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La découverte de la matière
La science antique des poisons
La connaissance des poisons est aussi ancienne que le crime; ce qui revient à dire  qu'il est impossible de fixer l'époque de son origine. Soit par souci éthique, soit par obéissance à des lois étables, les auteurs de l'Antiquité s'étaient imposé le silence le plus absolu sur la matière toxicologique. Qu'on se rappelle seulement le serment d'Hippocrate qu'on faisait autrefois prononcer dans toutes les facultés de médecine de l'Europe. C'est probablement pourquoi l'histoire nous apprend si peu de choses sur la préparation des poisons chez les Anciens. 

Galien, dans son Traité des antidotes (II, 7), dit que les seuls auteurs  qui aient osé s'étendre sur les poisons, sont Orphée, surnommé le Théologue, Horus, Mendesius le Jeune, Héliodore d'Athènes et quelques autres. 

« Il est imprudent, observe-t-il de traiter des poisons et d'en faire connaître la composition au vulgaire qui pourrait en profiter pour commettre des crimes. » 
Malgré cela, il ne se fait pas scrupule d'indiquer une série de substances réputées vénéneuses, et qui sont les mêmes que celles indiquées par Nicandre et Dioscoride. Aucun des auteurs mentionnés par Galien n'est arrivé jusqu'à nous. Parmi les écrits d'Arate qui nous restent, il ne se trouve pas de traité sur les poisons. 
Quant à l'auteur du poème Peri liqwv, Sur les pierres, qui cherche à se faire passer pour un auteur très ancien (il imite maladroitement la langue d'Homère), il paraît tout au plus appartenir aux premiers siècles de l'ère chrétienne, époque à laquelle on rencontre une multitude d'ouvrages pseudonymes, des traités sur la pierre philosophale, attribués faussement à Platon, à Aristote, etc. Il aborde la question des antidotes, en examinant les propriétés des pierres et surtout leur vertu contre la morsure des serpents venimeux. Il cite la topaze, l'opale, le jaspe, la lépidote, la chrysolithe, l'aimant, l'émeraude, le rubis, etc. Il a eu des devanciers.

L'auteur réellement le plus ancien qui qui nous ait laissé quelques détails sur l'histoire des poisons, c'est Nicandre de Colophon, qui vivait entre 204 et 138 av. J.-C. Lorsqu'on compare entre eux Nicandre, Dioscoride, Pline, Galien, Paul d'Egine, relativement à ce qu'ils nous apprennent des poisons, on est tenté de croire qu'ils se sont copiés souvent textuellement, ou qu'ils ont tous puisé aux mêmes sources. 

« Si les poisons, dit Dioscoride, sont nombreux en espèces, leur action est assez uniforme. Aussi leur oppose-t-on à tous à peu près les mêmes remèdes. » 
Dioscoride donne ensuite l'énumération assez exacte des symptômes de l'empoisonnement. De là, il arrive à conclure qu'il est très difficile de trouver un symptôme exclusivement propre à tel ou tel poison. Il avoue même que plusieurs de ces symptômes sont communs à des maladies  qui ne sont pas occasionnées par un poison. Il divise ensuite implicitement les poisons en ceux qui tuent promptement, et en ceux dont l'action est plus lente, et qui occasionnent quelque fois des maladies de longue durée.

Après ces idées, qui sont pour la plupart extrêmement justes, Dioscoride aborde la question du traitement. Ici tous les auteurs s'accordent à dire que le premier moyen qu'on doit employer dans un cas d'empoisonnement, c'est de chercher à expulser le poison par la voie la plus courte. Et dans ce but, ils conseillaient de provoquer immédiatement le vomissement avec de l'huile seule, ou mélangée avec de l'eau.
« Si l'on n'a pas d'huile sous la main, on donne, ajoute Dioscoride, du beurre dans l'eau tiède, ou une décoction de mauve, de graine de lin, de semences d'orties, etc. Ces substances ont l'avantage de chasser le poisson, non seulement par la bouche, mais encore par les selles, et d'amortir par là l'action mordante du poison. » 
Nicandre ajoute à ces moyens, comme ayant la même action, l'huile d'olive, le lait, une lessive chaude de cendres de sarments, des noyaux de pêches écrasés dans l'huile blanche. Après le vomissement, on donnait ordinairement à boire une infusion de plantes aromatiques, du vieux vin, de l'hydromel contenant du nitre pilé, etc.  L'un des auteurs anonymes de l'art sacré a laissé des Préceptes pour ceux qui s'occupent de l'oeuvre. Ces préceptes se terminent par une comparaison d'une remarquable justesse.
« Les poisons, dit l'auteur, sont pareils à des ferments, parce qu'ils agissent en petites quantités comme le levain dans la panification. »
Après l'exposé de ces idées, qu'on peut considérer comme la base antique de la toxicologie, Dioscoride, et après lui Galien, donne la liste des substance vénéneuses ou réputées telles dans l'Antiquité. Les poisons connus des Anciens étaient tirés des trois principaux règnes de la nature. En voici l'énumération, selon cette division classique : 

Poisons tirés du règne animal.
Les troubles fonctionnels, que les cantharides déterminent dans les organes génito-urinaires, n'étaient ignorés d'aucun des médecins de l'Antiquité. Les buprestes étaient des insectes auxquels on attribuait, avec raison, les mêmes propriétés qu'aux cantharides. La sangsue, avalée dans une boisson, était supposée causer la mort par le sang qu'elle suçait dans l'estomac. Le sang de taureau, ayant sans doute subi la fermentation putride, était un des poisons les plus usités chez les Athéniens. Le miel d'Héraclée, surnommé maïnomenon, rendait furieux ceux qui en mangeaient, témoin les soldats de Xénophon (Anabase). Les aspics, les crapauds, les salamandres, les lièvres marins passaient pour fournir des poisors très énergiques. Les crapauds et les salamandres ne méritaient pas cette réputation. Quant au lièvre marin - qui n'était sans doute pas l'aplysie, ce mollusque auquel on donne aussi aujourd'hui le nom de lièvre de mer -, nous ignorons si les auteurs anciens ont voulu désigner par là une espèce de poisson, de crustacé ou d'araignée de mer.

Poisons végétaux. 
L'action de l'opium (suc concrété des pavots) a été très bien décrite par Nicandre, qui vivait au IIe siècle avant notre ère.

« Celui qui boit, dit-il, un breuvage dans lequel entre le suc de pavots tombe dans un sommeil profond. Les membres se refroidissent; les yeux deviennent fixes; une abondante sueur se déclare sur tout le corps. La face pâlit, les lèvres enflent, les ligaments de la mâchoire inférieure se relâchent; les ongles deviennent livides, et les yeux excaves présagent la mort. Cependant ne te laisse pas effrayer par cet aspect; donne vite au malade une boisson tiède, composée de vin et de miel, et remue le corps violemment, afin que le malade vomisse. » 
Cette description est surtout remarquable en ce qu'elle montre que dans les cas d'empoisonnement les anciens procédaient comme on le fait encore aujourd'hui : ils cherchaient avant tout, par des vomissements, à débarrasser l'estomac de l'agent qui produisait des troubles si effrayants.

La jusquiame, qui signifie littéralement  fève de cochon, de hyosciamus, passait pour causer des vertiges et une folie momentanée. Les anciens distinguaient comme nous la jusquiame noire (à graines noires) de la jusquiame blanche (à graines blanches). On pensait que le lait était l'antidote de ce poison.

La racine d'aconit est un des poisons les plus énergiques du règne végétal. Les anciens le savaient déjà, puisqu'ils donnaient à cette plante (aconitum lycoctonurn) l'épithète de pardaliankès ( = tue-panthère). Un des conjurés de Catilina, Calpurnius Bestia, fit mourir ses femmes avec l'aconit, que la mythologie grecque fait naître de l'écume de Cerbère.

La ciguë, qui chez les Athéniens et les habitants de l'ancienne Massalia (Marseille) remplaçait notre guillotine, était le suc condensé des tiges, des feuilles, des fleurs et des graines exprimées de notre vicuta virosa, ombellifère très commune dans les lieux marécageux. Un symptôme particulier de l'empoisonnement par la ciguë, bien connu des anciens, était le froid et la pesanteur des membres inférieurs; Platon en parle dans la mort de Socrate. Le vin passait pour le contre-poison de la ciguë.

La racine d'ellébore, nom sous lequel on confondait probablement le veratrum album et l'elleborus niver, était jadis très renommée dans le traitement de la folie. Broyée et délayée dans du lait et de la farine, elle était employée par les Grecs et les Romains pour tuer les rats : c'était leur poudre de rats, leur arsenic. Les Gaulois empoisonnaient leurs flèches en les trempant dans du suc d'ellébore.

Les propriétés vénéneuses des haies de l'if (taxus baccata) étaient bien connues des Anciens. C'est avec ce poison que se fit mourir Cativulcus, roi des Éburons (Belges).

Le nom de mandragore, qui joue un si grand rôle dans la pharmacopée des Anciens, paraît avoir été appliqué à différentes espèces de solanées, particulièrement à la stramoine et à la belladone. On sait que les fruits écrasés de ces plantes vénéneuses, donnés en breuvage, produisent des visions étranges, des hallucinations momentanées. 

Les sucs de dorycnium, de psyllium, de pharicum, de carpasus, de thapsia, d'elaterium, d'herbe sardonique, regardés comme des poisons plus ou moins violents, étaient probablement fournis par diverses espèces d'euphorbiacés, d'apocynées, de cucurbitacées et de renonculacées.

Les Anciens connaissaient un assez grand nombre de champignons vénéneux, que Nicandre nomme très pittoresquement le mauvais ferment de la terre. Le vinaigre, ajouté à une colature de cendres de sarments, passait pour le meilleur antidote des champignons vénéneux.

Poisons minéraux.
L'arsenic, nom dont Dioscoride s'est le premier servi, était un sulfure d'arsenic comme la sandaraque

« Pris en breuvage, ajoute cet acteur, il cause de violenles douleurs dans les intestins, qui sont vivement corrodés. C'est pourquoi il faut y apporter en remède tout ce qui peul adoucir le corrosif. »
A cet effet il recommande le suc de mauves, la décoction de graines de lin, de riz, des émulsions et des juleps émollients. Le cinabre (sulfure de mercure) passait aussi pour un poison corrosif. La litharge, la céruse et la chaux vive étaient également rangées au nombre des poisons.. (F. Hoefer).
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