minéral, des préparations de cuivre, des sels variés; le règne végétal, de nombreuses espèces. On n'avait pas de sudorifiques directs; les narcotiques étaient surtout l'opium, la mandragore, la jusquiame; les fébrifuges, l'absinthe, la petite centaurée; les vomitifs, l'asarum, l'hellébore blanc et l'hellébore d'Antycire; les purgatifs, la mercuriale, les baies de Cnide, l'élaterium, la coloquinte, la scammonée, etc. 

Quant aux formes d'administration, c'étaient pour les médicaments externes les fomentations, les fumigations humides ou sèches, les gargarismes, les huiles et les onguents, les huiles composées par infusion de plantes, les cérats faits d'huile et de cire, les cataplasmes; pour les médicaments internes, les décoctions et les infusions de plantes végétales dans lesquelles on délayait des poudres, les jus de plantes, les mélanges de vin, d'huile, de miel, de vinaigre ou d'autres liquides simples et composés. On employait aussi des préparations solides, extraits, gommes, résines, poudres, le tout mêlé avec du miel et d'autres ingrédients; on leur donnait des formes variées : celle de collyres, masses longues, analogues aux suppositoires et aux pessaires; celle des trochisques; enfin des éclegmes, médicaments mous que l'on suçait et avalait lentement; on employait aussi les mellites, les oxymels, enfin, les condits, mais non les sirops, qui ne furent apportés que par les Arabes. Toutes ces préparations étaient faites par le médecin ou ses aides; la pharmacie était encore confondue avec le médecine.

Après Hippocrate, des philosophes de premier ordre, Platon et Aristote, comprirent la médecine dans le cercle de leurs études; Aristote avait même au commencement de sa carrière vendu des médicaments comme rhizotome, mais ses efforts se portèrent surtout sur l'histoire des animaux et il fut plus naturaliste que médecin. Théophraste, son disciple, étudia les plantes, mais lui aussi fut surtout botaniste et très peu pharmacologue; aussi la matière médicale n'a-t-elle pas grand profit à tirer de la liste de plantes, données par Sprengel, d'après ses ouvrages. C'est dans l'école médicale d'Alexandrie, à la cour des Plolémées et aussi à celle des rois de Syrie et de Perse, qu'il nous faut transporter pour recueillir désormais un certain nombre de renseignements.

École d'Alexandrie.
Alexandrie, sous le règne des Ptolémées, était devenue un centre important de science en même temps que de commerce. Les productions de l'Inde, celles de l'Éthiopie y passaient en abondance. Les perles de Ceylan (Sri lanka), le sucre encore grossier de l'Inde, les aromates du pays de Saba (Yémen) y étaient connus. Le développement médical et pharmaceutique ne fut cependant pas en rapport avec ces circonstances favorables. Nous n'aurons que quelques noms à citer. C'est à cette école (fin du IVe siècle et IIIe siècle av. J.-C.) que se rattache Erasistrate, le médecin de Seleucus Nicator, roi de Syrie; il chercha à simplifier les remèdes et s'éleva contre les antidotes et les compositions dites royales. Hérophile, de Chalcédoine, professait l'opinion contraire; il était très partisan des médicaments compliqués, qu'on pouvait regarder, disait-il, comme la main des dieux lorsqu'ils étaient employés bien à propos. Ses disciples, Eudemus, Mantias, Zénon de Laodicée, composèrent des ouvrages sur la préparation des médicaments; Apollonius Mys écrivit un traité sur les onguents; Andreas de Caryste un ouvrage intitulé Narte, sur la thérapeutique et la matière médicale.

C'est à ce moment que se fait une séparation entre les diverses branches de la médecine : chirurgie, pharmaceutique et médecine proprement dite. Cette division du travail donna aux diverses branches, et en particulier à la pharmacologie, une nouvelle impulsion qu'accrut encore l'influence de l'école empirique. Cette école proposait de s'en tenir à l'expérience; Serapion posait comme base de la nouvelle méthode l'étude expérimentale des médicaments; mais il eut la fâcheuse idée d'associer plusieurs de ces substances, comptant très naïvement que chaque symptôme de la maladie trouverait dans la masse son médicament approprié. Tel fut le point de départ de la polypharmacie et des remèdes compliqués, antidotes et électuaires qui envahirent la médecine. Apollonios d'Antioche, Héraclide de Tarente, Zopyre à la cour des Ptolémées composèrent de pareilles formules; à ces auteurs se joignent les souverains amateurs de pharmacologie : Antiochus Philometor; Nicomède; Cléopâtre, d'Egypte; Artémise, reine de Carie; Agrippine, de Judée, et surtout Mithridate, le roi du Pont, l'illustre adversaire des Romains. Il composa un électuaire célèbre, qui est resté longtemps dans les pharmacopées. Dans ce groupe d'auteurs, inventeurs d'électuaires, le poète, médecin et naturaliste Nicandre (138 av. J.-C.) est surtout remarquable. Ses poèmes sur la Thériaque et les Alexipharmaques (Ophiaca et Alexipharmaca) sont curieux en renseignements sur les poisons, sur les venins des serpents et de divers animaux. Quand l'Orient devint la conquête de Rome, les antidotes de ses rois excitèrent la curiosité des vainqueurs, qui en rapportèrent les formules avec eux.

Rome.
Rome avait été longtemps très retardée au point de vue médical (La médecine à Rome). Les médecins y étaient à peine connus pendant la République, les médications y étaient des plus simples, quelques moyens diététiques, quelques plantes rustiques : le chou, l'ail, l'oignon étaient le fonds de la méthode populaire préconisée par Caton. Des esclaves peu estimés représentaient seuls l'art de guérir. Des affranchis grecs pénétrèrent cependant peu à peu et se firent une situation. Archagatus, vers 219 av. J.-C., eut d'abord des succès, qu'il compromit par la violence de sa thérapeutique. Asclépiade, qui vint après lui, prit la méthode contraire : guérir doucement, tuto, celeriter et jucunde, telle fut sa prétention. Il était ennemi de la polypharmacie. Thémison, de Laodicée (63 av. J.-C), rectifiant ses principes, fonda l'école méthodique à laquelle se rattache l'illustre Celse, écrivain de premier ordre. Les méthodistes employaient des médicaments relâchants et resserrants; ils usaient beaucoup de remèdes externes, d'emplâtres (dropax ou symplasma), de cataplasmes, de sinapismes, d'adarce (substance limoneuse), de garum, espèce de sauce relevée et épicée. L'un d'eux, Ménécrate. médecin des empereurs, inventa le diachylon. En même temps, se produisait à Rome un courant vers les médicaments compliqués. Les antidotes, analogues à ceux de Mithridate, dont Pompée avait fait copier les formules, avaient été acceptés avec faveur. Sous les empereurs, les thériaques se multiplièrent. Un des médecins de Néron, Andromaque, composa celle qui, avec des modifications diverses, devait se perpétuer jusqu'à nos jours; en même temps, naissaient les hiera, qui diffèrent des thériaques par leurs propriétés purgatives-: le hiera picra fut le type d'une série de préparations semblables.

Deux hommes de grand mérite apportèrent leur contingent à la science des médicaments : Pline, qui consacra plusieurs livres de son Histoire naturelle à des renseignements cités sans beaucoup de critique; Dioscoride, surtout, qui apporta à la matière médicale et aussi à la pharmacologie proprement dite un appoint considérable. Son livre est resté jusqu'à la Renaissance le véritable code de matière médicale, commenté par les plus grands naturalistes de cette époque. Mais celui qui domine toute cette période est le grand médecin Galien (131-200). Ses vues générales sur la médecine l'amènent à une étude attentive des médicaments. Le corps humain est formé des quatre éléments : le feu, l'eau, l'air et la terre, dont les qualités sont le chaud, le froid, le sec et l'humide. Ces mêmes qualités existent dans les médicaments, et c'est pourquoi leur emploi peut ramener l'équilibre rompu dans le corps par la maladie. Ces qualités premières ont plusieurs degrés : ainsi la chicorée est froide au premier degré, le poivre chaud au quatrième. Sans entrer dans des détails qui nous entraîneraient trop loin, il est facile de reconnaître dans cette classification celle qui a dominé la pharmacologie jusqu'au XVIIIe siècle, persistant après même que les théories médicales de l'auteur étaient abandonnés. Galien était très amateur de pharmacologie; il réunissait tout ce que ses prédécesseurs avaient écrit; il recueillait en outre et achetait souvent fort cher des recettes de préparations pharmaceutiques. Quoiqu'il simplifiât souvent les médicaments composés empruntés à d'autres auteurs, il lui arrivait d'user lui-même de médicaments fort complexes, et il contribua certainement à la polypharmacie qui se développera plus tard de plus en plus sous l'influence des médecins arabes.
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Dioscoride : la matière médicale.
Le Traité de la matière médicale de Dioscoride dans une traduction arabe.

Période du Moyen âge et de la Renaissance

Galien représente l'apogée de la pharmacologie romaine. Après lui, des écrits de grande importance méritent l'attention; ils appartiennent à l'école d'Alexandrie qui se perpétuait. Oribase (360) fut un des auteurs les plus célèbres. Son oeuvre consiste en livres d'érudition; il résuma ce qu'on savait à son époque, soit en médecine, soit en pharmacologie. Plus tard (543), Aétius d'Amide, auteur d'un Tetrabilos; Alexandre de Tralles, au dire de Sprengel, l'un des esprits les plus estimables de son siècle; Paul d'Egine (634) produisirent aussi des ouvrages intéressants, mais dont nous n'avons rien de très spécial à tirer pour cette étude.

Les Nestoriens et les Arabes. 
Pour trouver un véritable intérêt, il faut nous transporter en Orient aux limites de l'empire de Byzance, auprès d'une secte hérétique exilée au Ve siècle, à cause de ses idées religieuses, loin de la capitale de l'Orient. Les Nestoriens, ainsi repoussés, avaient fondé dans le Khouzistan la fameuse école médicale de Dzchondisabour, où se rencontraient les médecins de l'Inde avec ceux de l'Asie occidentale (La médecine à Byzance et chez les Nestoriens d'Asie); des substances nouvelles étaient introduites dans la thérapeutique, des hôpitaux fondés, et les médicaments préparés avec soin y étaient distribués avec méthode. Mais le fait principal à signaler, c'est que l'art pharmaceutique y trouva sa première expression : les Nestoriens peuvent en être regardés comme les fondateurs; ils isolèrent avec beaucoup de raison la pharmacie et en firent une science à part en composant une espèce de code ou de règle pour la confection des médicaments. Ils préparèrent en même temps l'avènement de la période des Arabes, fort importante pour la pharmacologie. ils firent, en effet, en syriaque, de nombreuses traductions des médecins anciens : Hippocrate, Galien, etc., et firent ainsi connaître à l'Orient les livres importants de la belle période grecque et latine. 

Quand les califes arabes s'avancèrent du côté de la Perse, ils trouvèrent là des documents tout préparés, qu'ils firent traduire dans leur langue. Bagdad, fondée par le calife Almanzor, Le Caire, Cordoue, Séville, devinrent successivement des écoles civilisatrices, à mesure que l'invasion arabe s'étendit des bords da Tigre en Asie, jusqu'à-ceux de l'Ebre en Espagne. Mesué l'Ancien, Jean Sérapion étaient issus de parents nestoriens; Avicenne et Rhazès en Orient, Avenzoar, Averroès, Albucasis en Occident furent les principaux représentants des écoles arabes depuis le VIIIe siècle jusqu'à la fin du XIVe

La pharmacologie fut une des branches à laquelle ils s'appliquèrent de préférence. Ils firent surtout oeuvre d'érudition, commentèrent beaucoup les anciens, Dioscoride pour la matière médicale, Galien pour la pharmacologie. Mais en même temps, ils imprimèrent une direction particulière à la thérapeutique. Ils substituèrent, d'une manière générale, de nouveaux médicaments relativement doux aux violents remèdes de l'ancienne médecine. La rhubarbe, rare à cette époque, le séné et le tamarin, qui font leur première apparition dans la matière médicale, une sorte de manne, qui n'était pas celle du frêne de Sicile ou de Calabre, prennent la place des hellébore, euphorbe, thapsia jadis employés. Ils introduisent aussi dans la pratique médicale le sucre, base de toute une série nouvelle de formes pharmaceutiques, des sirops en particulier. Ce corps n'avait pas été absolument inconnu des Anciens, qui parlaient d'un miel de canne, d'un miel fait par la main des humains, mais ce ne fut qu'aux Xe et XIe siècles que Rhazès, Haly Albas et Avicenne s'en servirent en médecine. 

Un grand nombre de mots employés en pharmacie proviennent à cette époque de la langue arabe : alcool, alambic, julep, etc., et montrent l'influence qu'ont exercée sur l'art pharmaceutique les médecins de cette école. Malheureusement, il faut ajouter qu'ils poussèrent toujours plus vers une polypharmacie excessive, qui n'était pas nouvelle mais qui ce développa plus que jamais à partir de cette époque pour arriver à son plein épanouissement au XVIe siècle

On admettait dans la secte, que Guy Patin appelait plus tard arabique, que le remède contenait : 1° la base (basis); 2° les éléments nécessaires à la base, les sine quibus; 3° les éléments qui ajoutent à l'action de la base, les per quae melius; 4° les éléments qui, lorsqu'ils manquent, peuvent être remplacés par d'autres, les quid pro quo. Un exemple nous montrera la complication qui en résultait pour les formules. Bauderon, qui vivait en 1610, nous dit dans son Commentaire sur l'Aurea Alexandrina, composition de l'antidotaire de Nicolas, le livre officiel de l'époque :

 « L'opium est la base de cet électuaire; mais on y fait entrer d'autres médicaments pour augmenter son action, et comme ces médicaments sont de mauvaise qualité, on en ajoute d'autres pour les corriger. Ce n'est pas tout encore : on entasse une quantité énorme de drogues, dont les unes sont chargées de diriger l'action de ce médicament vers la tête; les autres vers la poitrine, d'autres vers le coeur, l'estomac, la rate, le foie, les reins et plusieurs autres parties... Ainsi la vertu rafraîchissante et narcotique de l'opium est augmentée par la jusquiame et l'écorce de mandragore, tandis que la qualité nuisible de ces dernières est corrigée par la myrrhe, l'euphorbe, le castor et les anacardes; leur action est déterminée vers le cerveau par le moyen des clous de girofle, de la sauge, de la pivoine, du bois d'aloès et de l'encens; ils pénètrent dans la poitrine et dans les poumons, par le moyen du soufre, du thym, du pouillot et de la gomme adragante. Enfin, ils vont au coeur par l'addition des perles, du blatta byzantia (opercule d'une coquille appelée unguis odoratus), de l'or, de l'argent, de l'os du coeur de cerf et de l'ivoire; à l'estomac par le mastic, etc. » 
On ne s'étonnera pas après avoir lu de pareilles étrangetés, des diatribes lancées contre elles par Paracelse et les iatrochimistes.

Nous ne pouvons entrer dans l'étude particulière des oeuvres de chacun des auteurs de la période arabe. Nous signalerons seulement quelques faits saillants. Rhazès, mort en 923, avait le premier parlé dans un livre de médecine de l'eau-de-vie et en particulier de l'arack obtenu avec le riz ; il avait aussi indiqué diverses espèces de bières faites avec l'orge, le riz et le seigle. Jean Mesué avait au Xe siècle donné une Pharmacopée, qui fut longtemps une sorte de codex pour la pharmacie européenne. Avicenne (978 à 1036) avait, dans son Canon, consacré son deuxième livre aux médicaments simples et le cinquième aux médicaments composés; c'était un polypharmaque excessif; Avenzoar, dans la première moitié du XIIe siècle, s'était beaucoup occupé de médicaments; il en étudiait volontiers le composition, qui restait toujours fort compliquée; Averroès, mort en 1206, avait fait dans son livre nommé Colliget l'histoire de la thériaque et des plantes médicinales; enfin Ehn Beithar, mort en 1248, composa sur les médicaments simples un ouvrage fort remarquable comprenant bon nombre d'observations personnelles. L'école arabe s'éteignit assez vite en Asie; mais elle continua longtemps à prospérer dans l'Europe occidentale par les écoles d'Espagne et à exercer son influence sur certaines écoles spéciales, celles de Salerne et de Montpellier.

École de Salerne. 
Après l'invasion des Barbares, les sciences médicales et pharmaceutiques ne s'étaient pas complètement perdues dans le monde occidental. Les couvents avaient conservé un certain nombre d'ouvrages classiques; les moines et les clercs se livraient volontiers à la médecine et à la pharmacie, si bien que les papes avaient dû même intervenir pour modérer leur ardeur. Çà et là, en dehors des couvents, des foyers locaux existaient où s'était conservées les traditions et où le feu couvait sous la cendre. Depuis longtemps, Salerne, dans le royaume de Naples, avait été un de ces centres; des médecins s'y rencontraient attirant parfois d'illustres clients (La médecine néo-latine). Des ouvrages médicaux, la Pratique de Patrocellus (1035), le Passionnaire de Gariopontus, les oeuvres de Trotulla et de son mari, vers 1059, contenaient au milieu des parties médicales des recettes médicamenteuses relevant de la pharmacologie galénique. Lorsque Constantin l'Africain y transporta au XIe siècle les livres des Arabes et les recettes de ces médecins, il infusa un sang nouveau à la matière médicale, qui prit un nouvel essor. La Schola Salernitana donne la liste des médicaments préconisés par les médecins de l'école, avec les indications thérapeutiques données sous une forme naïve et originale, Les pharmaciens jouent d'ailleurs un rôle à Salerne : ils sont séparés des médecins et ont des officines soumises à des inspections régulières. L'école, érigée en université par l'empereur Frédéric II, a un moment de splendeur, dont elle déchoit rapidement lorsque ce souverain fonde à Naples même une université concurrente.
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Une pharmacie du 14e siècle.
La boutique d'une apothicaire au XIVe siècle.
(Miniature extraite du Theatrum sanitatis).

École de Montpellier.
A Montpellier, les Juifs et les Arabes concourent ensemble à la fondation d'une école, qui n'a d'abord rien d'officiel, mais que les papes transforment au XIIIe siècle en une université presque exclusivement consacrée à l'étude de la médecine (La médecine du XIIIe siècle à la Renaissance). Là s'ouvre peu à peu un courant de science, qui, à travers bien des obscurités, aboutit cependant à la renaissance des études. Au XVIe siècle, sous l'influence de Rondelet, Montpellier devient un centre remarquable d'observation où les grands médecins naturalistes de l'époque, les Clusius, les Bauhin, les Dalechamps, les Pena,  les Lobel viennent s'exercer à la vraie méthode expérimentale et où maints pharmaciens se joignent au mouvement d'émancipation. 

Mais avant d'y arriver nous devons traverser des siècles d'incertitudes et d'agitations. En dehors des foyers méridionaux où s'était manifestée, l'influence arabe, on ne peut indiquer que quelques centres isolés. Charlemagne avait dans ses Capitulaires poussé à l'étude des simples en prescrivant la liste des plantes médicinales à cultiver dans les couvents. Dans les monastères, des religieuses, comme Hildegarde de Bingen (1098-1180), transmettaient la liste de leurs recettes et préparaient une sorte de matière médicale indigène; dans le peuple, des formules plus ou moins empiriques étaient employées et faisaient fortune; mais il n'y avait dans tout cela que des expériences isolées, sans méthode et sans direction générale. Ce qui dans ces temps obscurs prend racine et devient à un moment prépondérant, c'est l'alchimie, qui mérite toute notre attention.

Les Alchimistes. 
Les médecins arabes ne s'étaient pas bornés à l'ancien galénisme. Parmi eux s'étaient développés les germes, venus d'Alexandrie, conservés à travers les superstitions byzantines, d'une science qui dans le monde arabe prit le nom d'alchimie. L'étude des métaux avait conduit à l'idée qu'ils étaient formés d'un fonds commun, précieux, et de souillures qui en altéraient la pureté et qu'il devait exister une substance - c'était la pierre philosophale - capable de faire paraître l'or pur de ce fonds et de transmuter ainsi les métaux vils en métaux précieux. Les Arabes avaient, en outre, l'idée qu'une pareille substance devait également purger le corps humain des principes morbifiques qui troublent l'action de ses organes, et maintenir une santé perpétuelle. 

Geber, né en 702, l'auteur du Summa perfectionis, fut, au VIIIe siècle, le premier de cette école de chimistes arabes; il donna son élixir rouge, qui n'est qu'une dissolution d'or, comme un remède à tous les maux, Rhazès, Avicenne, Albucasis, etc., poursuivirent des recherches semblables. Leurs efforts n'aboutirent naturellement pas au but chimérique qu'ils poursuivaient; mais ils trouvèrent sur la route bien des faits intéressants pour la matière médicale. Geber signale l'oxyde rouge et le deutochlorure de mercure, l'acide nitrique, l'acide chlorhydrique, le nitrate d'argent; Rhazès parle de l'orpiment, du réalgar, du borax, des combinaisons du mercure avec les acides; Albucasis s'occupe de la distillation qu'il perfectionne. 

Toutes ces idées passèrent en Europe vers le XIIIe siècle, elles furent dans l'ensemble adoptées par des hommes de grand mérite, qui jetèrent un grand éclat dans ces siècles de crédulité naïve. Albert le Grand (1193-1282), naturaliste éminent, ne participa que peu à la recherche du grand oeuvre, mais ses grandes connaissances le rendirent légendaire et lui firent attribuer les livres apocryphes publiés après lui sous les noms de Secrets du Petit Albert et du Grand Albert. Roger Bacon, d'Angleterre (1224-1295), Arnaud de Villeneuve, du midi de la France (1285-1312), Raymond Lulle d'Espagne (mort en 1315) sont les grands hommes du XIIIe siècle qui découvrent des faits nombreux et intéressants, mais que les profanes connaissent surtout par leurs tendances à l'alchimisme. Pendant le XIVe siècle, nombre de disciples de mauvais aloi prétendent se rattacher à ces noms célèbres, mais leurs exagérations font perdre du terrain aux théories mystiques et suscitent, par réaction, des esprits plus sages comme Gentilis de Foligno (mort en 1349) et plus tard Saladin d'Asculo et Ardinino de Pesaro, qui notent dans la matière médicale les substances actives sorties du creuset des alchimistes. Basile Valentin et les ouvrages qui lui sont avec plus ou moins de raison attribués caractérisent le XVe siècle; magie, astrologie, mysticisme, recettes bizarres, parmi lesquelles quelques-unes utiles. C'est l'invasion de l'antimoine et des préparations dont il est la base. Currus triomphalis antimoni : tel est le titre de l'ouvrage où sont décrites les principales préparations de ce corps. On rapporte à l'auteur la préparation de l'acide chlorhydrique, des notions sur l'or fulminant, sur le bismuth, regardé comme une altération de l'étain, l'action des acides sur l'alcool produisant une odeur éthérée.

La Renaissance.
Le XVIe siècle s'ouvre par une recrudescence beaucoup plus sérieuse de l'alchimisme. Paracelse (1493-1541) en est le représentant. Esprit ardent, novateur, il attaque violemment les anciennes doctrines du galénisme et de l'arabisme, les théories humorales et la polypharmacie. Si son système ne peut être accepté, il n'en faut pas moins avouer qu'il a rendu grand service à la pharmacie par la simplification des procédés, la recherche des agents véritablement actifs; il s'élève contre les apothicaires « qui ne savent composer que d'inutiles sirops ou de dégoûtantes décoctions lorsqu'ils ont sous la main au fond de leurs alambics et de leurs cucurbites des essences, des extraits et des teintures », et contre les médecins qui, dans leurs prescriptions barbares, « employent quarante ou cinquante simples entassés pêle-mêle contre une seule maladie ».

Van Helmont, qui vient après lui (1577-1644), fait la transition entre les chimistes mystiques et les chimistes rationnels; il clôt la série de la période alchimique et commence celle de la chimie scientifique. Il est le représentant le plus brillant de la chemiatrie. Il rend des services à la pharmacie moins par l'introduction de certains remèdes que par la proscription des médicaments qui contiennent peu de matière active. Esprit remarquable, il eut le tort, commun à son époque, de croire encore aux influences magiques et astrologiques. Ce sera le travail de la seconde moitié du XVIIe siècle de réduire à néant toutes ces idées en appliquant les méthodes d'expérimentation.

En dehors des substances chimiques dont nous avons parlé, de nouveaux médicaments avaient été introduits en Europe. Les produits de l'Orient qui venaient difficilement, apportés par des marchands juifs ou arabes, faisaient depuis le XIIIe siècle l'objet d'un trafic considérable par les républiques italiennes, Venise, Gênes, Pise, que les croisades avaient habituées à transporter hommes et choses de l'Europe en Asie et vice versa. Plus tard, les Portugais avaient ouvert la voie des Indes par le cap de Bonne-Espérance, et fait connaître les épices et les médicaments de l'extrême Orient; enfin l'Amérique découverte offrait au XVIe et au XVIIe siècle de véritables trésors pour la matière médicale, et parmi eux l'ipécacuanha et le quinquina.
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Armoiries des apothicaires de Paris.
« Armoiries des marchands espiciers et appoticaires de Paris  ». (1629)

La pharmacie des Temps modernes

De la fin du XVIe au XVIIIe siècle. 
Sous ces influences, les études pharmaceutiques avaient pris un essor remarquable. Déjà au XVe siècle, Saladin d'Asculo avait publié (1488) le premier traité de pharmacologie paru en Europe, le Compendium aromatorum, et Barthélemy Montagnana avait fait paraître (1487) son Antidotaire
« Les manuels dont les apothicaires se servaient dans la seconde moitié du XVe siècle étaient; les Antidotaires latins de Nicolas et de Mesué, l'Expositio super antidoteriis Mesue de Christophorus Georgius de Honestis, le Liber servitoris d'Albucasis et le Compendium Aromatariorum de Saladinus de Asculo, imprimés avec quelques autres petits traités pharmaceutiques, à la fin du XVe siècle et pendant tout le XVIe, à la suite des oeuvres de Mesué (Mesuua opera); le Lumen Apothecariorum de Quiricus de Augustis, le Luminare majus de Johannes Jacobus, de Manliis de Bosco, et le Thesaurus aromatariorum de Paulus Suardus (c'est le premier apothicaire qui ait écrit un livre de pharmacie), réunis en un volume par les typographes du XVIe siècle; les dictionnaires de Simon Januensis (Clavis sanationis) et de Mattheus Sylvaticus (Pandectae medicinae), le traité de Matière médicale de Dioscoride; le Circa instans de Platearius et sa traduction française, dont les manuscrits sont intitulés Secrets de Salerne, et les imprimés, Arbolayre etGrant herbier en françois; l'Hortus sanitatis; l'Herbarius seu de virtutibus herbarum, appelé encore Herbolarium; le De virtutibus herbarum de Macer; le Liber aggregatus in medicinis simplicibus de Sérapion le Jeune; » etc. (note de Dorveaux, dans Notice sur Les Pleigny, p. 35).
Giorgio Valla, au XVIe siècle, composait son De simplicium natura (1528); Bassavola, l'Examen simplicium medicamentorum (Rome, 1530). En 1541, Sylvius publiait son Methodus medicamenta componendi; en 1559, Matthiole, les Commentaires de Dioscoride; à Montpellier, des professeurs de l'Université, Rondelet et Joubert, ne dédaignaient pas de donner leurs soins à des ouvrages de pharmacologie et de matière médicale. Au XVIIe siècle, les pharmacopées abondent, et, parmi les plus remarquables : celles de Joseph Duchesne (Quercetanus) en 1603; de Jean de Renou (1608); de Brice Bauderon (1630); de Jean Swelfer (Pharmacopaia Augustana reformata, 1652); de Moïse Charas (Pharmacie royale galénique et chimique, 1676); de Nicolas Lemery (Pharmacopée universelle, 1697).

En somme, la Renaissance avec laquelle s'était réveillée la méthode d'observation portait ses fruits. Les savants de la Royal Society de Londres et de l'Académie des sciences de Paris se livraient à l'expérimentation, et parmi les plus distingués se trouvaient en France des pharmaciens, les Geoffroy, les Boulduc, les Lemery, etc. La Faculté de médecine résistait bien quelque peu à la marche en avant; la plume caustique de Guy Patin attaquait à la fois la polypharmacie de la secte arabique et les nouveaux et puissants spécifiques : mercure, antimoine et quinquina; mais elle ne pouvait empêcher les drogues nouvelles de pénétrer dans les officines et d'y prendre leur place légitime.

XVIIIe et XIXe siècles.
Pendant tout le XVIIIe siècle, dans leurs officines ou les laboratoires du jardin des Plantes, les apothicaires poursuivent activement leurs recherches : les Rouelle, en chimie; Valmont de Bomare, en histoire naturelle pharmaceutique; Baumé, en pharmacie proprement dite. Quand, vers la fin du XVIIIe siècle, Lavoisier établit les fondements de la chimie appelée pneumatique, point de départ de la chimie moderne, il a pour émule, presque pour devancier, Scheele, le modeste pharmacien suédois, qui, dans sa pauvre officine, a fait de si belles découvertes, et c'est dans le milieu pharmaceutique qu'il trouve d'intelligents et de zélés disciples. Fourcroy, A. L. Brongniart, Vauquelin dirigent les apothicaires dans ces voies nouvelles. La chimie minérale est par eux fructueusement cultivée : Scheele avait découvert le chlore; Vauquelin trouve le chrome; Balard, le brome; Bussy, le magnésium. 
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Pharmacie du 18e siècle.
Une pharmacie de la fin du XVIIIe siècle, en Norvège.

Mais c'est surtout dans l'étude des produits organiques, que la pharmacologie arrive à de féconds résultats. Il semble que le rêve de Paracelse, à la recherche des quintessences des médicaments, se réalise : le principe actif, sous la forme des alcaloïdes, vient permettre au médecin de simplifier ses formules et de se débarrasser peu à peu de l'ancienne polypharmacie. Derosne découvre la narcotine en 1803; Gomez obtient la cinchonine en 1811; Serturner détermine la constitution de la morphine en 1817; Pelletier et Caventou isolent la strychnine et la brucine en 1818, la quinine en 1820; Giesecke, la conine en 1827; Reimann et Posselt, la nicotine en 1828, l'émétine en 1817; Meissner, la vératrine en 1818; Robiquet, la codéine en 1832; dans l'année 1833, Geiger et Hesse, la daturine; Mein, l'atropine; Hesse, l'aconitine; Henry et Delondre, la quinidine; Vée et Leven, l'ésérine en 1865; Hardi, la pilocarpine en 1875; Tanret, la pellétiérine en 1878; etc. 

A ces alcaloïdes viennent s'ajouter toute une série de produits organiques, les uns extraits des drogues végétales, d'autres obtenus par la substitution d'éléments ou de radicaux les uns aux autres, ou bien encore par synthèse. Ces nouveaux produits sont innombrables, et si dans le nombre il en est de très intéressants, d'importants pour la thérapeutique, beaucoup, il faut bien le dire, encombrèrent,  et même pour quelques-uns continueront jusqu'à nos jours d'encombrer, l'officine du pharmacien.

De nouvelles voies  s'ouvrent à la science des médicaments; les produits physiologiques, ferments tirés des organes glandulaires, pepsine, pancréatine, étaient déjà utilisés depuis quelque temps comme agents médicamenteux; les célèbres recherches de Pasteur ont introduit dans la thérapeutique des moyens d'action qu'on soupçonnait à peine peu de temps avant; c'est la classe des vaccins, expérimentés depuis Jenner, au siècle précédent, mais  qui pénètrent désormais dans l'emploi médical régulier et dont le pharmacien ne pourra plus se désintéresser.

A mesure que les connaissances utiles au pharmacien se produisaient dans le domaine scientifique, les pharmacopées étaient tenues au courant de tous ces progrès; en 1803, c'était  l'oeuvre de Tromsdorff, surnommé le Nestor des pharmaciens allemands; le Cours théorique et pratique de pharmacie de Simon Morelot; en 1828, la Pharmacopée universelle de Jourdan; le Traité de pharmacie de Soubeiran, modèle du genre, paru en 1836, remis an causant par des éditions successives; enfin, dans la seconde moitié du XIXe siècle, les traités et manuels de Bourgoin, Andouard, Dupuy, etc. (GE).

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