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L'histoire de l'Europe
L'Empire carolingien
Les Carolingiens
Les historiens ont donné le nom de Carolingiens, du nom du plus illustre de ses membres, Charlemagne (ou, selon d'autres auteurs, d'un de ses ancêtres, Charles Martel), la famille qui a donné à la France la seconde dynastie de ses souverains, depuis Pépin le Bref (752) jusqu'à Louis V (987), et de nombreux monarques aux divers royaumes démembrés de l'empire de Charlemagne.

La période, dite carolingienne, occupe une place nettement définie dans l'histoire. conquérante de la Gaule, la dynastie mérovingienne n'avait pas réalisé d'unité politique. Bien au contraire. A mesure que s'était affaiblie l'autorité des « rois fainéants », les diverses régions du monde mérovingien s'étaient vigoureusement individualisées. Des royaumes multiples se dessinaient : Bourgogne et Aquitaine, Neustrie et Austrasie. Les rois ne réalisaient plus que des unions personnelles. Il n'y avait plus de monarchie. L'évolution mérovingienne, à dire vrai, tendait à modeler l'Occident suivant une formule politique dont le régime fédéral est l'ultime expression. Or, la tendance carolingienne est, à son point de départ, un effort intense vers la centralisation.

Charlemagne imprime à cette tendance un tel élan qu'elle aboutit à la restauration de la formule impériale : cette idée d'empire, chère aux lettrés de l'époque mérovingienne, témoins de la barbarie et de l'émiettement, renaît donc à l'aurore du IXe siècle. Charlemagne réussit à étendre sa domination sur la plus grande partie de l'occident de l'Europe, et à reconstituer l'empire romain dont les débris ont formé la France, l'Allemagne et l'Italie, sur lesquels ont régné ses descendants, sans parler des royaumes secondaires d'Aquitaine, de Provence, de Bourgogne, de Lorraine, qui s'agrégèrent peu à peu aux autres grandes entité politiques, et qui, tantôt séparés et tantôt réunis, finiront au Xe siècle par constituer les États modernes.

Mais voici qu'après Charlemagne font leur oeuvre des éléments de décomposition inaperçus du fondateur de l'Empire Carolingien. L'Empire, dont l'unité faisait une si belle ordonnance, se brise en royaumes, et l'émiettement féodal, bien plus fragmentaire encore et plus universel que le fractionnement mérovingien, couvre la carte politique de minuscules seigneuries. L'époque carolingienne, commencée sous les auspices d'une pensée unitaire, s'achève par le triomphe de la décentralisation.

Les invasions des Vikings, la formation et le développement de la féodalité, ont détruit rapidement l'oeuvre du grand empereur et amené ce que l'on a nommé la décadence carolingienne. Il est bon toutefois de faire observer que cette décadence ne fut pas produite comme sous les Mérovingiens, par le défaut d'énergie des représentants de la dynastie. Plusieurs des derniers princes carolingiens ne manquèrent ni d'activité, ni de courage, ni d'habileté politique; mais, comme il arrive souvent aux princes, ils n'eurent ni les uns ni les autres la conscience des révolutions profondes qui s'accomplissaient de leur temps; l'unité de l'empire, la réunion sous un même sceptre des États de Charlemagne, la possession de la couronne impériale furent les chimères que chacun d'eux poursuivit dans des luttes stériles et auxquelles ils sacrifièrent leur autorité dans les royaumes sur lesquels leur naissance les avait appelés à régner. 

Affaiblis, ils durent céder la place à ceux qui avaient hérité de la richesse et de la puissance et qui avaient acquis dans la guerre nationale contre les Vikings le prestige de gloire auquel les Carolingiens avaient dû eux-mêmes au VIIIe siècle leur élévation. En France, la mort de Louis V, le Fainéant (987), amena sur le trône Hugues Capet, initiateur de la dynastie capétienne, et qui fut reconnu roi à l'exclusion de Charles de Lorraine, deuxième fils de Louis d'Outremer. En Allemagne, les Carolingiens éteignirent en la personne de Louis IV, l'Enfant (911), et furent remplacés par les maisons de Saxe et de Franconie. En Italie, après la mort d'Adalbert, dernier roi carolingien (961), Othon le Grand réunit ce royaume à l'Empire.
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Sceaux de Louis le Debonnaire et de Lothaire I.
Sceaux de Louis le Débonnaire (816), type romain et de Lothaire Ier (843),
buste tourné à droite, tête couronnée de lauriers, et portant cette légende :
Christe adjuva Hlotharium imperatorem (Christ, aide Lothaire, empereur).
Etablissement de la dynastie carolingienne

La généalogie des Carolingiens, comme celle de toutes les familles royales, est fort obscure. Il est difficile de remonter au delà de saint Arnoul, évêque de Metz en 614, et de Pépin de Landen, maire du palais d'Austrasie sous Clotaire II, Dagobert ler, et Sigebert Il, non par défaut de renseignements, mais parce qu'il semble impossible de déterminer la part de vérité qui se trouve dans les généalogies composées au IXe siècle, après le rétablissement de l'Empire, et dont le but visible est de rattacher la nouvelle dynastie, d'une part à celle des Mérovingiens et d'autre part aux dignitaires de l'administration romaine en Gaule. C'est ainsi qu'elles font descendre saint Arnoul d'un certain Tonantius Ferreolus, de famille sénatoriale, qui vivait au Ve siècle et était gendre du préfet des Gaules, Afranius Syagrius. Le petit-fils de ce personnage, Ansbert, aïeul de saint Arnoul, aurait épousé Blithilde, fille de Clotaire Il et soeur du roi Dagobert.

Saint Arnould et Pépin de Landen.
Pour nous en tenir aux données historiques, nous nous contenterons de constater que la famille des Carolingiens était originaire d'Austrasie, qu'elle paraît avoir été riche d'immenses domaines, et qu'elle avait un caractère ecclésiastique très accusé. Saint Arnoul, né, d'après une tradition du IXe siècle, au Castrum de Layo, localité qu'on identifie avec Lay-Saint-Christophe (Meurthe-et-Moselle), appartenait à l'aristocratie austrasienne qui gouvernait le pays. Après le triomphe du parti austrasien sous le règne de Clotaire Il, il devint évêque de Metz (614) et administra le royaume avec le maire du palais Pépin de Landen. Arnoul et Pépin avaient été l'âme de la conjuration qui avait fait périr Brunehaut et sa descendance, placé sur la tête du roi de Neustrie, Clotaire Il, les couronnes des trois royaumes francs, mis la Bourgogne sous l'administration du maire austrasien Warnachaire, et élevé Pépin à la dignité de maire du palais d'Austrasie. Des deux fils de saint Arnoul, l'un, saint Cloud, fut duc de l'Austrasie mosellane et plus tard pourvu, comme l'avait été son père, de l'évêché de Metz (656); l'autre, Anchis ou Ansegise; épousa l'une des filles de Pépin de Landen, Begge, et de cette alliance naquit Pépin d'Héristal.

A la mort de Pépin de Landen, survenue en 639, son fils Grimoald lui avait succédé dans les fonctions de maire du palais du roi Sigebert II; il gouverna l'Austrasie sous le nom de ce prince qui mourut en 656. La puissance du maire du palais paraissait alors si bien établie qu'il crut pouvoir écarter le fils du roi mort, un enfant de quatre ans, et placer sur le trône son propre fils Childebert. La tentative était prématurée, les grands se soulevèrent, demandèrent l'appui du roi de Neustrie, lui offrirent le trône d'Austrasie pour son fils et chassèrent les usurpateurs qui ne tardèrent pas à périr en prison.

Pépin d'Héristal.
Dès lors, le fils d'Ansegise et de Begge, Pépin d'Héristal, était le seul descendant mâle de Pépin de Landen; il recueillit l'immense fortune territoriale laissée par Grimoald et son fils, et la réunit à celle qu'il tenait de son aïeul saint Arnoul. Un autre petit-fils de saint Arnoul, Martin, fils de l'évêque de Metz, saint Cloud, s'allia à lui pour venger Grimoald. L'occasion s'offrit, s'ils ne la firent pas naître, en 679. Le fils de Sigebert II, Dagobert Il, écarté du trône par Grimoald, rappelé en 674 par les grands d'Austrasie, périt assassiné le 23 décembre 679. Pépin et Martin sont accusés par plusieurs chroniqueurs d'avoir trempé dans le meurtre. Dans tous les cas, ils en profitèrent, car à partir de ce moment ils devinrent les véritables maîtres dans le duché d'Austrasie. Ils eurent aussitôt à soutenir une lutte contre la Neustrie et son maire Ebroïn

Le duc Martin, qui s'était enfermé dans la ville de Laon, périt assassiné (680); Pépin continua seul à lutter contre les maires de Neustrie et remporta en 687 la victoire décisive de Testry, dont on a pu dire qu'elle  avait été presque une nouvelle conquête de la gaule par les Francs. Le roi de Neustrie, Thierry III, fut à la merci du maire austrasien qui, loin de le détrôner, le fit reconnaître en Austrasie, et sous son nom gouverna toute la monarchie franque en prenant le titre de dux et princeps Francorum. Ce n'est pas ici qu'il convient de dire comment il réussit à pacifier le royaume, à l'agrandir par ses expéditions et à acquérir le prestige d'un grand chef militaire. A sa mort cependant (714), son oeuvre était encore bien précaire. La lutte entre la Neustrie et I'Austrasie était à peine assoupie, les conquêtes au delà du Rhin étaient perdues, et, dans la Gaule même, l'Aquitaine, la Vasconie, la Provence et la Bourgogne ne reconnaissaient plus guère le pouvoir des Francs. La discorde allait s'étendre à la famille même du vainqueur. Deux de ses fils, Drogon et Grimoald, qui avaient été maires des palais de Bourgogne et de Neustrie, l'avaient précédé dans la tombe. Sa veuve, Plectrude d'Aquitaine, entreprit de donner pour successeur à Pépin son petit-fils, encore enfant, Théodoald, fils de Grimoald. Elle échoua dans sa tentative de l'imposer aux Neustriens et ceux-ci la poursuivirent jusqu'en Austrasie. Ce fut alors qu'un troisième fils de Pépin fit son apparition; quoique l'aîné, il avait été tenu à l'écart, sinon emprisonné, comme fils d'une concubine. 

Charles-Martel.
Charles Martel, salué par les Austrasiens comme le vrai successeur de Pépin d'Héristal, bat les Neustriens près de Malmédy (716), puis à Vincy (717), donne à l'Austrasie un roi mérovingien en la personne de Clotaire IV, et enfin assure son autorité par une nouvelle victoire contre les Neustriens et les Aquitains réunis à Soissons. Ce n'est pas ici le lieu de raconter sa vie ni d'expliquer comment il agrandit le royaume, assura son autorité et contrecarra une invasion des Sarrasins. Fort de son prestige militaire, après la mort du roi Thierry IV en 737, il négligea de le remplacer par un Mérovingien et sans prendre cependant le titre de roi, il gouverna seul l'empire des Francs. En mourant, il avait partagé le royaume entre ses deux fils Carloman et Pépin le Bref; un troisième, Grifon, fils d'une captive allemande, n'avait reçu que quelques possessions éparses dans les royaumes de ses frères. Mécontent de son lot, il se souleva à quatre reprises et, toujours vaincu, périt dans une dernière tentative en 751. 

Carloman et Pépin le Bref.
Maîtres de la Gaule, les deux frères jugèrent cependant opportun de faire ou de laisser encore couronner un roi. En 742, un Mérovingien obscur et douteux fut tiré d'un couvent et placé sur le trône, sous le nom de Childéric III. Les deux frères combattirent ensemble ou séparément avec succès les Aquitains, les Saxons, les Souabes, les Bavarois. En 747, Carloman, d'accord avec son fils Drogon, prit la résolution de se retirer du monde, et partit effectivement pour l'Italie où il devint abbé du Mont-Cassin

Pépin le Bref, seul maître du royaume, en acheva la conquête et la pacification et, en 750, il se sentit assez fort pour prendre la couronne sans même attendre la fin du Mérovingien qui la portait. Le pape Zacharie, consulté par ses ambassadeurs, répondit qu'il valait mieux que ce fut celui qui exerçait le souverain pouvoir qui prit le titre de roi; le 1er mars 752, le roi Pépin reçut l'onction des évêques rassemblés à Soissons.

Bien des causes avaient amené la révolution qui fut alors consommée. Depuis longtemps, par suite de l'épuisement de l'ancienne dynastie mérovingienne, le pouvoir effectif avait passé aux maires du palais : cette charge avait été exercée en Austrasie par les chefs d'une famille aristocratique du pays aussi influente que puissante, forte de l'appui du clergé, et dont les membres avaient su acquérir le double prestige de guerriers et de politiques. Dès le milieu du VIIe siècle, l'un d'eux s'était cru assez fort pour placer la couronne sur la tête de son fils; mais cette tentative faite avant que la Neustrie fût vaincue avait avorté. Depuis lors, l'Austrasie avait triomphé de la Neustrie, les chefs de la maison des Pépins (Pippinides)  avaient réuni sous un même sceptre les royaumes francs, l'un d'eux avait sauvé la chrétienté de l'invasion des païens. La Gaule ne connaissait plus d'autres chefs; ils avaient depuis longtemps gouverné, rendu la justice, administré en leur propre nom; eux seuls pouvaient donner à l'Église romaine l'appui dont elle avait besoin; aussi le pape s'était-il empressé de sanctionner une usurpation depuis longtemps accomplie en fait. Pépin, avant de mourir, le 24 septembre 768, avait, suivant la tradition mérovingienne, partagé le royaume entre ses deux fils, Carloman et Charlemagne. Ce dernier eut la partie occidentale de l'empire franc. Carloman, qui avait obtenu la partie orientale, mourut après un règne de trois ans, et Charles s'empara de ses Etats, au détriment de ses enfants qui se retirèrent, avec leur mère Gilberga, auprès de Didier, roi des Lombards. 

Charlemagne et son héritage

Charlemagne (742-814), devenu le maître de la Gaule et de la Germanie occidentale,  se trouva le prince le plus puissant de l'Europe. Il allait recevoir à Aix-la-Chapelle, sa capitale, des ambassadeurs de tous les souverains qui demandaient son appui ou son alliance. En 800, il vint à Rome où le pape le sacra empereur d'Occident, pendant les fêtes de Noël. Haroun al-Rachid, calife de Bagdad, lui envoya une brillante ambassade, de riches présents et les clefs du saint sépulcre (801). A cette époque, Charlemagne s'était taillé, au prix d'une longue succession de guerres, un immense empire, qui s'étendait de l'Ebre à l'Eider et au Volturne, et de l'Atlantique à l'Oder et à la Theiss (Tisza)
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Les guerres de Charlemagne

Comme chef de guerre, Charlemagne combattit les Lombards, les Saxons, les Sarrasins et les Avars.

Guerre contre les Lombards.
Les Lombards étaient un peuple germanique qui, descendu en Italie, avait conquis la plus grande partie de la péninsule. Leur nom est resté à la vaste et fertile région au nord du Pô, l'ancienne province romaine de Transpadane. Leurs rois, qui portaient une couronne de fer, résidaient tantôt à Milan, tantôt à Pavie.

Irrité contre le roi lombard, Didier ou Desiderius, dont il avait répudié la fille, sans en donner de raison, et excité par le pape Adrien ler, Charlemagne traversa les Alpes en 773, réduisit Pavie et se saisit de la couronne de fer de Lombardie, après avoir enfermé Didier dans le monastère de Corbie. Cette usurpation et la disparition des enfants de Carloman ne purent s'accomplir sans protestation de la part du peuple. 

Charlemagne eut même à réprimer plusieurs révoltes. Mais il sut mettre le clergé de son côté, en partageant avec lui les dépouilles des princes légitimes. Il alla passer les fêtes de Pâques à Rome, où le pape, dont il reconnut la puissance temporelle, lui fit une réception triomphale (Samedi saint de 774). 

Guerre contre les Saxons.
Tranquille de ce côté, le roi des Francs abandonna le gouvernement des pays conquis à son fils Pépin (776) et tourna toute son activité du côté des Saxon. Le pays entre le Rhin et l'Elbe n'avait pas été vidé par les invasions germaniques. Il y était resté des peuples de pasteurs, notamment les Bavarois et les Saxons. Il voulait achever la conquête de la Germanie qu'avaient commencée les Mérovingiens, ses prédécesseurs. 

Dans une de leurs assemblées générales, vers 772, ils insultèrent saint Libwin qui leur prêchait l'évangile. Profitant de cette circonstance, Charlemagne leur déclara une guerre qu'il allait continuer pendant plus de trente ans, avec une ténacité extraordinaire. .

Dans sa première campagne, Charlemagne eut vite raison des Bavarois. Il  prit Ehresbourg, la principale forteresse saxonne, ravagea le pays, massacra des milliers d'habitants, en déporta par troupeaux de l'autre côté du Rhin, et  renversa la colonne sacrée Irmnensul (ou Hermansul).

Après avoir maté impitoyablement une révolte en Lombardie et lancé son expédition contre les Maures, en Espagne (ci-dessous), Charlemagne fut confronté à un nouvelle révolte des Saxons, soulevés à la voix du plus brave et du plus habile de leurs chefs, Wittikind qui, repoussé jusqu'en Scandinavie par les troupes de Charlemagne, rentrait en libérateur et en vengeur.

Le roi des Francs fit d'abord égorger à Verdun 4500 prisonniers saxons et, sans égard pour l'âge ni pour le sexe, il fit brûler dans des cages d'osier tous ceux qui, tombés en son pouvoir, refusèrent de se laisser baptiser. Pour mieux dominer le pays, il le divisa en évêchés temporels et institua ces prélatures quasi-souveraines qui ont régné pendant longtemps en Allemagne. Thassilo, duc de Bavière, qui s'était associé aux ennemis du roi franc, fut rudement châtié, et Wittikind, poursuivi de refuge en refuge, dut se soumettre au baptême, en 785. 

Une nouvelle révolte motiva le dépeuplement systématique de la Saxe, dont les habitants furent dispersés dans toutes les parties de l'empire. Au final, il aura fallu quinze campagnes pour réduire les Saxons et leur chef Witikind. Une chanson de geste, la Chanson des Saxons, relate ces guerres.

Guerre contre les Sarrasins.
Avec pour prétexte de protéger divers émirs arabes persécutés par les califes de Cordoue, Charlemagne envahit le nord de l'Espagne, qu'il soumit jusqu'à l'Ebre.

Au retour, la légende veut que son arrière-garde fût surprise au défilé de Roncevaux et taillé en pièces par son perfide vassal, Loup, duc des Basques, qui s'était joint à ses ennemis. 

Dans cette légende, que rapporte bien plus tard la Chanson de Roland, (en faisant de assaillants des Sarrasins), le héros Roland, prétendu neveu de Charlemagne, a brisé son épée Durandal, il souffle furieusement du cor, appelant, jusqu'à ce que se rompent les veines de son cou, Charlemagne qui l'entend trop tard.

Guerre contre les Avars.
En 789, les Francs passèrent l'Elbe, soumirent plusieurs tribus slaves et poussèrent jusqu'à la Baltique, qui forma, de ce côté, les limites de leur empire. Deux ans plus tard, commença contre les Avars de Pannonie, une série d'expéditions infructueuses; mais en 796, les Avars furent complètement soumis. 

Pour établir une administration régulière dans un Etat composé des nationalités les plus diverses, Charlemagne le divisa en royaumes, subdivisés en duchés, en margraviats , en comtés, en vigueries; c'était la féodalité, moins l'hérédité des bénéfices. Plusieurs comtés formaient une légation, où chaque année des envoyés royaux (missi dominici). ordinairement un comte et un évêque, venaient tenir des assises judiciaires, veiller à la bonne administration du pays et recevoir les plaintes des sujets. 

Les projets de loi furent soumis à de grandes assemblées nationales (champs de mai) qui votaient les lois définitives appelées capitulaires. Charles donna au clergé une prépondérance qu'il n'a jamais complètement perdue depuis; il fonda en Allemagne la sainte Wehme, qui servit, plus tard, de modèle à l'Inquisition. Il encouragea le commerce, l'industrie et les arts, et établit l'uniformité des monnaies; il attira à sa cour des hommes instruits qui, sous l'inspiration de l'illustre Alcuin, répandirent partout leur savoir en fondant des écoles. 

Avec Charlemagne, l'Europe retrouva ainsi un moment l'unité que l'Empire romain lui avait donnée; mais c'était là une oeuvre factice. Déjà, de son vivant, il avait prévu lui-même le démembrement de son empire et, pour prévenir les dissensions que la division de ses États pourrait faire naître après sa mort, il en avait réglé lui-même le partage (806). 

Carte de l'Empire carolingien.
Le partage de l'Empire carolingien. Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

De ses neuf femmes plus un moins légitimes, Charlemagne eut plusieurs enfants; mais le seul des fils légitimes de l'empereur, Louis (Louis le Débonnaire), qui gouvernait l'Aquitaine depuis 781, lui survécut. L'aîné, Charles, était mort en 811; le second, Pépin, en 810. Le fils naturel de ce dernier, Bernard, fut pourvu des États de son père par Charlemagne en 812; révolté contre Louis  en 817, après l'assemblée d'Aix, il fut vaincu, condamné à perdre la vue et mourut des suites du supplice le 17 avril 818, laissant un fils, Pépin, qui, en dédommagement du royaume d'Italie confisqué, reçut de l'empereur des possessions dans le nord de la Gaule et fut la tige des comtes de Vermandois et de Valois.

Les successeurs de Charlemagne.
Louis le Débonnaire.
Louis le Débonnaire (ou Louis le Pieux) recueillit donc avec le titre d'empereur la totalité de l'héritage paternel (814), mais, dès 817, à l'assemblée d'Aix-la-Chapelle. Il sentit très tôt que l'Empire craquait de toutes parts entre ses faibles mains. Ce moine couronné, si différent de son rude prédécesseur, crut habile d'associer à l'Empire ses fils. Il partagea ainsi ses États entre Lothaire, Pépin et Louis, fils que lui avait donnés la reine Ermengarde. Il avait cru assurer l'unité de l'empire en stipulant que les deux puînés, Pépin et Louis, demeureraient soumis à l'aîné, Lothaire ler, qu'il associait à l'empire. C'était là une vaine illusion. La naissance d'un quatrième fils, qui fut Charles le Chauve, né de la deuxième femme de Louis le Pieux, Judith, en 823, donna lieu, dès 829, à un remaniement du partage au détriment de ses frères et particulièrement de Lothaire. Ceux-ci se révoltèrent et deux fois l'empereur Louis fut déposé (830 et 833), puis rétabli en 834 avec l'appui de Pépin et de Louis le Germanique

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Sceau et monnaie de Charles le Chauve.
Sceau et monnaie de Louis le Débonnaire.

Un nouveau partage en 835 attribua l'Aquitaine à Pépin, la Bavière à Louis et l'Allemagne à Charles. Quant à Lothaire naguère associé à l'empire, il était disgracié, exilé, mais on lui laissait l'Italie

Des remaniements subséquents (837 et 838) agrandirent le royaume de Charles; puis Pépin d'Aquitaine étant mort le 13 décembre 838, ses deux fils, Pépin et Charles, furent privés par l'empereur de l'héritage paternel; Pépin, l'un d'eux, réussit toutefois à s'y établir à la mort de l'empereur (840). Le deuxième, Charles, enfermé à Corbie après 818, devint plus tard archevêque de Mayence et mourut en 863. En même temps, Louis le Germanique, mécontent, se soulevait et était bientôt soumis; mais cette révolte eut pour résultat de faire rappeler Lothaire. L'héritage de Charlemagne fut alors partagé entre Lothaire et Charles (Diète de Worms, mai 839).

« La guerre des trois frères. »
Louis le Pieux ne survécut que quelques mois et sa mort (20 juin 840) remit tout en question. Lothaire, conformément au règlement de 817, entendait bien n'être pas empereur seulement de nom et voulait réduire ses frères au rang de vassaux. Allié à Pépin II d'Aquitaine, il imposa d'abord un traité onéreux à Charles le Chauve, mais l'union de celui-ci avec son frère, Louis le Germanique, contre Lothaire et Pépin ne tarda pas à changer la face des choses. La conciliation étant impossible, la bataille se livre à Fontanetum ou Fontanet (Fontenoy-en-Puisaye, près Auxerre) le 25 juin 841. 

Au début de l'action, Lothaire, grâce à sa fougue, paraît l'emporter. Mais une très vive contre-attaque du comte Guérin, venant à la rescousse de Louis, parvient à refouler Lothaire. Sur un autre point, Charles est malmené par Pépin, mais Nithard accourt et rétablit la situation. Finalement, Lothaire et Pépin sont défaits. La journée fut sanglante et fit grande impression, bien qu'aucun chiffre de pertes ne puisse être retenu avec quelque vraisemblance. Quoi qu'il en soit, les vainqueurs du 25 juin resserrèrent leur amitié par les fameux serments de Strasbourg du 14  février 842. 
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Les serments de Strasbourg

Ces serments rendaient officielle l'alliance de Louis et de Charles. Les deux frères s'avancent sans obstacle jusqu'à Aix-la-Chapelle. proclament la déchéance de Lothaire, mettent sur pied un projet de partage à deux. 

La langue des traités, comme des conciles, était alors le latin. Les deux frères voulurent associer à l'alliance leurs peuples en leur parlant, non la langue de l'Eglise et des chancelleries, mais le langage populaire, celui qui était usité en Gaule et celui qui l'était en Germanie.

Leurs peuples et leurs armées, qu'ils voulaient prendre ainsi à témoin, ne parlaient déjà plus la même langue. A droite du Rhin, la vieille langue des Francs s'était déformée dans une langue, appelée le francique, qui sera plus tard la langue allemande; à gauche, elle avait entièrement disparu devant une déformation du latin, une langue romane qui sera la langue d'oïl, dont dérivera la langue française.

Charles, prêtant serment devant l'armée de Louis, parla en francique ou tudesque. Louis, prêtant serment devant l'armée de Charles, parla en roman.  Prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux peuples, ces paroles sont le premier monument de leur nationalité. Nithard nous a conservé le double texte des serments de Strasbourg. en francique et en roman.
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Serments de Strasbourg.
Manuscrit de Nithard où se trouvent
les Serments de Strasbourg.

Dans le procès inextricable de la succession carolingienne, la bataille fut réputée un jugement de Dieu. Ainsi l'entendit notamment le clergé. L'idée unitaire apparut condamnée.  La pression des évêques détermina les alliés à accepter ce principe. Lothaire, contraint à se modérer, suggère un partage à trois, abandonnant par conséquent Pépin. Mais il fallut procéder à de laborieuses enquêtes pour élaborer le partage, enfin arrêté à Verdun, vers le 10 août 843.

Traité de Verdun.
Nous ne possédons pas le texte du traité de Verdun, l'un des plus importants de toute l'histoire de l'Europe. On ne peut en reconstituer les dispositions essentielle, qu'en recourant à des traités postérieurs ou aux textes narratifs qui y font allusion.

Ce que que l'on peut dire c'est ce  traité, le premier des grands traités européens, qui a pesé sur l'histoire jusqu'à l'époque contemporaine, consacra le démembrement de l'Empire de Charlemagne, en reconnaissant l'indépendance absolue des souverains qui le conclurent.  Il fut rédigé par des scribes ignorants, qui ne savaient presque rien des vastes territoires qu'ils distribuaient et qui ne pensaient qu'à accommoder entre eux trois frères ennemis. Si Louis le Débonnaire n'avait eu que deux fils, il est probable que les rédacteurs du traité auraient donné à l'un les pays à l'est, à l'autre les pays à l'ouest du Rhin. Le grand fleuve fût redevenu ainsi la barrière entre la Gaule et la Germaine comme au temps de Rome.

La Germanie étant échue à Louis et la Gaule occidentale à Charles le Chauve qui s'intitulaient tous les deux rois des Francs, - roi des Francs orientaux et roi des Francs occidentaux.

La Germanie du roi Louis, surnommé « le Germanique », a conservé son nom primitif dans plusieurs langues, anglo-saxonne, italienne, etc. Par la suite, les Germains l'ont appelée Deutschland (de la langue populaire qui s'y parlait), et les Français Allemagne (du nom d'un petit peuple d'outre-Rhin, les Alamans).

C'est la Gaule occidentale qui deviendra la France; elle garda longtemps le regret du grand fleuve perdu, « fleuve romain, fleuve du monde, autant et plus que fleuve allemand », selon le mot de Michelet.

Le pays intermédiaire et l'Italie furent octroyés à Lothaire qui garda le titre d'empereur avec les deux capitales, Aix-le-Chapelle et Rome. Ce long couloir; entre le Rhin à l'est, et l'Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône à l'ouest, s'appela d'abord Media Francia., la France du milieu, puis, du nom de Lothaire, Lotharingia. La Lorraine actuelle en garde le nom corrompu.

Quant à l'Aquitaine, en vertu d'un traité signé avec Charles en 845, elle demeura à Pépin II qui revendiquait ce pays sur lequel son père avait régné vingt ans. Des révoltes successives des Aquitains en 848, 852, 855, firent passer alternativement le royaume d'Aquitaine à Pépin et à Charles le Chauve ou à l'un de ses fils Charles; enfin Pépin ayant été fait prisonnier en 865, et le jeune Charles étant mort en 866, l'Aquitaine échut à un autre fils de Charles le Chauve, Louis le Bègue, qui fut le dernier roi carolingien de ce royaume.

L'empire démembré

Dans la seconde moitié du IXe siècle, toute autorité souveraine s'affaiblit et disparut. Le royaume attribué à Lothaire Ier se brisa bientôt en plusieurs États. Les rois de France et de Germanie perdirent presque toute leur puissance. L'autorité impériale fut anéantie et la papauté fut entraînée dans sa chute.

Dislocation des États de Lothaire. 
Tant que vécut l'empereur Lothaire ler, le pacte de Verdun fut à peu près respecté. Il n'y eut entre les trois frères que des menaces de guerre. Mais Lothaire mourut le 28 septembre 855, laissant trois fils  entre lesquels, il avait partagé ses États peu de jours auparavant. 

L'empereur Lothaire ler mourut le 28 septembre 855, laissant trois fils entre lesquels, peu de jours avant sa mort (22 septembre 855), il avait partagé ses États. 

• L'aîné, Louis II, avait été associé à l'empire dès 850 ; il hérita de la couronne impériale et du royaume d'Italie.

• Le second, Lothaire ll, avait reçu le royaume qui, de son nom, fut appelé Lotharingie puis Lothier, ou Lorraine, et le gouverna quatorze ans. En mourant (8 août 869), il laissa un fils, Hugues, auquel il avait concédé, en 867, le duché d'Alsace. Mais ce fils, considéré comme illégitime, ne lui succéda pas; il se vit même dépouillé des possessions que son père lui avait assurées et, à la suite de plusieurs tentatives pour les reprendre, fut fait prisonnier, eut les yeux crevés et fut relégué dans les monastères de Saint-Gall, puis de Prüm. Le royaume de Lothaire, d'abord envahi par Charles le Chauve, fut ensuite partagé entre lui et l'empereur Louis II.

• Le troisième fils de Lothaire Ier, Charles, avait reçu de son père le royaume de Provence et Lyon; il mourut le premier des trois frères, en 863, et les deux survivants, Louis et Lothaire, se partagèrent ses États. 

En 869 Lothaire II mourut à son tour, ne laissant qu'un bâtard. Son héritier légitime était, semble-t-il, son frère aîné Louis II. Mais Charles le Chauve accourut et se fit sacrer roi de Lorraine. Louis le Germanique vint aussitôt lui disputer la Lotharingie. Ils se la partagèrent, par le traité de Mersen (870), qui leur donnait comme frontière la Meuse, la Moselle, la Saône, le Rhône. Charles le Chauve ne garda que quelques années une partie de la Lotharingie. Reconquise par les descendants de Louis le Germanique, elle fut, en 925, rattachée pour des siècles à l'Allemagne.

L'Italie resta fidèle aux Carolingiens jusqu'à la fin du IXe siècle. Louis II y régna jusqu'en 875, sans grande autorité. Il partageait la péninsule avec le Pape, avec les ducs lombards de Spolète, de Capoue et de Bénévent et avec les Byzantins, de qui relevaient Naples, Gaète, Amalfi. Les Sarrasins leur enlevaient la Sicile et Tarente. Tout ce que Louis avait de forces était consacré à lutter contre eux. Il ne put empêcher la formation de grandes seigneuries féodales, les marquisats de Frioul, d'Ivrée, de Toscane. Les habitants des villes, plus nombreux et plus influents que partout ailleurs, se groupaient autour de leurs évêques qui obtenaient des rois de grands privilèges. Après Louis II, la couronne fut portée par des rois étrangers : Charles le Chauve, Charles le Gros, qui ne firent que de courts séjours en Italie. Elle fut ensuite saisie tantôt par un grand seigneur italien, tantôt par un autre. Les vaincus ne trouvèrent rien de mieux que d'appeler des étrangers, Arnulf de Germanie, Louis de Provence, Hugues d'Arles, Rodolphe de Bourgogne, et même les Magyars, en attendant Othon le Grand.

La partie sud de la Francie moyenne, qui avait été la part du troisième fils de Lothaire, devint au Xe siècle le royaume d'Arles : il y eut d'abord en 879 un royaume des Bourguignons et des Provençaux, fondé par les prélats de ce pays en faveur de Boson, beau-frère de Charles le Chauve et gendre de Louis II, Il mourut en 887, et les grands ne lui donnèrent pas de successeur. En 890 ils élurent roi son fils Louis, mais il ne régna que sur la Provence. Car il s'était formé dans la région du Jura un puissant duché, dont le duc, Rodolphe, avait pris en 888 le titre de roi de Bourgogne. Il possédait Chalon, Besançon, Genève, Lausanne, l'Argovie et la vallée d'Aoste. Le roi de Provence alla chercher en Italie la couronne impériale et tomba entre les mains de Bérenger, qui lui fit crever les yeux. Enfin Hugues d'Arles, son successeur, vendit la Provence à Rodolphe II de Bourgogne, qui fut alors maître d'un vaste royaume s'étendant de Bâle à la Méditerranée, avec Arles pour capitale (933). Un siècle plus tard, ce royaume fut annexé à l'Allemagne.

Ainsi la région inconsistante et factice attribuée à Lothaire en 843 s'était démembrée tout de suite. L'une après l'autre, ses trois parties : Lotharingie, Italie, royaume d'Arles, tombèrent aux mains des rois allemands qui étaient alors plus forts que ceux de la Gaule. 

Le royaume de France (843-887). 
Charles le Chauve.
Charles le Chauve (843-877), le fils du Débonnaire et de Judith, avait été élevé avec soin; il avait le goût de l'étude, possédait une belle bibliothèque et s'entourait de lettrés. C'était un prince intelligent, ambitieux, actif, qui se faisait une haute idée de la dignité royale. Il eut le tort de vouloir agrandir ses États, de conquérir la Lorraine, l'Italie, de revendiquer la couronne impériale, alors qu'il avait tant de peine à garder dans son royaume une ombre d'autorité. Il eut à lutter contre des populations mal soumises en Bretagne et en Aquitaine, contre un fils rebelle, contre les invasions des Vikings et contre la féodalité qui rongeait et réduisait à néant le pouvoir royal.

Les Bretons s'étaient soumis à Louis le Débonnaire. Mais leur gouverneur, Noménoé, missus de l'Empereur, « prince des Bretons », profita de la guerre des Trois Frères pour se rendre indépendant. Il battit plusieurs fois Charles le Chauve, conquit Rennes, Nantes et s'avança jusqu'au Mans, jusqu'à Chartres. Les évêques de Bretagne voulant rester fidèles au roi des Francs qui les avait nommés, il les fit déposer après un simulacre de jugement et prit le titre de roi (848). Son fils Erispoé battit encore Charles, qui se résigna à reconnaître l'existence et l'indépendance du nouveau royaume, sous la seule condition de l'hommage féodal.
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Charles II le Chauve.
Charles le Chauve.

En Aquitaine Charles se heurta à deux ennemis : son neveu Pépin II, petit-fils du Débonnaire, sacrifié par son aïeul, abandonné par Lothaire pour lequel il avait combattu à Fontanet (Fontenoy-en-Puisaye), persistait à revendiquer l'héritage paternel. D'autre part, la Septimanie et la Marche d'Espagne obéissaient à Bernard, qui avait été le favori de Louis le Débonnaire et de Judith (on prétendait même qu'il était le père de Charles). Celui-ci le fit arrêter, juger par l'assemblée des grands, condamner et exécuter. Il n'acquit pourtant qu'une autorité bien vague en Septimanie, et le fils de Bernard resta indépendant à Barcelone. Charles ne fut pas plus heureux en Aquitaine. N'ayant pu s'emparer de Toulouse, il laissa à Pépin II une partie du pays. En 848 il fit couronner roi d'Aquitaine un de ses fils. Mais les mécontents se soulevèrent à plusieurs reprises, soit en faveur de Pépin, soit en faveur de Louis le Germanique.

Louis le Germanique était toujours prêt à répondre aux avances des ennemis de Charles Bretons, Aquitains, grands « infidèles ». En 858 il fut appelé de façon pressante, et Charles abandonné de tous. Le Germanique triompha sans lutte et se crut roi de la France de l'Ouest. Mais les évêques se déclarèrent contre lui : 

« C'est chose grave, dirent-ils, d'évincer un roi qui a été sacré avec le consentement du peuple. » 
Charles retrouva une armée. Louis, qui avait renvoyé une partie de ses forces, dut se retirer. Il reparut en 876 sans plus de succès.

Les fils de Charles le Chauve lui donnèrent aussi, selon l'usage, de graves soucis.  Il avait eu huit fils; quatre étaient morts en bas âge. Charles, auquel il avait donné l'Aquitaine enlevée à son neveu Pépin II, était mort le 29 septembre 865; Lothaire, abbé de Moutier-Saint-Jean, était mort en 866; Carloman, d'abord abbé de Saint-Médard, prêtre malgré lui, accusé en 870 d'avoir conspiré contre son père, avait été condamné à mort, relégué à Corbie les yeux crevés, et enfin, recueilli par son oncle Louis le Germanique, était mort en 874, abbé d'Epternach.

Ces luttes intestines, le mauvais vouloir des grands, les attaques de plus en plus audacieuses des Vikings paralysaient le roi de France. En parcourant le recueil de ses capitulaires, on le voit se débattre contre la féodalité envahissante et lutter désespérément pour conserver la chétive autorité qui lui reste. On y voit surtout l'aveu répété de sa faiblesse. Par le capitulaire de Mersen (847), il reconnaît qu'il ne peut plus protéger ses sujets, car il autorise tout homme libre à se choisir un protecteur, un seigneur. L'édit de Servais (853) avoue qu'un grand nombre de brigands désolent les provinces, car il ordonne aux missi d'en dresser la liste et aux guerriers de qu'ils ne sont pas les complices des bandits. Un capitulaire de 857 demande aux évêques de faire connaître à tous les textes sacrés et les lois de Charlemagne qui condamnent le brigandage, pour bien faire comprendre aux coupables l'énormité de leur crime. Il contient cet inquiétant article : 

« Si un comte a commis un acte de brigandage, qu'il sache bien que nous le châtierons!-»
Le capitulaire de Pistes (864) ordonne aux seigneurs de démolir les châteaux-forts qu'ils ont élevés sur leurs terres, « attendu que les voisins sont victimes de beaucoup de déprédations » (Bien entendu l'édit ne fut pas exécuté). Enfin le capitulaire de Quierzy-sur-Oise (877) admet dans certains cas l'hérédité des fonctions de comtes.

Louis le Bègue.
Charles le Chauve était mort (6 octobre 877) sans avoir réalisé son rêve, au retour d'une expédition infructueuse en Lombardie contre son neveu Carloman. Louis le Bègue, né en 846, était son seul fils survivant. Roi d'Aquitaine depuis 867, il succéda à son père, mais il eut beaucoup de peine à se faire accepter comme roi. Il dut accorder aux grands « les honneurs qu'ils voulurent », aux évêques « la conservation de leurs privilèges ». Enfin, au lieu de succéder à son père par droit de naissance, il fut élu roi. L'archevêque de Reims, Hincmar, le couronna (877) et le pape Jean VIII recommença la cérémonie l'année suivante. Le véritable chef du gouvernement fut Hugues l'abbé, comte de Tours, «marquis de la Neustrie ».

Le Bègue régna moins de deux ans et mourut le 10 avril 879, laissant, d'un premier mariage, deux fils, Louis III et Carloman, à la légitimité contestée, mais qui purent régner après lui grâce au soutien de Hugues l'abbé  et aux concessions qu'ils accordèrent aux grands.

En vertu d'un partage qu'ils effectuèrent en mars 880, le premier régna sur la France proprement dite et mourut prématurément, le 5 août 882. La Bourgogne, l'Aquitaine et la Septimanie formèrent le lot de Carloman, qui mourut d'un accident de chasse, deux ans après avoir recueilli la succession de son frère (6 décembre 884). 

La seconde épouse de Louis le Bègue était, à sa mort, enceinte d'un fils qui fut nommé Charles (le futur Charles III, dit le Simple) et était, par conséquent, âgé de cinq ans à la mort de son frère, mais les circonstances critiques que traversait alors la France, en proie aux ravages des Vikings, et les intrigues à Charles le Gros, firent exclure ce jeune enfant de la couronne (les grands, réunis sous la présidence de Hugues l'Abbé, offrirent la couronne au roi de Germanie (885)).

Charles le Gros, qui avait recueilli, en 876, parmi les États de son père la Souabe et l'Alsace (Alamanie), avait déjà accru son lot, d'abord en Lotharingie (877), puis en Italie, où, en 879, il s'était fait couronner roi d'Italie à Ravenne par le pape Jean VIII; il sollicita dès lors la couronne impériale et l'obtint le 25 décembre 880. La mort de ses frères lui avait fait réunir tous les États de son père, Louis le Germanique. 

Le royaume de Germanie (843-911).
Des trois copartageants de 843, Louis le Germanique était celui qui avait reçu le plus pauvre royaume et le plus mal peuplé. Mais les Bavarois et les Saxons avaient mieux conservé leur culture guerrière que les Francs de l'ouest ou les Aquitains. Il y avait encore parmi eux beaucoup de propriétaires libres et les progrès de la féodalité étaient plus lents en Allemagne qu'en France. La royauté était plus forte.

Elle ne put échapper cependant aux querelles de famille ni aux révoltes des grands.  Louis avait trois fils : Carloman, Louis et Charles le Gros. Il partagea entre eux ses États (863). Les deux cadets ne furent pas satisfaits du partage et se révoltèrent ou conspirèrent. Il pardonna.  Après sa mort (le 28 août 876) les querelles continuèrent entre les trois frères. 

• L'aîné, Carloman, régna sur la Bavière, la Pannonie, la Carinthie, la Bohème et la Moravie; il mourut le 22 mars 880 laissant de sa concubine, Liutswinde, un fils nommé Arnoul, auquel il laissa la Carinthie et qui parvint plus tard à l'empire. 

• Le second, Louis II le Jeune, eut la Saxe, la Thuringe, la Frise et une partie de la Lorraine; la mort de son frère aîné lui laissa la Bavière; il mourut le 20 janvier 882. Ses deux fils l'avaient précédé dans la tombe.

• Le troisième des fils de Louis le Germanique, Charles le Gros, eut la plus haute fortune, mais il en était le moins digne. Pour sa part des États de son père, il avait eu la Souabe, l'Alsace et quelques villes de la Lorraine. 

Charles le Gros.
Comme Carloman et Louis le Jeune moururent bientôt , Charles le Gros se trouva seul roi de Germanie (882). Il était déjà roi d'Italie et Empereur. En 884, la défaillance, dans la ligne française des Carolingiens, d'héritier en état de porter les armes, le fit appeler par les seigneurs français au trône de Charles le Chauve. Il fut reconnu comme roi de France à l'assemblée de Ponthion en juin 885, réunissant ainsi entre ses mains l'empire presque entier de Charlemagne

Il songea, à son tour, à réunir sous son sceptre les membres épars du grand empire. « Magnifique dérision ! » s'écrie Michelet. Le pauvre homme ne pouvait soutenir son écrasante fortune. Les prêtres louaient ce « prince très chrétien, craignant Dieu, obéissant très dévotement aux ordres de l'Église, large dans ses aumônes, pratiquant sans relâche la prière et les mélodies des psaumes ». Mais il était dépourvu de courage, déloyal et cruel, et ne songeait qu'à assurer la transmission de ses États à son fils naturel nommé Bernard. Il fit la guerre sans résultats en Italie, en Lorraine, en Moravie, en Frise, enfin contre les Vikings. Appelé au secours de Paris, « il ne fit rien de digne de la majesté royale ». Il finit par irriter les grands de tous ses royaumes à force d'inertie. Son neveu, Arnulf, bâtard de Carloman, se souleva contre lui. Les grands le déposèrent à la diète de Tribur (novembre 887); il se retira à Neidingen sur le Danube, où il mourut deux mois après, le 13 janvier 888. il mourut deux mois après.

Ce fut alors que la monarchie carolingienne se démembra définitivement et que se formèrent les royaumes de Lorraine, de Bourgogne, de Provence dans la Francie moyenne. L'Allemagne continua à former un royaume. Mais la couronne y était devenue élective. Elle fut donnée d'abord à deux Carolingiens, Arnulf et son fils Louis l'Enfant (899-911), puis à d'autres familles. L'autorité royale s'affaiblit. L'Allemagne se divisa en duchés presque indépendants. Les invasions magyares la dévastèrent. Dans toutes les parties du monde franc régnait l'anarchie.

Les derniers carolingiens

Décadence de la dignité impériale. 
Que devenait pendant ce temps la dignité impériale? Lothaire fut le dernier Carolingien qui ait été réellement considéré comme un empereur. Associé par le Débonnaire à la puissance impériale, il avait obligé les Romains à reconnaître son droit de confirmer l'élection du Pape et à prêter serment de le respecter. Mais Louis II, chargé par son père de gouverner l'Italie, laissa Serge II monter sur le trône pontifical sans la confirmation impériale, ainsi que Léon IV. Il n'exigea pas le rétablissement des archevêques de Reims et de Narbonne, déposés à cause de leur dévouement Lothaire. Devenu empereur à la mort de son père (855), Louis II ne pouvait soutenir la majesté de ce titre qu'avec ses faibles ressources de roi d'Italie et de protégé du Pape. Il ne put empêcher ses oncles de lui enlever la Lotharingie (870).

A sa mort (2 août 875), le pape Jean VIII, qui avait besoin d'un protecteur contre les Sarrasins offrit la couronne impériale à Charles le Chauve. Bien accueilli par les Italiens, acclamé par le clergé et la noblesse romaine, le roi de France reçut « l'onction et la couronne impériale » à Saint-Pierre, le 25 décembre 875, jour anniversaire du couronnement de Charlemagne. Cet apparent triomphe était en réalité une déchéance : il y avait un abîme entre la cérémonie de l'an 800 et celle de 875. Charlemagne avait une puissance vraiment impériale, le Pape lui devait tout, tandis que Charles le Chauve, prince faible et toujours menacé, était l'obligé, la créature du Pape, qui disposait souverainement de la couronne impériale. Charles étala avec une puérile vanité les insignes de sa dignité suprême; il ne porta plus que les titres d'Empereur et d'Auguste et arbora dans les cérémonies le même costume que le Basileus byzantin. En fait, son élévation à l'Empire fut pour lui une nouvelle cause de faiblesse et de soucis.

Son fils, Louis le Bègue, eut la sagesse de ne pas désirer le titre d'empereur. Ce fut Charles le Gros, roi de Germanie, qui se fit couronner à Rome en 881. On a vu quel piètre empereur ce fut. Arnulf de Germanie alla, lui aussi, chercher à Rome la couronne impériale (896), mais elle fut surtout revendiquée par de petits princes italiens ou provençaux : Guy de Spolète (891), Lambert de Spolète, son fils (898), Louis de Provence (900), Bérenger de Frioul (915). La dignité impériale n'était plus qu'un mot, une ombre, un souvenir. 

Carolingiens et Robertiens.
Après la déposition de Charles le Gros (887), la dynastie carolingienne ne fut plus représentée en Italie que par Guy et Lambert de Spolète, en Allemagne par Arnulf et Louis l'Enfant. Elle disparut ensuite dans ces deux pays. En France elle se maintint encore jusqu'en 987, mais elle eut à lutter contre une famille rivale, celle des Robertiens, descendant de Robert le Fort. Carolingiens et Robertiens occupèrent le trône tour à tour. Les uns étaient les héritiers légitimes de Charlemagne, dont le souvenir vivait toujours parmi les Francs; les autres avaient de vastes domaines et de nombreux fidèles.

La lutte des deux familles dura un siècle. Ce qui la fit traîner en longueur, ce fut la politique capricieuse des rois de Germanie. Tantôt ils appuyaient les Robertiens, tantôt ils se montraient favorables aux Carolingiens. Ils devinrent si puissants au Xe siècle que leur intervention suffisait à perdre l'ancienne dynastie ou à prolonger son existence. Finalement le Robertien Hugues Capet fut élu roi en 987, et ses descendants, appelés desormais les Capétiens, gardèrent la couronne.

Quand les grands et les évêques français se réunirent pour choisir le successeur de Charles le Gros, ils écartèrent une seconde fois le fils posthume de Louis de Bègue, Charles le Simple, qui avait neuf ans à peine, et ils élurent le plus puissant et le plus vaillant d'entre eux, Eudes, fils de Robert le Fort, comte de Paris et de Tours, duc des pays entre Loire et Seine, le héros qui avait si vaillamment détendu Paris contre les Vikings en 886. Il fut choisi, dit le chroniqueur Réginon, « avec l'assentiment d'Arnulf ». Le roi de Germanie était un bâtard, mais c'était un Carolingien, et le roi parvenu alla lui demander à Worms de confirmer pour ainsi dire son élection. Il y attachait tant de prix qu'il n'hésita pas à se déclarer vassal du roi allemand.
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Établissement des Vikings en Normandie.

Les Vikings avaient repoussés à Paris en 886, mais les invasions continuèrent. Eudes, devenu roi, battit encore les Vikingsà Montfaucon-en-Argonne, mais il fut débordé par la multitude des ennemis qui se montraient partout à la fois. Il dut acheter le départ d'une bande qui menaçait Paris (889).

Un redoutable chef viking, Rollon, s'était établi à Rouen en 898 et de là dévastait sans cesse les vallées de la Seine et de la Loire; il assiégea Paris en 910. Pour le forcer à lever le siège de Chartres, l'évêque dut déployer comme un drapeau la chemise de la Vierge, relique précieuse entre toutes, qui faisait l'orgueil et la richesse de son église. La France était cruellement dévastée. On raconte que lorsque les Bretons reprirent Nantes (957), ils durent, pour pénétrer dans la cathédrale où ils voulaient remercier Dieu , s'ouvrir un chemin avec leurs glaives à travers les ronces.

Le roi Charles le simple, au lendemain de la victoire de Chartres, prit une résolution heureuse. Il eut avec Rollon, à Saint-Clair-sur-Epte, en 912, une entrevue au cours de laquelle il nomma duc le chef viking et lui abandonna les contrées qu'il occupait déjà et qu'on n'avait aucun espoir de lui reprendre. Le chroniqueur Guillaume de Jumièges dit que le territoire cédé à Rollon, et qui allait devenir la Normandie, s'étendait le long de la mer depuis l'Epte jusqu'aux limites de la Bretagne. En réalité, les évêchés de Bayeux, du Mans et de Séez ne furent cédés aux Normands qu'en 924, ceux d'Avranches et de Coutances en 973.

Rollon promit de se faire chrétien et de laisser en paix le reste du royaume, sauf la Bretagne. Il fut baptisé par l'archevêque de Rouen; le frère d'Eudes, Robert, lui servit de parrain. La chronique de Guillaume de Jumièges raconte, au sujet de cette donation, une anecdote devenue populaire : 

« Les évêques dirent à Rollon que c'était bien le moins qu'on baisât le pied du Roi quand on avait reçu de si grands dons. « jamais je ne m'agenouillerai, dit-il, jamais je n'embrasserai un pied. » Cependant, pressé par les instances des Francs, il ordonna à un de ses guerriers de baiser à sa place le pied du Roi. Celui-ci prit le pied, le porta à sa bouche sans s'incliner et fit tomber le Roi à la renverse. De là grands éclats de rire et grand tumulte dans la foule.»
Les provinces de l'intérieur purent se remettre à vivre, les paysans à labourer, les moines à prier auprès de leurs reliques. Le duché de Rollon, la Normandie, devint la contrée la plus paisible, la plus riche du royaume. Des centaines de villages naquirent, dont les noms rappellent leur origine nordique. Les abbayes redevinrent plus nombreuses et plus prospères que jamais. Les Vikings adoptèrent la langue du pays, mais ils gardèrent les lois scandinaves qui châtiaient sévèrement le vol et, paraît-il,  garantissaient les propriétaires contre tout larcin en leur interdisant de rien mettre sous clef. Guillaume de Jumièges raconte que des anneaux d'or suspendus par Rollon aux branches d'un chêne, sur le bord d'une route, y restèrent trois années.

La Bourgogne reconnut pour roi Rodolphe, fils du duc de la Bourgogne transjurane; en Provence enfin, Louis l'Aveugle, fils de Boson, fut proclamé roi en janvier 890. Les Germains seuls restèrent fidèles à la famille de Charlemagne; ils offrirent la couronne à un bâtard du roi de Bavière, Carloman, au duc de Carinthie, Arnoul. Celui-ci, appelé en Italie par le pape Formose, pour le défendre contre Lambert de Spolète, occupa Rome et se fit couronner empereur (25 août 896). Il mourut le 8 décembre 899, laissant un fils légitime, Louis IV l'Enfant, qui lui succéda comme roi de Germanie, et deux fils naturels, Zwentibold et Rathold. Il avait, de son vivant (895), reconstitué le royaume de Lothaire en faveur de Zwentibold. Celui-ci, après la mort de son père, repoussé par ses sujets, entra en lutte avec son frère Louis IV et périt dans une bataille (13 août 900). 

Louis IV fut le dernier roi carolingien de Germanie; lorsqu'il mourut sans postérité le 20 août 911, les seigneurs de la France orientale offrirent la couronne à Otton de Saxe, descendant de Charlemagne par les femmes et, sur son refus, à Conrad de Franconie, duc de Worms, petit-fils, par sa mère Glismonde, de l'empereur Arnoul. Les Lorrains, au contraire, se donnèrent au seul prince carolingien qui régnait alors, au roi de France, Charles le Simple. Ce fils posthume de Louis le Bègue, écarté successivement du trône au profit de Charles le Gros et du comte Eudes, avait été reconnu roi par quelques seigneurs en 893 et avait vaillamment lutté depuis lors contre l'usurpateur. Il l'avait forcé, en 896, à un partage du royaume et, à sa mort survenue le 1er janvier 898, il avait été reconnu seul roi de tout le royaume. Il accrut encore ses États par l'acquisition de la Lorraine à la mort de Louis l'Enfant en 912; mais de cette époque commencèrent pour lui les difficultés. Il perdit, en 922, la couronne de France que les seigneurs donnèrent au frère du roi Eudes, Robert, et, après la mort de celui-ci, tué à la bataille de Soissons, le 15 juin 923, au duc de Bourgogne, Raoul (13 juillet 923). Retiré en Lotharingie, Charles le Simple, qui continuait à lutter pour conserver son royaume de Lorraine, fut attiré dans un guet-apens, fait prisonnier par Herbert de Vermandois et enfermé à Péronne, où il mourut le 7 octobre 929. La Lorraine fut alors réunie à l'Allemagne sous le sceptre des souverains de la maison de Saxe.

Charles le Simple laissait un fils âgé de neuf ans que sa mère, une princesse anglaise, avait emmené en Angleterre après que son mari eut été détrôné. La famille carolingienne, qui n'est plus représentée que par ce jeune enfant, disparaît alors complètement de la scène politique. Les compétitions et les conflits qui suivirent en France la mort du roi Raoul (15 janvier 936) l'y ramenèrent pour quelque temps. Le plus puissant des seigneurs du royaume, Hugues le Grand, fit revenir Louis IV d'Outremer qui fut couronné à Laon le 19 juin 936, à l'âge de seize ans, et régna jusqu'à sa mort (10 septembre 954) sans cesse en lutte contre ses vassaux. 

Louis IV d'Outremer.
Avec Louis IV d'Outremer s'ouvre la dernière période de l'histoire carolingienne. Si la maison de Bourgogne se recueille désormais dans l'ombre, par contre la dynastie issue de Robert le Fort, la maison des Robertiens, ne cesse plus de grandir. Le titre de duc de France, dont l'origine demeure obscure, pare cette maison d'un exceptionnel prestige : il semble équivaloir à une vice-royauté. Enhardis, les Robertiens convoitent le trône : un duel tragique s'engage entre les ducs et les rois.

Les derniers Carolingiens n'ont rien de commun avec les rois fainéants de la décadence mérovingienne. Ils ont lutté, au contraire, désespérément pour sauver l'autorité royale. Louis IV, notamment, avait l'allure et les qualités d'un grand prince. C'est le « Loeys filx Carlon au vis fier » du poème intitulé Couronnement de Loïs. La poésie célèbre en lui « l'empereur de France » et le « roi de Monloon », par allusion à Laon, qui fut la forteresse ultime des derniers souverains de la dynastie de Charlemagne. Henri Martin a jadis porté sur Louis IV un jugement que les travaux ultérieurs n'ont fait que confirmer :

« Par lui eût été relevée la maison de Charlemagne, si elle eût pu l'être. »
Elle ne pouvait être relevée parce que les agents de dissolution politique et sociale avaient trop avancé leur oeuvre. La lutte permanente contre les ducs est pour le Carolingien, même victorieux, une cause d'affaiblissement; car il ne peut résister aux assauts qu'au prix de sacrifices ruineux pour son autorité.

Au demeurant, aucune épreuve ne fut épargnée à Louis. Son règne avait commencé par la pire des invasions du Xe siècle, l'invasion magyare de 937, qui désola la Champagne et la Bourgogne. A la fin du règne, une autre invasion magyare s'abat sur l'Aquitaine. Les pays méditerranéens subissent, à la même époque, les attaques incessantes des pirates sarrasins.

Lothaire.
Cependant, la dynastie, consolidée par le talent et l'activité de Louis, se maintient sans difficulté à sa mort. Deux fils étaient nés de son mariage avec Gerberge : l'aîné, Lothaire, hérita du trône de France, et fut couronné à Reims, en novembre 954; au second, Charles, avait été assigné, suivant plusieurs auteurs, le royaume de Bourgogne, mais il n'aurait pas tardé à en être dépossédé par son père. Pour prévenir plus tard toute revendication de sa part, Lothaire fit couronner roi dès 978 son fils Louis. Il avait perdu deux autres fils et laissa un bâtard, Arnoul, qui devint archevêque de Reims. Louis V, associé au trône depuis 979, succédera à son père en 886.

D'ici là, le roi Lothaire doit, lui aussi, se défendre contre les ducs de France; mais il ne perd pas de vue la politique traditionnelle de ses prédécesseurs vers l'est. S'il s'appuie sur l'alliance allemande sous Otton le Grand, il reprend, sous les successeurs de ce prince, les aspirations lorraines de Charles le Simple. Avec des moyens des plus réduits, il parvient jusqu'à Aix-la-Chapelle. Mais, délogé par Otton II et poursuivi, il doit traiter à Margut-sur-Chiers. Cet échec ne le décourage pas. A la mort d'Otton II, il reprend son élan et va assiéger Verdun dans une campagne vivement menée, celle de 984.

C'est pour enrayer cette activité menaçante que la maison de Germanie médite l'intrigue rémoise, qui portera un peu plus tard le coup fatal à la dynastie carolingienne. Adalbéron, archevêque de Reims, se prête à la combinaison ottonienne. L'église de Reims, jusque-là citadelle du loyalisme, devient le foyer d'un complot antidynastique. L'idée a déjà germé de mettre sur le trône le Robertien Hugues Capet.

Mais Lothaire a surpris la conspiration. Faisant face avec énergie, il a même cité Adalbéron à Compiègne devant une vaste assemblée que Capet a dispersée par la force, avouant, par le geste même, la trahison.

Il est malaisé de dire ce qui fût advenu de ce défi si Lothaire n'avait disparu prématurément, à quarante-quatre ans, le 2 mars 986. Ce qui montre que le parti adverse se sentait encore mal assuré, c'est que Louis V, dont on a déjà fit qu'il avait été déjà associé au pouvoir depuis 979, succéda sans opposition.

Louis V.
Louis V aussi était actif et clairvoyant. Sa mère, Emma, fille de l'impératrice Adélaïde, veuve d'Otton le Grand, s'employa à le réconcilier avec la maison impériale. Le résultat de cette politique menaçait Adalbéron de l'isolement et l'archevêque conspirateur allait être livré à ce jugement qu'une, intervention scandaleuse lui avait fait éviter sous Lothaire, lorsqu'un vulgaire accident mit fin brusquement au règne de Louis. Ce prince fit, au cours d'une chasse, une chute de cheval si malheureuse qu'il en mourut, le 22 mai 987. 

La victoire des Robertiens.
Le royaume de France aurait dû revenir au dernier survivant de la famille carolingienne, à ce fils de Louis IV, Charles, qui avait reçu en 976 de l'empereur Otton II le duché de Basse-Lorraine; mais avant qu'il eût pu faire aucune démarche, Hugues Capet s'était fait proclamer roi par les grands réunis à Senlis dès le 1er juin 987, puis couronner à Noyon par l'archevêque de Reims. Charles réunit des troupes et marcha contre lui; il avait réussi à s'emparer de Laon, de Reims et de Soissons, lorsqu'une trahison de l'évêque de Laon le livra à Hugues Capet (2 avril 991) qui l'enferma d'abord à Senlis, puis dans la forteresse de Laon, où la plupart des chroniqueurs ont cru qu'il était mort. Cependant l'épitaphe de son tombeau trouvé en 1666 à Maestricht prouve qu'il avait été rendu à la liberté et qu'il vécut jusqu'à l'an 1001. Ce fut le dernier représentant de la famille carolingienne qui ait élevé des prétentions à l'un des trônes de ses ancêtres; en France, le trône appartiendra désormais aux Capétiens. Il n'était pourtant pas mort sans postérité : son fils aîné Otton lui succéda dans le duché de Basse-Lorraine et mourut sans enfants en 1005; deux autres fils de Charles, Charles et Louis, nés pendant sa captivité à Orléans, lui survécurent, mais on ne sait trop ce qu'ils sont devenus. Quelques historiens les font recueillir par Guillaume III, comte de Poitiers, qui les aurait même fait proclamer rois en Aquitaine; d'autres disent que, chassés de France, ils se réfugièrent auprès de l'empereur et que leur descendance se serait continuée en Thuringe jusqu'en 1248. Les généalogistes du XVIe et du XVIIe siècle n'ont pas manqué de s'emparer de la personne de ces princes pour illustrer l'origine de leurs clients.

La civilisation carolingienne

Le régime politique.
Charlemagne n'a pas inauguré une nouvelle façon de gouverner; il s'est contenté d'améliorer le régime hérité des Mérovingiens. Son grand mérite d'administrateur a été de faire descendre les principes dans l'application, de tenir la main à une exécution loyale des lois et décrets (leges, capilularia).  (Le droit franc).

L'État franc était fondé sur la fidélité. Ce mot exprime le rapport établi du sujet au prince. La fidélité se prêtait par un serment obligatoire et le devoir de fidélité équivalait à ce que nous appellerions l'ensemble des devoirs civiques : service militaire, paiement de l'impôt, obéissance au ban. 

L'armée.
Le service militaire est une charge publique, le soldat s'arme et s'équipe à ses frais; il doit se fournir de trois mois de vivres. La répartition du service est conçue comme un impôt sur le revenu; l'autorité fixe l'unité de fortune correspondant à la levée d'un homme; les sujets de fortune moindre s'associent jusqu'à concurrence de la valeur prescrite pour équiper l'un d'eux; tout sujet qui possède plusieurs fois l'équivalent de cette valeur fournit autant d'hommes. L'unité dont il s'agit s'exprime en manses, le manse étant la quantité de terre propre à nourrir une famille de paysans. Les capitulaires parlent généralement de trois ou quatre manses. En 809, un revenu mobilier de six livres est assimilé à la possession de quatre manses. De ce système militaire, il résulte qu'un grand propriétaire vient à l'armée avec les hommes qu'il a levés sur sa terre et les commande : c'est l'ébauche de l'armée féodale.

Les finances.
Nous connaissons mal les impôts carolingiens. Les impôts directs s'appelaient dons annuels et cens royal; ils devaient comporter une cote personnelle et une cote foncière, mais leur assiette est obscure.

Les impôts indirects consistaient surtout en droits d'entrée et de circulation (tonlieux). Ces charges étaient légères, et c'était le domaine qui alimentait surtout le budget.

La justice.
Le ban était l'expression de l'autorité publique : le devoir judiciaire, l'accomplissement des corvées de voirie, la fourniture du gîte, autant d'obligations dérivées du ban. Tout homme cité devant le tribunal doit y comparaître. La justice est personnelle, c'est-à-dire que chacun est jugé suivant sa loi nationale. D'ailleurs, les lois sont révisées et les capitulaires en mettent au point l'application. Le principe romain de la participation des habitants à l'entretien des routes a été maintenu, et c'est l'obligation des corvées de voirie. Enfin, les fonctionnaires en tournée ont droit à être défrayés par les sujets, et c'est le gîte.

L'administration centrale.
L'administration centrale s'appelle le Palais; c'est un ensemble de services à la fois publics et privés. Chaque service a son chef : archichapelain, comte du palais, camérier, sénéchal, connétable. Sous Louis le Débonnaire, l'un de ces six ministres a rang de premier ministre. En province, l'administration est assurée par les comtes, chacun gouvernant son comté. La France actuelle correspondait à un peu plus de cent comtés. Le comte est le chef de tous les services dans sa circonscription. Tout dépend de lui, hormis les terres fiscales, hormis aussi les domaines des sujets pourvus du privilège d'immunité, dont nous définirons plus loin la portée. 

La justice comtale est le mall, dont l'organisation est empruntée au vieux droit germanique. Le rôle exact des échevins qui assistent le comte ou son délégué au tribunal est assez mal éclairci. Au-dessous de lui, le comte a des subordonnés, vicomtes et viguiers, qu'il désigne. Au-dessus du comte, la hiérarchie place le duc ou marquis, termes synonymes désignant un comte pourvu, outre ses fonctions comtales, d'un commandement suprême militaire sur un groupe de comtés (duché ou marche). Ce régime n'est guère appliqué qu'aux frontières.

Il reste, pour donner une esquisse suffisante du régime carolingien, a définir les organes de, transmission : d'une part, les plaids: d'autre part, les missi

• Les plaids sont des assemblées annuelles, mais ou l'on ne veut voir un corps constitutionnel ou parlementaire  : seuls, les grands y jouent un rôle actif, et ce rôle n'est que consultatif. C'est au plaid que le souverain prend les graves décisions, après avis de ses conseillers personnels; c'est au plaid que les textes législatifs sont promulgués. Le plaid revêt aussi le caractère d'une haute cour de justice : on y juge les cas de haute trahison, tel le cas de Tassillon ou celui de Bernard de Septimanie. 

• Quant aux missi, ce sont des inspecteurs généraux des services publics. Ils sont délégués nominativement pour chaque tournée. Généralement, un évê que et un comte marchent ensemble et visitent une circonscription formée d'un groupe de comtés. Ils peuvent casser d'office les décisions du comte, suspendre le comte, révoquer ses subalternes. Leur rôle est surtout d'adresser des rapports au Palais.

L'état social.
L'époque carolingienne a hérité de l'état social de l'époque précédente, dont le trait caractéristique est la prédominance de la fortune immobilière. La grande propriété couvre la majeure partir du sol. Parmi les domaines appartenant à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, par exemple, les plus petit, ne sont guère inférieurs à six cents hectares, la moyenne est de mille, quelques-uns dépassent quatre mille. Le grand domaine comprend : d'une part, le manse dominical, que le propriétaire se réserve et fait cultiver sous la direction de l'intendant; d'autre part, les tenures, que cultivent des tenanciers liés par un contrat de concession à charge de redevances et de corvées.

Le manse dominical comprend des pacages, où les tenanciers sont admis à mener paître leurs troupeaux, et des forêts, où ils sont autorisés à faire du bois pour la construction et le chauffage. Chaque tenancier a construit sa cabane sur son manse. Il faut donc se représenter le grand domaine ou villa comme une série d'habitations semées dans la campagne, tandis que le transe dominical dresse le manoir du seigneur avec une chapelle et des communs. C'est ce manoir qui commence à prendre figure de château à la fin de la période, lorsque les invasions, surtout celles des Vikings, ont partout créé la nécessité d'une défense locale. Alors les habitations paysannes viendront s'agglomérer autour du château, et ce sera l'origine du village.

Ainsi constituée, la villa est l'unité économique des temps carolingiens. Elle se suffit presque entièrement. Non seulement la presque totalité des produits agricoles se consomme sur place, mais encore des ateliers locaux manufacturent les matières premières vêtements, outils, tous objets d'usage courant sortent de ces ateliers; il y a jusqu'à des serfs monétaires, qui sont en même temps orfèvres. Les produits exotiques font l'objet d'un colportage; le grand commerce international, aux mains des Juifs ou des Orientaux, ne s'exerce guère que sur des articles de luxe.

Dans cette société, où, de toute évidence, le grand propriétaire est le privilégié, tout va à fortifier sa puissance. Il a non seulement la fortune, mais l'autorité. Il est patron et seigneur, il prélude à son rôle prochain de féodal. A vrai dire, le régime social de la villa s'oppose à la tendance unitaire et centralisatrice qui a donné son sens politique à l'effort carolingien. Le IXe siècle représente justement le conflit entre la centralisation politique et la décentralisation sociale. Or, celle-ci l'emporte. Son triomphe décide, au Xe siècle, de la dissolution politique.

Une grande extension du monachisme marque, d'autre part, l'époque carolingienne. Saint Benoît d'Aniane, au VIIIe siècle, a achevé de donner à l'ordre bénédictin ses traits distinctifs. Largement dotées, les abbayes bénédictines s'enrichissent, se multiplient. Elles sont à la fois centres agricoles et centres intellectuels. La fondation de Cluny, en 909, par le comte Guillaume le Pieux et l'abbé Bernon, prépare, pour l'époque capétienne, le développement du plus grand des ordres religieux du Moyen âge, l'ordre clunisien. Partout, des maisons nouvelles surgissent. La formation des chapitres cathédraux auprès des évêques donne parallèlement aux diocèses leur physionomie définitive, tandis que les cathédrales, comme les abbayes, deviennent de grands propriétaires. Évêques et abbés voisinent avec les grands laïques; ils dominent ensemble aux plaids. Évêques et abbés sont les auxiliaires des rois, les chefs d'une noblesse en formation dont la montée met déjà en péril l'autorité royale qu'elle est censée servir.

Ce sont, en effet, ces privilégiés laïques ou ecclésiastiques qui attirent à eux les vassalités. Or, la vassalité n'est que la forme nouvelle de ce dévouement personnel, qu'on pratiquait à l'époque mérovingienne sous le nom de truste. Un homme qui devient, par serment, le vassal d'un autre homme, doit à celui-ci, son seigneur, des devoirs étroits. Sans insister sur le contenu de ces devoirs, que nous retrouverons, il faut retenir que la subordination généralisée de l'homme à l'homme tend à donner à la société, dès le VIIIe et le IXe siècle, cet aspect stratifié où l'on peut apercevoir l'ébauche de la future féodalité.

La renaissance carolingienne.
L'un des plus beaux titres de gloire de Charlemagne est assurément l'effort par lequel il a provoqué dans ses États une renaissance intellectuelle. A la cour illettrée de Pépin succède un foyer d'intense culture. Or, les capitulaires ne laissent aucun doute sur la part prise personnellement par Charles dans cette étonnante transformation.

La réforme scolaire de Charlemagne procède de la pensée pieuse de relever le niveau du clergé pour mieux assurer le salut des âmes. Pour réaliser son plan, il attire à lui les représentants de l'Angleterre et de la Lombardie, pays d'une culture supérieure.

Alcuin, Paul Diacre, personnifient ces deux cultures; d'autres étrangers leur font cortège : Ethelwvulfe, Pierre de Pise, Paulin d'Aquilée, Witton, Fridugise, Sigulfe. Le premier des Francs qui se montre leur émule, Eginhard, ami et biographe de Charlemagne, collabore à l'oeuvre; une aristocratie lettrée se forme avec les Théodulfe, les Angilbert, les Adalard, et rayonne du Palais si puissamment que l'instruction devient à la mode et qu'un humanisme que l'on a voulu comparer à celui qui devait donner le branle à la Renaissance du XVIe siècle commence à se dessiner : il est convenu de parler d'une renaissance carolingienne.

Deux écoles modèles furent créées dès le dernier quart du VIIIe siècle : l'école palatine d'Aix-la-Chapelle, l'école monastique de Saint-Martin-de-Tours. Toutes deux furent dirigées par Alcuin, le pédagogue par excellence. En 796, il se fixe à Tours, tandis qu'Eginhard prend en main l'école d'Aix-la-Chapelle. C'est par ce dernier séminaire que passe l'élite de ceux qui, après 800, remplissent les hauts emplois. On connaît l'anecdote contée par le « Moine de Saint-Gall », douteuse quant au détail, exacte quant au fond : la visite faite par Charlemagne dans la classe et ses promesses encourageantes aux bons élèves, à qui il réserve les églises et les comtés.

Sur le modèle de Tours se formèrent les écoles des cathédrales et des monastères, dont voici les plus brillantes, avec les noms de leurs inspirateurs : Saint-Riquier (Angilbert), Corbie(Adalard), Saint-Wandrille (Gérold), Aniane (saint Benoît), Orléans et Fleury-sur-Loire (Théodulfe), Saint-Germain (Anségise); celles de Fulda, de Reims et de Troyes se développent surtout au milieu du IXe siècle.

Alcuin a donné à ces écoles leurs programmes et leurs manuels; les sept arts libéraux (grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, musique, astrologie) en sont la base. Le chant sacré, qui préoccupe fort Charlemagne, est surtout cultivé dans quelques centres, tel le conservatoire de musique sacrée établi à Lyon par l'archevêque Leidrade. Enfin, une académie palatine réunissait les beaux esprits du temps. Alcuin en était le président. Charlemagne lui-même, quand il le pouvait, assistait aux séances et devinait, nous dit-on, avec aisance, les énigmes en vers qu'on y proposait, suivant le goût anglo-saxon. Comme les académiciens s'étaient choisis des pseudonymes, Charles s'y faisait appeler David.
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Charlemagne en David à l'Académie palatine.
Le roi David représentant, sans doute, Charlemagne, le David
de l'Académie Palatine. Il est entouré de guerriers et de
musiciens. Miniature de la Bible de Saint-Paul-Hors-les-Murs,
à Rome (fin du IXe siècle)..

La renaissance carolingienne procède essentiellement d'une imitation de l'Antiquité latine. Eginhard calque sa Vie de Charlemagne sur les Vies de Suétone. Même les plus fougueux polémistes politiques, comme Paschase Radbert, pétrissent leurs oeuvres de réminiscences bibliques ou classiques. Les poètes composent des hymnes sacrés ou des pièces fugitives; le goût des petits genres, énigmes et acrostiches, inspire des vers d'une forme raffinée, voire précieuse. Angilbert, abbé de Saint-Riquier; Théodulfe, évêque d'Orléans; Walafrid Strabon, abbé de Reichenau, comptent parmi les disciples les plus représentatifs de cette école poétique.

Naturellement, les discussions théologiques tiennent aussi une large place dans la littérature carolingienne. Raban Maur, Gottschalk écrivent sur la prédestination, combattue officiellement sous Charles le Chauve, et qui soulève des débats passionnés. Hincmar en fut le bouillant adversaire. Il seconda, d'autre part, ardemment, l'action résolue du pape Nicolas Ier, champion de la discipline ecclésiastique, de l'indissolubilité du mariage chrétien et de son caractère consensuel. Mais l'ingérence des pouvoirs laïques dans l'Église s'exerçait malgré les résistances; les élections étaient souvent viciées et la collation des abbayes à des « abbés laïques » tendait à séculariser la vie religieuse : les couvents n'en furent pas moins, encore au Xe siècle, les précieux refuges de la pensée, comme ils étaient les propagateurs obstinés de la culture. Lorsque pâlit l'éclat de la renaissance carolingienne en même temps que se désagrégeait l'État, ce fut dans les couvents que se conservèrent les germes destinés à refleurir au XIIe et au XIIIe siècle.
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Châsse contenent les ossements de Charlemagne.

Châsse contenent les ossements de Charlemagne. Trésor d'Aix-la-Chapelle.

L'art carolingien.
Comme les lettres, l'art reçut de Charlemagne une impulsion nouvelle. Séduit par les merveilles byzantines qui s'étalaient à Ravenne, notamment à Saint-Vital, Charlemagne en fit imiter le plan et la décoration à Aix-la-Chapelle. A grands frais, il fit venir d'Italie de belles colonnes de marbre antiques. L'oratoire impérial fut à son tour imité, par exemple, par Théodulfe, constructeur de Germiny-des-Prés.

Cependant, cette transplantation du modèle architectonique byzantin tendait à dévier l'évolution de l'architecture occidentale, régie jusqu'alors par le parti basilical. Bien vite cependant l'inexpérience des Occidentaux abâtardit le modèle importé. Il suffit de comparer les trois plans de Ravenne, Aix-la Chapelle et Germiny pour constater le retour involontaire à la donnée basilicale. Mais, si la basilique resta le type de l'édifice chrétien d'Occident, l'idée du voûtement, empruntée à la coupole orientale, ne cessa de hanter les Latins; cette idée, s'adaptant à la basilique à travers les tâtonnements innombrables du Xe siècle, prépare l'avènement de la formule romane.

Plus féconde que l'édification d'une rotonde sur le Rhin devait être l'influence de l'habillage plastique emprunté à Ravenne par Charlemagne. Avant lui, certes, l'influence orientale s'était fait sentir en Occident; mais, avec lui, voici qu'elle acquiert tout à coup une exceptionnelle intensité. La mosaïque triomphe à Aix-la-Chapelle; elle règne dans l'art carolingien aussi impérialement qu'à Byzance, tandis que la sculpture, passée de mode et tombée en décadence, devra se refaire péniblement une technique à l'époque romane. Même alors persistera ce hiératisme byzantin vu à travers les mosaïques et aussi à travers les miniatures, les étoffes, les ivoires largement importés : car les arts mineurs de l'âge carolingien sont sous la dépendance étroite du goût oriental.

Cependant, si dominatrice qu'ait été cette influence byzantine, il faut aussi faire sa place à l'influence anglaise. La miniature anglo-saxonne, sèche, mais profondément pieuse, vient corriger la luxueuse, mais profane enluminure grecque. Les deux inspirations se fondent : le souci de l'édification, hérité d'outre-Manche, sera transmis à l'art roman par les ateliers les plus imbus de la technique orientale.

L'usage de la couverture de bois a voué la plupart des constructions de cette époque à la destruction par le feu; les pirates vikings ont jalonné leurs invasions par des incendies d'églises. Au surplus, une fois en possession d'une formule de voûtement, les générations suivantes ont jeté à bas les vieilles constructions pour les rebâtir. Les architectes carolingiens n'en ont pas moins leur place dans l'histoire générale de l'art chrétien, car ils ont complété, au fur et à mesure des besoins, la donnée architectonique. Ils l'ont enrichie de ses absidioles, de son transept, de son choeur, de son cloître. Le grand développement du culte des saints entraîne la multiplication des autels et des chapelles, l'extension des cryptes. En même temps, l'intensité de la vie monastique détermine la construction de grands établissements religieux, et le type de l'abbaye du Moyen âge se façonne. Ainsi, à tous égards, l'Occident s'achemine vers cet art roman qui n'exclura pas les éléments d'emprunt, mais qui devra à son principe propre et aux innovations locales sa puissante originalité. (GE/ M. Petit).

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