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Les études culturelles
Les études culturelles (cultural studies), situées à l'intersection de plusieurs disciplines, telles que la sociologie, l'anthropologie, la littérature, les sciences politiques et les arts visuels, visent à analyser et à comprendre la manière dont les cultures, les identités et les relations de pouvoir interagissent dans des contextes sociaux complexes. Ces études se concentrent sur des questions de genre, de distinction selon la couleur de la peau, de classe, d'âge, de sexualité et de nationalité, en mettant en lumière les dynamiques de domination et de résistance. Les chercheurs en études culturelles utilisent une variété de méthodes pour étudier ces dimensions, allant de l'analyse critique des médias et des discours publics aux études de cas sur les pratiques sociales et culturelles. Elles cherchent également à déconstruire les normes culturelles dominantes et à promouvoir une compréhension plus inclusive et diversifiée du monde. Elles s'intéressent également aux transformations culturelles engendrées par les technologies, les mouvements sociaux et les interactions internationales.

Les études culturelles sont nées en Grande-Bretagne à la fin des années 1950 et au début des années 1960, dans un contexte de profondes transformations sociales. L'après-guerre voit l'émergence d'une société de consommation, l'expansion des médias de masse (télévision, radio, presse populaire) et la montée d'une culture jeune qui bouscule les hiérarchies établies. C'est dans ce climat que des chercheurs issus des classes populaires, souvent adultes ayant repris des études, entreprennent de donner une légitimité académique à des objets jusque-là méprisés par l'université : le jazz, les magazines, les romans sentimentaux, le football, les sous-cultures mods ou rockers. Le geste fondateur est celui de Richard Hoggart, dont l'ouvrage The Uses of Literacy (1957) mesure, sur un mode mi-sociologique mi-autobiographique, les effets de la culture de masse sur la classe ouvrière anglaise. Ce livre est suivi de près par Culture and Society (1958) de Raymond Williams, qui retrace l'histoire du mot culture et propose une définition élargie de celle-ci comme"un mode de vie global", rompant avec la conception élitiste qui la réduisait aux seules oeuvres de l'esprit. En 1964, Hoggart fonde le Centre for Contemporary Cultural Studies (CCCS) à l'université de Birmingham, marquant ainsi l'institutionnalisation d'un champ encore en friche. Le centre, repris ensuite par Stuart Hall, deviendra le creuset de ce que l'on appelle parfois l'"école de Birmingham", bien que le terme soit réducteur tant les études culturelles se caractérisent par leur refus de toute orthodoxie.

L'originalité théorique des études culturelles tient à leur capacité à articuler des traditions intellectuelles très diverses. Le marxisme y occupe bien sûr une place centrale, mais il s'agit d'un marxisme profondément révisé, nourri d'Antonio Gramsci, de Louis Althusser et, plus tard, des penseurs poststructuralistes. De Gramsci, Stuart Hall retient en particulier le concept d'hégémonie, qui permet de penser la culture non plus comme le reflet mécanique des rapports économiques, mais comme un terrain de lutte où les groupes dominants cherchent à obtenir le consentement des dominés par la diffusion de valeurs et de normes présentées comme naturelles. La culture devient alors un champ de bataille idéologique où s'opposent des visions du monde concurrentes, et non un bloc monolithique imposé par une classe sur une autre. L'influence d'Althusser se fait sentir à travers sa conception de l'idéologie comme "apport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d'existence", et sa notion d'appareils idéologiques d'État éclaire l'analyse de l'école, de la famille, des médias. Mais les études culturelles s'éloignent assez vite de l'althussérisme jugé trop structuraliste, trop enclin à réduire les sujets à des supports passifs de structures. Pour restituer une marge de manœuvre aux acteurs sociaux, les chercheurs de Birmingham se tournent vers le concept gramsciste de "résistance" et développent une analyse fine de la réception des messages médiatiques.

Le modèle dit de l'"encodage/décodage", proposé par Stuart Hall en 1973, représente à cet égard une rupture décisive. Il rompt avec le schéma linéaire émetteur-message-récepteur qui dominait la communication de masse, en montrant que le sens d'un texte médiatique n'est pas fixé une fois pour toutes par son producteur. L'encodage correspond au moment de la production, où les professionnels inscrivent dans le message un "sens préférentiel", reflet de l'ordre culturel dominant. Mais la réception ouvre la possibilité de trois positions de lecture : la position dominante, où le spectateur adhère au code hégémonique; la position négociée, qui combine acceptation globale et résistances partielles ancrées dans l'expérience quotidienne; et la position oppositionnelle, qui rejette le cadre idéologique du message au nom d'un cadre alternatif, par exemple une grille de lecture féministe ou antiraciste. Ce modèle s'inscrit dans une épistémologie constructiviste et une attention permanente aux rapports de pouvoir traversant la culture, qui devient un lieu de contestation plutôt que de simple reproduction.

La culture, dans cette perspective, n'est jamais un donné stable mais un processus, une pratique signifiante par laquelle les individus et les groupes construisent et négocient le sens de leur vie. Raymond Williams parle de "structure de sentiment" pour désigner ces configurations d'affects et de valeurs qui traversent une époque et s'incarnent dans des formes culturelles émergentes, souvent avant de trouver une expression pleinement articulée. L'accent mis sur le vécu, l'expérience ordinaire, constitue une des signatures du champ. C'est pourquoi les études culturelles ont accordé tant d'importance aux enquêtes ethnographiques, aux entretiens approfondis et à l'observation participante. À titre d'exemple, l'ouvrage collectif Resistance through Rituals (1976), dirigé par Hall et Tony Jefferson, étudie les sous-cultures spectaculaires de l'après-guerre (teddy boys, skinheads, punks) non comme des déviances pathologiques mais comme des tentatives symboliques de résoudre collectivement des contradictions sociales (chômage, déclin des solidarités ouvrières, recompositions identitaires). Un maquillage, une coupe de cheveux, un choix vestimentaire sont lus comme des actes de bricolage sémiotique, un langage de rébellion. Plus tard, Dick Hebdige approfondit cette analyse dans Subculture: The Meaning of Style (1979), en utilisant le concept de "style" comme une forme de communication politique détournant les signes de la culture dominante.

La question des identités traverse de part en part les études culturelles. Dès les années 1970, le féminisme vient bousculer le CCCS : des chercheuses comme Charlotte Brunsdon ou Angela McRobbie reprochent aux travaux sur les sous-cultures leur impensé masculin, leur incapacité à voir les jeunes filles autrement que comme des figurantes. McRobbie, dans ses études sur les magazines pour adolescentes, choisit de prendre au sérieux la culture romantique et domestique juvénile, en y lisant à la fois une imposition de normes patriarcales et un espace de plaisir et de solidarité féminine. Parallèlement, l'irruption des études postcoloniales et des diasporas réoriente la réflexion sur les distinctions selon la couleur de la peau et l'ethnicité. Stuart Hall lui-même, figure d'immigré jamaïcain en Angleterre, développe une théorie non essentialiste de l'identité culturelle qu'il présente dans son célèbre article Cultural Identity and Diaspora (1990). L'identité n'est pas une essence héritée, fixée dans un passé pur, mais une "production" jamais achevée, soumise au jeu de l'histoire, de la différence et du pouvoir. Les diasporas incarnent cette hybridité constitutive qui défait les mythes de pureté nationale ou que définirait la couleur de la peau. Paul Gilroy, dans The Black Atlantic (1993), montre comment la culture noire atlantique s'est constituée dans des circulations transnationales, dépassant les cadres étroits de l'État-nation, à partir des mémoires de l'esclavage et des musiques comme le jazz ou le reggae. La notion d'hybridité, que l'on retrouve également chez Homi Bhabha, devient un opérateur central pour penser les identités contemporaines, toujours composées, métissées, conflictuelles.

La géographie intellectuelle des études culturelles s'est rapidement élargie. Si Birmingham en est l'épicentre symbolique, le champ a essaimé aux États-Unis, en Australie, en Amérique latine, en Afrique du Sud, en Asie. Aux États-Unis, les cultural studies se sont habituellement articulées à une critique déconstructiviste du canon et à une politisation affirmée des savoirs, en lien avec les combats pour les droits civiques et les revendications LGBTQ+. Des figures comme Judith Butler et sa théorie de la performativité de genre sont venues nourrir une analyse des sexualités et des normes qui ont profondément transformé les études culturelles, les ouvrant à une conception radicale de la construction sociale des corps et des désirs. Ailleurs, le projet s'est adapté aux contextes postcoloniaux. En Inde, les Subaltern Studies, portées par Ranajit Guha ou Gayatri Chakravorty Spivak, ont entrepris de réécrire l'histoire du point de vue des subalternes, ces groupes dominés exclus des récits nationaux officiels, croisant ainsi histoire sociale et critique culturelle. Ces différents foyers ont contribué à pluraliser les objets, les méthodes et les références théoriques, au point qu'il est aujourd'hui difficile de parler des études culturelles au singulier.

Les études culturelles n'ont cessé de se confronter à la question des médias et de la culture populaire. Bien loin de mépriser la télévision, le cinéma hollywoodien, la musique pop ou les séries, elles en font des lieux stratégiques pour comprendre les mécanismes de domination, mais aussi de plaisir et de fantaisie. Le concept de "plaisir" (pleasure), emprunté à la psychanalyse et aux théories féministes, est essentiel : il ne s'agit pas de dénoncer naïvement la manipulation des masses, mais d'analyser pourquoi certaines fictions captent le désir, et comment le public s'approprie les images pour élaborer ses propres récits de soi. Janice Radway, dans Reading the Romance (1984), par exemple, prend au sérieux les lectrices de romans sentimentaux et montre, par une enquête ethnographique approfondie, que cette activité sert à se ménager un espace-temps à soi, une forme de résistance à l'assignation domestique, même si le genre romantique continue de véhiculer des valeurs patriarcales. L'ambiguïté de la culture de masse est ainsi maintenue : elle n'est ni la simple expression d'une aliénation, ni une pure libération.

Ce projet intellectuel n'a pas échappé aux critiques. On lui a reproché un populisme latent, une tendance à célébrer toute forme de consommation ordinaire comme subversive, au prix d'un effacement de la question des structures économiques et de l'exploitation de classe. Certains marxistes traditionnels ont vu dans les études culturelles un abandon de l'analyse matérialiste au profit d'un culturalisme joueur, tandis que des critiques conservateurs y décèlent un relativisme menaçant la grande culture. Les épistémologues déplorent parfois une approche trop sélective des matériaux, un manque de systématisme, une faiblesse théorique qui amalgamerait sans rigueur des concepts issus de disciplines aux traditions incompatibles. La très grande plasticité du champ conduit aussi à une dilution : si tout est "culturel", si les cultural studies se diffusent dans tous les départements, leur identité singulière risque de se dissoudre. Pourtant, cette indiscipline originelle, ce refus des frontières disciplinaires fixes, a aussi constitué leur force d'innovation et leur capacité à répondre à l'évolution rapide des sociétés capitalistes avancées.

Aujourd'hui, l'héritage des études culturelles irrigue de très nombreux domaines de recherche : études médiatiques, études de genre, études postcoloniales et décoloniales, sociologie de la réception, anthropologie des mondes contemporains, fan studies, recherche sur les jeux vidéo, les cultures numériques et les plateformes. Les concepts forgés il y a cinquante ou soixante ans restent étonnamment productifs pour analyser l'économie de l'attention, la viralité des contenus, les algorithmes de recommandation et les nouvelles formes de mise au travail des audiences. L'insistance sur l'agentivité des publics trouve un écho dans les travaux sur les communautés de fans qui détournent des récits mainstream, produisent des fanfictions, font pression sur les industries culturelles. La question de l'hégémonie reprend toute sa pertinence face aux crises démocratiques et à la montée des populismes, qui se déploient précisément sur le terrain culturel des récits identitaires et des émotions collectives. Les études culturelles demeurent ainsi un espace de réflexion critique habité par un souci démocratique, une attention aux voix subalternes et une méfiance salutaire envers toutes les naturalisations qui transforment l'ordre social en destin. Elles rappellent que la culture est toujours un champ de forces où se jouent, de manière indécise, les significations qui organisent la vie commune.

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