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La Savoie

La Savoie est un ancien comté, et ensuite duché, dont le nom latin, Sapaudia, puis Sabaudia, ne remonte qu'au IVe siècle de l'ère commune. Elle forme après 1860 deux départements de la France, celui de la Savoie, chef-lieu Chambéry, ancienne capitale de la Savoie, et celui de la Haute-Savoie, chef-lieu Annecy. Bornée au Nord par la Suisse, à l'Est et au Sud par les Alpes, la Savoie, sillonnée par des ramifications des Alpes, est une contrée montagneuse et pittoresque, où s'élèvent le mont Blanc, le mont Cenis et le Petit-Saint-Bernard. Elle est arrosée par le Rhône

Les origines

Le nom de Savoie, sous la forme Sapaudia ou Sabaudia, apparaît pour la première fois, vers la fin du IVe siècle de notre ère, chez Ammien Marcellin et Prosper Tyro, pour désigner assez exactement le pays des anciens Allobroges, la région comprise entre le Rhône et l'Isère, englobant plus ou moins les passages des Alpes, les hautes vallées des deux Doria, et même le rive septentrionale du lac Léman. Dès le Néolithique cette région était habitée. A l'âge du bronze se rattachent les débris d'habitations lacustres retrouvés sur les bords des lacs d'Annecy, du Bourget, de Genève.

Les Allobroges, unis aux Ceutrones, aux Graiocèles, aux Ségusiaves et autres populations, habitaient, à cheval sur l'Italie et la Gaule, le pays alpin par excellence-: dès lors, les mêmes populations se retrouvaient sur les deux versants, et la Savoie avait ce caractère mixte qu'elle conservera jusqu'en 1860. Annexés à la province romaine par Q. Fabius Maximus Allobrogicus, les Allobroges furent mêlés à la révolte de Sertorius (leur proconsul Fonteius, qui les maltraita ensuite sous couleur de représailles, fut défendu par Cicéron), à la conjuration de Catilina. Le soulèvement de leur chef Catugnat, battu en 62, marque le terme de leurs rébellions. Les montagnards Ceutrones (Tarentaise et Faucigny) inquiétèrent, il est vrai, César au passage, mais Donnus, roi des Segusini (val de Suze), lui ouvrit les routes des Alpes. Le fils de Donnus, Cottius, protégé d'Auguste, fut nommé par lui préfet des Alpes. A sa mort, son Etat (Aoste et Maurienne) fut réuni à l'Empire romain. L'Allobrogie, rattachée plus tard à la Viennoise, fut traversée par deux routes venant de Milan, qui, d'Aoste, se dirigeaient, l'une sur Vienne, l'autre sur Genève par Seyssel. D'importantes ruines romaines existent encore à Aix-les-Bains (Aquae Sextiae, Talloires, Thonon. La Savoie, toute voisine de Lyon, fut de bonne heure soumise à l'influence du christianisme; des églises se fondent à Genève, à Moûtiers, à Saint-Jean-de-Maurienne. C'est près de ses frontières qu'eut lieu, au IIIe s., le martyre de saint Maurice d'Agaune.

En 443, Aétius cantonna les Burgondes dans la Sabaudia. Ils se mêlèrent assez rapidement à la population allobrogique. La région était alors divisée en six pagi, ou pays, dont les noms (et les limites) ont survécu jusqu'à nous : Genevois (entre l'Arve et le Fier, Genève et Annecy), Faucigny (vallée de l'Arve), Chablais (vallée de la Dranse, Thonon), Albanais (Albens et Chambéry), Tarentaise (haute vallée de l'Isère, Moutiers), Maurienne (haute vallée de l'Arc, Saint-Jean). Quatre évêchés se partageaient la Savoie  : Genève, Grenoble, Tarentaise, Turin.

A l'époque des invasions franques, le roi burgonde Godomar battit et tua Clodomir à Vézeronce en 524, mais les Ostrogoths lui enlevèrent le Sud de la Sabaudie. En 536, elle passa aux Francs et suivit dès lors les destinées du royaume de Bourgogne : elle appartint successivement à Gontran, qui créa le diocèse de Maurienne, à Childebert II, à Thierry. Réunie au royaume des Francs (Les Mérovingiens) sous Clotaire et sous Dagobert, elle échut à Clovis II. Le traité de Verdun la mit dans le royaume de Lothaire (Les Carolingiens); elle passa ensuite (sauf le diocèse de Genève) à Charles le Chauve, qui y mourut en 877; puis elle fit partie du royaume d'Arles, et du deuxième royaume de Bourgogne, créé par Rodolphe d'Auxerre, cédé en 1028 à l'empereur Conrad.

Au Xe siècle, la Savoie eut à souffrir des invasions hongroises (924) et sarrasines. En 906, les Sarrasins occupèrent la Maurienne et les passages du Cenis; en 993, ils pillèrent Saint-Maurice-d'Agaune. Ils se retirèrent ensuite dans la citadelle naturelle des Bauges, d'où ils inquiétaient le pays. Saint Bernard de Menthon réussit à les chasser du Montjoux (auj. Grand-Saint-Bernard). La terreur causée par les invasions favorisa le développement de la féodalité, multiplia les châteaux dans les montagnes les principaux seigneurs savoisiens sont les évêques de Genève, de Maurienne, de Tarentaise, les comtes de Maurienne et de Genevois, les sires de Faucigny, de la Tour du Pin, de Beaujeu, de Menthon, de Viry, de Ternier, de Ballaison, de Duingt, de Compey, de Miollans, etc. Dans les hautes vallées d'Abondance, d'Aulph, de Chamonix, où pénètrent pas les invasions, les paysans se groupent en associations pastorales administrées par des conseils de Bonshommes.

La maison de Savoie

La maison de Savoie passe pour l'une des plus anciennes maisons régnantes d'Europe. Les généalogistes la rattachent à Bérold, prétendu père d'Humbert aux Blanches Mains, qu'ils font descendre à l'envi de la maison de Saxe et de Hugues, marquis d'Italie, des ducs de Bourgogne, des comtes de Mâcon, des comtes de Milan, des marquis d'Ivrée, d'un premier mariage d'Hermengarde, femme du roi de Bourgogne Rodolphe III. 

Les seules affirmations historiques possibles sont que, dans le second royaume de Bourgogne et ensuite dans le royaume d'Arles réuni au Saint-Empire, nous, rencontrons plusieurs puissants vassaux du nom d'Humbert, difficiles distinguer les uns des autres, possesseurs de fiefs en Savoie, en Dauphiné, en Bresse, en Suisse, dans la Maurienne, la Tarentaise, le val d'Aoste. Une de ces familles est celle d'Humbert aux Blanches-Mains, nommé dans presque toutes les chartes de Rodolphe III et de Conrad II, connétable de l'empereur Conrad. 

Son fief originaire paraît avoir été la Maurienne; il reçut l'investiture du Chablais et de Saint-Maurice, puis des possessions nouvelles en Tarentaise et dans le val d'Aoste : ainsi se constitue, à l'aube de l'histoire, ce petit Etat subalpin, mi-français, mi-italien, maître de la Doire et de l'Isère, et qui va descendre peu à peu, en s'y reprenant sans cesse, sur les deux versants des Alpes. 

Humbert paraît avoir régné de 1025 à 1051. Dès 1027, il portait le titre de comte, qui passera à. ses successeurs, appelés tantôt comtes au pays savoisien (comes in pago savogiense), marquis et comtes, comtes de Maurienne et marquis en Italie (comes Maurianensis, in Italia marchio), enfin, au XIIe siècle, comtes de Savoie (comes Sabaudiae).

Les débuts de la dynastie sont obscurs. On se demande si Amédée Ier a régné (1048?- 1051?). Oddon, dernier né d'Humbert (1051-1060), épouse, en 1034, Adélaïde, l'héritière du marquis de Turin, veuve de Henri de Montferrat qui hérite, en 1035, de Turin, d'Asti et d'Albenga, d'où le titre de marquis en Italie. La comtesse Adélaïde gouverne en réalité sous le nom de son mari, puis sous celui de ses deux fils, Pierre et Amédée II (Amédée obtient la Savoie et une moitié des possessions; Pierre, mort sans héritiers, eut l'autre), enfin seule jusqu'en 1091. Son troisième fils, Oddon, fut évêque d'Asti; ses filles, Berthe et Adélaïde, épousèrent l'empereur Henri IV et le duc Rodolphe de Souabe. Elle joua un rôle dans la réconciliation de Henri IV et de Grégoire VII à Canossa; elle prit et brûla la ville d'Asti, révoltée contre son autorité. Sa mort amena le démembrement de ce premier Etat de Savoie-Piémont.

Humbert II le Renforcé (mort en 1103), fils d'Amédée II, fut obligé de reconnaître l'indépendance d'Asti; il ne conserve au delà des Alpes qu'Aoste, Suze et quelques villes des comtés de Turin et d'Ivrée. Amédée III (1103-1148) lui succéda à l'âge de huit ans. Il est le premier dont on puisse affirmer qu'il a porté le titre de comte de Savoie. Il lutta contre Louis VI, qui essaya vainement d'occuper ses forteresses, et contre les dauphins du Viennois, qui voulaient prendre Montmélian. Il partit pour la croisade avec Louis VII et Conrad III, et mourut à Nicosie. Il avait essayé de reconstituer les possessions italiennes de sa maison. Son fils, Humbert III le Bienheureux (1148-1189), se trouva engagé dans les querelles entre la Ligue lombarde et l'empereur Frédéric Barberousse; il ne sut pas tirer parti de cette situation. Ses vassaux furent immédiatisés, on donna plusieurs de ses terres à d'autres, il finit même par être mis au ban de l'Empire

Son fils Thomas (1189-1233), placé d'abord sous la tutelle de Boniface de Montferrat, fut relevé du ban et même nommé vicaire impérial en Italie, en 1226; il porte sur son étendard d'or l'aigle noir éployé. Il concède des franchises aux communes, il achète Chambéry. Marié à la fille du comte de Genevois, possessionné dans le pays de Vaud, il s'étend en Italie, et meurt à Moncalieri. 

L'un de ses huit fils, Amédée IV (1233-1253), franc gibelin, soutint Frédéric II à Cortenuova et à Alexandrie. Frédéric l'arme chevalier, lui donne le titre de duc en Chablais, médiatise en sa faveur les fiefs d'Empire enclavés dans la Savoie. La maison de Savoie jette alors un vif éclat. Son frère Aimon puis, à la mort de celui-ci, son frère Pierre, possèdent, à l'Est du lac Chillon, Saint-Maurice, Monthey, au Nord Romont et l'avouerie de Payerne; Pierre, allié de Guillaume de Hollande, défend Berne et Morat contre les seigneurs suisses de la maison de Kibourg. Un autre frère, Thomas, comte de Flandre, reçoit d'Amédée (1236) le marquisat d'Italie; il sera la tige des Savoie-Vaud et Savoie-Achaïe. Un autre, Boniface de Savoie, est archevêque de Canterbury; avec un de ses compatriotes, Pierre d'Aiguebelle, évêque de Hereford, il obtient à Amédée, compromis dans la défaite des Hohenstaufen, l'appui lointain du roi d'Angleterre

En 1246, Amédée a eu la précaution de faire hommage à Henri de ses châteaux d'Avigliane, de Bard et de Saint-Maurice, et de la ville de Suze : toutes les positions stratégies de l'Etat alpin étaient par là mises à l'abri d'une insulte. Il a, le premier, remplacé sur ses monnaies le mot Secusia (Suze) par celui de Sabaudia. Sous son règne (1248) eut lieu le terrible éboulement du mont Grainer : les guelfes y virent une punition de sa révolte contre le chef de l'Eglise. Le règne de son fils Boniface (1253-1263) ne fut qu'une longue tutelle. Il eut pour successeur Pierre Il (12631268), surnommé emphatiquement le petit Charlemagne.

Pierre, neveu d'Amédée IV, septième fils de Thomas, comte de Richmond et d'Essex (le quartier londonien de Savoy lui doit son nom), usurpa le pouvoir à la mort de son neveu. Il soumit Turin révolté, s'étendit dans le Valais, dans les pays de Vaud, de Gex, de Bresse, de Bugey, de Valromey, dans une partie du Dauphiné; il est le premier de sa maison qui ait exercé des droits seigneuriaux à Genève. Il adopta les armoiries célèbres qui sont devenues celles du royaume d'Italie : De gueules à la croix d'argent : c'est également à lui que l'on fait remonter la devise de la maison : Fert, devise dont le sens (il porte? il frappe?) est douteux. Les moines d'Agamie lui avaient donné, en 1250, l'anneau de saint Maurice, qu'en mourant il remit, comme signe du pouvoir, à son frère Philippe Ier (1260-1283), évêque de Valence puis archevêque de Lyon. 

Ce choix ayant été approuvé par les Etats des diverses provinces, Philippe renonça à ses dignités ecclésiastiques. Il battit le marquis de Montferrat. Ses luttes avec le dauphin pour la possession du Faucigny se terminèrent par l'intervention de Louis IX. Rodolphe de Habsbourg, allié du comte de Genève, lui fit une guerre de dix ans pour lui enlever ses domaines suisses : mais la paix de 1283 lui assura presque tout le pays de Vaud, et il obtint la seigneurie de Berne. Ses neveux, les fils de Thomas, comte de Flandre, se disputent sa succession. 

Le cadet Louis garde le pars de Vaud, le Bugey et le Valromey; l'aîné, Amédée V (1285-1322) le Grand, est l'ami de Philippe le Bel et de l'empereur Henri VII, qui lui confirme l'investiture du. comté de Savoie, des duchés de Chablais et d'Aoste, du marquisat d'Italie et le vicariat perpétuel de l'Empire, et lui donne le titre de prince d'Empire. Il marie à Isabelle de Villehardouin son neveu Philippe, qui devient ainsi prince d'Achaïe et de Morée. Il entretient un parti savoyard à Genève, s'empare du Bourg-de-Four et de l'Île et se fait céder en fief par l'évêque la moitié de sa seigneurie. II acquiert Nyon et Prangins, force l'héritière du Faucigny à reconnaître sa suzeraineté. Ses guerres contre les dauphins se terminent par son mariage avec Alix de Viennois. Lorsqu'il mourut à Avignon, il préparait une croisade pour aller au secours de son gendre Andronic Comnène (son expédition à Rhodes est purement légendaire). 

En 1302, Boniface VIII lui avait octroyé le privilège de ne pouvoir être déclaré anathème que par le pape lui-même. Dans son château de Chambéry, il s'entoure de peintres, d'architectes, de copistes. Il accorde aux juifs le droit de résidence. En 1307, il promulgue une ordonnance établissant l'indivision de l'Etat savoyard et l'exclusion de la descendance féminine. Cette loi peut être considérée comme un fait capital pour l'histoire ultérieure de la Savoie, qui se confond de plus en plus avec celle de la maison. Jusqu'alors cette histoire rappelle beaucoup celle de la France à la même date. Les comtes y ont profité du mouvement communal pour réduire la puissance des seigneurs. Dès le XIIe siècle, ils octroient des chartes à Suze (1142), Aoste (1191), Villeneuve (1214), Yenne (1215), Chambéry (1233), etc. Un grand nombre d'entre elles proviennent du comte Thomas et, plus tard d'Edouard  le Libéral (1323-1329); cependant, quand son intérêt l'exige, il soutient l'évêque de Maurienne contre les bourgeois, révoltés; il obtient en retour le partage du temporel.

Les Etats paraissent s'être réunis dès le XIIe siècle; on a conservé les actes dès le XIIIe siècle pour les divers Etats provinciaux, mais pour les Etats généraux, évidemment réunis plus tard, ces actes n'existent qu'à partir du XVe. Ces Etats comprendront les députés de la Savoie, du Genevois, de la Bresse, de Bugey, de Vaud (quelquefois ceux du Piémont et de Nice). Edouard créa un conseil de justice à Chambéry. Aimon le Pacifique (1329-1343), deuxième fils d'Amédée le Grand, rendit ce conseil sédentaire, organisa l'administration financière et divisa ses Etats en 8 bailliages. Chanoine-comte de Lyon, il se démit de ses dignités pour épouser Yolande de Montferrat, en se réservant pour l'avenir la succession au marquisat. Jean III, duc de Bretagne, revendiquait la Savoie au nom de sa femme Jeanne, fille d'Edouard; mais les Etats de Savoie, suivant l'exemple de ceux de France, maintinrent l'exclusion des femmes. Jean III s'allia avec le dauphin, l'éternel ennemi de la Savoie, mais Philippe de Valois fit signer la paix en 1334. 

Allié de la France, Aimon alla combattre en Flandre. Amédée VI (1343-1383), le comte Vert (ainsi surnommé à cause du costume qu'il porta dans un tournoi fameux), lui succéda à l'âge de neuf ans. Les régents réglèrent par une transaction le conflit avec Jeanne de Bretagne. La cession du Dauphiné à la France (1349) mit fin aux luttes perpétuelles contre les dauphins, mais donna au Savoyard un voisin bien plus dangereux, qui possédait le Faucigny. Une petite guerre se termina par l'échange du Faucigny et des territoires dauphinois du pays de Gex et de la Bresse contre les fiefs que le comte avait au delà du Guiers. Ne pouvant plus s'étendre en deçà des Alpes, la maison de Savoie sentit se réveiller ses ambitions italiennes. Aidé par son cousin Jacques d'Achaïe, Amédée prend sa part des dépouilles de la maison d'Anjou et se fait protecteur d'Ivrée. Fait prisonnier près de cette ville par des routiers, il paya 180.000 florins de rançon (1360). En 1362, il créa l'ordre célèbre du Collier.

Jacques III d'Achaïe, soutenu par Montferrat, se révolta contre lui et se fit donner par l'empereur Charles IV le vicariat d'Empire et les seigneuries de Turin, Suze et Ivrée. Amédée le captura à Pignerol, le déposséda de son apanage, et le tint trois ans prisonnier avant de lui rendre ses fiefs de Piémont. En 1365, l'empereur Charles IV vint à Chambéry et confirma au comte Vert l'investiture de ses fiefs et le vicariat perpétuel. En 1366, il alla battre les Turcs à Gallipoli et rétablir Jean Paléologue. Il mourut dans le royaume de Naples, où il était allé soutenir Louis d'Anjou contre Charles de Duras. Il avait épousé Marie-Bonne de Bourbon. L'extinction de la branche de Savoie-Vaud. fit rentrer le pays de Vaud, le Bugey et le Valromey sous sa domination directe. Il imposa un partage du temporel à l'archevêque de Tarentaise. 

La Savoie fut décimée par la peste de 1348, prétexte d'un massacre  des Juifs. Son fils, le comte de Bresse, l'un des combattants de Roosebeke, lui succéda sous le nom d'Amédée VII (1383-1391), le comte Rouge. Il guerroya contre les Valaisans et obtint de l'évêque de Sion, en récompense, Martigny; il alla châtier les marquis de Saluces et de Montferrat, alliés des révoltés. Les Duras, en 1390, autorisèrent le peuple de Nice à choisir le comte de Savoie comme défenseur; de son côté, Louis d'Anjou, contre une créance de 164.000 florins, lui céda les comtés de Nice et de Vintimille, les vallées de la Stura et de Barcelonnette. Il avait épousé Bonne de Berry.

Les ducs de Savoie.
Amédée VIII (1391-1439), fixé d'abord en Bresse, puis, à partir de 1403, à Chambéry, a eu l'art de garder ses Etats en paix au milieu de la guerre qui désole les Etats voisins. Il réunit le comté de Genevois. Sigismond, passant à Chambéry, le 19 février 1416, érige en sa faveur la Savoie en duché (jusqu'alors les descendants d'Humbert de Maurienne étaient ducs en Chablais et à Aoste, mais comtes en Savoie). 

A la mort de Louis II d'Achaïe, les apanages de Piémont font retour au duché. Il acquiert en 1422 le Valentinois et le Diois. Il fait la guerre aux Visconti; à la paix, garde Verceil et marie sa fille au duc de Milan. Les relations, autrefois si cordiales entre les maisons de France et de Savoie, se gâtaient depuis que la France était maîtresse du Dauphiné et qu'en la soupçonnait de vouloir partout s'étendre jusqu'aux Alpes. Aussi, profitant de l'impuissance de Charles VII, Amédée VIII laissa ses vassaux aider Louis de Châlons à envahir le Dauphiné. Jacques de Clermont s'en vengea par une conspiration qui avait pour objet de s'emparer de la personne du duc, mais il échoua. Amédée avait une cour brillante, il s'entourait d'artistes, il fit construire une chapelle à Chambéry et reconstruire le château d'Annecy. Il fit rédiger, en 1430, un code sous le nom de Statuta Sabaudiae. En 1434, il créa l'ordre de Saint-Maurice.

Depuis quatre ans, il s'était retiré au château de Ripaille pour y vivre dans la piété, et avait remis, d'accord avec les trois Etats de Savoie, la lieutenance générale à son fils Louis, né de Marie de Bourgogne. En 1439, il abdiqua formellement. C'est à Ripaille que le concile de Bâle alla le chercher pour en faire un pape sous le nom de Félix V. Il se démit au concile de Lausanne, et rentra à Ripaille (1449). Cardinal-légat, il mourut à Genève en 1451.

Le duc Louis (1439-1463), marié à Anne de Lusignan, héritière de Chypre et de Jérusalem, se laissa dominer par sa femme, qui s'entoura de Chypriotes. Les intrigues et les rapines de ces Levantins assenèrent une révolte des seigneurs savoyards, conduits par l'un des fils du duc, Philippe, comte de Bresse. Les proscrits s'adressèrent à Charles VII, qui s'était déjà fait rendre par Louis le Diois et le Valentinois, et qui le força d'évacuer Saluces et le Montferrat. Toujours hésitant, Louis n'osa pas, à la mort de son beau-frère Philippe-Marie Visconti, accepter les offres des Milanais; il tergiverse entre les Sforza, Naples et Venise. Le dauphin Louis, plus tard Louis XI, épousa, en 1451, sa fille Marguerite, contre la volonté de Charles VII. Son second fils, Louis, épousa Charlotte de Lusignan.

L'aîné, Amédée IX (1465-1472), est plus célèbre par sa bigoterie que par sa valeur. Louis XI, qu'il soutint contre les ligueurs du Bien public et qui avait besoin de la Savoie pour sa politique italienne, lui donna sa soeur Yolande, princesse énergique et habile qui fut régente pendant la maladie de son mari (et plus tard pendant la minorité de son fils), et qui défendit son pouvoir contre ses beaux-frères, particulièrement contre le violent Philippe de Bresse. Bonne de Savoie, sœur d'Amédée IX et de la reine de France, épousa Gelées-Marie Sforza. Philibert Ier, duc à sept ans, fut placé sous la tutelle de Yolande, qui eut à se débattre au milieu des guerres civiles et étrangères. Elle prêta des troupes à Charles le Téméraire contre les cantons, mais les Suisses vainqueurs lui imposèrent de dures conditions. Comme elle soutint ensuite son frère Louis XI, Charles la fit enlever par Olivier de Le Marche et enfermer à Rouvres. Philibert réussit à s'échapper à Chambéry, et de là en France. Louis XI fit délivrer Yolande et rétablit Philibert. 

Lorsque son frère Charles Ier le Guerrier (1482-1490), le premier roi de Chypre de la maison de Savoie (1485), lui succéda, à l'âge de quatorze ans, Louis XI ne cacha plus son désir d'établir son protectorat sur la Savoie. Philippe II, cinquième fils du duc Louis (1496-1497), autrefois rebelle comme comte de Bresse, surnommé sans Terre, était né à Chambéry en 1438 ; il rétablit l'ordre, pardonna à ses anciens adversaires et réforma la justice. Mais il mourut après dix-huit mois de règne. Il épousa successivement Marguerite de Bourbon et Claudine de Bretagne. Il est le premier duc auprès duquel les princes étrangers aient entretenu des envoyés sédentaires. 

Philibert Il le Beau (1497-1504), fils de Philippe II et de Marguerite de Bourbon; essaya d'échapper à l'influence de la France qui, maîtresse de la Bourgogne, menaçait la Bresse, pour se rapprocher de Maximilien, dont il épousa la fille, Marguerite d'Autriche. Lorsqu'il mourut à la chasse, à vingt-quatre ans, sa veuve éleva à sa mémoire la célèbre église de Bron. 

La Réforme en Savoie et l'occupation française

Le duché de Savoie comprenait alors la Savoie proprement dite, le Piémont, Asti, la vallée de Barcelonnette et le comté de Nice, le Bas Valais, le pays de Vaud, le Valromey, le pays de Gex, le Bugey, la Bresse; son duc était vraiment le Portier des Alpes, maître d'ouvrir ou de fermer au roi de France les chemins de l'Italie. Le marquisat de Saluces, seul point par où le Dauphiné touchât encore à l'Italie, ne pouvait manquer de lui échoir. La Réforme protestante, l'imprudente politique de CharIes lIl à Genève, les visées italiennes de François Ier faillirent rayer la Savoie du rang des Etats. En Charles III, Luther avait d'abord cru trouver un protecteur de la Réforme, qui s'introduisit dès 1525 dans le pays de Vaud, puis à Genève; en 1528, les Etats de Savoie se prononcent contre l'hérésie, et en faveur d'une réforme ecclésiastique. Dès lors les exécutions commencèrent. En 1535, des thèses luthériennes furent affichées en Savoie. Du côté d'Aoste, les anciens Vaudois se réveillaient, Calvin passait chez eux. Contre Genève, le duc avait fait appel à l'empereur, ce qui avait provoqué l'intervention de Berne et de Fribourg, et ce qui devait amener celle de la France. Dès juin 1535, le chancelier Poyet vint à Turin réclamer, au nom de Louise de Savoie, la Bresse, au nom du roi, comme comte de Provence, Nice, le Faucigny (apanage donné par Charles III à son frère Philippe, avec le Genevois) et la suzeraineté du Piémont, plus, comme duc d'Orléans, Asti et Verceil. En décembre, François ler envoyait des secours aux Genevois. Le 16 janvier 1636, il poussait les Bernois à déclarer la guerre au duc et à envahir Gex, Vaud et le Chablais. Enfin, le 24 février, l'amiral Chabot entrait à Chambéry, presque sans résistance les paysans lui ouvraient la Tarentaise, et il poursuivait sa marche triomphale jusqu'à Turin.

Pendant vingt-trois ans, la Savoie va être française, à l'exception de quelques paroisses annexées à Genève, du Chablais occupé par les Valaisans (à I'Est de la Dranse) et les Bernois (bailliages de Thonon et de Ternier et Gaillard), et du Genevois et du Faucigny, administrés par Charlotte d'Orléans, duchesse de Nemours; cette princesse avait gardé la neutralité. Dans la Savoie méridionale, François Ierse concilia les populations en respectant leurs coutumes. Il fit représenter son autorité par le Parlement de Savoie, créé le 6 juin 1536, et une chambre des comptes; des cinq bailliages dont se composait la conquête, deux, Bresse et Bugey, furent d'abord rattachés au parlement de Dijon : les autres, Savoie (c.-à-d. l'Albanais), Tarentaise, Maurienne, ressortirent à Chambéry.

Raymond Pelisson, président de Savoie, fut le grand instrument de l'oeuvre d'unification. Parmi ses collègues, se trouvait l'humaniste Jean Boyssoné et le procureur général Tabouet, célèbre par son procès contre Pellisson, qu'il gagna à Dijon en 1551, pour le perdre après révision en 1556. Pellisson, qui avait été dégradé, reprit son siège et mourut à Chambéry en 1553. Malgré les jalousies des anciens Parlements, Henri II (en 1550) maintint à celui de Chambéry des droits égaux à ceux des autres cours souveraines : mesure habile qui respectait l'autonomie des Savoyards. L'une des grosses difficultés que rencontra l'administration française fut l'application à la Savoie du concordat de 1516 le Parlement soutint énergiquement la volonté royale. Somme toute, la période 1536-1559 fut heureuse pour la Savoie méridionale; lorsque Henri II les rendit au fils de Charles III (traité de Cateau-Cambrésis), ces pays de langue française s'étaient presque complètement francisés.

Au point de vue religieux, le territoire occupé par les Bernois et les Genevois fut complètement converti à la Réforme (précisée à Thonon par Fabri et Farel), moitié par la prédication, moitié par l'autorité légale (édit de réformation du 24 décembre 1537), mais avec des violences moins grandes que celles qu'on peut observer ailleurs. Dans la partie française, le catholicisme fut défendu par d'énergiques mesures : des lettres closes de 1538 portèrent la peine de la hart et du bûcher contre les hérétiques. Bien que le Parlement de Savoie ait exécutés cet édit avec une relative modération, Ies supplices furent fréquents pendant toute cette période : en 1555, six personnes, venues de Genève, furent brûlées et étranglées à Chambéry, malgré l'intervention de Berne et de Genève. La répression fut plus dure encore sur les terres de Mme de Nemours. Sous le règne de Charles-Emmanuel Ier, François de Sales fit retomber le Chablais  sous la coupe du catholicisme.

La politique savoisienne de 1559 à la Révolution

Emmanuel-Philibert avait pris pour devise : Spoliatis arma supersunt. Le traité du Cateau-Cambrésis lui rendit ses Etats, à l'exception de quelques villes que la France détiendra jusqu'au règlement définitif des droits revendiuqués par Louise de Savoie. Il épouse Marguerite de Valois, soeur de Henri II; Berne lui restitue Gex, Ternier, Thomas et Gaillard (1564), condition qu'il renonce au pays de Vaud. Les Valaisans évacuent le Chablais oriental en 1569. Le duc répare les désastres de la guerre, d'abord à Nice, puis en Savoie. Il abolit Ies traces du servage. II transporte sa capitale à Turin. A Chambéry, il remplace le Parlement par un Sénat de Savoie. Il élève l'Université de Turin, crée des collèges de jésuites à Turin et à Chambéry. Il réunit en un seul les ordres des Saints-Maurice-et-Lazare (1572). Il reçoit avec pompe, à Turin, le roi de Pologne, devenu roi de France, qui lui rend ses dernières places. Allié de Philippe II, marié à une fille de France, ligué aux Vénitiens, il inaugure cette politique double et triple, astucieuse, patiente et avide, qui va être pendant plus de deux siècles celle des ducs de Savoie, puis des rois de Sardaigne.

Pris entre la France, qui reprend sa place à la tête de la politique européenne, l'Espagne, établie dans le Milanais, plus tard l'Autriche, les Suisses turbulents et tout
le chaos des principautés italiennes, le Portier des Alpes ruse et s'agite, pour vivre d'abord, mais aussi pour s'étendre, ensuite, sur les deux versants des montagnes. Charles-Emmanuel Ier, qu'on appelle le Grand, se trompa étrangement sur les forces de résistance de la France : allié aux ligueurs et gendre du roi d'Espagne, il espère le Dauphiné, la Provence, peut-être même la couronne de son aïeul, Henri II. Lesdiguières, Henri IV lui donnent de sévères leçons; la Savoie est occupée par les Français; le traité de Lyon (1600) lui enlève la Bresse, le Bugey, le Valromey, le pays de Gex, soit tous ses domaines de langue française, sauf la Savoie ce traité, en lui donnant le marquisat de Saluces, accuse le caractère italien de la maison, à la veille du jour où l'échec de l'Escalade (22 décembre 1602) le force à renoncer à ses vieilles prétentions sur la république genevoise (1603). 

Dès lors, la grosse préoccupation des ducs de Savoie va être de s'arrondir peu à peu du Milanais, qu'ils prendront « comme on mange un artichaut, feuille à feuille ». Henri IV fit de Charles-Emmanuel son allié en lui faisant espérer le titre de roi de Lombardie : c'est un espoir que n'abandonnera aucun de ses successeurs. Trop faible pour satisfaire d'un seul coup ses vastes ambitions, l'avisé Savoyard profite de son caractère amphibie, mi-Français, mi-Italien, prince d'Empire et plusieurs fois parent du Très-Chrétien, pour entrer dans toutes les combinaisons diplomatiques, prendre part à toutes les guerres, Trente ans, ligue d'Augsbourg, successions d'Espagne, de Pologne et d'Autriche, etc., tantôt comme allié de la France, tantôt de l'Espagne, de l'Autriche, de l'Angleterre, de Naples, allié infidèle et volage, pas toujours allié de la même puissance pendant toute la durée d'une même guerre, réclamant tout et se faisant toujours donner quelque chose par l'un, puis par l'autre, par tous, continuant à installer ses filles sur tons les trônes et à faire figure de souverain.

 « Dans toute grande convention européenne, dit Lavisse, le duc gagne quelque chose en se faisant payer ses alliances, qu'il excelle à porter d'un camp à l'autre. »
Comme il tient, par le passage des Alpes, une des clefs de la situation européenne, ses alliances lui sont payées un bon prix.

Ce rôle multiforme, qui exigeait pour être tenu une série ininterrompue de princes de premier ordre, n'allait pas sans périls et parfois sans déboires. Après l'affaire de Mantoue, Louis XIII envahit la Savoie, et encore une fois cette province parut annexée au royaume (1630-1631) : le sénat de Savoie fut remplacé par un conseil français. La paix de Cherasco rendit au due la Savoie et lui laissa le haut Montferrat, mais la France gardait Pignerol, porte ouverte sur le Piémont. De 1631 à 1696 (traité de Turin), Pignerol, et jusqu'en 1714 Exiles, Fenestrelle et Château-Dauphin (alors échangés contre Barcelonnette) restèrent français. Par ce seul fait, la Savoie se trouvait placée sous le quasi-protectorat de la France, toutes les fois du moins qu'elle n'était pas en guerre avec elle. Richelieu, par exemple, donne à Victor-Amédée, en 1635, le choix entre une nouvelle invasion de la Savoie et une alliance contre l'Espagne. Il laisse deux enfants mineurs, François-Hyacinthe, qui a cinq ans en 1637 et meurt en 1638, puis Charles-Emmanuel II qui succède à son frère à l'âge de quatre ans, et Richelieu essaie d'en profiter pour se faire le tuteur de leur mère et tutrice, Marie-Christine de France, fille de Henri IV. Il occupe ses places fortes, il la force à venir à Grenoble implorer la pitié du roi son frère, il exige la remise de Montmélian et l'envoi da jeune duc à Paris, où on le gardera comme un vassal et un otage. Il se venge des fermes résistances de la duchesse en emprisonnant son confesseur et conseiller, le P. Monod, en arrêtant son ambassadeur. Il cherche à soulever contre elle ses beaux-frères, notamment le prince Thomas. Mazarin fut plus traitable.

La Savoie était-elle, au contraire, en guerre avec la France, à chaque guerre c'était le même scénario qui recommençait : l'invasion par Catinat en 1696, suivie de six ans d'occupation; l'invasion par Tessé (1701-1703), et une cinquième occupation française.

Pendant cette période de deux cent trente ans, le duc a maintes fois changé d'alliances-: allié de la France en 1635, protégé de la France pendant la première moitié du règne de Louis XIV, il entre dans la Ligue d'Augsbourg, puis en sort pour marier sa fille Adélaïde au duc de Bourgogne, pour en faire un agent secret savoyard à la cour de Versailles et (on l'espérait de moins) une reine de France; il va jusqu'à se faire nommer généralissime de l'armée française, puis il revient à la coalition en 1701, pour en sortir en 1713. Pendant ce temps, c'est un de ses parents, Eugène de Savoie, comte de Soissons, qui dirige la coalition contre la France.

Qu'a-t-il gagné à ces volte-faces? Saluces, Pignerol, le haut Montferrat, dès 1631 le titre d'Altesse royale (comme roi de Chypre et de Jérusalem). en 1713 celui de roi en Sicile. Royauté peu durable : le petit roi des Alpes est encore un mince personnage, qu'on fait chevaucher sans ménagements sur l'échiquier européen. A la belle Sicile est substituée en 1718 la stérile Sardaigne, mais du moins il garde la couronne. En attendant d'être roi d'Italie, il est le seul prince italien qui soit roi en Italie, et dès lors il songe à la couronne de fer qui repose au trésor de Monza. On y songera bientôt pour lui : Chauvelin, d'Argenson rêvent d'une confédération italienne dont le chef aurait été le roi de Sardaigne.

Il est encore trop tôt. Toujours infidèle à tous, sauf à lui-même, il soutient tantôt la France, tantôt Marie-Thérèse. De 1742 à 1748, la pauvre petite Savoie est encore occupée six ans, cette fois par les Espagnols, occupation cruelle; oppressive, qui contraste avec les souvenirs relativement moins pénibles des cinq occupations françaises. Avec beaucoup de sens, le roi refuse de troquer la Savoie contre Parme, de devenir prématurément un prince trop exclusivement italien. Il se contente d'échanger des enclaves avec la France et de prendre quelques feuilles de l'artichaut milanais : Novare, Tortone en 1738, quelques districts en 1748. Patiemment il reste fidèle à sa vieille et significative devise : J'atans mon astre.

La Révolution en Savoie

Que devenait la Savoie elle-même au milieu de ces guerres? Sans cesse envahie, elle payait la rançon de cette politique ambitieuse, démesurée. Cependant ses ducs veillaient sur elle avec une certaine sollicitude.

Les Royales Constitutions de Victor-Amédée Il (1723) unifièrent les lois sardes; un règlement particulier maintint au français, en Savoie, le rang de langue officielle. Les vingt-cinq années de paix qui suivirent le traité d'Aix-la-Chapelle de 1748 furent une période de réorganisation, de prospérité et même de réformes.

Un nouveau code, le Corpus Carolinum, fut publié en 1770. Mais Victor-Amédée III ne fut qu'un copiste inintelligent du grand Frédéric : 30.000 hommes sur le pied de paix, 45.000 sur le pied de guerre, 2 régiments d'ordonnance (Savoie et Chablais), 5 régiments étrangers, des régiments provinciaux, une marine à Nice, c'était beaucoup pour la pauvre Savoie qui avait 170.000 habitants. Très religieux, créateur de l'évêché de Chambéry, il n'en était pas moins joséphiste (Joseph II) en matière de centralisation administrative et faisait gouverner ses Savoyards par des agents piémontais, peu aimés dans le pays. Aussi, bien que l'Ancien régime fut moins oppressif dans la petite Savoie que dans la vaste France, que 90.900 habitants y fussent propriétaires et les impôts (sauf la gabelle) pas trop lourds, l'élan révolutionnaire ne pouvait qu'entraîner la Savoie. Les Savoyards émigraient dès Iors beaucoup en France, surtout l'hiver, lorsque les travaux cessent dans la montagne, comme ramoneurs, musiciens, montreurs d'animaux, maîtres d'école; cette émigration temporaire ramenait périodiquement en Savoie Ies ferments révolutionnaires. A Lyon, à Grenoble, dans les grandes journées, nous voyons des Savoyards mêlés à la foule des Français et, à Chambéry, la propagande est incessante. La présence des princes du sang et des premiers émigrés à la cour de Savoie attire sur ce petit Etat l'attention des révolutionnaires. A la suite d'arrestations à Thonon (1790), les fugitifs passent en France et vont former à Paris la Légion allobroge. En France passent également les meneurs de presque toutes les émeutes qui éclatent alors en Savoie.

Enfin Victor-Amédée commet la folie de faire arrêter Sémonville, de s'allier à l'Autriche, de masser ses troupes sur la frontière sous le commandement de Lazary. Dans la nuit du 21 au 22 septembre 1792, c'est Montesquiou qui entre en Savoie, il est le 24 à Chambéry, et, sans combat, repousse Lazary au delà du mont Cenis. Le 21 octobre, 655 représentants des communes savoisiennes se réunissent à Chambéry; le 23, ils s'intitulent Assemblée nationale souveraine des Allobroges. Puis ils proclament la déchéance de la maison de Savoie et la fusion des sept bailliages, copient les décrets du 4 août et ceux de la Législative, abolissent la douane à la frontière de France. 

Evidemment la Savoie était trop faible pour constituer une république indépendante, qui aurait été écrasée entre ses voisins. Le 27 octobre, l'Assemblée émit le voeu de l'union à la République française, et le 29 elle envoya sept délégués à la Convention. Le 27 novembre, la Convention décréta la formation d'un 84e département, dit du Mont-Blanc, partagé en sept districts (après l'annexion de Genève, en 1798, la Savoie septentrionale forma avec cette ville le département du Léman). Ce vote, connu le 3 décembre à Chambéry, excita dans toute la Savoie un réel enthousiasme; cinq bataillons de volontaires se formèrent aussitôt. 

Enthousiasme de peu de durée : les Savoyards, depuis saint François de Sales, étaient ardemment, étroitement catholiques, attachés à leurs pratiques de dévotion, à leurs pèlerinages : les mesures prises contre le clergé, la réduction des évêchés à un seul, puis la réquisition, amenèrent un soulèvement paysan dans le Faucigny et le Genevois (révolte de Thônes). Les soldats savoisiens de Victor-Amédée tentèrent de donner la main aux révoltés par la Tarentaise et le col de Balme; mais, mal soutenus par les Piémontais, ils échouent à Cluses (29 septembre 1793). Par l'armistice de Cherasco (1796), Victor-Amédée renonce à la Savoie. Turin occupé, le nouveau roi dut se retirer en Sardaigne.

Napoléon chercha à s'attirer la sympathie des populations par le rétablissement du culte et par ses grands travaux de routes (mont Cenis et Saint-Bernard). Mais la Savoie, qui avait fourni à la République 30.000 hommes, dont 18.000 morts à la guerre, qui livre à l'Empire, par la conscription, à peu près autant de vies, qui souffre d'une telle pénurie financière que l'intérêt y monte à 11%, la Savoie est épuisée. Cependant la fusion avec la vieille France était déjà fort avancée, et des corps francs s'organisèrent en 1813 pour défendre la province contre les Autrichiens. Mais les mécontents, les conscrits réfractaires, les partisans de la dynastie déchue furent groupés en une légion royaliste par le vieux général de Sonnez. Les troupes françaises tinrent néanmoins le pays jusqu'à l'armistice.

La Savoie de 1814 à l'annexion

Par le premier traité de Paris, le roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel Ier (qui avait succédé en 1802 à son frère Charles-Emmanuel IV), recouvre la Savoie, sauf Annecy, Chambéry et quelques communes voisines de Genève. Ce partage ne pouvait convenir aux Savoyards; ils réclamaient l'unité de leur pays, qu'il fût sarde ou français. En 1815, la 23e division d'infanterie, commandée à Chambéry par l'ancien chef révolutionnaire savoisien Dessaix, envahit le Chablais et aurait peut-être repoussé les Autrichiens si, après Waterloo, Suchet n'était venu arrêter les hostilités. Toute la Savoie fut alors rendue au roi de Sardaigne, sauf Versoix et quelques communes cédées à la Suisse. Par le traité de Turin (1816), la Suisse imposa à la Sardaigne la neutralisation du Chablais, du Faucigny et d'une partie du Genevois.

Le gouvernement de Victor-Emmanuel Ier fut un retour à l'Ancien régime (théories réactionnaires de Savoisien Joseph de Maistre). Les Royales Constitutions furent remises en vigueur, les jésuites réinstallés à Chambéry, d'où ils avaient été chassés en 1729. Il faut ajouter que des écoles d'enseignement français furent établies dans chaque commune, et que la population savoyarde devint rapidement assez instruite pour fournir des instituteurs aux provinces françaises voisines. L'ancienne Académie florimontane créée par saint François fut restaurée sous la forme de Société académique de la Savoie. La création d'une armée et d'une flotte, le typhus et la disette éprouvèrent cruellement la province, secourue en cette circonstance par les Genevois. Elle ne prit pas part aux séditions piémontaises de 1821 qui amenèrent l'abdication de Victor-Emmanuel Ier. Après Novare, la Savoie craignit un moment une invasion autrichienne. Charles-Félix la visita plusieurs fois, fit travailler à l'endiguement de l'Arc, de l'Isère, de l'Arve, y établit le système métrique. Il suivit docilement les injonctions du clergé, et présida à la translation à Annecy des reliques de saint François et de sainte Chantal. Il rétablit la corvée. Avec lui finit la branche aînée de Savoie. 

Charles-Albert, descendant du prince Thomas de Savoie-Carignan , était rentré à Chambéry en 1828. Considéré, depuis 1821, comme le chef du parti libéral, il trompa toutes les espérances et resta d'abord fidèle à la politique de la Sainte-Alliance. Il réprima les insurrections de Gênes et d'Annemasse. Peu à peu, il fit des concessions, promulgua en 1837 un code civil copié sur le code français, puis un code pénal et un code de commerce. Le 9 février 1848, avant la Révolution de France, on annonça au milieu de l'enthousiasme populaire que le royaume allait recevoir une constitution; Chambéry fut illuminé, on chantait la Savoisienne, etc. Le 4 mars, fut promulgué le Statut : un Sénat inamovible et une Chambre quinquennale siégeront à Turin; la Savoie y sera représentée. Le Statut établit l'égalité devant la loi et la liberté de la presse. Des conseils divisionnaires sont installés à Chambéry et Annecy, les libertés provinciales et communales étendues, l'état civil remis à des officiers laïques, le vieux Sénat de Savoie remplacé par une cour d'appel. Les jésuites furent expulsés. Charles-Albert réunit deux communes pour en faire la ville d'Albert-ville. Dans la guerre contre l'Autriche, la brigade de Savoie se distingua par son courage. Pendant ce temps, Chambéry fut envahi par une colonne révolutionnaire lyonnaise, les Voraces (3 avril 1849), qui furent repoussés après une courte fusillade.

Victor-Emmanuel II fut obligé, pour faire face aux frais de la guerre, de lever sur la Savoie de lourds impôts (à Chambéry, les impôts directs, de 14.000 F en 1846, montent à 305.000 en 1855). Le roi favorisa le commerce par la création d'une Banque de Savoie (1851), par l'établissement du télégraphe entre Chambéry et Turin (1853) et du chemin de fer de Savoie, qui fut ouvert entre Aix et Saint-Jean le 20 octobre 1856; en 1857, Victor-Emmanuel mit le feu aux premières mines du tunnel du Fréjus; en 1858, le chemin de fer de Savoie fut raccordé au réseau français à Culoz. Le gouvernement avait, en 1855, malgré de violentes résistances, procédé à l'inventaire des biens des congrégations. Les Savoyards prirent une part brillante à l'expédition piémontaise en Crimée. Sous ce régime libéral, les Savoyards demeuraient volontiers des sujets fidèles de la dynastie sarde. Mais le Risorgimento allait de plus en plus déplacer vers le Sud l'axe de la monarchie, faire de la Savoie une dépendance excentrique de l'Italie. plus la maison de Savoie se faisait italienne, plus la Savoie devait sentir se réveiller en elle des affinités françaises. Elle était, sur le tapis vert de la diplomatie, l'enjeu de l'unité de la péninsule, le prix dont Victor-Emmanuel et Cavour devaient payer l'alliance de Napoléon Ill et la liberté de leurs mouvements en Italie. A Plombières, Cavour déclarait déjà à l'empereur que Sa Majesté sarde, « professant le principe des nationalités, comprenait que la Savoie dût être réunie à la France; que, par conséquent, elle était prête à en faire le sacrifice, quoiqu'il lui coûtat excessivement de renoncer à un pays qui avait été le berceau de sa famille, et à un peuple qui avait donné à ses ancêtres tant de preuves d'affection et de dévouement ».

Après la paix de Villafranca, Napoléon III traversa la Savoie; il y fut accueilli avec un enthousiasme significatif. Déjà un parti français se formait dans la province, du moins un parti autonomiste; la Savoie ne voulait être ni italienne, ni morcelée. Une pétition fut adressée au roi pour lui demander de ne pas annexer la Savoie à l'Italie unifiée. Les notables et les conseils provinciaux protestèrent contre le projet, inspiré par les manoeuvres anglaises, de réunir à la Suisse le territoire neutralisé en 1816. Les administrateurs piémontais cherchèrent à combattre le mouvement français par la censure de la presse, les amendes, etc. ; ils soutenaient un parti démocratique, à la fois anti-impérialiste et anti-français. Mais de plus en plus se répand l'idée de l'unité de la province et de son annexion à la France. Quarante notables sont envoyés à Paris; le 21 mars 1860, Napoléon III leur annonce que l'annexion aura lieu, sous réserve du libre consentement du souverain et des populations. Les troupes sardes évacuent la province, et y sont remplacées par des soldats français rentrant d'Italie, et, le 24 mars, à Turin, Cavour signa le traité de cession; on y stipulait que la cession ne deviendrait définitive qu'après le vote des populations, déliées par Victor-Emmanuel de leur serment de fidélité, et placées sous une régence provisoire.

Enfin le vote, par oui et par non, au scrutin secret, eut lien dans le calme le plus complet le 22 avril. Les résultats de cette grande consultation populaire furent proclamés le 29 par la cour d'appel : sur 135.419 électeurs, dont 130.839 votants, il y eut 130.533 oui, 235 non, 71 bulletins nuls. Cette unanimité déplut à Turin, où l'on eût préféré, pour mieux faire valoir son sacrifice, montrer à la France que les populations regrettaient le régime sarde. Les Piémontais se vengèrent en retardant la ratification parlementaire du traité du 24 mars. L'impatience des Savoyards protesta contre ces lenteurs. Enfin le traité fut déposé le 23 mai et adopté le 29, par 229 voix (les députés savoisiens ne siégeaient pas), contre 33 non et 23 abstentions. « Il y avait un sacrifice à faire, avait dit le roi, resté très Savoyard d'allure et de tempérament; j'ai fait celui qui contait le plus à mon coeur. » D'Azeglio avait d'avance décrit la situation nouvelle : «-Une fois que les Savoisiens auront dit : « Nous nous annexons à la France , ce sera comme un père qui marie sa fille selon ses désirs; il l'embrasse le coeur serré, lui souhaite toute sorte de bonheurs, et lui dit adieu ». Le traité fut sanctionné le 12 et célébré en Savoie par les fêtes da 14 et du 18 juin. Le 27 août l'empereur venait à Chambéry.

La Savoie fut divisée en deux départements : Savoie et Haute-Savoie. On lui garantissait son autonomie ecclésiastique (un archevêché et trois évêchés suffragants), judiciaire, universitaire. La France hérita des obligations de neutralité nées du traité de Turin; la zone neutralisée fut en même temps zone franche au point de vue douanier.

La Savoie nous offre un exemple rare dans l'histoire d'une annexion sans conquête, annexion qui respecta à la fois le droit positif de la puissance cédante et le droit imprescriptible des populations à disposer d'elles-mêmes. Aussi n'a-t-elle laissé chez ces dernières aucune amertume. Quelques grandes familles nobles, par loyalisme héréditaire, suivirent au delà des monts l'antique maison de Savoie, et l'on retrouve leurs noms dans la haute administration italienne. La masse du peuple conserva de bons souvenirs des temps sardes.

Il n'y a plus, depuis 1860, d'histoire spéciale de la Savoie, distincte de l'histoire de France. Mais la Savoie a gardé son originalité et (malgré la division en deux départements) son unité, et ses habitudes montagnardes. (H. Hauser).

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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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