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L'histoire de Rome
Rome au temps de la République
II - Des Guerres puniques à la fin de la République
Vers le milieu du IIIe siècle av. J.-C., Rome avait Ă©tendu son hĂ©gĂ©monie sur toute l'Italie pĂ©ninsulaire. Elle allait bientĂ´t sortir de l'Italie et se heurter Ă  d'autres nations, Ă  d'autres citĂ©s puissantes comme elle. Une nouvelle pĂ©riode s'ouvre, dès lors, dans son histoire. Après l'Italie, Rome va conquĂ©rir tout le bassin de la MĂ©diterranĂ©e; Carthage et ses possessions, l'Espagne, la Gaule, la Grèce, l'Asie Mineure, la Syrie, l'Egypte deviendront des provinces romaines; Mais Ă  leur tour ces pays, leurs populations, leurs civilisations exerceront une influence considĂ©rable sur l'histoire intĂ©rieure de Rome, sur son Ă©volution sociale, politique, intellectuelle, morale, religieuse. 

Les Guerres puniques.
Les années qui s'écoutent depuis le début des guerres puniques (264 av. J.-C.), jusqu'à la bataille d'Actium (31 av. J.-C.) forment la période capitale de l'histoire de Rome; c'est la période pendant laquelle l'empire romain, tel qu'il existera aux trois premiers siècles de l'ère chrétienne, s'élabore progressivement à l'intérieur comme à l'extérieur.

La MĂ©diterranĂ©e se trouve naturellement divisĂ©e en deux parties : la MĂ©diterranĂ©e occidentale, Ă  l'Ouest de l'Italie et de la Sicile; la MĂ©diterranĂ©e orientale, Ă  l'Est. Ces deux parties communiquent entre elles par l'Ă©troit bras de mer qui sĂ©pare la Sicile de la cĂ´te africaine. L'Italie est situĂ©e Ă  la limite de ces deux grands bassins; en Italie, Rome est plus voisine de la MĂ©diterranĂ©e occidentale; aussi ce fut d'abord vers cette dernière qu'elle tourna ses regards. Une ville, encore puissante et riche, malgrĂ© les germes de dĂ©cadence qu'elle portait en elle-mĂŞme, domi nait alors de la Sicile Ă  l'Espagne : c'Ă©tait Carthage. Rome avait entretenu avec elle des relations pacifiques et signĂ© plusieurs traitĂ©s. Mais le moment Ă©tait venu oĂą les traitĂ©s devaient ĂŞtre dĂ©chirĂ©s et les relations pacifiques interrompues. Rome, maĂ®tresse de l'Italie, jeta les yeux sur les Ă®les qui forment le complĂ©ment naturel de la pĂ©ninsule, la Sicile, la Sardaigne, la Corse. Ces Ă®les appartenaient, au moins en partie, Ă  Carthage. 

Ce fut en apparence pour la possession de la Sicile que la première lutte Ă©clata entre Rome et Carthage. Cette lutte, connue sous le nom de première Guerre punique, dura vingt-trois ans et se termina par la victoire de Rome, Carthage dut abandonner la Sicile (241); quelques annĂ©es plus tard , elle perdait Ă©galement la Sardaigne et la Corse. Elle se releva pourtant de cet Ă©chec, grâce Ă  l'activitĂ© d'un des meilleurs gĂ©nĂ©raux qu'elle ait eus, Hamilcar Barca; Hamilcar, en effet, lui donna un vaste empire en Espagne. Il Ă©tait rĂ©servĂ© Ă  son fils, Hannibal, de reprendre la lutte contre les Romains, auxquels il avait vouĂ© une haine terrible. 

Pendant cette nouvelle lutte, qui fut la seconde Guerre punique (219-201), Rome courut les plus grands dangers. Hannibal, après avoir, au mépris des traités conclus, pris et pillé la ville grecque de Sagonte, en Espagne, résolut d'atteindre les Romains dans leur propre pays, en Italie. Il franchit les Pyrénées, traversa la Gaule méridionale, passa les Alpes et descendit dans la vallée du Pô. Vainqueur sur les bords du Tessin, de la Trébie et du lac Trasimène, vainqueur une quatrième fois dans les plaines de Cannes, il ne put cependant triompher des Romains. Isolé dans l'Italie méridionale, ii ne put ni trouver des alliés parmi les sujets de Rome, ni se faire envoyer de nouvelles troupes par le Sénat de Carthage; son frère, Hasdrubal, qui essaya de le rejoindre en traversant, comme lui, les Pyrénées, la Gaule, les Alpes, la vallée élu Pô, fut écrasé et tué à la bataille du Métaure. Enfin, un Romain de génie, Scipion l'Africain, après avoir conquis toute l'Espagne sur les Carthaginois, passa en Afrique. Carthage effrayée rappela Hannibal. Scipion et Hannibal se livrèrent une bataille décisive à Zama. Hannibal vaincu comprit que la lutte était terminée, et il engagea ses concitoyens à signer la paix. Carthage perdit tout ce qu'elle possédait hors de l'Afrique. Elle était désormais soumise à la prépondérance romaine. Pendant la seconde Guerre punique, notamment après la bataille de Cannes, Rome avait traversé de terribles épreuves; elle s'était alors montrée, dans ses revers, énergique et déterminée, prête à tous les sacrifices; elle fut récompensée de cette constance admirable par ses victoires décisives. Cependant, la lutte n'était pas finie : Rome en voulait non seulement à la puissance, mais encore à l'existence même de Carthage. Elle avait, pour ainsi dire, attaché à ses flancs un ennemi redoutable et vigilant, le roi des Numides, Massinissa. Celui-ci ne cessa de harceler les Carthaginois. Les Romains prirent parti pour lui, et la troisième Guerre punique eut lieu (149-146).

Après une hĂ©roĂŻque rĂ©sistance, Carthage succomba. Tout son territoire fut pris et rĂ©duit en province romaine. Elle-mĂŞme fut dĂ©truite de fond en comble. La lutte entre Rome et Carthage avait durĂ© plus de cent ans (de 264 Ă  146). L'enjeu de la guerre fut, pour Rome, outre la prĂ©pondĂ©rance incontestable dans tout le bassin occidental de la MĂ©diterranĂ©e, la possession de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, du territoire de Carthage en Afrique, et de l'Espagne. Pendant la mĂŞme pĂ©riode, Rome conquit par des guerres heureuses toute la vallĂ©e du PĂ´, qui s'appelait alors la Gaule Cisalpine; quelques annĂ©es après la chute de Carthage, elle prenait pied dans la Gaule mĂ©ridionale, oĂą elle fondait ses deux premières colonies d'Aix et de Narbonne. La grande citĂ© grecque de Marseille, et, en Afrique, le royaume numide Ă©taient pour les Romains des alliĂ©s, ou plutĂ´t des vassaux. Rome Ă©tait, dès lors la maĂ®tresse incontestĂ©e de toute la MĂ©diterranĂ©e occidentale. 

La révolte des Espagnols sous Viriathe, la guerre de Jugurtha (L'histoire de la Numidie), même l'invasion des Cimbres et des Teutons, ne menacèrent pas sérieusement la puissance romaine. Rome repoussa victorieusement toutes ces attaques. Enfin, sa prise de possession du bassin occidental de la Méditerranée fut complétée d'abord par la conquête de toute la Gaule; oeuvre de Jules César, ensuite par l'annexion de la Numidie et de la Maurétanie au début de l'empire.

Les Romains en Orient.
Les Romains n'avaient Ă©tĂ© ni moins actifs, ni moins habiles, ni moins heureux, dans les pays de l'Orient mĂ©diterranĂ©en, Vers le milieu du IIIe siècle av. J.-C., l'empire fondĂ© par Alexandre Ă©tait divisĂ© en plusieurs Etats, dont les principaux Ă©taient: le royaume de MacĂ©doine, qui comprenait la MacĂ©doine, la Grèce et la Thrace; le royaume d'Égypte; le royaume de Syrie. Chacun de ces Etats Ă©tait en proie Ă  l'anarchie et aux querelles intestines. Cette situation attira de bonne heure l'attention du SĂ©nat romain, qui surveilla de près les affaires de l'Orient. La politique de Rome fut d'abord de maintenir la division, d'empĂŞcher la formation d'un Etat trop puissant. C'est pourquoi elle attaqua successivement Philippe de MacĂ©doine et Antiochus de Syrie. 

Philippe de Macédoine avait été, pendant la seconde Guerre punique, l'allié d'Hannibal; vers l'année 200, il tourna vers l'Asie Mineure et l'Égypte son ambitieuse activité. Il devenait dangereux pour Rome; aussitôt le Sénat lui déclara la guerre. Vaincu à la bataille de Cynoscéphales(197), Philippe perdit tout ce qu'il possédait hors de la Macédoine et dut renoncer à toute pensée de conquête. Les Grecs furent proclamés libres; mais ils étaient divisés, et la Grèce usa ses dernières années d'indépendance dans des querelles intestines sans cesse renouvelées. La défaite du roi de Macédoine laissait le champ libre en Orient au roi de Syrie, Antiochus, qui n'était pas moins ambitieux que Philippe. Le Sénat s'opposa de même à ses projets. Antiochus, pour braver Rome, occupa la Thrace; aussitôt la guerre éclata. Battu en Grèce, aux Thermopyles (191), Antiochus fut écrasé à la bataille de Magnésie (190); il dut subir, comme Philippe, les volontés de Rome, qui l'obligea à rentrer dans ses Etats héréditaires, et, à abandonner toutes ses conquêtes. Quelques années plus tard, Rome rencontra un nouvel adversaire dans Persée, le fils du roi Philippe de Macédoine, qui groupa autour de lui tous les mécontents et qui attaqua les Romains en 172. Après avoir remporté quelques succès, il fut battu par Paul-Emile à la bataille décisive de Pydna (168); fait prisonnier, il fut envoyé en Italie, où il mourut obscurément. En 146, après un dernier soulèvement, la Macédoine et la Grèce furent réduites en provinces romaines. L'indépendance hellénique succombait ainsi la même année que Carthage

En Asie et en Egypte, l'influence de Rome augmentait sans cesse. Les petits Etats de l'Asie Mineure avaient sollicitĂ© la protection du SĂ©nat contre Antiochus de Syrie; l'Egypte affaiblie s'Ă©tait placĂ©e, elle aussi, sous le patronage de Rome. En l'an 133, le dernier roi de Pergame, Attale, lĂ©gua son royaume au peuple romain. Le royaume de Pergame devint la province romaine d'Asie. Pourtant, la tâche de Rome en Orient n'Ă©tait pas finie. Elle n'y avait pas encore rencontrĂ© l'adversaire redoutable, qui mit en pĂ©ril sa domination, Mithridate. Mithridate, roi de Pont, Ă©tait un prince très intelligent, très Ă©nergique et très ambitieux, qui voulait agrandir ses Etats au dĂ©triment des peuples voisins. Le SĂ©nat romain rĂ©solut de l'arrĂŞter, comme il avait arrĂŞtĂ© Philippe de MacĂ©doine et Antiochus. Mais Mithridate trouva des alliĂ©s dans les sujets de Rome. La province romaine d'Asie, l'une des plus riches contrĂ©es de tout le bassin mĂ©diterranĂ©en, Ă©tait durement opprimĂ©e par les Romains. Les publicains, chargĂ©s d'y percevoir les impĂ´ts, y commettaient des exactions terribles. Les Asiatiques se rĂ©voltèrent Ă  la voix de Mithridate et massacrèrent les Romains. Une partie de la Grèce fit dĂ©fection. La situation devenait grave pour Rome. Sylla fut alors envoyĂ© contre Mithridate. Il remporta sur les armĂ©es du roi de Pont les deux victoires de ChĂ©ronĂ©e et d'Orchomène, s'empara d'Athènes qui avait abandonnĂ© la cause de Rome, la châtia cruellement et passa en Asie, ou Mithridate effrayĂ© signa la paix de Dardanos (84). Comme Philippe de MacĂ©doine et comme Antiochus, Mithridate fut obligĂ© de rendre toutes ses conquĂŞtes; les Asiatiques durent payer une amende de 120 millions; de nombreuses condamnations Ă  mort furent prononcĂ©es contre ceux qui avaient fait appel au roi de Pont. 

Pourtant la défaite n'avait pas abattu Mithridate. En 74, il reprit les armes avec l'appui du roi d'Arménie, Tigrane. Lucullus lui infligea plusieurs défaites, le poursuivit en Arménie, et remporta dans ce pays deux victoires importantes; mais il perdit bientôt tous les avantages qu'il avait obtenus. Il fut remplacé à la tête des armées romaines d'Orient par Pompée, qui d'abord réduisit Tigrane à demander la paix et à reconnaître la suprématie romaine. Mithridate s'enfuit au Nord du Caucase; harcelé par les troupes de Pompée, trahi par son fils Pharnace, il se donna la mort pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis (63). Pompée, auquel de pleins pouvoirs avaient été accordés par le peuple romain, organisa tout l'Orient, L'Asie Mineure comprit trois provinces, l'Asie proprement dite, la Cilicie, la Bithynie, et plusieurs Etats vassaux, le Pont, l'Arménie, la Cappadoce, la Galatie, la Confédération lycienne, la Paphlagonie. Le dynastie des Séleucides fut renversée, et la Syrie devint une province romaine. La Judée tomba sous la suzeraineté de Rome. Seule en Orient, l'Egypte paraissait indépendante; en réalité elle subissait depuis de longues années déjà la prépondérance romaine. Les Ptolémées, corrompus et affaiblis, ne se maintenaient sur le trône qu'avec l'appui des Romains. Cette situation prit fin lorsque la reine Cléopâtre eut été, en même temps qu'Antoine, vaincue à Actium (31). Le vainqueur d'Actium mit fin à l'indépendance de l'Egypte.

Ainsi, au moment où l'Empire succède à la République, Rome est maîtresse de tout le bassin de la Méditerranée. Elle y domine des colonnes d'Hercule à la côte de Syrie, de Marseille à Carthage, d'Alexandrie à Byzance. Elle a détruit les derniers repaires des pirates, qui pendant plusieurs années ont entravé le commerce. Elle a accompli une oeuvre unique dans l'histoire, en faisant un seul et même Etat de tous les pays qui entourent cette mer si découpée. Mais aussi ces conquêtes, ces annexions de vastes contrées et de peuples ont exercé sur son histoire intérieure une influence décisive.

La situation intérieure.
Au début du IIIe siècle av. J.-C., patriciens et plébéiens jouissaient à Rome des mêmes droits civils et politiques; théoriquement l'égalité la plus complète régnait entre ces deux parties du peuple romain, jadis presque étrangères l'une à l'autre (Les classes sociales à Rome). Mais en réalité il se forma dès lors dans Rome un nouveau classement social et politique : on ne vit plus d'un côté des patriciens, de l'autre des plébéiens; on vit désormais, à la tête de l'État, une noblesse composée des patriciens et des plébéiens les plus riches, les plus influents, les plus habiles; en dehors de cette noblesse, la grande majorité des citoyens restait éloignée des magistratures; c'était tout à fait par exception qu'un homme nouveau, c.-à-d. un Romain qui n'appartenait pas à la noblesse, pouvait se faire élire préteur, consul ou censeur, pouvait entrer dans le Sénat. Cette division fut encore accentuée par les conséquences sociales, économiques et politiques des guerres incessantes que Rome fit pendant les trois derniers siècles de la République.

Le fait capital qui se produisit alors à Rome, ce fut la disparition ou du moins la ruine complète de la classe moyenne. Cette classe, qui se composait, en majeure partie, de fermiers libres, de petits et de moyens propriétaires, fut pour ainsi dire anéantie. Elle ne joua plus aucun rôle important dans la République. Les causes de cette décadence furent multiples. Le poids de la guerre retombait surtout sur la classe moyenne, puisque les légionnaires ne se recrutaient que parmi les citoyens qui possédaient une propriété foncière, si petite qu'elle fût. Or beaucoup de légionnaires périrent sur les champs de bataille; il arriva même que le nombre des légions dut être diminué, parce qu'on ne trouvait plus assez d'hommes pour en former autant que jadis. Quant aux légionnaires qui avaient échappé aux périls et aux fatigues des combats, leur situation était des plus critiques. Le petit propriétaire ou le fermier qui revenaient sur leur domaine le trouvaient inculte; pour le remettre en valeur, ils étaient obligés d'emprunter, et bientôt ils se trouvaient ruinés par l'usure.

D'autre part, ils étaient complètement frustrés des bénéfices de la guerre. Lorsque Rome avait conquis des territoires nouveaux, elle en laissait la plus grande partie au peuple vaincu. Le reste était soit vendu, soit affermé, soit concédé au premier occupant moyennant une faible redevance annuelle. Ruinés, les citoyens de la classe moyenne ne pouvaient rien acheter de ce qui était mis en vente; ils ne pouvaient pas davantage louer ce qui était affermé; enfin l'avidité des nobles et des riches les frustrait des concessions de terres. Chaque lot étant concédé au premier occupant, les riches s'empressaient d'occuper le plus de terres qu'ils pouvaient. Les citoyens de la classe moyenne furent ainsi dépouillés peu à peu de toutes leurs ressources; ils allèrent grossir la foule des pauvres et des misérables qui encombraient les rues et les quartiers de Rome.

Il ne resta bientôt plus en présence dans l'Etat que cette multitude de pauvres et une noblesse peu nombreuse, mais puissante. Avec la classe moyenne, composée surtout de fermiers libres, de petits et de moyens propriétaires, la petite et la moyenne propriété disparurent presque entièrement. Il se forma en Italie de très vastes domaines, qui furent cultivés par des troupes d'esclaves. Les anciennes cultures, par exempte celle du blé, furent abandonnées; en beaucoup d'endroits, les champs furent convertis en pâturages. Ainsi la propriété du sol s'accumula entre les mains de la noblesse; le développement du commerce, favorisé par la chute de Carthage et par la conquête de l'Orient, les progrès de l'industrie, qui en furent la conséquence forcée, contribuèrent encore à enrichir l'aristocratie romaine. L'esclavage prit alors des proportions inouïes et fut l'une des plaies les plus honteuses de la société romaine.

La morale privĂ©e et publique fut profondĂ©ment atteinte. Suivant le mot souvent citĂ© du poète, « la Grèce conquise conquit Ă  son tour son farouche vainqueur »; l'influence de l'hellĂ©nisme provoqua dans Rome une vĂ©ritable rĂ©volution. On dit ailleurs comment cette influence s'exerça en matière de religion, de littĂ©rature et d'art. Elle fut considĂ©rable sur les moeurs. Les Grecs du IIIe et du IIe siècle av. J.-C. Ă©taient dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s et corrompus. Aux qualitĂ©s morales des anciens Hellènes s'Ă©taient substituĂ©s les vices de l'Orient. Un luxe effrĂ©nĂ© rĂ©gnait dans la plupart des citĂ©s grecques. Ce luxe se dĂ©veloppa Ă  Rome, oĂą dĂ©sormais l'on regarda comme le plus heureux des hommes; non pas celui qui Ă©tait douĂ© des plus grandes vertus, mais celui qui passait toute sa vie dans les rĂ©jouissances, les festins, les plaisirs. Ce luxe engendra non seulement une mollesse pernicieuse, mais toutes sortes de vices. 

« Dès que la richesse eut commencé à être en honneur, et que la gloire, l'autorité, la puissance en dépendirent, la vertu languit, la pauvreté fut une honte, l'intégrité passa pour de la malveillance. Les richesses mirent au coeur des jeunes gens le gût du luxe, l'avidité, l'orgueil. Ravir, dévorer, faire bon marché de son bien, convoiter celui d'autrui, fouler aux pieds l'honneur, la décence, les lois divines et humaines, secouer tout respect, toute pudeur : telle fut leur vie. On se fit un jouet de sa fortune; au lieu d'en jouir honorablement, on s'empressa d'en faire un abus insensé. La passion de toutes les folles dépenses ne cessa d'augmenter : ces habitudes poussaient la jeunesse an crime, quand elle avait épuisé son patrimome. » (Salluste).
Les pauvres ne furent pas Ă  l'abri de ces influences dĂ©moralisantes. La populace romaine ne ressembla plus Ă  l'ancienne plèbe, laborieuse et vaillante, dont la bravoure et l'Ă©nergie avaient fondĂ© la puissance de Rome. Elle se composa dĂ©sormais de tous ceux, ruinĂ©s ou perdus de dettes, qui se rĂ©fugiaient Ă  Rome. C'Ă©tait une masse confuse et turbulente : on y voyait toutes sortes d'aventuriers, attirĂ©s Ă  Rome par l'appât du gain : Grecs perfides et capables de tous les mĂ©tiers; Orientaux corrompus; esclaves affranchis, qui apportaient avec eux tous les vices, et qu'un jour Scipion Emilien stigmatisa en leur criant : 
« Je ne crains pas vos murmures; car je vous ai amenĂ©s ici couverts de chaĂ®nes ». 
Ainsi le peuple romain se trouvait divisé en deux parties : une aristocratie peu nombreuse, mais très riche, très immorale, prête à tout pour conserver et pour augmenter sa puissance politique; une multitude très pauvre, sans ressources, ennemie du travail, capable de tout pour s'assurer le bien-être et la satisfaction de ses appétits grossiers. La multitude tomba bientôt dans la dépendance de l'aristocratie. La corruption politique devint toute-puissante à Rome. Chacun des plus riches Romains se créa, pour ainsi dire, une petite armée d'hommes sans scrupules et prêts à toutes les besognes, en faisant distribuer chaque matin, devant la porte de sa maison, du blé, de l'huile, des vivres de toute espèce, de l'argent. Dans l'assemblée du peuple, les votes des citoyens étaient presque toujours payés, et cet achat des consciences était minutieusement organisé. La multitude romaine était à vendre; la noblesse était assez riche et assez corrompue elle-même pour l'acheter.

Il en rĂ©sulta de grands changements, non pas dans la constitution elle-mĂŞme, mais dans la vie politique de Rome. Si les institutions ne subirent aucune modification importante, le jeu normal en fut complètement faussĂ© par les nouvelles moeurs. MaĂ®tres par la corruption des comices populaires, les nobles s'emparèrent de toutes les magistratures et en Ă©cartèrent rĂ©solument tous ceux lui n'appartenaient pas Ă  leur coterie. Le pouvoir exĂ©cutif se concentra ainsi dans quelques familles. Les nobles furent aussi les maĂ®tres du SĂ©nat, puisque seuls ils exerçaient les magistratures qui ouvraient l'accès de cette assemblĂ©e. Il en fut de mĂŞme pour les tribunaux. Les prĂ©teurs, qui rendaient la justice civile et qui le plus souvent prĂ©sidaient les jurys criminels, Ă©taient des nobles : les membres de ces jurys Ă©taient toujours des sĂ©nateurs. De mĂŞme encore, l'administration dus provinces nouvellement créées Ă©tait confiĂ©e a des magistrats, consuls ou proconsuls, prĂ©teurs ou proprĂ©teurs, investis d'une autoritĂ© illimitĂ©e, qui appartenaient tous Ă  la faction aristocratique. Le gouvernement des provinces fut, pour les Romains ambitieux, une source de grands profits politiques. Presque toujours les gouverneurs de province revenaient Ă  Rome avec d'Ă©normes richesses qui leur servaient Ă  acheter de nombreux partisans. Auprès des gouverneurs de provinces, se trouvaient les grandes sociĂ©tĂ©s financières de Rome, qui prenaient Ă  ferme le recouvrement des impĂ´ts provinciaux, et qui Ă©taient presque toutes composĂ©es de nobles : les publicains n'Ă©taient que les agents de ces sociĂ©tĂ©s. Par lĂ  l'aristocratie s'assurait encore des bĂ©nĂ©fices considĂ©rables. Le monde romain devint ainsi la proie d'une oligarchie très restreinte, immensĂ©ment riche, uniquement prĂ©occupĂ©e de ses intĂ©rĂŞts particuliers. Cette oligarchie s'empara de la puissance Ă©conomique et des pouvoirs publics. La plèbe vile et corrompue se laissa acheter par les nobles on bien Ă©couta les agitateurs sans scrupule. 

Ce fut en vain que des citoyens intègres essayèrent d'introduire dans la sociĂ©tĂ© romaine de sĂ©rieuses rĂ©formes. Caton le Censeur s'attaqua surtout Ă  l'immoralitĂ© de ses concitoyens; nommĂ© censeur, malgrĂ© l'opposition très vive des nobles, il lutta sans rĂ©pit contre le luxe, contre le gaspillage des deniers publics, contre tous les abus qui rĂ©gnaient dans le gouvernement; mais il ne proposa aucune rĂ©forme capable d'atteindre Ă  sa source mĂŞme le mal dont souffrait la RĂ©publique. Le SĂ©nat ne resta pas non plus indiffĂ©rent. Il crĂ©a en Italie de nombreuses colonies; ces distributions de terre apportèrent sans doute quelques soulagements Ă  la plèbe laborieuse; mais elles ne mirent aucune entrave sĂ©rieuse Ă  l'accroissement de la grande propriĂ©tĂ©. 

Quelques hommes d'Etat, par exemple Laelius, l'ami de Scipion Émilien, songèrent Ă  proposer une loi agraire; mais ils redoutèrent l'opposition qu'une telle mesure devait soulever. Ce projet fut repris par TibĂ©rius Sempronius Gracchus. TibĂ©rius Gracchus appartenait Ă  l'une des plus illustres familles plĂ©bĂ©iennes de Rome. Sa mère, CornĂ©lie, est restĂ©e cĂ©lèbre entre toutes les Romaines par l'Ă©lĂ©vation de son esprit et les grandes qualitĂ©s de son coeur. En revenant d'Espagne, oĂą il avait bravement combattu contre Viriathe et les Espagnols rĂ©voltĂ©s, TibĂ©rius remarqua que l'Etrurie Ă©tait presque inculte et dĂ©serte; arrivĂ© Ă  Rome, il vit la foule des prolĂ©taires, oisive, misĂ©rable, dangereuse pour la RĂ©publique. Ce double spectacle lui inspira la rĂ©solution de proposer une rĂ©forme fondamentale, une loi agraire. Son idĂ©e Ă©tait de reprendre aux nobles une partie au moins des terres publiques qu'ils occupaient sans payer aucune redevance, de diviser ces terres en lots de moyenne Ă©tendue et de les distribuer aux citoyens pauvres qui encombraient Rome. Il fut Ă©lu tribun de la plèbe en l'annĂ©e 133, et dès qu'il fut entrĂ© en charge, il prĂ©senta son projet de loi agraire. Le principe de ce projet Ă©tait le suivant : 

« Nul ne devait possĂ©der plus de 500 arpents de terres publiques; tous ceux qui en occupaient davantage les rendraient Ă  l'État moyennant certaines indemnitĂ©s; les terres ainsi reprises seraient divisĂ©es en lots de 30 arpents, qui seraient distribuĂ©s Ă  des citoyens et Ă  des Romains pauvres, sous certaines conditions; une commission de trois citoyens ou triumvirs serait nommĂ©e tous les ans par l'assemblĂ©e du peuple, pour prendre toutes les mesures nĂ©cessaires Ă  l'application de la loi ». 
Les nobles, menacés dans leurs intérêts, tirent au projet de Tibérius une opposition acharnée. Ils gagnèrent un des collègues de Tibérius, M. Octavius, qui opposa son veto, comme il en avait le droit, au projet de loi. La constitution de Rome n'offrait à Tibérius aucun moyen légal de vaincre l'opposition de M. Octavius. Il eut le tort de recourir à un moyen illégal : bien que la personne des tribuns fut inviolable, il fit prononcer par l'assemblée tribute la déposition de M. Octavius. La loi fut ensuite votée et promulguée. Mais il était très difficile de l'appliquer équitablement. Tibérius comprit ces difficultés; toutefois, décidé à poursuivra son oeuvre sans faiblesse, il voulut se faire réélire tribun pour l'année suivante. Les nobles l'accusèrent alors d'aspirer à la royauté et provoquèrent des troubles sur le Forum, le jour où devait avoir lieu l'élection des nouveaux tribuns. Au milieu de ces troubles, une bande d'émeutiers conduits par Scipion Nasica, le chef de la faction oligarchique, se précipita sur Tibérius et l'assassina. Après la mort de Tibérius, les nobles, sans oser faire abroger directement sa loi agraire, transférèrent aux consuls les attributions de la commission des triumvirs. Or les consuls appartenaient toujours à l'aristocratie.

L'oeuvre de Tibérius Gracchus fut ainsi détruite; mais les nobles trouvèrent un ennemi plus redoutable encore dans son frère. C. Sempronius Gracchus. Orateur fougueux, âme violente, Caius Gracchus déclara au parti oligarchique une guerre sans merci. Malgré l'opposition du Sénat, il fut élu tribun en l'an 123; il se fit réélire l'année suivante. Inspiré par une double passion, le désir de venger son frère et la haine des grands, Caius porta à la noblesse les coups les plus rudes. Afin de s'assurer l'appui de toute la plèbe, il fit décider que l'État distribuerait à tout citoyen pauvre qui habitait Rome, 5 boisseaux de blé par mois au prix de 24 centimes le boisseau; il fit rendre à la commission des triumvirs toutes ses attributions, ce qui permit de nouveau d'appliquer la loi agraire de Tibérius; il fit décréter la fondation de coloniesà Capoue, Tarente, Corinthe et Carthage. Puis il porta la division au sein de ses adversaires. Parmi les riches, les uns formaient l'ordre sénatorial; les autres appartenaient à l'ordre équestre

C. Gracchus fit voter une loi d'après laquelle les chevaliers seuls devaient faire partie des jurys criminels, Ă  l'exclusion des sĂ©nateurs; en outre, il fit accorder aux chevaliers de nombreux avantages. Les deux parties de la ploutocratie formèrent dès lors deux groupes ennemis, ce qui affaiblit beaucoup la faction oligarchique. Pour venir Ă  bout de cet adversaire implacable, le sĂ©nat adopta une politique nouvelle. Avec l'aide d'un tribun, Livius Drusus, il fit proposer une sĂ©rie de lois qui semblaient plus favorables encore Ă  la plèbe que les lois de TibĂ©rius et de Caius Gracchus. La plèbe romaine se laissa prendre au piège, et la popularitĂ© de Caius commença Ă  diminuer. Caius chercha alors des partisans hors de Rome, chez les Italiotes; le parti sĂ©natorial fit croire Ă  la plèbe que Caius se dĂ©clarait contre elle et voulait la sacrifier aux Italiotes. Aussi CaĂŻus ne fut-il pas réélu tribun pour l'annĂ©e 121. Quelques mois plus tard, il fut tuĂ©, comme son frère TibĂ©rius, au milieu d'une Ă©meute habilement provoquĂ©e par ses ennemis. 

L'oeuvre des Gracques avait échoué; après leur mort, l'aristocratie sénatoriale fut plus que jamais maîtresse du pouvoir. Mais la corruption et l'incapacité des magistrats, consuls, préteurs, proconsuls ou propréteurs, en particulier les scandales qui éclatèrent pendant les premières années de la guerre de Jugurtha (112-108) soulevèrent l'indignation du peuple. Un plébéien d'Arpinum, Marius, très ambitieux malgré son apparence rude et grossière, d'ailleurs général très habile, fut porté au consulat (107); ses victoires sur Jugurtha (107-105), sur les Cimbres et les Teutons (104-101) mirent le comble à sa popularité. Tout puissant dans Rome, Marius prit en faveur de la plèbe une mesure capitale. Jusqu'alors les prolétaires, c.-à-d. ceux qui ne possédaient rien, n'étaient pas admis dans les légions. Marius mit fin à cet état de choses; il ouvrit les rangs des légions à tous les citoyens sans distinction de classe ni de fortune. Dès lors les prolétaires se firent soldats en masse; le service militaire devint pour eux un métier. Attachés à la personne de tout général qui savait les mener à la victoire et leur procurer beaucoup de butin, ils ne souhaitèrent plus que la guerre; ils se dévouèrent corps et âme à leurs chefs victorieux, et servirent sans aucun scrupule leurs ambitions politiques. Dans Rome même, Marius se montra favorable à la démagogie; mais les excès de deux agitateurs, Saturninus et Glaucia, amenèrent une réaction, et le parti sénatorial redevint tout-puissant.

Un nouvel ennemi se dressa bientôt contre lui. Le tribun Livius Drusus, guidé par l'exemple des Gracques, comprit qu'aucune réforme sérieuse ne pourrait être accomplie tant que la populace romaine ne serait pas modifiée, renouvelée en quelque sorte par des éléments nouveaux. Son projet était d'accorder le droit de cité romaine à tous les Italiotes. Tous les partis, dans Rome, se coalisèrent contre lui; Livius Drusus fut assassiné. Ce meurtre provoqua un soulèvement des Italiotes contre la domination de Rome. Cette domination était devenue pour eux de plus en plus lourde et oppressive. Puisque les pouvoirs publics, à Rome, se montraient obstinément hostiles à toute réforme qui aurait pu améliorer leur condition, ils résolurent de secouer le joug de Rome et de former en dehors d'elle un Etat italien. L'insurrection éclata d'abord dans l'Italie centrale, et delà se propagea dans toute la péninsule. La capitale des Italiotes fut placée dans la ville de Corfinium, qui prit le nom d'Italica. Le sénat romain combattit vigoureusement la révolte; grâce à l'habileté et à l'énergie de ses généraux, notamment de L. Cornelius Sylla, il en triompha sur les champs de bataille; mais il eut la sagesse d'accorder aux Italiotes vaincus, sans aucune réserve, ce droit de cité pour lequel ils avaient pris les armes. Désormais furent citoyens romains tous les habitants de l'Italie, sauf les Gaulois qui résidaient an Nord du Pô (88 av. J.-C.).

Après quelques années de troubles pendant lesquelles Marius et ses partisans, maîtres de Rome, y commirent des excès épouvantables, la noblesse trouva un chef politique aussi habile que dénué de scrupules dans Sylla. Après la défaite des Italiotes, Sylla s'était fait décerner le commandement de la guerre contre Mithridate; lorsqu'il revint à Rome, après avoir vaincu le roi de Pont, il fut le maître de la République.

Sylla s'arrogea, sous le titre de dictateur, une autoritĂ© extraordinaire et illimitĂ©e. Il en profita d'abord pour faire mettre Ă  mort tous ses ennemis et tous les ennemis de l'oligarchie; puis il introduisit dans la constitution de l'Etat de nombreuses rĂ©formes, destinĂ©es Ă  concentrer entre les mains du sĂ©nat et du parti sĂ©natorial tous les pouvoirs publics. Il dĂ©pouilla l'ordre Ă©questre de tous ses privilèges; il s'efforça d'affaiblir le rĂ´le des assemblĂ©es du peuple, et d'annuler l'autoritĂ© des tribuns de la plèbe. Il dĂ©crĂ©ta qu'Ă  l'avenir les consuls et les prĂ©teurs passeraient Ă  Rome ou en Italie leur annĂ©e de charge, sans exercer aucun commandement militaire, et qu'ensuite ils seraient envoyĂ©s dans les provinces comme proconsuls et proprĂ©teurs; qu'aucun citoyen ne pourrait exercer la mĂŞme magistrature plusieurs annĂ©es de suite, ni mĂŞme exercer deux magistratures diffĂ©rentes sans qu'elles fussent sĂ©parĂ©es par un intervalle minimum de deux annĂ©es pleines. Enfin, les jurys criminels furent rĂ©organisĂ©s, et les sĂ©nateurs seuls purent en faire partie, Ă  l'exclusion des chevaliers. L'oeuvre de Sylla Ă©tait logique, bien conçue et bien coordonnĂ©e; elle visait Ă  assurer la toute-puissance du parti sĂ©natorial. Lorsqu'il jugea que son but Ă©tait atteint; il abdiqua. Un an plus tard, il mourut (78). 

La fin de la république

Aussitôt après la mort de Sylla, son oeuvre fut attaquée; c'est là le sort commun de toutes les oeuvres, qui ne s'inspirent pas, si peu que ce soit, de l'intérêt général, qui ne sont que des oeuvres de parti. Le sénat résista d'abord avec succès aux attaques qui furent dirigées contre son omnipotence; contre la tentative du consul Aemilius Lépidus, contre l'insurrection de Sertorius en Espagne, contre les esclaves révoltés dans le Sud de l'Italie (Spartacus), le parti sénatorial fit appel à deux hommes, dont le rôle était déjà grand dans l'Etat, Pompée et Crassus. Pompée vainquit Lépidus et Sertorius; Crassus triompha des esclaves révoltés et de leur chef Spartacus. Mais ces deux hommes n'avaient que des ambitions personnelles; ils ne combattaient ni pour le bien de l'Etat, ui même pour un parti; ils ne visaient que leur élévation personnelle. Le sénat ne tarda pas à juger qu'ils devenaient dangereux, et il refusa de leur accorder pour leurs victoires les honneurs du triomphe. Aussitôt, ils abandonnèrent l'un et l'autre le parti sénatorial; d'un commun accord, ils firent alliance avec le parti démagogique. Le résultat de ce pacte fut double : d'une part, Pompée et Crassus furent élus consuls pour l'année 70; d'autre part, presque toutes les réformes politiques accomplies par Sylla furent abolies. Les chevaliers et les tribuns de la plèbe reprirent leur influence.

Si l'on veut bien comprendre l'histoire des dernières années de la République romaine, il est nécessaire d'insister sur cette attitude nouvelle des principaux personnages politiques. Ce sont les ambitions personnelles et purement égoïstes qui dominent tout. Les Gracques avaient été sincères et désintéressés; Marius et Sylla avaient été des chefs de parti, violents, cruels, dénués de scrupules, mais fidèles à leurs idées, à leurs passions, à leurs haines. Pompée, Crassus, même César adoptèrent une attitude bien différente. Ils ne se préoccupèrent ni du bien de l'Etat, ni même du triomphe d'un parti; ce qu'ils poursuivirent exclusivement, ce fut la conquête du pouvoir. Pompée, par exemple, au début de sa carrière, lorsque Sylla et l'oligarchie l'emportaient, se déclara leur partisan; il le resta tant qu'il y trouva quelque profit; mais lorsqu'il vit le Sénat lui refuser, après son retour d'Espagne et ses victoires sur Sertorius, les honneurs et les pouvoirs auxquels il prétendait, il n'hésita pas à renier toute sa politique passée et il devint l'allié de la démagogie et des tribuns de la plèbe, qu'il n'avait jusqu'alors cessé de combattre. Crassus agit de même; après avoir servi le Sénat, il se retourna contre lui. La politique de César fut en apparence plus une et plus constante, et le futur vainqueur des Gaulois demeura toujours un ennemi déclaré de la faction oligarchique; mais, lorsqu'il fut maître du pouvoir, il ne gouverna pas au nom des principes ou des traditions démocratiques. A la fin de la République, les anciens partis n'étaient plus pour les ambitieux que des instruments.

Il se forma pourtant, sous l'impulsion de quelques citoyens Ă©loquents et honnĂŞtes, un parti, que l'on peut appeler le parti constitutionnel parce qu'il s'Ă©tait donnĂ© comme programme de dĂ©fendre contre toutes les attaques les institutions rĂ©publicaines. Les chefs les plus connus de ce parti furent CicĂ©ron et Caton d'Utique. Ils rĂ©ussirent Ă  repousser victorieusement un premier assaut, la conjuration de Catilina. Catilina, jeune patricien « perdu de crimes et de dettes », voulait devenir le maĂ®tre de Rome afin de s'enrichir par le pillage et les proscriptions. Il essaya de se faire nommer consul. Ayant Ă©chouĂ© deux fois, il rĂ©solut de conquĂ©rir le pouvoir par la violence, et il prĂ©para un complot. CicĂ©ron, consul en l'annĂ©e 63, dĂ©joua la conjuration, fit condamner Ă  mort les principaux complices de Catilina, et envoya contre ce dernier une armĂ©e, qui le dĂ©fit Ă  Pistoia. Catilina fut tuĂ© dans la bataille. 

Pompée vs. César.
Ce fut lĂ  une victoire sans lendemain. En effet, les trois personnages les plus ambitieux de la RĂ©publique, PompĂ©e, CĂ©sar et Crassus, signèrent un pacte politique, une sorte d'alliance, connue sous le nom de premier Triumvirat. Ces trois hommes furent dès lors les maĂ®tres de l'État. CĂ©sar, consul en 59, se fit dĂ©cerner le gouvernement de la Gaule Cisalpine et de la Narbonaise, ce qui lui permit de conquĂ©rir la Gaule encore indĂ©pendante. Quant Ă  PompĂ©e, tous ses actes en Orient furent ratifiĂ©s. Le premier Triumvirat fut consolidĂ© et renouvelĂ© en 56. De nouveaux pouvoirs furent donnĂ©s aux trois signataires du pacte. CĂ©sar fut prorogĂ© pour plusieurs annĂ©es dans son gouvernement des Gaules; PompĂ©e et Crassus furent consuls; puis ils reçurent pour cinq ans, Ă  l'expiration de leur consulat, Crassus, le gouvernement de la Syrie, PompĂ©e, celui de l'Espagne. Mais le triumvirat fut bientĂ´t rompu par la mort de Crassus, qui pĂ©rit au cours d'une expĂ©dition dĂ©sastreuse dirigĂ©e par lui contre les Parthes (53). CĂ©sar et PompĂ©e restaient seuls en prĂ©sence. Ils ne pouvaient pas demeurer unis. Aussi ambitieux et aussi peu scrupuleux l'un que l'autre, il leur Ă©tait Ă©galement impossible de partager entre eux le pouvoir suprĂŞme et de se le cĂ©der mutuellement. La lutte fut d'abord sourde et indirecte. A Rome, PompĂ©e, qu'effrayaient les excès de la dĂ©magogie, se rapprocha du parti oligarchique et constitutionnel. BientĂ´t le conflit devint plus aigu. 

Pompée et le Sénat sommèrent César de déposer tous ses pouvoirs; César ayant refusé, ils le déclarèrent déchu de son commandement et de son autorité. César, alors, passa le Rubicon; à la tête de ses légions, avec lesquelles il avait conquis la Gaule et qui lui étaient dévouées corps et âme, il marcha sur Rome. La guerre civile commença. César, maître de Rome, prit possession sans combat de toute l'Italie. Pompée n'osa pas y demeurer. Il passa en Grèce; César, après avoir vaincu son armée d'Espagne, l'y suivit, et le défit complètement à la bataille de Pharsale (48). Pompée voulut se réfugier en Egypte; mais il y fut assassiné sur l'ordre du roi Ptolémée. Après la mort de Pompée, ses partisans et ses alliés continuèrent la lutte pendant plusieurs années. César battit le roi de Pont, Pharnace, qui avait soulevé l'Asie Mineure; il remporta en Afrique la victoire de Thapsus sur les chefs pompéiens et sur le roi de Numidie, Juba; enfin il écrasa les dernières troupes des fils de Pompée dans le Sud de l'Espagne, à Munda, Devenu, par ces victoires répétées, le maître de tout le monde romain, César, comme jadis Sylla, se fit décerner à Rome un pouvoir illimité; les honneurs les plus extraordinaires lui furent conférés, et il n'est pas certain qu'il n'ait pas désiré la couronne et le titre de roi. Il posséda dans sa plénitude, sans bornes d'aucune sorte, la puissance politique et administrative suprême, ce que les Romains appelaient d'un seul mot, l'imperium. Il s'efforça du moins, d'en user sans haine. Sa conduite envers les partis et leurs principaux représentants, les mesures économiques dont il prit l'initiative, les réformes qu'il introduisit dans les institutions politiques, furent inspirées par un esprit très large, parfois même très élevé. Mais en 44 av. J.-C. une conspiration fut ourdie contre lui par plusieurs sénateurs, entre autres par Brutus et Cassius; César fut tué le 15 mars 44. Sa mort ne fit que retarder de quelques années l'établissement de l'Empire. La situation politique et morale de Rome ne fut pas modifiée par le coup de poignard qui frappa César.

Antoine vs. Octave.
Le parti oligarchique Ă©tait incapable de gouverner l'Etat ; la dĂ©magogie Ă©tait prĂŞte Ă  commettre tous les excès; l'immense majoritĂ© des citoyens et des sujets de Rome dĂ©sirait surtout la paix et un gouvernement assez fort pour l'imposer Ă  tous. Le meurtre de CĂ©sar n'eut d'autre rĂ©sultat que d'ouvrir une nouvelle pĂ©riode de luttes intestines. Le SĂ©nat, guidĂ© par CicĂ©ron, qui prononça alors ses fameuses Philippiques, s'efforça de reconquĂ©rir le pouvoir, et dĂ©clara la guerre au principal lieutenant de CĂ©sar, Marc-Antoine. Il crut faire un coup de maĂ®tre en s'alliant avec Octave, neveu et fils adoptif de CĂ©sar. Mais Octave et Antoine, qui tous deux aspiraient au pouvoir suprĂŞme, se rapprochèrent d'abord pour Ă©craser leurs ennemis communs, et formèrent en 43, avec LĂ©pide le second Triumvirat. Les plus illustres sĂ©nateurs, par exemple CicĂ©ron, furent proscrits et massacrĂ©s. Brutus et Cassius , qui s'Ă©taient rĂ©fugiĂ©s en Orient et y avaient rĂ©uni une armĂ©e nombreuse, furent vaincus et tuĂ©s Ă  Philippes (42). MaĂ®tres du monde romain, Octave et Antoine consentirent tout d'abord Ă  se le partager, toujours en s'adjoignant LĂ©pide comme tiers. Mais ces deux ambitions ne pouvaient longtemps rester d'accord. Octave, après avoir par d'habiles mesures consolidĂ© sa puissance dans les provinces occidentales, qu'il avait reçues en partage, profita des fautes commises par Antoine en Orient, en particulier de sa faiblesse Ă  l'Ă©gard de la reine d'Egypte, ClĂ©opâtre, pour lui dĂ©clarer la guerre. La lutte fut courte. Antoine, vaincu Ă  la bataille dĂ©cisive d'Actium (31 av. J.-C.) se tua en Egypte. L'Egypte, restĂ©e jusque-lĂ  nominalement indĂ©pendante, fut rĂ©duite en province romaine. LĂ©pide avait Ă©tĂ© dĂ©pouillĂ© de ses pouvoirs quelques annĂ©es auparavant. 

Octave revint à Rome en l'an 29 av. J.-C. Il se fit décerner les plus hautes magistratures de l'État. Sans prendre aucun titre nouveau, sans s'arroger aucun pouvoir exceptionnel, mais simplement en réunissant dans sa main les principales attributions des magistrats ordinaires de Rome, il substitua à la République un gouvernement nouveau, l'Empire. Deux ans plus tard, le Sénat et le peuple lui donnèrent le nom d'Auguste, qu'il porta désormais. (A.-M. B.).

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