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Thalès de Milet

Thalès de Milet (entre 624 et 547 av. J.-C.), dont la tradition a consacré le nom comme le plus ancien des philosophes et savants grecs, appartient plus en réalité à la légende qu'à l'histoire. Devenu célèbre en Ionie, pour, assurait-on, avoir prédit une éclipse du Soleil (celle de 585?), il paraît avoir joué ensuite un rôle politique assez important. Après sa mort, circulèrent sur son compte des récits plus ou moins inventés, dont Hérodote a recueilli une partie, et dont on peut voir les autres dans Diogène Laërce, qui, en particulier, a conservé diverses formes de la légende des Sept sages, parmi lesquels Thalès occupe toujours le premier rang. S'il a écrit, ce n'est certainement qu'en vers; mais de ceux qui ont circulé sous son nom et ont, en tout cas, été perdus de bonne heure, les seuls peut-être authentiques avaient un caractère soit moral, soit politique.
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Thalès de Milet
d'après la Chronique de Nuremberg.

Un petit écrit de 200 vers Sur le solstice et l'équinoxe a pu être la source des données fournies par Eudème sur les supposées connaissances astronomiques de Thalès; celles qui concernent sa science géométrique paraissent en grande partie conjecturées d'après des procédés d'arpentage très élémentaires que la tradition attribuait au Milésien. Enfin, ses opinions sur la nature ne sont probablement parvenues jusqu'à Aristote que sous une forme déjà suspecte, due sans doute au sophiste-Hippon; et ses apophtegmes moraux ne se distinguent guère de ceux qu'on attribue aux autres sages. Ainsi on ne peut rien affirmer avec sûreté de Thalès, si ce n'est la célébrité qu'il s'était acquise. 

Le point particulièrement important serait de savoir s'il avait vraiment fondé à Milet une école scientifique (École Ionienne), un centre de travail comme semble bien l'avoir été l'école italique (Pythagoriciens, Eléates). Mais cette question semble insoluble, parce que nous sommes nullement renseignés sur la nature des relations intellectuelles entre les premiers penseurs grecs que l'on voit se succéder à Milet. Si d'Anaximandre à Anaximène, il y a une filiation évidente, un développement incontestable du même cercle d'idées, entre le premier de ces physiologues et Thalès, entre deux compatriotes d'âge assez voisin, il n'y a, au contraire, pour ainsi dire rien de commun. Anaximandre nous apparaît comme un spéculatif d'esprit puissamment systématique; Thalès,  tel au moins que la légende nous le montre, serait plutôt un chercheur de connaissances pratiques, qui a pu émettre des idées ou des assertions d'une portée théorique, mais n'aurait guère insisté sur elles et ne les aurait point développées. Précisons cette impression en marquant les traits traditionnels de cette légende qu'il n'y a pas de motifs suffisants pour écarter comme controuvés.

Thalès, fils d'Éxamyès (nom plutôt carien que sémitique), d'origine phénicienne (c.-à-d. probablement rattachant sa famille aux Cadméens qui suivirent le fondateur de Milet, et se distinguant par là des Ioniens proprement dits), aurait voyagé en Égypte (comme marchand?); il en aurait rapporté nombre d'observations utiles ou curieuses, sujets d'applications pratiques ou de discussions propres à éveiller l'esprit scientifique (comme la question de l'explication des débordements du Nil); il se serait ensuite particulièrement occupé d'astronomie, c.-à-d. suivant le sens qu'avait alors ce mot, de déterminations relatives au calendrier et de prédictions du temps. Il ne faut pas parler de l'introduction en Grèce de la science égyptienne, qui n'existait pas comme théorie. Thalès n'a pas dépassé d'ailleurs le niveau de la pratique; s'il a pu prédire une éclipse, c'est, dans la plus favorable des hypothèses, par la connaissance empirique d'une période, non par celle des causes. En fait, si Thalès a prédit une éclipse totale de Soleil, il l'a certainement dû seulement à la seule chance. Car, la connaissance du saros peut certainement laisser prédire les éclipses de Lune, visibles de partout sur la Terre. Pour les éclipses de Soleil (et a fortiori pour ce qui concerne leur totalité) c'est une autre affaire. La difficulté qu'ont eu bien plus tard les astronomes pour dater cette éclipse est d'ailleurs une illustration de cette difficulté. Voici au demeurant ce qu'en disait Hoefer en 1873 :

L'éclipse de Thalès

Hérodote raconte que des Scythes tuèrent le fils de Cyaxare, roi de Médie, découpèrent ses membres et les servirent comme un plat de venaison sur la table du roi mède, qui en mangea avec ses courtisans. Les meurtriers s'enfuirent à la cour d'Alyatte, roi de Lydie, qui leur donna asile. Ce fut là l'origine d'une guerre qui dura cinq ans. Au plus fort d'une bataille que se livrèrent, on ne sait pas au juste où, les Mèdes et les Lydiens, survint une éclipse de Soleil, [dont les chroniqueurs prétendent qu'elle] avait été prédite par Thalès. Elle causa, au dire d'Hérodote, une obscurité si grande, que les combattants effrayés mirent bas leurs armes, et que les deux rois ennemis se réconcilièrent. Cette éclipse, qui mit ainsi fin à la guerre des Mèdes et des Lydiens, est devenue, pour les astronomes et les historiens, un sujet de longues discussions.

Pline place la date de cet événement dans la première année de la 48e olympiade [2], ce qui correspond à l'an 585 avant J. C.. C'est la date calculée par Riccioli[3], et adoptée par Newton. Scaliger, en consultant les tables défectueuses de son temps, lui assigna l'an 583 avant J. C. Volney fit tomber cette éclipse dans l'année 620, en se fondant sur des calculs astronomiques que Laplace n'admettait pas. D'autres, tels qu'Usher, Costard, etc., partant de données plus ou moins certaines, trouvèrent, le premier, l'année 601; le second, 630 avant J.C. Baily, astronome anglais, essaya, au moyen de tables assez exactes du Soleil et de la Lune, de montrer que l'éclipse de Thalès a dû arriver dans l'intervalle compris entre 629 et 625 avant J. C.[4]. Oltmans, réfutant les autorités que nous venons de citer, assigna à l'éclipse de Thalès la date du 30 septembre 610 avant J. C. [5].

Cette dernière date fut depuis lors universellement adoptée par les astronomes; mais elle ne satisfaisait pas les historiens. D'abord, en 610, Thalès n'avait pas encore fait en Égypte le voyage que lui prêtent les chroniqueurs, et il était trop jeune pour être suffisamment versé en astronomie. Mais il y avait une difficulté d'un autre genre. Comment Cyaxare pouvait-il faire la guerre aux Lydiens pendant que les scythes occupaient son empire et l'avaient rendu leur tributaire de 634 à 607?

Enfin la question n'a été résolue que de nos jours. Trois savants astronomes, Airy [6], Hind' [7] et Zech [8] sont parvenus, chacun de son côté, à réhabiliter unanimement la date de Pline. Hind a pu, avec ses Tables, tracer la courbe de l'éclipse totale du Soleil qui eut lieu le 28 mai de la première année de la 48e olympiade (585 avant J.C.). Cette courbe passait tout près du lieu où a dû se livrer la bataille dont parle Hérodote. Voilà comment la date, fournie par les anciens, a fini, après avoir été longtemps considérée comme fausse, par être reconnue pour vraie, satisfaisant à la fois aux exigences de l'astronomie et de l'histoire (Hoefer, 1873).

[2] Pline, Hist. Nat., II, 9.

[3] Almagest. Novus, t. I, p. 363.

[4]Philosophical Transactions, année 1811.

[5] Oltmans, dans l'Annuaire [6] Philosophical Transactions, t. CXLIII, p. 179.

[7] Athenaeum, an. 1852, p. 919.

[8] Recherches astronomiques sur les principales éclipses de l'Antiquité classique, p. 57.astronomique, 1823, p. 197.
 

 

En excluant les conceptions qui appartiennent à des physiologues postérieurs, on peut admettre que Thalès devait se représenter la Terre comme plate, et les astres, de leur coucher à leur lever, comme la contournant en naviguant sur l'Océan qui l'entoure (conception d'origine mythologique, déjà présente en Ionie avant Thalès). Thalès aurait aussi étudié la marche du Soleil entre les tropiques, mesuré le diamètre apparent de cet astre, divisé le ciel en constellations, et indiqué, d'après les Phéniciens, l'usage de la Petite Ourse. Tout cela est hautement sujet à caution.

Par un emprunt, plus ou moins exact, aux croyances cosmologiques de l'Orient (de l'Egypte peut-être, mais plus certainement de la Mésopotamie), Thalès se représentait-il également le ciel comme une voûte liquide reliée à l'Océan et sur laquelle les barques célestes auraient continué leur course, au-dessus de l'atmosphère emprisonné comme une grosse bulle d'air au sein d'une masse liquide, au-dessus du disque terrestre reposant sur une partie de cette même masse? Il est plus naturel, semble-t-il, d'admettre chez Thalès une conception de ce genre, donnant à l'eau une importance cosmologique énorme, que de supposer qu'il se soit philosophiquement attaqué, le premier des Grecs, au problème de l'origine des choses et qu'il l'ait résolu en indiquant l'eau comme le principe primordial (La matière antique). Tout au plus ce qu'il a pu dire aura-t-il posé ce problème pour Anaximandre qui l'a résolu par la conception de l'indéterminé (vide apparent), identifié ensuite avec l'air par Anaximène; tout au plus l'opinion attribuée à Thalès aura-t-elle ensuite amené le sophiste Hippon à rechercher les arguments pouvant être invoqués à l'appui de la priorité de l'eau.

Une autre assertion mise sur le compte du Milésien, que tout est animé et plein de divinités, même s'il la confirmait en parlant de l'attraction exercée par l'aimant ou par l'ambre frotté, ne paraît pas non plus avoir un caractère philosophique. Elle précise seulement l'état d'esprit des sages d'alors qui ne pouvaient se représenter une force motrice que comme une âme. Au temps de Platon, le problème sera renversé, et l'âme, au contraire, définie comme automotrice. Concluons en disant que le nom légendaire de Thalès ne périra pas, tant qu'il y aura des savants; mais sa gloire a été quelque peu exagérée ; il a été un précurseur, non pas un initiateur véritable, et il conviendrait de le laisser au rang des sages. (P. T.).

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