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Les études de genre
Les études de genre constituent un champ interdisciplinaire qui analyse la manière dont les sociétés construisent, organisent et hiérarchisent les différences entre les sexes et les identités associées et proposent une grille d'analyse critique des normes sociales, des identités et des rapports de pouvoir. Elles visent à comprendre comment ces différences sont produites, maintenues et éventuellement transformées. Au coeur de ce domaine se trouve la distinction entre le sexe et le genre : le sexe renvoie généralement aux caractéristiques biologiques (chromosomes, anatomie, hormones), tandis que le genre désigne un ensemble de rôles, de normes, de comportements et d'attentes socialement construits. Cette distinction permet de comprendre que les différences observées entre hommes et femmes ne sont pas uniquement naturelles, mais largement façonnées par des contextes culturels et historiques.

Un concept central est celui de la construction sociale du genre. Il postule que les identités masculines et féminines sont produites par des processus sociaux tels que l'éducation, les médias, les institutions ou encore les interactions quotidiennes. Dès l'enfance, les individus sont exposés à des normes genrées qui orientent leurs comportements, leurs aspirations et leur manière de se percevoir. Ces normes peuvent varier considérablement selon les époques et les sociétés, ce qui montre leur caractère non universel.

La notion de performativité du genre approfondit cette idée en affirmant que le genre n'est pas quelque chose que l'on est, mais quelque chose que l'on fait. Autrement dit, les individus performent leur genre à travers leurs actions répétées, leurs choix vestimentaires, leur langage ou leurs attitudes. Cette répétition crée l'illusion d'une identité stable et naturelle, alors qu'il s'agit d'un processus dynamique et continuellement reproduit.

Les études de genre s'intéressent également aux rapports de pouvoir entre les sexes. Le concept de patriarcat désigne un système social dans lequel les hommes détiennent une position dominante dans les sphères politique, économique et symbolique. Cette domination se manifeste à travers des inégalités concrètes, comme les écarts de salaire, la sous-représentation des femmes dans certaines fonctions ou la répartition inégale du travail domestique. L'analyse de ces rapports permet de mettre en lumière les mécanismes qui perpétuent les inégalités.

L'intersectionnalité constitue un autre concept fondamental. Elle met en évidence que les expériences des individus ne peuvent pas être comprises uniquement à partir du genre, mais qu'elles résultent de l'imbrication de plusieurs facteurs tels que la classe sociale, la race, l'orientation sexuelle ou le handicap. Par exemple, les discriminations vécues par une femme ne seront pas les mêmes selon la couleur de sa peau ou sa classe sociale. Cette approche permet d'éviter les généralisations et de saisir la complexité des situations vécues.

La critique de l'hétéronormativité est également centrale. Ce concept désigne l'ensemble des normes sociales qui considèrent l'hétérosexualité comme la norme naturelle et valorisée, marginalisant ainsi les autres orientations sexuelles et identités de genre. Les études de genre interrogent ces normes et analysent leurs effets sur les individus, notamment en termes d'exclusion ou de stigmatisation.

Enfin, les études de genre intègrent une réflexion sur les identités de genre non binaires et transgenres. Elles remettent en cause la vision binaire du genre (homme/femme) en montrant que les identités sont plus fluides et diverses. Cette perspective ouvre la voie à une compréhension plus inclusive des expériences humaines et interroge les cadres institutionnels et juridiques qui reposent encore largement sur cette binarité.

Jalons historiques.
La préhistoire intellectuelle du champ remonte au moins au XIXe siècle, lorsque des penseuses comme Mary Wollstonecraft, puis John Stuart Mill et Harriet Taylor, posent la question de la condition des femmes en termes philosophiques et politiques. Wollstonecraft, dans sa Vindication of the Rights of Woman de 1792, argue que les différences observées entre hommes et femmes sont le produit de l'éducation et non de la nature, intuition fondatrice qui anticipe le coeur de ce que deviendra la pensée du genre. Mill, dans De l'assujettissement des femmes en 1869, poursuit cette logique : aucune société ne peut prétendre connaître les capacités réelles des femmes tant qu'elle ne leur a pas accordé les mêmes conditions de développement qu'aux hommes. Ces textes circulent dans les milieux suffragistes et féministes du tournant du siècle, mais ils restent étrangers à l'université, qui s'y ferme résolument.

C'est Simone de Beauvoir qui formule en 1949, dans Le Deuxième Sexe, la proposition qui sera rétrospectivement considérée comme l'acte de naissance théorique des études de genre : "On ne naît pas femme, on le devient". Cette phrase condense un programme intellectuel entier. La féminité n'est pas une essence biologique, elle est une construction culturelle, historique, psychologique, sociale.  Beauvoir mobilise la phénoménologie existentialiste de Sartre pour analyser la condition féminine comme une situation d'aliénation : la femme est définie comme l'Autre absolu, le négatif par rapport auquel l'humanité masculine se pose comme sujet universel. Le livre est une somme philosophique, littéraire, anthropologique et historique, qui couvre la biologie, la psychanalyse, le marxisme, la mythologie, la littérature. Son influence sera immense, retardée toutefois par sa réception difficile, notamment aux États-Unis, où il n'est vraiment lu qu'à partir des années 1960.

La deuxième vague féministe, qui émerge dans le contexte des luttes des droits civiques et de Mai 68, constitue le terreau direct des études de genre. Des textes comme La Politique du mâle de Kate Millett en 1970, La Dialectique du sexe de Shulamith Firestone la même année, ou La Mystique féminine de Betty Friedan en 1963 opèrent un geste décisif : ils politisent la vie privée, domestique, sexuelle. Le slogan "le personnel est politique" traduit le refus de cantonner la domination masculine à la sphère publique ou économique. Elle traverse le foyer, le lit, le langage, le corps. Millett introduit le concept de patriarcat comme système global d'organisation sociale fondé sur la domination masculine, transversal aux classes et aux cultures. Firestone, s'appuyant sur un matérialisme radical, identifie dans la reproduction biologique elle-même la racine de l'oppression des femmes et appelle à une révolution technologique libératrice.

C'est dans ce climat que le mot gender (genre) commence à acquérir son sens technique en anglais. Il était déjà utilisé en grammaire pour distinguer les catégories nominales du masculin et du féminin. Le psychologue John Money, travaillant dans les années 1950 sur des patients intersexes, l'importe dans le discours médical pour distinguer le sexe biologique de l'identité sexuée telle qu'elle est vécue et construite psychologiquement. Il parle de gender role, puis de gender identity. Le psychiatre Robert Stoller reprend cette distinction dans Sex and Gender en 1968 pour analyser les personnes transsexuelles. Ces usages cliniques restent longtemps séparés du féminisme militant, mais ils fournissent un vocabulaire que les études de genre vont s'approprier et transformer.

L'institutionnalisation universitaire commence aux États-Unis à la fin des années 1960 et au début des années 1970, portée par les mobilisations étudiantes. Des women's studies programs sont créés dans de nombreuses universités américaines à partir de 1969-1970 (Cornell, San Diego State, puis rapidement des dizaines d'autres). Il s'agit d'abord d'introduire les femmes comme sujets d'étude dans des disciplines qui les ignoraient : l'histoire, la littérature, la sociologie, l'anthropologie. La démarche est à la fois intellectuelle et militante : on parle de feminist scholarship, une recherche qui assume sa partialité et son engagement politique. Ces premiers programmes se heurtent à des résistances institutionnelles considérables : soupçons d'amateurisme, de militantisme déguisé en science, de faible rigueur académique.

Dans les années 1970, plusieurs disciplines connaissent des remises en question féministes profondes qui contribuent à définir le champ. En anthropologie, Michelle Rosaldo et Louise Lamphere dirigent en 1974 Woman, Culture, and Society, qui examine la subordination des femmes dans les sociétés humaines et propose des explications structurelles. Sherry Ortner publie la même année son essai célèbre demandant si la femme est à la nature ce que l'homme est à la culture (une reformulation anthropologique du problème beauvoirien). En histoire, Joan Kelly-Gadol pose la question désormais classique : "Les femmes ont-elles eu une Renaissance?", pour montrer que les grandes périodicités de l'histoire ont été construites à partir d'une expérience masculine et ne s'appliquent pas nécessairement aux femmes. Natalie Zemon Davis, qui travaille sur les femmes dans la France moderne, contribue à fonder une histoire des femmes qui ne se contente pas d'ajouter des figures féminines oubliées mais interroge les structures du genre lui-même.

En sociologie, Ann Oakley introduit en 1972, dans Sex, Gender and Society, la distinction analytique entre sex (biologique) et gender (social) de manière systématique dans le champ des sciences sociales britanniques. Cette distinction devient l'outil central des études de genre naissantes : elle permet de séparer ce qui relève de la nature de ce qui relève de la culture, de montrer que la plupart des traits associés à la féminité ou à la masculinité sont construits socialement et varient selon les cultures et les époques.

Les années 1980 constituent une période de crise productive pour le champ. La critique de l'universalisme féministe vient de l'intérieur. Des féministes noires, notamment bell hooks (Gloria Jean Walkins) dans Ain't I a Woman en 1981, Patricia Hill Collins et le collectif Combahee River Collective dès 1977, dénoncent le fait que le "nous, femmes" du féminisme dominant est en réalité un sujet blanc, hétérosexuel et de classe moyenne. L'expérience des femmes noires (doublement opprimées par le racisme et le sexisme, dans des configurations qui ne se réduisent pas à la somme des deux) n'est pas prise en compte. Kimberlé Crenshaw théorisera en 1989 ce problème sous le nom d'intersectionnalité : les systèmes d'oppression (genre, couleur de la peau, classe sociale, sexualité) s'entrecroisent et se constituent mutuellement, de sorte qu'on ne peut analyser l'un sans tenir compte des autres. Ce concept va profondément remodeler les études de genre et les sciences sociales en général.

La déconstruction poststructuraliste entre dans le champ avec une force considérable à partir du milieu des années 1980. Jacques Derrida, Michel Foucault, et leur réception américaine transforment les outils conceptuels disponibles. Foucault est particulièrement décisif : dans son Histoire de la sexualité, dont le premier volume paraît en 1976, il montre que la sexualité n'est pas une réalité naturelle réprimée par la société, mais une construction historique, produite par des discours médicaux, juridiques, religieux qui créent les catégories mêmes de l'hétérosexualité et de l'homosexualité. Le pouvoir ne fonctionne pas seulement par répression, mais par production (de savoirs, de normes, de sujets). Cette analyse va être appliquée au genre : si la sexualité est construite discursivement, peut-être le sexe l'est-il aussi.

Judith Butler pousse ce raisonnement jusqu'à ses conséquences les plus radicales dans Gender Trouble, publié en 1990. C'est sans doute le livre le plus influent et le plus controversé de l'histoire des études de genre. Butler soutient que non seulement le gender est une construction sociale, mais que le sex lui-même (le corps sexué, prétendument biologique) est toujours déjà pris dans des catégories culturelles. Il n'y a pas d'accès au corps "brut" antérieur au discours. Plus encore, le genre n'est pas quelque chose que l'on a ou que l'on est : c'est quelque chose que l'on fait, une performance répétée et citée qui produit en apparence l'effet d'une nature intérieure stable. La notion de performativité, empruntée au philosophe du langage J.L. Austin , est ici centrale : le genre est performatif comme le sont les actes de langage, non pas au sens d'un jeu ou d'un choix libre, mais au sens d'une répétition contrainte de normes qui précèdent le sujet. Drag, travestissement, parodie deviennent alors des sites d'analyse privilégiés, non parce qu'ils seraient libérateurs en eux-mêmes, mais parce qu'ils révèlent le mécanisme par lequel la norme de genre est reproduite et la contingence de ce qui passe pour naturel.

Gender Trouble donne naissance à ce qu'on appellera les queer studies ou la queer theory, dont Teresa de Lauretis est une autre pionnière. Le mot queer, longtemps insulte homophobe, est retourné comme un outil critique : il désigne non pas une identité stable mais une position de résistance aux normes de genre et de sexualité, un refus de la binarité hétérosexuel/homosexuel et masculin/féminin. Eve Kosofsky Sedgwick, dans Epistemology of the Closet en 1990, analyse la manière dont la définition/indéfinition de l'homosexualité structure toute la culture moderne occidentale. La théorie queer entend dénaturaliser non seulement le genre mais toutes les catégories identitaires, en montrant leur instabilité constitutive.

Dans les années 1990, les études de genre se fragmentent et se ramifient. Les men's studies (études sur les masculinités) émergent comme sous-champ : Raewyn Connell développe le concept de masculinité hégémonique pour désigner la forme de masculinité dominante qui légitime l'ordre de genre, tout en reconnaissant que de multiples masculinités coexistent dans des rapports hiérarchiques. Les études sur les corps, sur la santé, sur la médecine reproductive se développent. L'histoire du genre devient un champ autonome, dont Joan Wallach Scott fournit en 1986 l'article programmatique décisif (Gender: A Useful Category of Historical Analysis) qui propose d'analyser le genre comme un élément constitutif des relations sociales fondées sur des différences perçues entre sexes, et comme une façon première de signifier les rapports de pouvoir.

Les années 2000 voient l'entrée massive des études de genre dans les politiques universitaires internationales, notamment en Europe, ainsi qu'une institutionnalisation croissante avec des chaires, des masters, des doctorats spécialisés. Mais cette visibilité accrue s'accompagne d'une résistance politique et culturelle qui ne cesse de croître. En France, la polémique sur une prétendue "théorie du genre" éclate à partir des années 2010 dans le contexte des débats sur le mariage homosexuel : des mouvements conservateurs et religieux s'en prennent à ce qu'ils perçoivent comme une idéologie visant à effacer les différences naturelles entre hommes et femmes. Cette opposition, qui se retrouve dans des formes variées en Pologne, en Hongrie, au Brésil, en Russie, révèle combien les études de genre (qui ne se donc pas une théorie, mais bien un champ de recherches) touchent à des enjeux politiques fondamentaux concernant la famille, la sexualité, l'éducation et l'organisation sociale.

À l'intérieur du champ lui-même, de nouvelles tensions apparaissent. Les études trans remettent en question certaines formulations féministes classiques sur la construction du genre : si le genre est purement social, comment rendre compte de l'expérience des personnes trans qui ressentent une dissonance profonde entre leur identité de genre et le genre assigné à la naissance? La question divise le féminisme. Certaines féministes, notamment en Grande-Bretagne et dans certains milieux anglophones, adoptent des positions critiques vis-à-vis des revendications trans, tandis que d'autres, dans la lignée de Butler, les intègrent à une politique queer plus large. Les débats sur la pornographie, la prostitution, la gestation pour autrui révèlent également des fractures importantes au sein du féminisme académique et militant, entre positions abolitionnistes et positions proches du féminisme dit pro-sex.

Les apports des études postcoloniales complexifient encore le tableau. Des penseuses comme Gayatri Chakravorty Spivak, Chandra Talpade Mohanty ou Trinh T. Minh-ha montrent que le féminisme occidental a trop souvent représenté la femme du Tiers-Monde comme victime passive, sans agentivité, projetant sur elle ses propres catégories. Mohanty, dans son essai Under Western Eyes de 1984, analyse comment le discours féministe occidental construit une femme du Tiers-Monde homogène et opprimée qui sert à définir par contraste la modernité et la liberté occidentales. Cette critique postcoloniale du féminisme oblige le champ à une réflexivité accrue sur ses propres impensés géopolitiques.

Aujourd'hui, les études de genre constituent un champ à la fois solidement établi et perpétuellement contesté ( ce qui est peut-être la marque de tout savoir qui prend pour objet des rapports de pouvoir au coeur du présent). Elles ont profondément transformé les sciences humaines et sociales en y introduisant des objets nouveaux, des méthodes réflexives, une attention aux marges et aux silences, une vigilance critique envers les prétentions à l'universalité. Elles demeurent, par nature, un champ de tension entre rigueur analytique et engagement politique, entre déconstruction des catégories et nécessité pratique de s'appuyer sur ces mêmes catégories pour agir dans le monde.

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Dictionnaire Idées et méthodes
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