|
|
| . |
|
||||||
| La
diaspora
arménienne a une histoire longue de plusieurs siècles, caractérisée
par des vagues successives de dispersion qui ont façonné une communauté
mondiale aujourd'hui plus nombreuse que la population résidant en Arménie
même.
Les origines de cette dispersion remontent à l'Antiquité tardive et au haut Moyen Âge, lorsque le royaume arménien, situé à un carrefour stratégique entre les empires perse, byzantin puis arabe, subit des invasions et des annexions répétées. Dès le VIIe siècle, les conquêtes arabes provoquent des déplacements de populations arméniennes vers la Cilicie et les territoires byzantins. Des colonies arméniennes s'implantent alors en Cappadoce, en Cilicie et dans diverses régions de l'Empire byzantin, où des familles arméniennes occupent parfois des positions élevées dans l'administration et l'armée, certains empereurs byzantins étant eux-mêmes d'origine arménienne, comme Basile Ier ou Léon V. Un tournant majeur survient au XIe siècle avec l'effondrement du royaume arménien de Bagratide, dont la capitale Ani est prise par les Byzantins en 1045 puis par les Turcs seldjoukides en 1064. Ces bouleversements provoquent d'importants mouvements de population vers le sud-ouest, en direction de la Cilicie, où se constitue à partir de la fin du XIe siècle une principauté puis un royaume arménien de Cilicie, qui subsiste jusqu'en 1375. Ce royaume, situé sur la côte méditerranéenne, entretient des liens étroits avec les croisés et les puissances commerciales italiennes, ce qui favorise l'installation de marchands arméniens dans plusieurs ports méditerranéens. Parallèlement, des communautés arméniennes s'établissent progressivement en dehors de toute structure étatique arménienne, notamment en Crimée, où la ville de Caffa devient dès le XIIIe siècle un centre arménien important sous administration génoise, ainsi qu'en Pologne et en Ukraine, où des colonies marchandes s'installent à partir du XIVe siècle dans des villes comme Lviv (Léopol), Kamianets-Podilskyï ou encore dans la région de la Galicie. Ces communautés polono-arméniennes obtiennent des privilèges juridiques et commerciaux, se dotent de leurs propres tribunaux et églises, et jouent un rôle actif dans le commerce entre l'Europe orientale et l'Orient jusqu'au XVIIe siècle, avant de s'assimiler progressivement à la population catholique polonaise. La chute définitive du royaume de Cilicie en 1375 face aux Mamelouks marque la fin de toute souveraineté arménienne organisée, et accentue la dispersion des élites et des marchands arméniens vers l'Empire ottoman naissant, la Perse, ainsi que vers l'Italie, où certains s'installent notamment à Venise. L'épisode le plus déterminant de cette période ancienne survient au début du XVIIe siècle, sous le règne du shah safavide Abbas Ier. En 1604-1605, dans le cadre de sa politique de la terre brûlée contre les Ottomans, le shah organise la déportation forcée de dizaines de milliers d'Arméniens de la région d'Erevan, de Djoulfa et de la vallée de l'Araxe vers l'intérieur de la Perse. Une partie de cette population est installée à Ispahan, la capitale safavide, dans un quartier qui prend le nom de Nouvelle-Djoulfa, en référence à la ville d'origine des déportés. Cette communauté, bien que déracinée dans des conditions souvent dramatiques, connaît une prospérité remarquable grâce au monopole que lui accorde le shah sur le commerce de la soie. Les marchands de la Nouvelle-Djoulfa développent des réseaux commerciaux transcontinentaux, avec des comptoirs et des agents établis en Inde, notamment à Surat, Madras et Calcutta, en Asie du Sud-Est, jusqu'au Tibet et en Chine, ainsi qu'en Europe occidentale, à Venise, Livourne, Marseille, Amsterdam et Londres. C'est dans ce contexte commercial que se développent, tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, de nombreuses colonies arméniennes urbaines à travers l'Europe et l'Asie. Venise accueille une communauté arménienne ancienne, renforcée en 1717 par la fondation du monastère de Saint-Lazare par le père Mekhitar de Sébaste, qui y installe une congrégation catholique arménienne, les mekhitaristes, vouée à l'éducation, à l'imprimerie et à la préservation du patrimoine littéraire et linguistique arménien. Une seconde branche de cette congrégation s'installe à Vienne au XIXe siècle. Ces centres monastiques deviennent des foyers intellectuels majeurs pour l'ensemble de la diaspora, produisant des ouvrages historiques, philologiques et religieux qui contribuent à la sauvegarde de l'identité arménienne dispersée. À Amsterdam, une
communauté de marchands et d'imprimeurs arméniens s'installe dès le
milieu du XVIIe siècle, produisant certains
des premiers livres imprimés en langue arménienne, notamment sous l'impulsion
de figures comme Oskan Erevantsi. Marseille, port majeur du commerce méditerranéen,
accueille également une colonie marchande arménienne active dès le XVIIe
siècle, tout comme Livourne en Toscane.
Dans l'Empire ottoman lui-même, la population arménienne, bien que largement sédentaire sur les hauts plateaux d'Anatolie orientale, développe dès le XVIe siècle d'importantes colonies urbaines à Constantinople, où les Arméniens occupent une place reconnue au sein du système des millets comme communauté religieuse distincte, bénéficiant d'une autonomie relative sous l'autorité du patriarcat arménien établi dans la capitale ottomane en 1461. Des communautés arméniennes prospèrent également à Smyrne (Izmir), à Alep et dans d'autres centres commerciaux de l'empire, où les marchands arméniens jouent un rôle d'intermédiaires reconnu dans le commerce entre l'Europe et l'Orient. Au XIXe siècle, avant les grandes persécutions de la fin du siècle, la diaspora arménienne continue de s'étendre selon des logiques principalement économiques et éducatives. Des étudiants et des marchands arméniens s'installent en nombre croissant en France, en Grande-Bretagne et dans l'Empire austro-hongrois. L'Inde britannique, en particulier Calcutta, conserve une communauté arménienne active héritée des réseaux commerciaux plus anciens, dotée de ses propres institutions religieuses et éducatives, comme le collège arménien fondé en 1821. En Égypte, sous la dynastie de Méhémet Ali puis de ses successeurs, des Arméniens originaires de l'Empire ottoman occupent des postes administratifs et commerciaux importants, certains atteignant de hautes fonctions au sein du gouvernement égyptien, comme Nubar Pacha, qui devient à plusieurs reprises premier ministre d'Égypte. La période qui s'ouvre à partir de 1890 marque une rupture radicale dans l'histoire de la présence arménienne dans le monde, transformant une diaspora ancienne, largement commerçante et volontaire, en une diaspora de survivants et de réfugiés, née de la violence de masse et de la destruction d'un monde. Les premiers signes de cette rupture apparaissent avec les massacres hamidiens de 1894 à 1896, ordonnés sous le règne du sultan Abdülhamid II en réponse aux revendications réformistes des populations arméniennes des provinces orientales de l'Empire ottoman. Ces violences, qui font entre cent mille et trois cent mille morts selon les estimations, provoquent une première vague d'émigration significative vers l'Europe occidentale, les États-Unis, l'Égypte et le Caucase russe. C'est à cette époque que se constituent les premiers noyaux de communautés arméniennes durables à Paris, à Marseille, à Londres et dans plusieurs villes américaines comme Worcester dans le Massachusetts, qui devient l'un des tout premiers foyers d'installation arménienne aux États-Unis. Le massacre d'Adana,
en avril 1909, dans le contexte troublé qui suit la révolution jeune-turque
de 1908, fait plusieurs dizaines de milliers de victimes et accentue encore
ce mouvement d'émigration, notamment vers l'Égypte, la Syrie
et le Liban, qui commencent à accueillir
des communautés arméniennes plus importantes.
Les survivants de ce génocide, dispersés et profondément traumatisés, se réfugient dans plusieurs directions. Une partie importante trouve refuge dans les provinces arabes de l'Empire ottoman, notamment en Syrie, où la ville de Deir ez-Zor devient tristement célèbre comme lieu terminal de nombreuses marches de la mort, ainsi qu'à Alep, qui devient rapidement un centre majeur de regroupement et d'installation arménienne. Le Liban, alors sous mandat français à partir de 1920, accueille également un nombre considérable de rescapés, en particulier à Beyrouth et dans la région du Metn, où se développe la ville à majorité arménienne de Bourj Hammoud à partir des années 1930. La Palestine mandataire, l'Irak et la Jordanie reçoivent aussi des contingents de réfugiés. D'autres survivants se dirigent vers la Grèce, notamment après l'incendie de Smyrne en septembre 1922, épisode dramatique qui accompagne la destruction de la présence chrétienne dans cette ville lors de la guerre gréco-turque, provoquant une nouvelle vague de fuite vers Athessalonique, Athènes et diverses îles grecques. La France devient également une destination majeure, en particulier à travers le port de Marseille, où transitent des dizaines de milliers de rescapés dans les années qui suivent le génocide. Des quartiers et des bidonvilles arméniens se forment alors à Marseille, notamment dans le camp Oddo, avant que les populations ne se dispersent progressivement vers d'autres villes françaises, notamment la région parisienne, avec des implantations notables à Alfortville, Issy-les-Moulineaux, Vienne dans l'Isère, Valence, Lyon et Décines-Charpieu près de Lyon. Les États-Unis accueillent également un nombre important de rescapés durant cette période, malgré les restrictions migratoires croissantes des années 1920. Des communautés se développent ou se renforcent à Watertown dans le Massachusetts, à Fresno et dans la vallée centrale de Californie, où les Arméniens s'investissent notamment dans l'agriculture, ainsi qu'à New York, Providence et Detroit. L'Amérique du Sud devient aussi une terre d'accueil, en particulier l'Argentine, où Buenos Aires reçoit une importante communauté à partir des années 1920, ainsi que le Brésil et l'Uruguay dans une moindre mesure. Le Canada, notamment Montréal, commence également à accueillir des familles arméniennes durant cette période. Cette génération de rescapés, confrontée à la nécessité de reconstruire une vie communautaire à partir de rien, met en place les structures institutionnelles fondamentales de la diaspora moderne. Des écoles arméniennes sont fondées dans chaque centre d'implantation important pour transmettre la langue aux nouvelles générations. Les églises, qu'elles soient apostoliques, catholiques ou évangéliques, deviennent des lieux de rassemblement essentiels. La presse en langue arménienne se développe rapidement, avec des journaux fondés dans la plupart des grandes villes de la diaspora. Des organisations caritatives, culturelles et sportives voient également le jour, à l'image de l'Union générale arménienne de bienfaisance, fondée dès 1906 mais qui prend une ampleur considérable après le génocide pour venir en aide aux orphelins et aux réfugiés. Sur le plan politique, la diaspora se structure autour de plusieurs courants issus des partis fondés à la fin du XIXe siècle dans l'Empire ottoman et en Russie. La Fédération révolutionnaire arménienne, dite parti Dachnak, s'impose comme la force politique dominante dans une grande partie de la diaspora, en particulier après l'éphémère existence de la première République d'Arménie entre 1918 et 1920, dont elle porte l'héritage et dont elle réclame la restauration face au pouvoir soviétique. D'autres courants, notamment le parti Ramgavar de tendance plus libérale et le parti Hentchak de tendance social-démocrate, structurent également la vie politique communautaire, souvent en opposition avec les Dachnaks sur la question des relations avec l'Arménie soviétique. La sovietisation de l'Arménie orientale en 1920 introduit en effet une fracture durable au sein du monde arménien mondial, entre une République socialiste soviétique d'Arménie, intégrée à l'URSS et largement coupée du reste du monde arménien jusqu'à la fin des années 1980, et une diaspora qui se perçoit largement comme la gardienne de la mémoire du génocide et de l'aspiration à l'indépendance nationale. Cette fracture se traduit notamment par des tensions, parfois violentes, au sein des communautés diasporiques autour du contrôle des églises et des institutions, entre partisans et opposants du régime soviétique, tensions qui culminent notamment dans les années 1930 puis à nouveau dans les années 1950 et 1960, y compris par des divisions au sein même de l'Église apostolique arménienne entre le siège d'Etchmiadzine, situé en Arménie soviétique, et celui de Cilicie, établi à Antélias au Liban. Au cours des décennies suivantes, la diaspora continue de se diversifier et de s'étendre à la faveur des bouleversements politiques du Moyen-Orient. La création de l'État d'Israël en 1948 et les tensions qui l'accompagnent poussent une partie de la communauté arménienne de Jérusalem et de Palestine à émigrer. La révolution égyptienne de 1952 et la nationalisation du canal de Suez en 1956 entraînent le départ progressif d'une grande partie de la communauté arménienne d'Égypte, autrefois florissante notamment au Caire et à Alexandrie, vers la France, les États-Unis, l'Australie et le Canada. Entre les années 1946 et 1948, une campagne de rapatriement organisée par l'Union soviétique encourage plusieurs dizaines de milliers d'Arméniens de la diaspora, en particulier de France, de Syrie, du Liban, de Grèce et d'Iran, à s'installer en Arménie soviétique. Ce rapatriement, motivé à la fois par un élan patriotique sincère et par une propagande soviétique active, se solde cependant pour beaucoup par des désillusions profondes, certains rapatriés étant confrontés à des conditions de vie difficiles, à la répression stalinienne, voire à la déportation vers la Sibérie pour une partie d'entre eux, ce qui n'empêche pas ce mouvement de laisser une empreinte durable dans la mémoire collective de la diaspora. L'année 1965 marque un tournant symbolique majeur avec les commémorations du cinquantième anniversaire du génocide, qui donnent lieu à d'importantes manifestations dans plusieurs villes de la diaspora, notamment à Erevan même, où une manifestation spontanée de masse contraint les autorités soviétiques à autoriser, l'année suivante, la construction du mémorial du génocide de Tsitsernakaberd. Ces commémorations marquent le début d'une mobilisation internationale croissante de la diaspora en faveur de la reconnaissance du génocide, mobilisation qui prend parfois des formes radicales dans les années 1970 et 1980, avec les actions armées de groupes clandestins comme l'ASALA, l'Armée secrète arménienne de libération de l'Arménie, ou les Commandos des justiciers du génocide arménien, qui mènent des attentats et des assassinats visant des diplomates turcs à travers le monde, provoquant des débats intenses et des divisions au sein même de la communauté diasporique quant à la légitimité de telles méthodes. La guerre civile libanaise, qui éclate en 1975, constitue un nouveau choc majeur pour la diaspora. La communauté arménienne du Liban, l'une des plus importantes et des mieux structurées du monde, particulièrement concentrée dans le quartier de Bourj Hammoud à Beyrouth, subit directement les violences du conflit, ce qui provoque le départ de dizaines de milliers de ses membres vers la France, le Canada, les États-Unis, l'Arménie soviétique et l'Australie tout au long des années 1975 à 1990, entraînant un déclin démographique significatif de cette communauté historiquement influente. L'indépendance de l'Arménie en 1991, après la dissolution de l'Union soviétique, ouvre une nouvelle période. Les difficultés économiques des années 1990, marquées par le blocus imposé par l'Azerbaïdjan et la Turquie ainsi que par la guerre du Haut-Karabakh, provoquent une émigration massive depuis l'Arménie elle-même vers la Russie, les États-Unis et l'Europe, alimentant ce qu'on appelle parfois la diaspora post-soviétique, distincte des communautés issues du génocide par son histoire, sa culture et parfois sa langue, le russe s'étant largement substitué à l'arménien occidental ou oriental traditionnel. Plus récemment,
la guerre des Quarante-Quatre Jours en 2020 et l'exode forcé de la population
arménienne du Haut-Karabakh en septembre 2023, à la suite de l'offensive
azerbaïdjanaise, ont provoqué le déplacement de plus de cent mille personnes
vers l'Arménie, certaines rejoignant ensuite les réseaux de la diaspora
établie à l'étranger.
|
| . |
|
|
|
||||||||
|