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Le comte Julien,
gouverneur de Ceuta, si l'on en croit les légendes,
poussa les Arabes à passer en Espagne
afin d'intervenir dans les luttes intestines auxquelles étaient
alors aux prises le pouvoir wisigothique ( L'Espagne
wisigothique ).
Moûsâ
Noçaïr, ouali ( = gouverneur) de l'Afrique
septentrionale, qui résidait à Kairouan, demanda au calife
Walid l'autorisation de franchir l'étroit bras de mer et l'obtint.
Il envoya d'abord une bande de 400 cavaliers sous le Berbère Tharif
reconnaître l'Andalousie
(710), puis, sur le rapport favorable
qui lui fut fait, il fit passer sur la côte d'Europe
12 000 Berbères de la garnison de Tanger et quelques centaines d'Arabes
sous les ordres de Tarik (711). L'armée
passa près du mont Calpé ,
appelé depuis le djebel Tarik (d'où Gibraltar )
et repoussa les premiers chrétiens
qu'elle rencontra, commandés par Theudemir, puis, se divisant en
bandes, sema la terreur dans tout le pays. Cependant, le roi wisigoth Roderic
assemblait à la hâte une nombreuse armée de Goths et
d'Hispano-Romains et se rencontrait sur les bords du Guadalete, près
de Jerez, avec Tarik, qui avait rallié toutes ses bandes, augmentées,
à ce qu'il semble, d'un certain nombre de juifs et de chrétiens
mécontents. La bataille fut acharnée et sanglante, et dura,
dit-on, trois jours; Roderic y mourut de la main de Tarik, selon les uns,
ou, selon les autres, put gagner les montagnes de la Galice. Theudemir,
avec une partie de l'armée vaincue, regagna sa province carthaginoise
( L'histoire de la Tunisie ),
où il fut proclamé roi et put se maintenir longtemps, tandis
que Tarik poursuivait les fuyards vers le Guadiana
et soumettait rapidement le pays.
Moûsâ, jaloux de la victoire
de son lieutenant, passa lui-même en Afrique
avec une forte armée d'Arabes syriens des plus grandes familles
et donna à Tarik l'ordre de s'arrêter. Celui-ci n'en tint
pas compte; soit à l'instigation de Julien, soit par un juste sentiment
de la situation, il ne voulut pas laisser aux chrétiens le temps
de se reconnaître et, divisant son armée en trois corps, il
poursuivit ses rapides conquêtes. Ses lieutenants, en quelques semaines,
prirent Ecija, Malaga,
Cordoue
et lui-même occupa Tolède, au coeur de la péninsule,
la résidence royale des Wisigoths
( L'Espagne wisigothique ),
ou il trouva d'énormes richesses. Partout, ces Berbères trouvèrent
peu de résistance; des ordres formels les empêchaient de piller
et rassuraient les populations; à celles-ci on laissait le libre
exercice de leur culte, leurs biens, leurs magistrats, leur autonomie,
moyennant un tribut qui variait du cinquième au dixième des
revenus et qui était moins lourd que celui payé aux Goths;
une garnison composée de juifs
du pays et de quelques musulmans devait suffire
à garder les villes dans la soumission. Moûsâ cependant
avait débarqué en avril 712,
occupé Carmona, Séville et bon nombre de villes entre le
Guadalquivir
et le Guadiana
et n'avait été arrêté que devant la magnifique
et forte ville de Merida; il perdit à ce siège bon nombre
des siens et ne put entrer dans la place le 11 juillet que grâce
à l'arrivée de puissants renforts venus d'Afrique. De là,
il marcha vers Tolède, que Tarik avait un instant quitté
pour faire une razzia dans la Vieille-Castille .
A Talavera de La Reina, les deux généraux musulmans se rencontrèrent
et Moûsâ destitua son lieutenant.
En même temps, un fils de Moûsâ,
Abd el-Aziz, conquérait tout l'Est de la Bétique ,
s'emparait de Lorca et forçait Theudemir, qui s'était retiré
à Orihuela, à se reconnaître tributaire des musulmans;
au retour, il prit Baeza, Jaen,
Antequera,
sans rencontrer de résistance. Moûsâ, qui s'était
à peu près réconcilié avec Tarik, le chargea
alors de soumettre l'Est de la péninsule jusqu'à l'Ebre,
tandis que lui-même prenait par l'Ouest, par Salamanque et le Duero;
ils se rencontrèrent devant Saragosse,
que leurs armées réunies enlevèrent après un
siège d'un mois, puis occupèrent Huesca,
Calahorra,
Tarragone, Lérida, Barcelone, Gérone,
Rosas, Ampurias, Tortose, Murviedro. Valence,
Jativa, Denia tombèrent au pouvoir de Tarik, tandis que Moûsâ,
partant vers le centre et I'Ouest, allait jusqu'à Lugo, au milieu
des montagnes de la Galice. En moins d'un an, la conquête musulmane
avait été ainsi portée du détroit de Gibraltar
au pied des Pyrénées, et les populations tremblantes s'étaient
soumises en un instant à un vainqueur qui semblait devoir se montrer
généreux. On prête même à Moûsâ
le projet grandiose de conquérir l'Europe
entière et de retourner en Syrie par les bords de la mer Noire.
Mais le calife le rappela en juillet 713,
ainsi que son rival de gloire, Tarik, et ce fut Abd el-Aziz, le fils de
Moûsâ, qui gouverna en Espagne .
Abd el Aziz,
qu'on accusa bientôt de favoriser les chrétiens
et qui, selon la légende, avait épousé la veuve de
Roderic, Egilone, fut au bout de deux ans tué par les ordres du
calife,
et les soldats proclamèrent à sa place un guerrier qui s'était
distingué dans les guerres d'Afrique ,
nommé Ayyoûb (715). Il
transporta le siège du gouvernement de Séville à Cordoue,
visita avec soin toute l'Espagne
pour rendre la justice, et punit les magistrats prévaricateurs,
répara les maux des guerres passées et éleva sur les
ruines de Bilbilis
la ville qui porte encore son nom, Calatayud (Qalat Ayyoûb,
ou
la forteresse d'Ayoub). If fut bientôt dépossédé
par le ouali d'Afrique, dont dépendait le gouvernement d'Espagne,
et remplacé par El-Horr, le Sévère, à qui succéda
Es-Samh (ou al-Zamah) célèbre dans les chroniques sous
le nom de Zama (718). Celui-ci
fit dresser une statistique du pays, puis envahit la Gaule, mais fut battu
devant Toulouse par le comte Eudes (11 mai 721).
Il périt dans cette bataille sanglante, livrée sur la grande
voie romaine que les auteurs arabes ont appelée depuis la chaussée
des Martyrs.
L'épopée
d'Abdérame
Abd er-Rahmân,
ou Abdérame, l'un des chefs musulmans qui ramenèrent les
débris de l'armée, fut proclamé ouali par ses soldats,
mais, peu après, il fut remplacé par Amhasa, sous qui il
garda d'ailleurs un commandement. Le nouveau ouali voulut venger la défaite
de Toulouse, prit d'assaut Carcassonne,
puis Lyon, dévasta les rives du Rhône et de la Saône,
pilla Autun et revint avec un riche butin;
attaqué dans la retraite, il succomba à ses blessures non
loin de Narbonne. Quelques chefs qui lui
succédèrent furent peu habiles (Ozra ibn Abd AIlâh,
725,
Yahya ibn Salâma, 726, Hodeifa
el-Keïsi,
727, Othman ibn Aboû
Neza, 727, El-Haïtham el-Kilâbi,
728)
et un envoyé extraordinaire du calife
confia le commandement à Abd er-Rahmân, qui l'avait déjà
exercé. Celui-ci, qui avait une grande réputation de générosité
et de bravoure, prépara non plus une simple course dans la Gaule,
mais une véritable conquête et fit prêcher le djihâd
ou guerre sainte dans tous les pays musulmans; de Syrie, d'Égypte ,
d'Afrique accoururent à son appel et avec leurs bannières,
d'innombrables tribus; il franchit les Pyrénées, ravagea
toute la Gascogne ,
enleva Bordeaux, battit le comte Eudes
et incendia un des faubourgs de Poitiers,
mais Charles-Martel arrivait alors avec
les bandes germaniques et, dans les plaines voisines, se livra entre les
guerriers du Nord, bardés de fer, et les Arabes, montés sur
des chevaux rapides, et les Berbères, mal armés, une
grande bataille. On se battit deux jours durant et, dans la nuit qui suivit
le second jour (octobre 732), les Arabes,
non encore vaincus, levèrent le camp furtivement. Ils avaient le
désir de ne pas livrer aux hasards d'un combat acharné le
riche butin qu'ils avaient amassé, et leurs chefs avaient d'ailleurs
à redouter des révoltes de leurs soldats et de leurs sujets.
Abd er-Rahmân était mort bravement sur le champ du carnage.
Cette journée mit un terme à l'expansion de l'Islam dans
l'Europe occidentale .
Les
turbulences africaines
Abd el-Malik, qui remplaça Abd
er-Rhamân, puis Oqba ibn el-Haddjadj essayèrent en vain
de reprendre l'avantage contre les Francs; il furent battus en plusieurs
rencontres et attaqués même par les chrétiens des montagnes
d'Espagne ,
qui avaient repris courage ( La Reconquista ).
Oqba se préparait toutefois à passer les Pyrénées
quand son chef et frère, le gouverneur d'Afrique ,
le rappela avec toutes ses forces pour combattre une insurrection formidable
des Berbères (717). Il les battit;
mais, obligé de demeurer parmi eux pour les contenir, il ne put
qu'envoyer un de ses lieutenants avec une flotte au secours de Narbonne
que Charles-Martel assiégeait. L'arrivée
de cette troupe n'empêcha pas la ville ainsi que Béziers,
Agde,
Maguelonne, de tomber au pouvoir des Francs, ce qui enleva pour un temps
aux Arabes leurs meilleurs postes d'au delà les Pyrénées.
Oqba, revenu en Espagne, administra sagement ce pays jusqu'en 740
et son prédécesseur, Abd el-Malik, fut ensuite rappelé
au pouvoir.
Alors éclatèrent de furieuses
révoltes en Afrique, qui eurent leur répercussion en Espagne
: Berbères et Arabes se livraient des combats acharnés; 20
000 de ces derniers, vaincus et misérables, passèrent de
force en Espagne, mirent à mort Abd el-Malik, qui leur avait refusé
des secours et proclamèrent ouali un d'entre eux, Baldj (743);
un autre de leurs chefs ne voulut pas le reconnaître; les Berbères
firent de même, ainsi que le gouverneur de Narbonne, Abd er-Rhamân
ibn Alkama. Entre ces divers partis eut lieu une bataille sanglante à
Calatrava,
où Abd er-Rhamân tua Baldj de sa main et fut proclamé
El-Mansoûr
(
=
le Victorieux) ; il se borna à rétablir l'autorité
du ouali d'Afrique, tandis qu'un autre chef berbère, Tsaalaba, qui
s'était séparé de Baldj, se faisait proclamer émir
à Merida. Cependant les troubles d'Afrique avaient été
un instant apaises et les Berbères vaincus. Le gouverneur de ce
pays jugea utile de donner à ces hommes remuants et courageux un
dérivatif, et il en envoya un grand nombre en Espagne avec le nouveau
ouali, Aboû'l-Khatthar guerrier distingué et énergique.
Aussitôt arrivé, celui-ci
fit saisir les chefs rebelles et fit tout rentrer dans l'ordre, puis ordonna
de procéder à un nouveau recensement des tribus et des terres
vacantes, pour fixer au sol ces éléments ethniques si mobiles.
Les Yéménites et les Syriens furent établis dans les
villes, les autres Arabes dans l'Andalousie
et sur le littoral, les Berbères dans les régions de l'Ouest
et du Nord. Les terres données ne furent pas prises aux premiers
musulmans, mais, à ce qu'il semble, sur les Goths et sur ce royaume
tributaire de Theudemir, dont on ne trouve plus de traces depuis lors.
Mais les chefs de parti, parmi lesquels Someïl, furent mécontents,
levèrent l'étendard de le révolte et Aboû'l-Katthar
fut tué en les combattant (745).
Thowâba, un des conjurés, fut ouali des provinces orientales
et de Saragosse. Leur administration fut
si mauvaise que bientôt tous les chefs musulmans se réunirent
à Cordoue, décidèrent
qu'ils nommeraient un émir ayant autorité sur tous les gouverneurs
et choisirent pour remplir cette importante fonction Yoûsouf el-Fihrî,
gouverneur de la Septimanie (747).
Cet homme remarquable visita toutes les provinces, réforma les abus,
fit réparer les routes et les ponts, édifia de nombreuses
mosquées
et fit dresser des rôles de tous les peuples de l'Espagne .
Le pays fut réparti en cinq provinces : Andalos, Toleitola
(Carthaginoise), Merida (Lusitanie
et Galice), Saraqosta (Tarraconaise) , Arboûna (Septimanie). Il y
avait quelques années que Yoûsouf administrait sagement quand
en Asie les Abbâssides renversèrent
les Omeyyades de Damas (750); cette
révolution eut son contrecoup en Espagne, où des guerres
intestines divisèrent et affaiblirent les Arabes; la puissance musulmane
paraissait même, en 756, menacée
d'une ruine prochaine, quand apparut Abd er-Rahmân ibn Moâwiya.
-
L'Émirat
de Cordoue indépendant
L'Espagne
jusqu'alors n'avait été qu'une province du ressort du gouverneur
ou ouali d'Afrique; en fait, pourtant, ses administrateurs, souvent élus
par les soldats eux-mêmes, avaient presque toujours agi avec une
pleine indépendance; Yoûsouf ne correspondait plus que rarement
avec le calife. Un Omeyyade, qui avait échappé
au massacre de sa famille, qui avait eu de romanesques aventures en Afrique
et était venu en Espagne avec quelques partisans, Abd
er-Rahmân ibn Moâwiya, leva le drapeau de la révolte
contre les Fihrites, groupa un grand nombre de tribus syriennes, égyptiennes
et berbères, battit Yoûsouf, s'empara de Cordoue
et bientôt fut proclamé émir de tout le pays. Ce personnage,
aux qualités chevaleresques, fut un véritable roi, sans en
porter le titre. Aimant la poésie et les arts, il ne put cependant
gouverner longtemps en paix. Il y avait trop de divisions et de luttes
de tribus dans la péninsule; les fils de Yoûsouf, au nom des
califes abbâsides de Bagdad,
restèrent longtemps en armes, ainsi que Hichâm à Tolède
(761-763),
Malari à Niebla (765), Chakia
en Estrémadure (765-775).
Les ennemis de l'émir cherchèrent même un appui auprès
des chrétiens du Nord de l'Espagne
et de Charlemagne. Le roi des Francs passa
les Pyrénées (777), s'empara
de Pampelune, mais au retour éprouva le désastre légendaire
de Roncevaux (auquel il est vrai les Arabes étaient étrangers,
n'en déplaise à la Chanson de Roland ).
L'éclat du règne d'Abd er-Rahmân est dû principalement
à son habile administration et aux grands travaux publics qu'il
ordonna par toute l'Espagne. Cordoue surtout, sa capitale, s'embellit rapidement;
cette ville, qui possédait déjà le palais de Merouân,
l'Alcazar et d'autres beaux édifices,
vit jeter en 786 les fondements de
cette fameuse mosquée « où l'oeil se perd dans les
merveilles ». Elle devint, comme disaient les Arabes, « le
centre de la religion, le séjour des savants, la lumière
de l'Andalousie
» et égala presque Bagdad en splendeur et en renommée.
Pendant un siècle entier, l'histoire
d'Espagne
présente un retour continuel des mêmes événements
: des soulèvements de tribus ou de oualis des villes, des guerres
saintes contre les chrétiens qui ont fondé dans le Nord des
royaumes chaque jour grandissants ( Les
royaumes chrétiens de l'Espagne médiévale ),
notamment ceux des Asturies
et de Navarre et le comté de Barcelone .
L'agitation et le trouble sont partout, le sang coule à flots sur
les champs de bataille et dans les villes révoltées; les
chrétiens
même, qui jusqu'alors avaient joui d'une liberté étendue,
pour s'être mêlés sans doute à ces guerres intestines,
sont persécutés. Tel est le spectacle malheureux et désordonné
que présente le pays sous les émirs héréditaires
Hichâm Ier (788-796),
El-Hakam
ler (796-822),
Abd
er-Rahmân Il (822-852),
Mohammed Ier (852-886),
EI-Moundhir (886-888),
Abd Allâh (888-912),
pendant plus d'un siècle. Ces razzias annuelles sur les terres des
chrétiens, ces querelles incessantes de tribu à tribu, dont
le récit remplit les annales des écrivains arabes, ne présentent
pas assez d'intérêt pour que nous fassions autre chose que
les indiquer en bloc.
Le
Califat de Cordoue
Abd Allah, avant de mourir, avait fait
accepter pour lui succéder son petit-fils, Abd
er Rahmân III, qui montrait, quoique à peine âgé
de vingt ans, de merveilleuses qualités. Celui-ci prit peu de temps
après le titre d'imam ,
émir al-moumenin ou commandeur des croyants, titre qui équivaut
à celui de calife, fit dire la prière
en son propre nom dans les mosquées et fit frapper des monnaies
particulières; c'était rompre les derniers liens qui rattachaient
l'Espagne
au califat de Bagdad. Abd er-Rahmân,
dans son long règne (912-961),
le plus glorieux de l'époque musulmane, eut à combattre à
la fois les rois chrétiens du Nord
et les tribus musulmanes demeurées en état de rébellion
dans l'Espagne orientale et la sierra Nevada. Admirablement servi par un
oncle qui avait résigné ses droits à l'émirat
dès les premiers jours, il fut généralement heureux
dans ces guerres marquées par la prise d'Osma et de Pampelune, sur
les chrétiens (920), de Tolède
(927); mais ses troupes furent aussi
battues en plusieurs rencontres, à Osma (933)
par les Asturiens, et, à Simancas (939),
une lutte terrible eut lieu dont l'issue demeura indécise; en 950,
les musulmans éprouvèrent une sanglante défaite à
Talavera. En dépit de ces revers, Abd er-Rahmân arriva à
pacifier l'Espagne musulmane et la gouverna avec succès; il intervint
même dans les affaires d'Afrique
pour soutenir les Idrisites contre le mahdi fâtimite ( L'histoire
du Maroc )
et garda pour prix de cette intervention les places de Ceuta
et de Tanger. Sa renommée s'étendant au loin, il reçut
des ambassadeurs de Grèce
et d'Allemagne .
En même temps, son amour pour les lettres et les arts attirait à
sa cour des hommes remarquables de toutes les parties du monde musulman
et, sous lui, la civilisation arabe atteignit en Espagne son plus haut
degré de splendeur.
El-Hakam II,
qui succéda à son père (961-976),
avait les mêmes qualités brillantes que lui; il publia la
guerre sainte contre les chrétiens, fit deux razzias sur les terres
de Castille
en 963 et 964,
prit plusieurs villes (San Esteban de Gormaz, Simancas, Coca, Osma, Zamora,
Calahorra)
et força les divers princes chrétiens de la péninsule
à lui demander la paix (965
et 966). Peu après, il envoyait
son généralissime, le fameux Ghâfib, conquérir
une bonne partie du Maroc
(973). Plus pacifique que guerrier,
El-Hakam s'occupa activement de l'administration, fit faire un recensement
général de ses États dont les résultats rapportés
par les auteurs paraissent à peine croyables, tant ils donnent une
haute idée de la prospérité du pays, et eut une cour
composée de savants et de lettrés. Il mourut en 976,
après avoir fait reconnaître de son vivant pour successeur
son fils, Hichâm Il. Celui-ci, qui était tout jeune, eut d'abord
pour ministre suprême ou hâdjib Mohammed ibn Abi Amir, à
qui ses succès militaires vont faire donner par les musulmans le
surnom d'El-Mansour (Almanzor)
ou le Victorieux.
-
Ce général, qui fut tout-puissant
et relégua le calife dans l'ombre, fit
une guerre continuelle aux chrétiens pendant vingt-cinq années
et presque toujours heureuse; outre un butin énorme, il prit les
villes d'Astorga et de Léon au fond de la Galice, en 984,
Barcelone
même en 985, Coïmbre en
987;
en 997, il pilla le riche sanctuaire
de Saint-Jacques de Compostelle. En même temps, son fils et ses généraux
étendaient au Maroc la suprématie du calife omeyyade. Mais,
en 1002, dans une nouvelle expédition,
les Asturiens, Castillans et Navarrais réunis le battirent à
la grande bataille de Calatañazor et il mourut des suites de ses
blessures, que de chagrin il ne voulait pas laisser soigner. Son fils,
Abd el-Malik el-Mozaffar, qu'on pressait de détrôner le calife,
se contenta d'abord du titre de hâdjib, reprit les courses
contre les chrétiens, puis fit disparaître Hichâm en
1006
et mourut après un règne très court, en 1008.
Son frère Abd er-Rahmân fut proclamé calife. Alors
commence pour l'Espagne
musulmane, parvenue à l'apogée de sa prospérité
et de sa grandeur, une longue ère de guerres civiles où de
nombreux prétendants se disputent le titre de califes, où
des gouverneurs de provinces ou de villes se déclarent indépendants;
le califat de Cordoue fait place à
une anarchie qui va livrer le pays aux Berbères d'Afrique et permettre
aux chrétiens du Nord de reconquérir peu à peu la
Péninsule (1008-1031).
-
Monnaie
d'or d'Abd er-Rahman III.
En
bas : Monnaie d'or d'El-Hakam.
-
La
décadence de l'Espagne musulmane
On a vu que, même dans les siècles
antérieurs, au temps de la plus grande puissance des califes,
il y avait eu bien des discordes; au XIe
siècle, l'anarchie fut à son comble. Des émirs
se proclamèrent indépendants à Grenade,
à Ronda, à Algésiras,
à Cazlona, à Carmona, à Niebla, à Badajoz,
à Moron, à Séville, à Huelva, à Silves,
dans l'Algarve, à Mertola, à Malaga,
à Tolède, à Almeria, Valence, Denia, Lorca, Murcie;
des révolutions de palais, des émeutes soldatesques, des
batailles entre les chefs et entre les diverses tribus, tel est le spectacle
que présente l'Espagne
pendant tout ce siècle et dans le détail duquel l'histoire
générale se perd. Cependant, les chrétiens qui étaient
intervenus dans ces luttes et qui étaient eux-mêmes divisés
avaient enfin résolu de réunir leurs forces pour expulser
les Arabes; Alphonse VI, proclamé
roi de Galice et de Castille, menaçait l'Andalousie ;
les émirs, devant le danger commun, se rapprochèrent en 1085
et appelèrent à leur aide Yoûsouf ibn Tachfin, qui
venait de conquérir le Maroc
avec ses tribus de Sahariens farouches, que l'on surnommait les Almoravides ,
les zélateurs de la foi. Il vint avec ses barbares, battit Alphonse
VI à la sanglante bataille de Zallâqa (1086)
et, rappelé par des inquiétudes au sujet de son fils, repassa
le détroit de Gibraltar .
Les chrétiens en son absence reprenant
l'avantage, il revint en 1090, mais
se vit mal soutenu par les chefs arabes, que dégoûtaient la
sauvagerie et la cupidité de ses bandes; il fit alors venir des
renforts d'Afrique, combattit l'un après l'autre les émirs
et se rendit maître de toute l'Espagne .
Yoûsouf vint encore deux fois en ce pays, en 1097
et en 1103, et fit alors reconnaître
son fils Ali pour émir, acceptant toutefois la suprématie
religieuse des califes abbâsides de
Bagdad. Son frère Tamîm, reprit la guerre contre les chrétiens,
mais ne put s'opposer aux conquêtes d'Alphonse
Il, d'Aragon .
Les musulmans d'Afrique étaient d'ailleurs en ce moment occupés
par des dissensions intestines. La secte des Almohades
menaçait au Maroc
la puissance almoravide ;
en 1140, leurs partisans étaient
déjà assez nombreux dans l'Espagne
même et en 1146 leur chef, l'illustre
Abd el-Moûmin, envoya une armée de ses Berbères prendre
possession de ce pays; il y vint lui-même en 1160
et repoussa les chrétiens.
Sous son fils, Yoûsouf (1163-1184),
les musulmans d'Espagne
sont de nouveau réunis, mais ils ne peuvent arrêter les progrès
des rois de Castille et d'Aragon ;
Yaqoûb el-Mansoùr, son successeur (1184-1199),
remporte sur eux la grande victoire d'Alarcos (1195)
et les force pour quelques années à renoncer à leurs
entreprises. Son fils Mohammed Aboû-Abd Allâh est moins heureux
et battu à Las Navas de Tolosa
(1212); c'était le commencement
du triomphe définitif des armes chrétiennes. Les Maures d'Espagne,
d'ailleurs, retombent dans l'anarchie qui leur est devenue habituelle;
des États indépendants (taifas) se forment à
Valence, à Murcie, Arjona, qui tombent
bientôt, le premier en 1236 au
pouvoir de Jaime Ier d'Aragon, le second
en 1241 entre les mains du roi de Castille,
saint Ferdinand. Quant à l'émir d'Arjona, il s'empara de
Jaen en 1232, se fit reconnaître
par les musulmans de la partie méridionale de l'Andalousie
et fonda le royaume de Grenade (dynastie
des Nasrides), le dernier État de l'Espagne arabe. C'en est fait
dès lors de la puissance musulmane dans la péninsule; elle
luttera péniblement jusqu'au jour dernier de sa ruine (1492)
contre les entreprises de Ferdinand d'Aragon
et d'Isabelle de Castille.
Quand les Rois
Catholiques, en 1481,
commencèrent, ou plutôt recommencèrent la lutte contre
le royaume de Grenade, celui-ci se trouvait,
par suite de déplorables dissensions intestines, dans une profonde
décadence. Sans doute, les émirs de Grenade affectaient-ils
encore de tenir un langage fier et parfois arrogant, mais en réalité
ils étaient incapables de conformer leurs actes à leurs paroles
et de résister victorieusement à une attaque un peu prolongée
des armées chrétiennes qui les pressaient au Nord et à
l'Est. C'est ce que comprenaient parfaitement Ferdinand
et Isabelle. Patiemment, méthodiquement,
sous prétexte de venir en aide à Abou-Abdallah - le Boabdil
des Espagnols - à qui son oncle Abdallah ez- Zagal ( = le Vaillant)
disputait le trône de Grenade, ils « mangèrent la grenade
grain à grain », s'emparant de toutes les villes du royaume
entre
1481
et
1491;
puis ils vinrent ensuite mettre le siège devant la capitale de Boabdil,
que rien ne couvrait plus contre les attaques espagnoles.
On sait quelle opiniâtre
résistance opposèrent aux assaillants les Maures groupés
autour de leur émir, qui avait proclamé le djihâd.
Mais, de leur côté, les Espagnols ne voulaient plus de la
présence des Maures sur le sol de la Péninsule et avaient
juré d'en finir avec Grenade; la construction
de la ville improvisée de Santa-Fé dans la plaine, face aux
remparts de la capitale assiégée, témoigna de leur
résolution, qui reçut sa récompense le jour où,
après neuf mois de siège (26 avril 1491
-
2 janvier 1492),
Boabdil
ouvrit les portes de sa ville aux soldats d'Isabelle
et leur livra en pleurant Grenade, qu'il s'était montré incapable
de défendre. (G. Pawlowski / HGP). |
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