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Moyen âge
Les Vikings
Les Vikings ou - pour reprendre le nom qui leur était donné en France au Moyen âge - Normands (c.-à-d. Hommes du Nord = Northmans, selon une orthographe encore usité par des auteurs du XIXe siècle), étaient des pirates venus de côtes scandinaves et danoises. La formation de l'Heptarchie dans la Grande-Bretagne (451-584) fut leur oeuvre. Vers 625, Ivar Vidfamne se fit chef de tous les petits princes scandinaves, et bientôt des Normands allèrent fonder en Irlande les États ou royaumes de Dublin, d'Ulster, de Connaught. Vers 777, Regnar Lodbrog entreprit la conquête de l'Angleterre, mais, après quelques succès, il échoua dans le Northumberland. 

D'autres Vikings colonisèrent l'Islande et le Groenland, ainsi que les Feroë, les Shetland, les Hébrides, etc., et atteignirent même l'Amérique. Parallèlement, et déjà vers 812 ou 813, les Vikings attaquèrent également l'empire de Charlemagne. Celui-ci voyait leurs barques tenter des descentes sur les côtes, et fortifiait l'entrée des rivières pour leur en défendre l'approche. Sa mort fut comme le signal d'une invasion générale des pirates. Leurs incursions durèrent près d'un siècle (820-911). Leur tactique consistait à remonter le cours des grands fleuves et à surprendre les villes. D'abord ils n'avaient fait que piller et ravager; mais, n'éprouvant pas de résistance sérieuse de la part des faibles successeurs de Charlemagne, ils finirent par occuper le pays.

Encore faut-il distinguer ici les simples stations (de 850 à 879) et les établissements proprement dits. Les grandes stations des Normands en France furent au nombre de quatre : la première aux Bouches de la Meuse, à Walcheren et à Duerstad (d'où ils se jetaient sur les rives de l'Escaut) la deuxième sur la Seine, près de Vernon, à l'île d'Oissel et à Jeufosse, d'où ils pillèrent Paris, Melun, Meaux, Troyes, etc.; la troisième sur la Loire ou aux environs, à Nantes, à Angers, à Noirmoutiers, à Saintes : pillages jusqu'à Orléans et Bourges; la quatrième dans la Camargue, à l'embouchure du Rhône. Quant aux établissements, le premier fut le comté de Chartres, donné à Hastings en 879; ensuite vint la cession du pays entre le Rhin et la Meuse-Inférieure faite au duc Godefroy vers 882 par Charles le Gros, qui le fit assassiner peu après. 

Les Normands de la station de la Meuse et de l'Escaut vinrent assiéger Paris avec les Normands de la Seine, en 885, pour venger la mort de leur chef Godefried, tué en trahison par Charles le Gros; mais ils cessèrent leurs incursions, à la suite d'une victoire que remporta sur eux, à  Louvain, Arnoul, roi de Germanie, en 891. Les Normands de la Seine eurent pour principaux chefs Ogier, Björn, Côte-de-Fer et Rollon, qui obtint de Charles le Simple, en 912, par le traité de St-Clair-sur-Epte, la partie de la Neustrie qui prit le nom de duché de Normandie. Les Normands de la Loire eurent pour principal chef Hastings, qui tua Robert le Fort, comte de l'île-de-France, au combat de Brissarthe, en 866; et qui, devenu chrétien, obtint le comté de Chartres de Charles le Chauve.

Les Vikings dès lors ne furent plus dangereux : maîtres de la Manche et de la basse vallée de la Seine, ils repoussèrent les autres pirates. Même après leur établissement définitif en France, Les Vikings se signalèrent encore par de grandes entreprises : les plus célèbres sont leurs expéditions en Italie et en Sicile, où ils formèrent le royaume des Deux-Siciles au milieu du XIe siècle, et la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Bâtard (1066).

L'époque des raids

Depuis que Charlemagne avait pacifié l'Allemagne, l'invasion qui, durant tant de siècles, s'était portée vers le Rhin, avait été forcée de changer son cours. Au lieu de se faire par terre, elle se fit par mer et prit le caractère de la piraterie. Accumulés dans la péninsule cimbrique, les Vikings en sortirent sur leurs barques et se lancèrent par petites flottes sur la route des cygnes, comme disent les vieilles poésies nationales. 

Tantôt ils côtoyaient la terre, et guettaient leurs ennemis dans les détroits, les baies et les petits mouillages, ce qui leur fit donner le nom de Vikings ou enfants des anses : tantôt ils se lançaient à leur poursuite à travers l'Océan. Les violents orages des mers du Nord dispersaient et brisaient leurs frêles navires, tous ne rejoignaient point le vaisseau du chef, au signal du ralliement; mais ceux qui survivaient à leurs compagnons naufragés n'en avaient ni moins de confiance ni plus de souci; ils se riaient des vents et des flots, qui n'avaient pu leur nuire La force de la tempête,  chantaient-ils, aide le "bras de nos rameurs, l'ouragan est à notre service, il nous jette où nous voulions aller".  (Augustin Thierry).
Les premières invasions vikings que l'histoire signale sont des dernières années du VIIIe siècle et eurent pour théâtre la Grande-Bretagne. En 791 et 793, des pirates vikings tirent des incursions en Mercie, en Northumbrie et s'établirent quelque temps dans l'île de Lindisfarne, où ils saccagèrent le monastère de Saint-Cuthbert. En 800, ils apparurent sur les côtes septentrionales de France dont ils longèrent le littoral jusqu'en Aquitaine. Grâce aux mesures prises aussitôt par Charlemagne, ils n'y firent que quelques descentes sans conséquence. Des flottilles pour les poursuivre sur mer, des postes militaires pour surveiller les côtes et surtout pour protéger l'embouchure des fleuves suffirent pendant assez longtemps à les tenir en respect. Les côtes de la Frise, entre le Rhin et le Weser, seules ne purent être efficacement protégées, et, dès le règne de Charlemagne, les Vikings s'y établirent à demeure. 

Sous le règne de Louis le Pieux, on les revit sur les côtes de Flandre, ils dévastèrent à diverses reprises la ville alors florissante de Dorestad (auj. Wijk-te-Duerstede) dans le Wahal, ils débarquèrent fréquemment dans l'île de Noirmoutier, d'où les moines de l'abbaye de Saint-Philibert, après avoir tenté de protéger leur monastère en le fortifiant, durent se résoudre, à émigrer sur le continent; enfin ils s'emparèrent de l'île de Walcheren. Malgré ces tentatives, les précautions prises sous le règne précédent suffirent encore à leur interdire l'accès des fleuves et à empêcher toute incursion sérieuse sur le continent. C'est sur l'Angleterre que semble s'être alors porté tout l'effort des pirates. De 833 à 846, ils ne cessèrent d'y combattre avec des alternatives de succès et de revers. La guerre civile qui suivit la mort de Louis le Pieux leur livra la Gaule; la surveillance des côtes de l'Océan négligée, les garnisons des postes fortifiés retirées, ils eurent accès dans tous les fleuves, et par là ils pénétrèrent bientôt jusqu'au coeur même de l'empire. 
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Embarcation Viking.
Une embarcation utilisée par les Vikings. Le navire de Gogstad, retrouvé lors de fouilles en 1880,
remonte à la fin du IXe siècle; il est conservé dans le Musée des navires vikings d'Oslo. Construit
en grande partie en bois de chêne, ce navire a 24 m de long et 5 m de large; il a été conçu
pour transporter 32 rameurs. Source : The World Factbook.

Lothaire leur céda dès l'abord l'île de Walcheren et dès lors ils s'établirent à demeure à l'embouchure de l'Escaut. Dès 840, ils pénétrèrent dans la Seine, pillèrent et brûlèrent Rouen le 14 mai, saccagèrent ou rançonnèrent les abbayes de Saint-Ouen, de Jumièges et de Saint-Wandrille. Un peut plus tard, à l'embouchure de la Canche, ils s'emparèrent de Quentovie, l'un des principaux ports de la Gaule, et le ruinèrent si complètement qu'on en cherchait naguère encore l'emplacement exact. Un peu plus tard, de Noirmoutier, où ils étaient établis, les Vikings partaient pour remonter la Loire, s'emparaient de Nantes, dont ils massacraient l'évêque dans sa cathédrale, et remontaient ,jusqu'à Tours. Vers le même temps, ils entraient dans la Gironde, atteignaient Toulouse et se répandaient dans le pays jusqu'au pied des Pyrénées où ils se heurtaient à la résistance des montagnards. Bientôt ils atteignaient les côtes de Galice, d'où ils étaient repoussés par le roi des Asturies, entraient dans le Tage, débarquaient à Cadix, et arrivaient en 844 à Séville, où ils essuyaient une défaite de la part des Maures.

Une histoire en pointillés.
Nous ne saurions faire ici l'histoire de chacune des incursions des Normands. Aussi bien manque-t-on de renseignements contemporains assez nombreux, assez sûr et assez précis pour qu'ils puissent être coordonnés en un récit d'ensemble. Les annales du temps ne contiennent guère que de sèches mentions; les chroniques monastiques, les vies de saints, les récits de miracles donnent des détails locaux, très nombreux et pleins de saveur, mais où déjà la légende se substitue sensiblement à la réalité; les chartes fournissent çà et là des faits précis et bien datés; les capitulaires, les décisions de conciles, les correspondances, les oeuvres littéraires ajoutent de nombreux traits au tableau, font connaître les impressions, l'état d'esprit des contemporains et montrent les conséquences des invasions; mais tout cela est insuffisant pour qu'on en puisse tirer une histoire complète; on ne peut suivre les principaux chefs; des incursions certainement très importantes ne nous sont connues que par quelques faits isolés, tandis que d'autres, tout a fait secondaires, sont racontées dans le plus menu détail. Si l'un s'adresse aux écrivains postérieurs, on se trouve, au contraire, en pleine légende.

On sait du moins comment se faisaient les expéditions des Vikings; des flottilles de grandes barques en nombre variable, contenant chacune de 50 à 70 hommes, se groupaient sous le commandement d'un chef. Souvent plusieurs flottilles se réunissaient pour une campagne. Ces flottilles pénétraient par l'embouchure des fleuves, débarquaient des hommes dans une île où ils se fortifiaient et qui devenait bientôt un établissement permanent, point de départ pour les expéditions, lieu de dépôt pour le butin, de garde pour les otages, de ravitaillement, et éventuellement place de retraite et de défense. C'est ainsi qu'ils occupèrent, entre autres, Walcheren et d'autres îles des bouches de l'Escaut, les îles en face de Jeufosse, sur la Seine, Noirmoutier aux approches de la Loire, puis l'île de Biesse, dans le fleuve même, en face de Nantes, et la Camargue à l'embouchure du Rhône. De là partaient de rapides incursions, soit sur terre et par les routes, soit le plus souvent par eau, en remontant le fleuve et ses affluents. On y employait des barques plus petites qu'on remorquait à la cordelle ou même qu'on tirait à terre et qu'on traînait sur des rouleaux lorsque le fond manquait ou que la rivière présentait des obstacles.

Une remarque intéressante est que, jusqu'au Xe siècle du moins, les barques des Vikings n'étaient, contrairement à l'opinion courante, que des moyens de transport et nullement des navires de guerre. Aussi ne les voit-on jamais engagées dans des combats, ni sur mer, ni sur les fleuves. C'est pour cela que, sous Charlemagne et sous Louis le Pieux, tant que l'empire franc conserva les restes d'une marine militaire, elles furent aisément tenues à l'écart des côtes. Plus tard, les marins de la Frise, les vaisseaux du roi Alfred et surtout ceux d'Abdérame II, les mirent facilement en déroute. Les embarcations des pirates transportaient des troupes de débarquement, recevaient le butin, servaient de campement et de refuge, permettaient de se retrancher dans les îles ou de les attaquer, mais n'étaient pas, à proprement parler, des instruments de combat. Les guerriers combattaient à terre, le plus souvent à pied, quelquefois montés sur des chevaux, habiles à se dissimuler, très rapides dans leurs mouvements, prompts à battre en retraite, féconds en ruses de tout genre, experts en attaque de vive force, mais ne redoutant pas non plus les sièges. L'objet de leurs expéditions était de se procurer du butin et des richesses : c'est pour cela qu'ils s'attaquèrent surtout aux monastères et aux églises dont les riches trésors étaient faits pour les tenter.

Tous ceux qui se trouvèrent à proximité de leurs passages furent d'abord rançonnés à diverses reprises, et, lorsque leurs ressources eurent été épuisées, ou.bien lorsque les moines épouvantés eurent pris la fuite, ils furent saccagés, incendiés et détruits. Naturellement ils ne se faisaient pas faute de piller les habitations des pays qu'ils traversaient, massacrant les populations et dévastant à tel point que souvent, dit un chroniqueur, « il ne restait pas un chien qui pût aboyer après eux ». Pourtant, lorsqu'ils y trouvaient intérêt, ils faisaient aussi des prisonniers; comme tous les pirates de tous les temps et de tous les pays, ils s'emparaient d'otages qu'ils rendaient moyennant rançon. C'est ainsi qu'en 858 ils réussirent à s'emparer de deux grands personnages du royaume franc; Gozlin, le futur évêque de Paris, et son demi-frère, Louis, abbé de Saint-Denis et grand chancelier de Charles le Chauve. Tous deux ne furent relâchés que moyennant une énorme rançon, payée pour le premier par l'église de Reims et pour le second par son abbaye.

Acheter la tranquillité?
Les monastères, les évêques, les populations payaient les Vikings pour éviter le pillage; bientôt les monarques eux-mêmes, impuissants à les repousser par la force, songèrent à traiter avec eux. Tantôt ils essayèrent de les fixer au sol en leur concédant le pays qu'ils occupaient; ce moyen, qui devait réussir à Charles le Simple, ne semble pas avoir tout d'abord produit de bons résultats. Tantôt ils essayèrent de se servir de Vikings comme auxiliaires contre d'autres armées normandes. Les pirates s'y prêtaient volontiers; Erispoé, Pépin d'Aquitaine, Robert le Fort, Baudouin de Flandre, Charles le Chauve prirent ainsi les Vikings à leur solde. Mais le moyen était dangereux; sans doute les pirates n'avaient aucun scrupule à combattre leurs compatriotes, mais si ceux-ci enchérissaient sur les promesses qui leur avaient été faites, ou leur offraient le butin en partage, les auxiliaires s'empressaient de faire défection. En 853, une flotte normande ayant remonté la Loire avait saccagé Nantes et s'était établie en face de la ville, dans l'île de Biesse, pour exploiter le fleuve. Survint une seconde flotte, sous le commandement de Sydroc, qui, trouvant la place prise, loua ses services au roi de Bretagne, Erispoë, pour déloger les premiers occupants qu'elle attaqua dans leur île. Mais bientôt un accord intervint; les assiégés offrirent à Sydroc une part des richesses qu'ils avaient accumulées et celui-ci, faussant compagnie au roi de Bretagne, repartit pour la Seine. 

De même quelques années plus tard, en 860, Charles le Chauve, désespérant de refouler la grande armée normande de Björn, cantonnée à Jeufosse et maîtresse de tout le cours de la Seine, traita, pour s'en débarrasser, avec les bandes de Weland qui exploitaient alors le cours de la Somme. Pour payer le prix énorme qu'elles fixaient à leur concours, Charles le Chauve dut lever dans tout le royaume un impôt extraordinaire sur les églises, les nobles, les marchands et jusqu'aux plus pauvres gens à proportion de leur fortune, et, comme la perception prenait du temps, les Vikings, impatients de leur, inaction, demandèrent des otages et s'en allèrent faire une expédition en Angleterre. De retour l'année suivante, ils reçurent, outre la somme convenue, des bestiaux et des vivres qu'on leur livra pour éviter la dévastation du pays et se mirent en devoir d'exécuter la convention. Weland avec 200 barques remonta la Seine jusqu'à Jeufosse, fit passer 60 barques par l'Epte pour prendre à revers les Vikings retranchés dans l'île, qui se trouvèrent ainsi bloqués et bientôt affamés. Mais alors ils traitèrent avec leurs assiégeants, et bientôt, remontant la Seine de conserve, ils allèrent hiverner les uns dans les îles situées en face de Melun, les autres dans la boucle de la Marne, à l'abbaye qui fut plus tard Saint-Maur-des-Fossés.

Le plus souvent, pour payer tributs aux pirates, on ne demandait même bas leur coopération; on achetait leur départ. Charles le Chauve et ses successeurs ne se firent pas faute de traiter avec eux dans ces conditions, mais ils éprouvèrent combien de pareilles négociations étaient décevantes. D'abord parce que la paix qu'on obtenait ainsi était de courte durée, de pareilles conventions devenant fatalement une prime à la piraterie; mais aussi parce que l'exécution même de la convention n'était rien moins qu'assurée : par suite de l'organisation des armées normandes, il fallait traiter en effet non seulement avec le chef de l'expédition; mais avec tous les chefs, ceux d'entre eux avec lesquels il n'y avait pas eu entente ne se considérant pas comme liés par ces engagements.

La seconde vague viking

La seconde moitié du IXe siècle est l'époque où les incursions des Vikings eurent la plus grande extension : depuis les bouches de l'Elbe jusqu'à l'embouchure de la Gironde, les pirates pénétrèrent dans tous les fleuves de la mer du Nord, de la Manche et de l'Océan. Etablis dans la Frise, ils remontent le Rhin jusqu'à Worms, atteignent Trèves par la Moselle, et de Cologne font une expédition sur Aix-la-Chapelle; par l'Escaut et ses affluents, ils dévastent la Flandre; en remontant la somme, ils attaquent Abbeville, Amiens et l'abbaye de Saint-Riquier; maîtres du cours de la Seine, ils menacent Troyes, s'engagent dans tous les affluents, l'Eure, l'Andelle, l'Oise, la Marne, l'Yonne, et portent successivement le pillage dans la Picardie, le Beauvaisis, le pays chartrain, la Champagne et la Bourgogne. La Loire leur livre les riches abbayes riveraines de Saint-Florent, de Saint-Maux, de Marmoutier, de Saint-Martin et les villes de Nantes, d'Angers, de Saumur, de Tours, de Blois et d'Amboise; à Orléans seulement, ils trouvent la résistance organisée par l'évêque et subissent un échec. En Aquitaine, ils saccagent Angoulême, Saintes, Poitiers, Bordeaux, Périgueux, Toulouse, Bourges et Limoges. Repoussés des côtes d'Espagne, ils passent le détroit de Gibraltar et vont jusqu'à l'embouchure du Rhône s'établir dans la Camargue, d'où ils remontent jusqu'à Valence. Puis ils cinglent vers l'Italie où, entre autres villes, ils s'emparent de Pise, qu'ils dévastent, et de Luna, que, d'après une ancienne légende, ils auraient prise pour Rome. Nulle part en Gaule ils n'éprouvèrent de résistance sérieuse. 

Alliances et mésalliances.
Les divisions intestines qui déchiraient l'empire, le défaut de cohésion des populations, l'égoïsme et la préoccupation exclusive de l'intérêt personnel chez les grands, la faiblesse des princes, rendirent vains les efforts que tentèrent çà et là les habitants du pays pour repousser les envahisseurs. Devant eux les moines épouvantés, emportant leurs trésors et leurs reliques, se sauvaient à la hâte, et, allant à travers le royaume de refuge en refuge, affolaient les populations en leur racontant les atrocités commises par les pillards. Nombre d'hagiographes ont raconté ces « translations » de reliques, et les miracles extraordinaires qu'accomplissaient, au cours de ces pérégrinations, ces pauvres saints dont les mérites avaient été impuissants à protéger leurs monastères. Il est vrai que les invasions étaient un fléau déchaîné par la Providence pour punir les peuples de leurs péchés et en particulier pour châtier les grands, coupables d'avoir usurpé les biens des églises. Abandonnés à eux-mêmes, les habitants fuyaient devant l'invasion, cherchaient un asile dans les villes fortifiées; ceux qui restaient étaient massacrés ou bien passaient dans les rangs des Vikings pour lesquels ils devenaient des auxiliaires précieux.

« Le nombre est grand, disait en 886 un archevêque de Reims, de ceux qui ont abandonné la religion chrétienne pour s'associer aux païens et se mettre sous leur protection. »
Et cependant, chaque fois qu'une résistance locale était organisée, elle était suivie d'assez de succès pour montrer que, si l'on coordonnait les efforts, et surtout que si on pouvait les rendre durables, il ne serait pas impossible de refouler l'invasion. Mais toute action sérieuse était entravée par l'anarchie où se trouvait l'empire. En 858, Charles le Chauve; qui témoigna parfois d'une volonté énergique, résolut de faire un grand effort pour chasser les Vikings de la Seine. Il réussit à déterminer son neveu Lothaire à coopérer avec lui; tous deux rassemblèrent une armée nombreuse et s'avancèrent sur les deux rives de la Loire, de manière à isoler les Vikings cantonnés dans l'île de Jeufosse. En même temps, Charles avait rassemblé les barques nécessaires pour débarquer dans l'île et y donner l'assaut au camp viking. Mais les grands du royaume mécontents choisirent ce moment pour se révolter et appeler Louis le Germanique, qui, profitant de l'absence de Lothaire pour traverser la Lorraine, arriva en Champagne pour tendre la main aux rebelles et déposséder son frère. Celui-ci dut abandonner les Normands pour faire volteface et faillit y perdre sa couronne.

Quelques années plus tard, il s'avisa de mesures qui, s'il avait pu les appuyer de forces suffisantes, auraient pu réussir; elles consistaient à entraver la navigation des cours d'eau en y établissant des ponts fortifiés. Le premier fut établi en 862, sur la Marne, à Trilbardou, à quelques kilomètres en aval de Meaux, et eut aussitôt pour résultat de contraindre à capituler les Vikings qui s'étaient aventurés jusqu'à cette ville, et même de débarrasser complètement la Seine des pirates. Charles se hâta de profiter de ce répit pour entreprendre la construction d'un pont semblable près de Pitres, un peu en aval du confluent de l'Eure et de l'Andelle, à l'endroit où se trouve aujourd'hui le Pont de l'Arche. Achevé, il aurait fermé aux Vikings l'accès de ces rivières et du fleuve; mais les travaux conduits trop mollement n'étaient pas terminés quatre ans plus tard,. et les Vikings, forçant le passage, remontaient encore jusqu'à Saint-Denis et à Melun et réduisaient le prince à acheter leur départ en payant un nouveau tribut. En 868, le pont de Pitres fut rétabli et achevé, et réussit, en effet, à arrêter les Vikings. Un pont analogue fut construit sur l'Oise et un autre plus important à Paris, probablement à la pointe de la cité, et non, comme on le dit d'ordinaire, sur l'emplacement du Pont-au-Change.

Le siège de Paris.
La construction de ce pont fortifié de Paris eut une conséquence singulière : jusqu'alors, lorsque les Vikings remontaient la Seine, les habitants se retiraient dans l'enceinte de la cité, tandis que les Vikings, peu soucieux de s'attarder à un siège, se contentaient de piller les faubourgs et passaient. L'existence d'un pont, au contraire, si elle suffisait à arrêter de petites flottilles, obligeait à un siège une armée qui voudrait forcer le passage pour remonter au delà de Paris. C'est ce qui arriva en 885.

En cette année, de nombreuses flottilles se réunirent en une grande armée commandée par Siegfried. Aux Vikings de la Seine se joignirent des bandes du Bessin, de la Loire, de l'Escaut et même d'Angleterre; elles s'emparèrent de Rouen (25 juillet), forcèrent le passage de Pitres, enlevèrent des fortifications élevées à la hâte à Pontoise et se présentèrent le 25 novembre fortes de 40 000 hommes devant la cité de Paris, défendue par l'évêque Gozlin et le comte Eudes. La flotte, composée de 700 barques, sans compter les embarcations plus légères, couvrait la Seine jusqu'à une douzaine de kilomètres en aval de Paris, au dire d'un contemporain. Le pont fortifié, élevé à la pointe de la Cité, défendu à ses extrémités et sur le terre-plein sur lequel il s'appuyait par des tours, barrait le fleuve dans toute sa largeur. L'effort des Vikings se porta d'abord sur la tour de la rive droite, mais leurs attaques échouèrent; une crue du fleuve ayant emporté le pont de la rive gauche, la tête en fut isolée de la cité et la tour tomba au pouvoir des assiégeants. Mais la cité continua à tenir bon dans l'attente des armées de secours amenées par Henri de Saxe et l'empereur Charles le Gros. Après dix mois d'un siège héroïque, celui-ci campa sur les hauteurs de Montmartre; mais, au lieu d'attaquer les Normands, il négocia et acheta leur retraite en leur laissant la faculté  de remonterr la Seine au delà de Paris jusqu'en Bourgogne et en Champagne. Le royaume était de nouveau abandonné à la dévastation et au pillage.

Les envahisseurs et la  naissance de la féodalité.
L'ordre social créé par l'empire de Charlemagne acheva alors de tomber en dissolution. Les Sarrasins au midi, les Magyars à l'Est, les Vikings partout achevèrent l'oeuvre de destruction. Aucune région ne fut épargnée et quelques unes devinrent de véritables déserts. Çà et là cependant les populations rurales trouvent un refuge à l'abri de fortifications qui, bien défendues ou mal attaquées, résistent aux envahisseurs. Tantôt ce sont de riches monastères qui, placés dans une situation avantageuse, s'entourent de murailles, y ouvrent une place de refuge et appellent les habitants du voisinage à leur défense; tantôt ce sont les anciennes cités qui réparent à la hâte leurs fortifications gallo-romaines et se repeuplent pour résister aux Vikings comme elles avaient résisté aux barbares du IVe et du Ve siècle; tantôt enfin des seigneurs construisent des châteaux, et dans leurs enceintes palissadées viennent aussi se réfugier les habitants des environs, formant des groupements dont plusieurs devinrent plus tard des villes. Et c'est ainsi que les invasions normandes eurent cette conséquence inattendue de contribuer d'une part à substituer à la civilisation rurale, qui durait depuis les invasions du IVe siècle, une civilisation urbaine, et d'autre part de commencer à faire sentir aux populations qui se groupaient pour résister la puissance d'une nouvelle force, celle de l'association.

Élever un château fut pour les seigneurs le moyen ordinaire de se mettre à l'abri des invasions. Le pays tout entier se hérissa de donjons de bois, construits sur des éminences naturelles ou artificielles, auxquels on n'avait accès, par une porte placée au premier étage, qu'au moyen d'une sorte d'échelle ou de pont mobile, et qu'on entourait de fossés et de palissades. Ces constructions n'étaient pas susceptibles d'arrêter les Vikings, mais lorsque ceux-ci n'avaient pas intérêt à s'attarder pour les enlever, elles pouvaient donner à leurs défenseurs une sécurité provisoire. Loin du reste de protéger la contrée environnante, elles favorisaient, une fois les Vikings partis, les guerres entre seigneurs, le pillage et le brigandage. Si bien que les souverains, sans jamais du reste être obéis, durent ordonner à maintes reprises la destruction de toutes ces forteresses élevées sans leur autorisation. Et ainsi, les invasions des Vikings devinrent les auxiliaires du développement de la féodalité. Elles eurent aussi une conséquence plus inattendue : depuis la chute de l'empire romain, les richesses, mises à l'abris dans les monastères ne circulaient plus; el les pillant et en les remettant ainsi en circulation, les Vikings ont initié la relance de l'économie médiévale.

Pied à terre.
A la fin du IXe siècle, les Vikings avaient donc parcouru les plus riches contrées du royaume franc de l'Ouest, et ne se trouvaient plus arrêtés que par des résistances locales dont ils finissaient presque toujours par triompher. Les Vikings, enrichis par le butin, ne songeaient plus guère à retourner en Scandinavie, et les invasions se transformaient peu à peu en émigration, les expéditions en conquêtes. Déjà plusieurs chefs célèbres, Weland, Hastings, Ketil, Hunedée, avec de nombreux compagnons, avaient demandé le baptême, pour se fixer en France à demeure et jouir paisiblement de leurs conquêtes. Rollon s'était établi sur les bords de la Seine. Au lieu de s'épuiser en efforts pour le déloger, Charles le Simple accepta les faits accomplis et, par la convention de Saint-Clair-sur-Epte, en 911, lui concéda la partie de la Neustrie qui est devenue la Normandie.

Depuis cette époque, les invasions scandinaves diminuèrent progressivement. Les pirates de la Loire continuèrent, quelque temps encore leurs expéditions dans ce fleuve et dans la Gironde, mais ils subirent des échecs décisifs sous le règne du roi Raoul après lequel ils ne tardèrent pas à disparaître. En Normandie, le duc Richard, en 962, pour se défendre contre le roi de France, fit appel à ses compatriotes qui s'établirent de nouveau à Jeufosse, d'où ils dirigèrent des expéditions dans les vallées de la Seine et de l'Eure; mais Richard lui-même, la paix faite, débarrassa le royaume de ces pirates en leur fournissant des vaisseaux et des pilotes pour les conduire en Espagne. Dans le Nord même, l'industrie de la piraterie prenait fin peu à peu. Les Scandinaves devenaient agriculteurs, artisans, marchands ou pécheurs. Au XIe siècle, quelques expéditions furent encore dirigées sur les îles du Nord de la Grande-Bretagne où des colonies de pirates normands subsistèrent jusqu'au XIIIe siècle.

Les pèlerinages d'outre-mer fournirent aux Normands convertis le moyen de satisfaire l'esprit d'aventure qu'ils conservaient encore. En  1016, an cours d'un de ces pèlerinages au Monte-Gargano, dans la Capitanate, quarante pèlerins normands se mirent à la solde des Grecs pour combattre les Maures de Sicile; ceux-ci vaincus, les Normands, appuyés par des gens du pays, se retournèrent contre leurs alliés, appelèrent à leur secours des compatriotes et, bientôt, sur les débris des principautés qui s'étaient formées dans l'Italie méridionale, ils fondèrent le royaume des Deux-Siciles. (A. G.).



Pierre Bauduin, Le monde franc et les Vikings : VIIIe-Xe siècle, Albin Michel, 2009.
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De la fin du VIIIe au début du Xe siècle, l'Europe fut bouleversée par les incursions des Vikings. Piraterie, pillages, déportations et cruautés en tous genres accompagnaient leurs déplacements, au point que les textes de l'époque n'hésitent pas à les compter parmi les cavaliers de l'Apocalypse. Réduire leur histoire à l'énumération de leurs méfaits ne peut cependant satisfaire ceux qui cherchent à comprendre comment, à partir des années 900, les Vikings s'insérèrent dans l'Europe chrétienne. Relisant les sources, l'auteur montre que la chronique des violences est aussi celle des entreprises menées alors de part et d'autre pour préparer l'accueil dans le monde franc de populations jusque-là périphériques qui, au gré de leurs dynamiques propres ou de leurs contacts avec l'Empire carolingien, étaient susceptibles de s'y faire une place. Emissaires, missionnaires, transfuges ou renégats côtoient d'autres intermédiaires qui, selon des modalités parfois inavouables, assurèrent la mise en contact des deux camps. Ainsi se renouvelle l'image d'une histoire, qui n'est pas seulement celle d'une agression, mais aussi, de manière plus profonde et durable, celle d'une prise de contact suivie d'une intégration réussie. (couv.).
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Jean Renaud, Les Vikings en France, Ouest-France, 2007. 
 9782737342899
Nos manuels d'histoire ne consacrent généralement aux Vikings qu'une maigre place bien peu honorable et associent avant tout les "barbares venus du Nord" à la Normandie.

En réalité, la plupart des régions de France ont été visitées par les Vikings au IXe siècle : on les retrouve aussi bien en Bourgogne ou dans la vallée du Rhône qu'en Flandre, en Bretagne ou en Gascogne. Résultat : des pillages, des ruines, des morts et un terrible impact psychologique. 

Cependant, dans la future Normandie concédée en 911, les avantages ont succédé aux inconvénients : les colons scandinaves y ont redressé les ruines qu'ils avaient eux-même causées et jeté les bases d'un remarquable essor économique et politique.

L'auteur nous emmène sur les traces des Vikings dans toute la France et montre que s'ils n'avaient été que de simples barbares, jamais la réussite normande n'aurait été possible. (couv.).

A. Konstam, Atlas historique des Vikings, La Seine, 2004.

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