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Louis XIV
est un roi de France ,
surnommé le Grand, baptisé sous les noms de Louis-Dieudonné,
né à Saint-Germain-en-Laye ,
le 5 septembre 1638, mort à Versailles ,
le 1er septembre 1715, fils aîné
de Louis XIII et d'Anne
d'Autriche.
Il n'avait pas cinq ans lorsque la mort
de son père l'appela au trône (14 mai 1643). En dépit
du testament du feu roi, Anne d'Autriche se fit déclarer par le
parlement « régente pour en avoir la pleine autorité
», c.-à-d. sans être obligée de régler
ses actes de gouvernement sur les décisions d'un conseil que la
prudente méfiance de Louis XIII avait prétendu lui imposer.
Elle s'empressa d'ailleurs d'échapper à la cabale de ses
anciens amis, les Importants, pour accorder tout pouvoir sur l'Etat au
cardinal Mazarin, désigné par Richelieu
comme le plus capable de conduire à bien les affaires extérieures.
Bien que le jeune roi ait été
déclaré majeur aussitôt entré dans sa quatorzième
année (1651), la première partie de son règne, jusqu'en
1661, se confond avec le ministère de Mazarin. La minorité
de Louis XIV fut ainsi agitée au dedans par les troubles de
la Fronde et signalée au dehors par des guerres avec l'empire et
l'Espagne ,
qui ne furent terminées que par le traité conclu en 1649
avec l'empereur à Munster et par la paix des Pyrénées ,
conclue en 1659 avec l'Espagne. Par ce dernier traité, Louis XIV
épousa l'infante Marie-Thérèse d'Autriche ,
fille du roi d'Espagne.
Il n'est pas exact de prétendre
que le cardinal Mazarin ait négligé l'éducation
du roi, qui le considérait « comme un père »
(Voltaire). Mais cette éducation ne fut
pas «-livresque ». Le roi fut
progressivement initié à la connaissance des humains, au
maniement des affaires. Il sut à qui il pouvait se fier, quels intrigants
et quels ambitieux il devait écarter. Son mariage avec l'infante
d'Espagne, Marie-Thérèse, par les droits ou prétentions
qui devaient en découler (1659), avait comme fixé à
l'avance l'orientation de sa politique extérieure. Mazarin
avait d'ailleurs reconnu dans son royal élève « l'étoffe
de deux rois et d'un honnête homme ».
Le monarque absolu.
Après la mort de Mazarin (1661),
Louis commença à régner par lui-même. Mazarin
avait contribué à inspirer à Louis XIV la plus haute
idée de ses droits et de ses devoirs de souverain. Cependant le
goût excessif qu'il témoignait pour la chasse et pour la danse,
pour les fêtes et pour les plaisirs, comme
l'emportement de ses premières amours portaient à croire
que Mazarin aurait un successeur, et la reine mère elle-même
se livrait à cette illusion, même après que le roi
eut annoncé au chancelier P. Séguier et à ses principaux
conseillers sa résolution de gouverner par lui-même :
«
Monsieur, je vous ai fait assembler avec mes ministres et mes secrétaires
d'Etat, pour vous dire que jusqu'à présent j'ai bien voulu
laisser gouverner mes affaires par M. le cardinal. Je serai à l'avenir
mon premier ministre. Vous m'aiderez de vos conseils lorsque je vous les
demanderai. Je vous prie, Monsieur le chancelier, de ne rien sceller que
par mes ordres, et vous, mes secrétaires d'Etat, de ne rien faire
que par mon commandement. »
Ce ne furent pas de vaines paroles : la disgrâce
et le procès criminel du surintendant Fouquet
prouvèrent bientôt à tous que le nouveau maître
ne le céderait à personne ni en vigueur de caractère,
ni en lucidité d'esprit, ni en force de dissimulation. Mais il ne
se contenta pas de gouverner par intermittence :
«
Je m'imposai pour loi, écrit-il lui-même, de travailler régulièrement
deux fois par jour, et deux ou trois heures chaque fois, avec diverses
personnes, sans compter les heures que je passais seul en particulier,
ni le temps que je pourrais donner extraordinairement aux affaires extraordinaires
s'il en survenait, n'y ayant pas un moment où il ne fût permis
de m'en parler, pour peu qu'elles fussent pressées. »
Ce gouvernement personnel, l'évolution
de l'histoire de France
depuis deux siècles environ en fit un gouvernement
absolu et de droit divin. Louis XIV en
expose ainsi les principes à son petit-fils :
«
La France est un Etat monarchique dans toute
l'étendue de l'expression. Le roi y représente la nation
entière, et chaque particulier ne représente qu'un seul individu
envers le roi. Par conséquent, toute puissance, toute autorité
résident dans les mains du roi, et il ne peut y en avoir d'autres
dans le royaume que celles qu'il établit [...]. La nation ne fait
pas corps en France; elle réside tout entière dans la personne
du roi. »
La propriété des biens fonciers
ou même mobiliers ne dérive que d'une concession gracieuse
du roi à ses sujets.
«
Tout ce qui est dans le royaume vous appartient au même titre - dit-il
à son héritier présomptif - et l'argent de votre cassette,
et celui que vous voulez bien laisser dans le commerce de vos sujets. »
La puissance royale vient de Dieu ,
et ne dépend que de Dieu seul, sans nul intermédiaire, pas
même le pape.
«
Celui qui a donné des rois aux hommes a voulu qu'on les respectât
comme ses lieutenants, se réservant à lui seul d'examiner
leur conduite. La volonté de Dieu est que quiconque est né
sujet obéisse sans discernement. »
Le for intérieur de la conscience religieuse
n'est pas à l'abri des atteintes de cet universel despotisme
qui valut à Louis XIV, de la part des Anglais
et des Hollandais, le surnom de «
Grand Turc très chrétien ». En théorie, et telle
que Bossuet l'a doctrinalement décrite
dans la Politique tirée de l'Écriture sainte, la monarchie
de Louis XIV rappelle la monarchie de l'ancienne
Perse ,
le Bas-Empire ,
les tsars, les sultans, mais avec beaucoup plus de raisonnements, d'argumentation
politique et religieuse pour l'imposer, pour la faire valoir aux yeux d'une
nation que son caractère et son histoire ne destinaient pas à
la subir bien longtemps : surtout si la gloire, commune au roi et à
la nation, venait à lui faire défaut. Aussi, en fait, l'absolutisme
et la foi en l'absolutisme ont-ils, sous le règne de Louis XIV,
suivi l'apogée ou le déclin de la force des armes, «
qui sont journalières » (Mme de Sévigné).
Mais l'orgueil du roi ne l'a jamais abandonné. Il était tel,
dit le duc de Saint-Simon, que « sans
la crainte du Diable
que Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il se
serait fait adorer et aurait trouvé des adorateurs ».
Aucun souverain n'a réussi à
faire passer aussi aisément, devant ses contemporains et devant
certaine histoire, les scandales de sa vie privée et les excès
de sa politique. Sa pleine et tranquille assurance pénétrait
d'une majesté singulière ses actes et ses discours les plus
insignifiants ou les plus ordinaires.
«
Il n'avait ni la grâce chevaleresque de François
ler, ni la séduisante
familiarité de Henri IV. »
Mais il était toujours roi, à
toute heure et dans les moindres choses :
«
jetant sa canne par la fenêtre pour n'en point frapper un gentilhomme,
supportant avec une égale dignité la joie, la colère,
la douleur physique même, échappant par cette inaltérable
majesté aux faiblesses de la nature humaine, il fut parfois odieux
sans jamais être ridicule » (Prévost-Paradol).
-
Louis
XIV en majesté, par Rigaud (musée
du Louvre).
«
Au milieu de tous les hommes - dit Saint-Simon qui tremblait au moment
de lui parler - sa taille, son port, les grâces, la beauté
et la grandeur même qui succéda à la beauté,
jusqu'au ton de la voix et à l'adresse et à la grâce
naturelle et majestueuse de sa personne, le faisaient distinguer jusqu'à
la mort comme le roi des abeilles, »
«
Il paraissait avec ce même air de grandeur et de majesté en
robe de chambre jusqu'à n'en pouvoir soutenir les regards, comme
dans la parure des fêtes et des cérémonies ou à
cheval à la tête de ses troupes. »
Le développement de la cour, les minuties
de l'étiquette, enfin la création de Versailles ,
ce temple de l'absolutisme, furent les conséquences
naturelles de l'idée en quelque sorte religieuse que Louis XIV se
fit de son pouvoir et de sa personne. Ce qui le met à part de la
foule des despotes, c'est que, malgré
sa vanité, il conserva le bon sens, la faculté « d'emprunter
à autrui sans imitation et sans gêne », le tact et l'urbanité
dans le choix et le maniement des gens : toutefois c'est aux recommandations
suprêmes de Mazarin qu'il dut en partie,
ne l'oublions pas, la collaboration des ministres éminents qui allaient
former son premier conseil, entre autres le diplomate Hugues de Lionne
et le financier, ou plutôt le ministre universel Jean-Baptiste
Colbert.
La vie privée
de Narcisse.
Louis XIV n'était pas très
beau, et son visage avait été marqué par la petite
vérole; mais il avait des traits réguliers, des yeux expressifs
et, malgré sa taille moyenne, une prestance vraiment royale. Il
s'habillait richement, sans afféterie, d'habits commodes. Enfant,
il n'avait aucune vivacité d'esprit, mais les connaisseurs avaient
remarqué son air calme, qui dénotait une surprenante maturité.
Sa qualité maîtresse paraît avoir été
un certain bon sens, servi par une mémoire excellente et des habitudes
régulières. Il lisait peu, mais savait écouter, et
savait faire illusion en parlant bien de toutes choses. Il était
poli avec exactitude et maître de ses émotions et de ses sentiments
jusqu'à la dissimulation. Nul, mieux que lui, ne garda les secrets
d'Etat et sépara mieux les affaires et les plaisirs.
La
vie de cour.
Louis XIV a porté la vie de cour
à son point de perfection. Il l'aimait, certes, car il y était
incomparable et tout y tournait autour de sa personne comme les astres
autour du Soleil ;
mais ce profond calculateur y vit surtout I'avantage d'occuper sa noblesse
et de lui rendre, sur ce brillant théâtre, le premier rang,
qu'elle avait perdu dans le gouvernement. Rien, pour un peuple sociable
et vain, ne console mieux de la nostalgie des grandes choses, qu'une vie
mondaine réglée avec magnificence. Mais il fallait que le
roi menât le jeu et fît mine au moins d'y attacher de l'importance.
Louis XIV s'y donna de tout coeur et n'en dispensa personne. Et il sut
si bien doser les moindres faveurs et s'intéresser à tout,
que la vie de cour devint pour la noblesse française une chose délicieuse
et la condition même de toute brillante carrière.
Seuls, quelques grincheux comprirent le
machiavélisme du maître et s'enfermèrent dans leurs
terres ou exhalèrent leur mauvaise humeur.. pour la postérité.
La cour fut vraiment le centre de la France
jusqu'à la fin du règne, et sauf à devenir moins attrayante
lorsque le roi, définitivement rangé, imposa à tous
la même sévérité de tenue et de parole. On vit
mieux alors tout ce qu'elle avait d'artificiel, lorsqu'elle ne servit plus
à couvrir les jeux éternels de la jeunesse et de l'amour.
La vie de cour se résumait en une
série de rites d'adulation autour de la personne du roi, auxquels
il se prêtait, de son lever à son coucher, avec une complaisance
qui surprend et révulse en même temps. Les grands officiers
de la cour étaient les grands prêtres de ce culte; d'innombrables
auxiliaires les assistaient, jaloux de leurs fonctions minuscules, qui
leur permettaient d'approcher de la personne sacrée. Le lever, avec
ses grandes et petites entrées, les audiences,
le service divin, les repas, l'appartement, le coucher, se tenaient, selon
un cérémonial minutieux, ainsi que les chasses, les collations
dans les jardins, les promenades sur l'eau,
les bals, les représentations théâtrales
dans ces beaux décors de Fontainebleau ,
de Marly
ou de Versailles .
Les satisfactions de vanité étaient
le ressort principal de cette vie de cour, qui imposait, d'ailleurs, mille
contraintes pénibles. Elle dressait à la dissimulation des
sentiments
les plus naturels. Le vrai courtisan, maître de son masque et de
ses paroles, ne cherche qu'à plaire au roi par son attitude souriante
et dégagée, par une flatterie spirituelle, par un raffinement
inédit dans son empressement à servir. Le maître n'aime
ni la fermeté, ni l'indépendance de caractère. Si
séduisante qu'elle soit par ses dehors, la vie de cour a favorisé
trop d'intrigants et n'a pas contribué à élever les
âmes. Elle a aidé aussi au dérèglement des moeurs,
en proposant aux meilleures familles de France ,
comme un but de vile ambition, l'exceptionnelle fortune des favorites du
roi. Elle a développé, enfin, la passion
du jeu avec toutes les dérives qui
l'accompagnent. On jouait gros jeu à la cour, et si quelques habiles
en vivaient. d'autres, plus nombreux, y dissipaient le patrimoine des ancêtres,
base d'une légitime influence locale dont on ne savait plus le prix.
Des affaires troubles, comme l'affaire
des poisons, qui éclata au plus beau moment du règne, jettent
un jour inquiétant sur les dessous d'une société si
brillante. Cet attrait pour les devins, sorciers
et magiciens, ces empoisonnements, ces avortements,
révèlent, au moins dans certains milieux, un état
de déséquilibre et de vertige. Si la Brinvilliers, la Voisin
et leurs comparses n'eurent pas la clientèle étendue dont
ils se réclamèrent et qui effara le lieutenant de police
La Reynie, il subsistait dans le monde de la cour assez de ferments de
scandales pour troubler un roi qui, malgré ses faiblesses, se souciait
des apparences et détesta toujours la dépravation.
La
famille légitime.
Louis XIV, né en 1638, avait épousé,
en 1660, on l'a dit, l'infante Marie-Thérèse d'Autriche ,
du même âge que lui. La reine était insignifiante :
elle partageait sa vie entre la dévotion, le jeu,
où elle perdait sans cesse, et des divertissements importés
de la cour d'Espagne ,
avec des bouffons et des petits chiens. Le roi
la traita toujours avec les plus grands égards, mais il afficha
tranquillement ses liaisons et n'admit jamais de remontrances. La reine,
qui l'aimait et I'admirait, puisqu'on ne laissait d'autre choix, se résigna
à fermer les yeux. Elle mourut en 1683; de ses nombreux enfants,
un seul survécut, l'aîné, Louis, dit le Grand Dauphin,
né en 1661. Ce prince, intellectuellement médiocre, avait
fait le désespoir du duc de Montausier, son gouverneur, et de Bossuet,
son précepteur. Il n'avait de goût que pour la chasse et montrait
pour les affaires une entière apathie. Son père ne l'aimait
pas. Marié, en 1679, à une princesse de Bavière
prématurément disparue, il mourut en 1711, après une
vie sans dignité, et ne laissa pas de regrets.
Il avait eu trois fils; le second, Philippe
d'Anjou ,
monta en 1700 sur le trône d'Espagne ,
et le troisième, le duc de Berry ,
mourut en 1714. L'aîné, Louis, duc de Bourgogne ,
qui naquit en 1682 reçut l'éducation de son gouverneur, le
duc de Beauvilliers, et de Fénelon, son
précepteur. Il devint pieux, laborieux, attentif à ses devoirs
jusqu'au scrupule. Peu doué pour la guerre, semble-t-il, il montra
pour les affaires d'heureuses dispositions. Et lorsqu'il devint héritier
présomptif par la mort de son père, il fut l'espoir de ce
petit cercle d'esprits distingués qui rêvaient de revenir
aux traditions aristocratiques de la royauté. Il épousa,
en 1697, Marie-Adélaïde de Savoie ,
jeune femme charmante, qui fut une épouse parfaite et égaya
beaucoup la vieillesse mélancolique du roi. L'un et l'autre moururent
en 1712, à quelques jours de distance, d'une rougeole maligne. Ils
ne laissaient qu'un fils, qui devait être Louis
XV.
Les
favorites et les bâtards.
La lignée légitime de Louis
XIV était ainsi tout près de défaillir; mais il lui
restait une lignée assez drue de bâtards. Dès 1661,
un an après son mariage, commence le règne des favorites.
La première, Louise de La Vallière, devenue duchesse de Vaujours,
d'une bonne famille de noblesse provinciale, était fille d'honneur
de Madame. Elle était belle et sage, mais ne sut pas résister
à l'amour du roi; elle y répondit avec une sincérité
traversée de remords. Elle donna au roi cinq enfants; Mlle de Blois
survécut seule et épousa le prince de Conti,
neveu du grand Condé. Louise de La Vallière
se retira, en 1674, aux Carmélites
de la rue d'Enfer et finit sa vie dans la pénitence, sous le nom
de soeur Louise de la Miséricorde.
Depuis 1666, elle était remplacée
dans la faveur du roi par Athénaïs de Rochechouart ,
marquise de Montespan, qu'elle avait eu l'imprudence
d'accueillir dans son intimité. La nouvelle favorite, qui appartenait
à la haute noblesse, avait séduit le roi par son esprit et
sa beauté hardie, qui contrastait avec la grâce un peu fragile
de Louise de La Vallière. Sa liaison fut coupée d'orages
où éclatait son caractère altier. Des nombreux enfants
qu'elle eut, quatre survécurent Mlle de Nantes, mariée au
duc de Bourbon; Mlle de Blois, mariée
à Philippe d'Orléans; le duc du Maine
et le comte de Toulouse .
Louis XIV, au cours de ces liaisons, d'ailleurs
coupées de passades, abandonna toute vergogne et donna un instant
le scandale d'avoir, presque en même temps, des enfants de la reine
et de deux maîtresses, dont l'une était mariée. Suivant
l'exemple de son aïeul, il légitima tous ses bâtards
par lettres-patentes enregistrées au Parlement.
Au déclin de la faveur de Mme
de Montespan, qui lutta jusqu'au bout avant de finir, elle aussi, dans
la pénitence, le roi eut encore quelques brèves liaisons,
notamment avec Mlle de Fontanges. Après 1681, les objurgations de
Bossuet,
ses sentiments religieux, l'inclinèrent à une vie plus régulière.
Mais ce retour s'accompagna d'une passion nouvelle pour Françoise
d'Aubigné, petite-fille du célèbre poète
calviniste
(Agrippa d'Aubigné), mais catholique
de naissance et veuve depuis 1660 de Scarron.
Sans fortune, mais insinuante, elle sut intéresser la reine à
son sort, tandis que Mme de Montespan lui confiait l'éducation de
ses enfants. Son esprit solide et sa beauté plurent au roi, qui
érigea pour elle en marquisat la terre de Maintenon. Mais elle lui
résista et réussit même à rapprocher le roi
de la reine; à la mort de Marie-Thérèse, un mariage
secret l'unit à Louis XIV.
Le roi, ainsi rentré dans la règle,
s'appliqua à racheter par une grande sévérité
les erreurs de son passé. On en voulut beaucoup à Mme
de Maintenon d'une réforme qui assura au roi la dignité
de sa vieillesse, mais qui déçut de vilains calculs. On l'a
aussi rendue responsable du zèle que le roi montra contre les Protestants
et les Jansénistes. Mêlée
aux affaires de l'État par le roi lui-même,
calculatrice et peut-être ambitieuse, elle se trouve associée
aux erreurs et aux embarras de la fin du règne. Mais il serait injuste
de méconnaître sa piété et de ridiculiser l'idée
mystique qu'elle avait d'être destinée à assurer le
salut du souverain. A la cour, elle vivait très simplement, s'occupant
de bonnes oeuvres, et souvent rebutée par l'humeur du roi, que la
vieillesse assombrissait. Elle trouvait quelque douceur à sa maison
de Saint-Cyr, qu'elle avait fait fonder, en 1686, pour l'éducation
des demoiselles nobles et qu'elle dirigeait avec application et bon sens.
Elle s'y retira très dignement après la mort du roi et y
mourut en 1719.
Les
princes de sang.
Philippe d'Orléans, frère
du roi, dit Monsieur, né en 1640, mourut en 1701. Il avait de la
capacité, mais si peu de discrétion que son frère,
qui l'aimait beaucoup, l'éloigna toujours du Conseil. Marié
d'abord avec Henriette d'Angleterre ,
qui fut en coquetterie avec le roi et dont la mort foudroyante, en 1670,
émut la cour et inspira magnifiquement Bossuet,
il épousa en secondes noces la princesse Palatine, fille de l'électeur
Palatin, franche et dévouée, mais libre de langage et de
manières. Monsieur avait des habitudes efféminées
et des moeurs dépravées. Son fils Philippe, duc de Chartres,
le futur Régent, menait une existence libertine et affichait l'athéisme;
après la mort du duc de Bourgogne, il devint le centre de l'opposition
aristocratique. La duchesse de Montpensier,
dite la Grande Mademoiselle, cousine germaine du roi, mais plus âgée
que lui, représentait à la cour une époque disparue.
Sa passion pour Lauzun, courtisan parfait et parfait intrigant, troubla
la fin d'une vie agitée et ne lui laissa que des déceptions.
1661-1715 : le
règne de Louis XIV.
Profitant de la paix et secondé
par ses habiles ministres, Louis XIV rétablit le commerce, diminua
les impôts, fit fleurir les arts, réforma, l'administration
et perfectionna la législation. En 1665, Philippe
IV, père de la reine, étant mort, Louis réclama
en vertu du droit de Dévolution, la Flandre
et la Franche-Comté ,
comme indemnité de la dot de sa femme, dot qui n'avait jamais été
payée; sur le refus qu'on fit de les lui livrer, il marcha sur la
Flandre dont il prit toutes les villes en une seule campagne (1667); l'année
suivante, il prit plus rapidement encore la Franche-Comté .
La Hollande ,
l'Angleterre
et la Suède
s'étant alors liguées contre lui avec l'Espagne ,
Louis XIV se vit obligé de renoncer à la Franche-Comté,
mais il gardait la Flandre.
Après s'être assuré
de la neutralité de l'Angleterre, Louis XIV déclara en 1672
la guerre aux Hollandais, qui s'étaient précédemment
joints à ses ennemis : la campagne fut ouverte avec de brillants
succès par le roi en personne, suivi de Turenne
et de Condé; c'est au début de cette
campagne qu'eut lieu le célèbre passage du Rhin. Le roi d'Espagne ,
l'Empereur et l'électeur de Brandebourg ,
que la puissance du monarque français épouvantait, se liguèrent
alors contre lui (1674) et commencèrent une nouvelle guerre : Louis
s'empara de nouveau de la Franche-Comté ,
Turenne entra dans le Palatinat, qu'il mit à feu et à sang;
Schomberg battit les Espagnols dans le Roussillon ;
Condé défit le prince d'Orange à Senef; Duquesne gagna
deux batailles navales contre Ruyter, qui périt dans la dernière.
L'Angleterre étant venue se joindre à la coalition, Louis
XIV offrit la paix : il signa, en 1678, le traité de Nimègue,
qui lui assurait la Franche-Comté. C'est après ces succès
que lui fut décerné le surnom de Grand.
La paix ne l'empêcha pas d'ajouter
à la France
Strasbourg ,
bombardé pour avoir insulté le pavillon français,
et Gênes
dut également s'humilier devant Louis XIV (1685). Mais la révocation
de l'édit de Nantes
(1685) vint interrompre le cours de tant de prospérité :
cet acte de rigueur fit sortir de France une foule de familles qui portèrent
chez l'étranger leur industrie et leur fortune. Peu après
se forma la ligue d'Augsbourg
(1686), par laquelle l'Empire, l'Espagne ,
l'Angleterre ,
la Hollande
se coalisèrent de nouveau contre la France. La campagne s'ouvrit
pour Louis XIV par des succès que contre-balança la perte
de la bataille navale de La Hogue. Les années 1692, 1693 et 1694
furent signalées par la prise de Namur
et les victoires de Fleurus, de Steinkerque, de Nerwinde et de La Marsaille;
mais Namur fut reprise par Guillaume à la fin de 1694, et, lasses
d'hostilités inutiles, les puissances belligérantes conclurent
le traité de Ryswyk (1697) : le roi abandonna ses dernières
conquêtes, excepté Strasbourg. La mort de Charles
II, roi d'Espagne, qui laissait sa couronne à Philippe,
duc d'Anjou ,
petit-fils de Louis XIV, amena une nouvelle coalition, dirigée par
le célèbre triumvirat d'Eugène.
Ces années furent mêlées de succès et de revers;
mais en 1704, les Français furent battus à Hochstett, en
1706 à Ramillies et à Turin ,
et ils perdirent les Pays-Bas et l'Italie .
Enfin, en 1707, Berwick gagna en Espagne
( L'Espagne au XVIIIe
siècle )
la victoire signalée d'Almanza ,
et Duguay-Trouin battit les flottes ennemies dans plusieurs rencontres.
Cependant Louis XIV, ayant éprouvé quelques revers l'année
suivante, demanda la paix; on ne lui fit que des réponses dures
et humiliantes, et il se vit forcé de continuer la guerre; elle
ne fut pas heureuse : Villars fut vaincu à Malplaquet
par Marlborough et le prince Eugène
(1709). Tout semblait perdu lorsque Vendôme gagna la victoire de
Villaviciosa, qui rendit le trône d'Espagne à Philippe (1710),
et Villars celle de Denain (1712); qui amena la paix d'Utrecht
(1713) : par ce traité, Louis XIV conservait ses conquêtes
(Alsace ,
Artois ,
Flandre ,
Franche-Comté ,
Cerdagne ,
Roussillon ).
Il mourut deux ans après, le 1er
septembre 1715, laissant la couronne à son arrière-petit-fils,
Louis
XV, qui n'était âgé que de 5 ans. Il avait perdu
peu auparavant son fils, dit le Grand Dauphin, et son petit-fils, le duc
de Bourgogne .
-
Le siècle
de Louis XIV.
Il y a un paradoxe apparent dans le règne
de Louis XIV. Ce roi étroit d'esprit en même temps qu'épris
de lui-même, ruina le pays tant il dépensa sans compter
pour sa gloire, mais, au final, réussit, à cause de cela
même, à associer son nom à une période de grand
épanouissement de la culture. Sous ce prince égocentrique,
la gloire des lettres, des arts et du commerce s'unit à celle des
armes; c'est alors en effet qu'ont brillé
Condé,
Turenne,
Vauban,
Luxembourg, Villars, Catinat, Duquesne et Duguay-Trouin; Colbert
et Louvois;
Corneille,
Racine,
Molière,
La
Fontaine,
Boileau,
Bossuet
et
Fénelon; Lebrun,
Lesueur, Girardon, Puget et Perrault;
c'est alors que furent élevés l'Hôtel des Invalides ,
le Val-de-Grâce, les palais de Versailles ,
de Trianon, de Marly ,
la colonnade du Louvre .
A cela s'ajoutent nombre de réformes,
qui portent le plus souvent la marque de Colbert,
qui ont laissé souvent, et quelle que soit la sévérité
du jugement qu'on portera sur certaines d'entre elles, une profonde empreinte
dans l'histoire de la France .
Telles sont la réforme des impôts, la création du contrôle
général (1665), la protection de l'agriculture, l'établissement
des manufactures royales (les Gobelins ,
la Savonnerie, etc), le système industriel surnommé système
protecteur ou colbertisme, la réduction des douanes intérieures,
la prohibition du commerce sous pavillon étranger par le moyen du
droit de fret et des tarifs de 1664 et de 1667, le développement
des colonies par le moyen des compagnies maritimes ( Cavelier
de la Salle), la construction de routes et canaux, la marine
militaire recrutée par classes (1666 et 1668), la fondation des
Académies, la codification progressive des lois et coutumes par
l'ordonnance sur la procédure civile ou
Code Louis (1667),
ordonnance des eaux et forêts (1669), l'ordonnance criminelle (1670),
l'ordonnance du commerce (1673), l'ordonnance de la marine (1684), l'abject
Code
des colonies ou Code noir
(1685), qui ne parut que deux ans après la mort de Colbert, mais
fut préparé par ses soins, etc.
L'histoire a en somme confirmé l'expression
de « siècle de Louis XIV
» introduite par Voltaire. L'action personnelle
de ce roi sur les lettres et les arts
de son temps peut être diversement appréciée, mais
elle n'est pas contestable. ll ne fit d'ailleurs que suivre ou plutôt
reprendre la politique de patronage littéraire, artistique et scientifique
inaugurée par Richelieu. Le clergé
avait la feuille des bénéfices : les hommes de lettres, savants,
artistes, etc., eurent la feuille des pensions. Elle fut établie
en 1663, un peu trop d'après les préférences de Chapelain,
qui se plaça en tête comme « le plus grand poète
français qui ait jamais été et du plus solide jugement
».
Les grands noms de la littérature
française, Molière, Corneille,
Racine,
Mézeray, etc., y sont associés aux illustrations de second
ordre, Quinault,
Ch.
Perrault, et même aux abbés Colin et de Pure. Boileau
n'y sera inscrit que plus tard. Les étrangers y sont nombreux et
généralement bien choisis : Heinsius,
Cassini
(de Bologne ),
Huygens,
etc. Louis XIV anoblit Lully,
Le
Nôtre, Lebrun,
Mansart,
Mignard;
Racine et Boileau reçurent le titre d'historiographes du roi. La
forme des Académies permit «-d'embrigader
les talents » (Rambaud) et de soumettre la république des
lettres à une discipline toute monarchique. A partir de 1672, l'Académie
française se réunit au Louvre
: ses remerciements au roi sont significatifs :
«
Qu'un roi ait assez aimé les lettres pour loger une académie
dans sa propre maison, c'est ce que la postérité n'apprendra
guère que parmi les actions de Louis le Grand. Il ne se contente
pas de nous accorder sa protection toute-puissante : il veut nous attacher
à titre de domestiques. Il veut que la majesté royale et
les belles-lettres n'aient qu'un même palais. »
Lorsque l'Académie française
se mit à décerner des prix d'éloquence et de poésie,
elle donna comme invariable sujet l'éloquence du roi. On ne saurait
imaginer quel amas d'inepties hyperboliques cet usage a enfanté.
Racine
lui-même présente sous un jour inattendu l'oeuvre du Dictionnaire
:
«
Tous les mots de la langue, toutes les syllabes nous paraissent précieuses,
parce que nous les regardons comme autant d'instruments qui doivent servir
à la gloire de notre auguste protecteur. »
On sait que le principal objet de l'Académie
des Inscriptions fut d'abord, non d'en déchiffrer, mais d'en composer
à l'honneur du roi. Parmi les sciences, le roi ne protège
avec quelque suite que l'astronomie .
Aux peintres, il impose l'autorité
tyrannique de Lebrun, auquel Mignard
a seul assez de dignité et de force pour résister; l'Académie
française de Rome
fut menée à la façon d'un couvent ou d'une manufacture
royale, surtout lorsqu'elle eut passé dans le département
de Louvois. Pour Louis XIV, les Teniers sont
des « magots ». Il ne conçoit et n'estime que le genre
noble. Dans les lettres, La Fontaine est longtemps
mis de côté, comme un irrégulier; lorsque Boileau
affirme au roi que le bonhomme est le plus grand poète de son temps,
le roi répond : «-Je ne le pensais
pas ». Molière ne fait jouer Tartufe
qu'à grand-peine, grâce à l'éloge du «
monarque ennemi de la fraude ». Valet de chambre du roi, il sent
tout ce que la protection officielle a de lourd et de dangereux :
«
Qui se donne à la cour se dérobe à son art. »
L'historien Mézeray ayant témoigné,
sans doute sans le vouloir, quelque indépendance dans l'appréciation
du passé, se voit supprimer la moitié de sa pension, et pourtant
il «-portait ses feuilles à M.
Perrault », chargé de les censurer. Un abbé Primi,
Italien, est engagé à force de promesses à écrire
une histoire de Louis XIV : le roi n'en est pas satisfait et met l'auteur
à la Bastille
: aussi l'Anglais Burnet, auquel la même
besogne fut demandée moyennant une pension, se hâta de regagner
son pays. En matière religieuse, il va sans dire que les décisions
de l'Index et celles de la faculté de théologie
sont ponctuellement suivies : c'est pourquoi en 1661 l'éloge de
Descartes
est interdit, et l'enseignement de sa philosophie reste proscrit en France .
Leibniz
est exclu, comme Protestant, des faveurs
royales; entre autres savants, l'édit
du 22 octobre 1685 chassa de France Denis Papin
et Nicolas Lémery; Désaguliers,
Dollond,
Jean-Henri Lambert sont fils de Calvinistes
proscrits. Bref, la protection royale est capricieuse, égoïste,
intolérante.
«
Une chose qui juge ce régime, c'est que l'éclat des arts
et des lettres se soutienne si peu de temps. Le siècle reste grand
tant que Louis XIV est entouré d'hommes dont le talent était
déjà né quand il commença à les protéger.
Mais il ne naît pas de génies nouveaux. » (Rambaud).
La dernière grande oeuvre de littérature
laïque, Athalie, est de 1691. Sauf les écrivains et
orateurs d'église, et Saint-Simon,
qui écrit dans l'ombre,
«
on pourrait dire qu'il ne s'est pas écrit en France à partir
de la paix de Ryswick une seule oeuvre de haute valeur littéraire.
On peut faire la même observation pour les arts. » (Rambaud).
L'esprit, à quelque spécialité
qu'il s'applique, ne vit que de liberté.
C'est ce que l'on peut constater de la façon la plus précise
par les dates des oeuvres dans le domaine de la pensée. Le despotisme
a accompli son office ordinaire, en appauvrissant l'arbre dont il avait
récolté les fruits. (H. Monin / HGP).
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En
Bibliothèque. -
Les
Oeuvres
de Louis XIV présentent toutes un caractère politique; ce
sont principalement les Mémoires pour l'instruction du Dauphin,
publiées en 1806 par De Gain-Montagnac (Paris, 2 vol. in-8); les
Lettres aux princes de l'Europe, à ses généraux, à
ses ministres, etc., recueillies par M. Rose, secrétaire du
cabinet, avec des remarques par Morelli (Paris, 1755, 2 vol. in-12); les
Lettres
au comte de Briord, ambassadeur extraordinaire de S. M. Très Chrétienne
auprès des Etats-Généraux, dans les années
1700-1701 (La Haye, 1728, in-12); la Correspondance avec M. Amelot,
son ambassadeur en Portugal, 1685-1688 (Nantes, 1863, in-8); la
Correspondance avec M. Amelot, son ambassadeur en Espagne, 1705-1709 (Paris,
1864, 2 vol. in-8); les Lettres de Louis XIV, du Dauphin et d'autres
princes, adressées à Mme de Maintenon (Paris, 1822, in-8).
Entre
les ouvrages classiques qui ont été écrits sur ce
règne, on distingue: le Siècle de Louis XIV, par Voltaire;
l'Histoire de Louis XIV, par Pélisson; l'Essai sur l'établissement
monarchique de Louis XIV, par Lémontey; l'Administration
de Louis XIV, par Chéruel, 1850. On trouve aussi de curieux
détails dans les Mémoires de Saint-Simon.
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