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La marquise de Maintenon

Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, est née à Niort le 17 novembre 1635, morte à Saint-Cyr le 15 avril 1719. Petite-fille du célèbre Théodore Agrippa d'Aubigné,  ami de Henri IV et chaud partisan de la Réforme, elle était fille de Constant, aventurier perdu de débauches qui, enfermé au Château-Trompette, réussit à épouser la fille du gouverneur, Jeanne de Cardilhac (1627). De nouveau incarcéré comme faux monnayeur en 1639, sa femme le suit aux prisons de Niort, où naît Françoise. Baptisée catholique, élevée en calviniste par sa tante Mme de Villette, elle suit à dix ans (1645) ses parents à la Martinique, où elle vit sous la rude direction de sa mère. 
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Madame de Maintenon.
Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon (1635-1719), 
Détail d'un tableau de Mignard (musée de Versailles).

Constant mort (1647), les dames d'Aubigné rentrent en France dans la plus profonde misère. Françoise est de nouveau confiée à l'excellente Mme de Villette. Sa marraine, Mme de Neuillant, obtient de la reine l'autorisation de l'enlever pour la rendre catholique; maltraitée par cette tante, enfermée aux Ursulines de Niort, puis aux Ursulines de la rue Saint-Jacques, cette enfant de quatorze ans ne cède qu'après s'être laissé persuader, et avoir reçu l'assurance que Mme de Villette ne sera pas damnée.

Sa mère et elle vivent dans le Marais pauvrement, d'une rente de 200 F, et du travail de leurs mains. Scarron, qui les connut par hasard, offre d'épouser Françoise ou de payer sa dot dans un couvent; elle refuse, mais, après la mort de sa mère (1650) et sur le conseil de Mme de Neuillant, elle l'épouse à seize ans (mai 1652). II en avait quarante-deux, il était infirme, et elle écrira plus tard : 

« Je n'ai jamais été mariée ».
Ce mariage la met en relation avec les gens du monde et les beaux-esprits. Veuve en 1660, déjà célèbre par sa beauté et son esprit enjoué et solide, elle ne recueille de la succession fort embrouillée de Scarron que 4000 ou 5000 F; la reine lui donne une pension de 2000 livres (quelque temps suspendue en 1666). Elle met son orgueil à paraître pauvre et à rester irréprochable : il semble bien qu'il n'y ait que calomnie dans ce que Saint-Simon et la Palatine, ses ennemis, racontent da ses rapports avec Villarceaux et autres. Reçue chez les Richelieu, chez les d'Albret, elle connaît Mme de Montespan; celle-ci, en la voyant soigner les enfants de Mme d'Heudicourt, songe à lui confier ceux qu'elle a du roi. Mme Scarron ne veut se compromettre qu'à bon escient, sur un ordre positif de Louis XIV.
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Au comte d'Aubigné (1676)

« On n'est malheureux que par sa faute. Ce sera toujours mon texte, et ma réponse à vos lamentations. Songez, mon cher frère, au voyage d'Amérique, aux malheurs de notre enfance, à ceux de notre jeunesse, et vous bénirez la Providence, au lieu de murmurer contre la fortune. Il y a dix ans que nous étions bien éloignés l'un et l'autre du point où nous sommes aujourd'hui. Nos espérances étaient si peu de chose que nous bornions nos vues à trois mille livres de rente. Nous en avons à présent quatre fois plus, et nos souhaits ne seraient pas encore remplis! Nous jouissons de cette heureuse médiocrité que vous vantiez si fort. Soyons contents. Si les biens nous viennent, recevons-les de la main de Dieu; mais n'ayons pas des vues trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode; tout le reste n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un coeur inquiet. Toutes vos dettes sont payées; vous pouvez vivre délicieusement, sans en faire de nouvelles. Que désirez-vous de plus? Faut-il que des projets de richesse et d'ambition vous coûtent la perte de votre repos et de votre santé? Lisez la vie de saint Louis, vous verrez combien les grandeurs de ce monde sont au-dessous des désirs du coeur de l'homme. Il n'y a que Dieu qui puisse le rassasier. Je vous le répète, vous n'êtes malheureux que par votre faute. Vos inquiétudes détruisent votre santé, que vous devriez conserver, quand ce ne serait que parce que je vous aime. Travaillez sur votre humeur : si vous pouvez la rendre moins bilieuse et moins sombre, ce sera un grand point de gagné. Ce n'est point l'ouvrage des réflexions seules : il y faut de l'exercice, de la dissipation, une vie unie et réglée. Vous ne penserez pas bien, tant que vous vous porterez mal; dès que le corps est dans l'abattement, l'âme est sans vigueur. Adieu, écrivez-moi plus souvent, et sur un ton moins lugubre.

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1er octobre.

On m'a porté sur votre compte des plaintes qui ne vous font pas honneur : vous maltraitez les huguenots, vous en cherchez les moyens, vous en faites naître les occasions : cela n'est pas d'un homme de qualité. Ayez pitié de gens plus malheureux que coupables : ils sont dans les mêmes erreurs où nous avons été nous-mêmes, et d'où la violence ne nous aurait jamais tirés. Henri IV a professé la même religion, et plusieurs grands princes. Ne les inquiétez donc point : il faut attirer les hommes par la douceur et la charité; Jésus-Christ nous en a donné l'exemple, et telle est l'intention du roi. C'est à vous à contenir tout le monde dans l'obéissance; c'est aux évêques et aux curés à faire des conversions par la doctrine et par l'exemple. Ni Dieu ni le roi ne vous ont donné charge d'âmes. Sanctifiez la vôtre, et soyez sévère pour vous seul. J'aurais bien du plaisir à vous voir ici, mais cela viendra avec le temps. J'ai de bonnes espérances M. de Louvois nous sert bien. Nous lui avons de grandes obligations. Je vous répète, mon cher frère, que M. de Ruvigny ne se plaigne plus de vous. »
 

(F. de Maintenon, Lettres).

Elle exerce d'abord ses fonctions de gouvernante (1669) dans le mystère, jusqu'à la légitimation des bâtards (1673). Mme de Montespan ne tarde pas à jalouser une gouvernante trop belle et trop spirituelle à son gré. Dès 1674, Mme Scarron, aigrie par les hautaines insolences de la favorite, désire se retirer; elle reste et supporte tout, pour obtenir un cadeau de 100,000 F, que le roi lui a promis, et qui lui assurera l'indépendance. Elle reçoit le double, et achète Maintenon, dont le roi la fait marquise. C'est alors, entre la Montespan et elle, une continuelle lutte d'influence où elle n'a pas le beau rôle. Elle lui doit tout, elle élève ses enfants, nés d'un double adultère; elle se plait à s'imaginer que son intérêt est lié à celui du ciel et, sur les conseils de son directeur Gobelin, elle se persuade qu'elle a pour mission de rendre le roi à ses devoirs d'époux et de chrétien. Le roi n'aimait guère ce bel esprit, qu'il taxait de préciosité; mais, lassé de sa maîtresse, il intervient dans les scènes qui éclatent entre elle et la gouvernante; il est peu à peu gagné par le charme réel de cette raison solide et ingénieuse; il correspond avec elle pendant qu'elle soigne à Barèges les infirmités du jeune duc du Maine (1675). Réconciliation apparente avec la favorite en 1677 c'est à Maintenon que Mme de Montespan accouche de Mlle de Blois. Après un nouveau voyage aux Pyrénées, Mme de Maintenon, nommée dame d'atour de la dauphine (8 janvier 1680), devient indépendante de son altière protectrice. Sa faveur grandit, et elle l'emploie à ramener Louis XIV vers sa femme.

Si son rôle vis-à-vis de la Montespan a frisé l'hypocrisie il est puéril de croire qu'elle préparait dès lors son extraordinaire fortune : nul ne pouvait prévoir que la reine mourrait subitement le 30 juillet 1683. Le roi, devenu veuf, ne pouvait plus se passer de Mme de Maintenon, et elle était trop avisée pour vouloir à côté de lui d'une autre situation que celle d'épouse. Elle avait à cette date plus de quarante-huit ans, trois de plus que le roi. A la suite d'un voyage à Fontainebleau, le mariage fut décidé, et célébré secrètement, de nuit, à Versailles, sans doute en janvier 1684 (et non 1686). Il ne fut jamais déclaré; Mme de Maintenon semble avoir pris plaisir à obscurcir cette transparente énigme, car elle a détruit toute sa correspondance avec le roi, et toutes celles de ses lettres qui parlaient de l'événement. Quoi qu'en dise Saint-Simon, il est peu croyable qu'elle ait par deux fois cherché à se faire reine : tous les témoignages, sans parler de ses propres lettres, la montrent attentive à céder en public le pas aux personnes titrées, à éviter tout signe extérieur d'une situation sans exemple. Elle ne voulut pas avoir de maison à elle, et ne fut, hors de la chambre où elle recevait le roi, que la marquise de Maintenon. Mais le roi avait pour elle les égards les plus délicats (célèbre scène du camp de Compiègne, 13 septembre 1698); la famille royale l'entourait de respects, et la duchesse de Bourgogne l'appelait ma tante.

Comment usa-t-elle de sa situation de quasi-reine? Si l'on compare son rôle à celui des maîtresses de Louis, à celui même de bien des reines, on doit convenir que peu de femmes ont, dans un rang si élevé, coûté moins cher à la France. Son élévation subite et inouïe ne changea rien ni à sa mise, sombre d'ordinaire, ni à, sa vie, qui fut retirée, ni à ses goûts très simples. Ambitieuse d'honneur et de bonne renommée, elle fut désintéressée en matière d'argent, et n'en demanda guère au roi que pour Saint-Cyr. C'est avec une rare modération qu'elle étendit sa faveur sur ses parents et ses amis : son frère Charles, dont la mauvaise conduite et l'indiscrétion (le beau-frère, disait-il en parlant du roi) lui causèrent bien des dégoûts, les Villette, les Saint-Hermine, et ces Aubigny d'Anjou qui découvrirent subitement qu'ils étaient de son parentage.
Elle acquit une grande influence sur Louis, grâce à son inaltérable patience, à ses efforts pour distraire le roi vieilli et inamusable, au sens très droit qu'il prisait en elle. Elle employa cette influence, avec une insinuante obstination, à faire de Louis XIV un dévot, et y réussit. Il ne faut pas oublier qu'elle épargna ainsi à la France le scandaleux spectacle, que lui donnera Louis XV, d'un vieux roi libertin. Si l'on ne veut pas porter à son compte, dans une certaine mesure, la dignité majestueuse avec laquelle Louis supporta ses malheurs et ses revers, et ce qu'il y eut de vraiment grand dans cette fin du grand règne, il faut alors lui refuser toute action sur la cour et les affaires. Mais, pour invisible et discrète qu'elle fût, cette influence était trop puissante pour que la marquise ne fût pas une manière de personnage dans l'État. Elle avait beau filer sa quenouille sans mot dire, quand le roi travaillait avec un ministre dans sa propre chambre, le ministre savait bien quels avis pouvaient lui plaire; généraux, ambassadeurs et princes lui faisaient visite. Elle a certainement inspiré des choix, et elle paraît avoir préféré les hommes honnêtes et médiocres, un Chamillart; pourtant c'est elle qui soutint Villars, à la veille de Denain.
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Maison de Saint-Cyr.
La Maison de Saint-Cyr fondée en 1686 par madame de Maintenon.

Très occupée de ménager son crédit et de faire régner la piété à la cour, elle ne s'occupa peut-être pas autant qu'on le croirait de la grande politique, qui d'ailleurs dépassait la portée de son esprit. Le roi lui demanda son avis sur la succession d'Espagne. Mais, dans sa correspondance avec Mme des Ursins, ce n'est pas elle qui est une femme d'Etat; elle s'y montre simplement bonne Française. Si elle voulut gouverner, ce ne fut guère que l'Eglise. Son second directeur, Godet des Marais, évêque de Chartres, lui conseilla d'épurer le personnel épiscopal; elle fit nommer Noailles à Châlons, puis à Paris, Fénelon à Cambrai, et d'autres, tirés de l'humble et sérieux clergé de Saint-Sulpice. D'une dévotion sincère et assez élevée, éloignée des mesquineries, mais peu théologienne, elle avait penché un instant sinon vers le quiétisme, du moins vers les quiétistes; mais elle abandonna Fénelon en 1699, comme plus tard elle abandonnera les jansénistes. Ici, comme en politique, elle n'eut pas de vues très suivies, et céda toujours devant une volonté nettement exprimée du roi.

Son rôle de Mère de l'Eglise lui a fait attribuer une part prépondérante dans la Révocation de l'édit de Nantes et dans les persécutions. Elle a souvent désapprouvé et déconseillé les violences; elle a cru de très bonne foi que « des millions de conversions-» avaient en lieu avant octobre 1685. Elle n'était pas encore depuis deux ans la femme du roi, et son passé huguenot pouvait la rendre suspecte. Il lui aurait fallu plus de courage qu'elle n'en avait pour résister à Louis XIV. 

« Elle a tout sacrifié, dit Spanheim, au penchant du roi et à la résolution qu'il en avait prise de longue main. » 
Et il ajoute, non moins justement, qu'elle a voulu s'en faire un mérite auprès de lui... A tout le moins devait-elle se souvenir de l'énergie avec laquelle elle avait, à quatorze ans, défendu sa conscience; rien ne l'obligeait à enlever aux Villette leur fille (Mme de Caylus), puis tous leurs enfants, ni à obtenir de ses parents une conversion intéressée. Dans la célèbre Réponse à un Mémoire qu'elle fit pour le roi (qui n'est peut-être pas de 1697, et qui n'est sans doute pas une réponse à Vauban), elle paraît regretter qu'on ait fait la Révocation et qu'on ne s'en soit pas tenu à l'application hypocritement stricte des édits, telle que la préconisera plus tard Saint-Simon; mais elle connaît trop le sentiment qu'a le roi de sa propre infaillibilité pour lui proposer un retour en arrière; elle ne déplore qu'à demi l'exode et ne souhaite pas le retour des réfractaires; elle se borne à conseiller de renoncer aux violences et de « fermer les yeux... sur tout ce qu'on peut s'empêcher de voir ». Tout cela ne montre pas sous un beau jour la petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, mais ne prouve pas qu'elle soit l'auteur, ni l'un des auteurs de la Révocation.
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Prière

« Seigneur, mon Dieu, vous m'avez mis dans la place où je suis, je veux adorer toute ma vie l'ordre de votre providence sur moi, et je m'y soumets sans aucune réserve. Donnez-moi, mon Dieu, la grâce de l'état où vous m'avez appelée; que j'en supporte chrétiennement les tristesses, que j'en sanctifie les plaisirs, que j'y cherche en tout votre gloire, que je la porte devant les princes au milieu desquels vous m'avez placée, que je serve au salut du roi. Ne permettez pas que je me laisse aller aux agitations et mouvements d'un esprit inquiet, et qui s'ennuie ou qui se relâche dans les devoirs de son état, qui envie le bonheur qu'il se figure dans l'état des autres. Que votre volonté soit faite, ô mon Dieu, et non pas la mienne! L'unique bien de cette vie et de la future est d'y être soumis sans réserve; remplissez-moi de la sagesse et de tous les dons de votre esprit qui me sont nécessaires dans le poste avancé où vous m'avez attachée; faites fructifier les talents qu'il vous a plu de me donner. Vous qui tenez entre vos mains le coeur des rois, ouvrez celui du roi, afin que j'y puisse faire entrer le bien que vous désirez; donnez-moi de le réjouir, de le consoler, de l'encourager, et de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire; que je ne lui dissimule rien des choses qu'il doit savoir par moi et qu'aucun autre n'aurait le courage de lui dire. Faites que je me sauve avec lui, que je l'aime en vous, et pour vous, et qu'il m'aime de même. Accordez-nous de marcher ensemble dans toutes vos justifications, sans aucun reproche, jusqu'au jour de votre avènement. »
 

(F. de Maintenon).

La politique ne lui prit que peu de son temps, qu'elle donna tout à Saint-Cyr. Elle était née gouvernante, directrice, ou mieux, comme dit Michelet, directeur : elle dirige les enfants de ses amis, ceux du roi, son frère et sa belle-soeur, ses parents, le roi, la duchesse de Bourgogne, les dames de Saint-Louis, etc. A Fontainebleau, elle, allait enseigner le catéchisme aux enfants des écoles d'Avon. Dès 1682, elle établit à Rueil les pensionnaires de Mme de Brinon; mariée, elle les transfère à Noisy, puis obtient du roi Saint-Cyr en 1685-1686. Elle renvoie Mme de Brinon, et Godet la nomme institutrice de la maison. Elle en est la vraie supérieure et aussi l'économe : car elle était bonne ménagère, et n'avait pas sa pareille pour bien dresser un budget. Elle rêve une maison qui ne soit pas un couvent, et fait jouer aux demoiselles Esther devant la cour (1689). Mais elle craint subitement qu'un esprit d'orgueil ne se répande à Saint-Cyr; elle veut réparer là faute qu'elle a commise d'y laisser pénétrer Mme Guyon et ses doctrines; elle renonce à sa conception première et force les dames de Saint-Louis à se faire religieuses, sous la supérieure de Chaillot. Par Saint-Cyr, elle dirige d'autres couvents, Gomerfontaine, Bisy, etc.

C'est à Saint-Cyr qu'elle se retira lors de la mort de Louis XIV; elle ne pouvait se trouver à Versailles dans la situation délicate de veuve du roi. Elle n'avait rien demandé à Louis XIV, mais le régent lui confirma sa pension. Elle vécut fort retirée, et reçut la visite de Pierre le Grand.

Il est malaisé de juger une femme dont la vie présente tant d'énigmes. Intelligence ferme et sensée (Louis XIV l'appelait : Votre Solidité), mais de peu d'étendue, elle eut une ambition de petite portée, qui n'allait d'abord qu'à s'assurer le repos pour le lendemain. Sage, prudente et discrète, elle fut merveilleuse en l'art de fâcher ses amis (Mmes de Brinon et de La Maisonfort, Fénelon, les Chevreuse, etc.) quand leur amitié devenait compromettante; ni courage ni constance dans ses affections, mais surtout des engouements. Elle ne paraît guère avoir aimé d'une amitié particulière que les enfants; encore était-ce sans chaleur de coeur; elle dirigeait, ne se donnait pas. Aussi les résultats de son oeuvre pédagogique furent-ils plutôt médiocres. Fondé pour préparer les demoiselles pauvres à la vie du château provincial, Saint-Cyr ne les formait que pour la cour ou le couvent; elle-même leur prêchait le dégoût du mariage, et plus d'un tiers se firent religieuses. En dépit de ses mérites, elle reste peu sympathique, parce qu'elle n'eut pas d'élan, pas de passion, bref trop peu de peine à être vertueuse. « Sa seule passion fut l'honneur du monde », le désir d'entendre dire du bien de soi. Froide et sèche, elle se fit de l'honnêteté un calcul, et de la vertu la plus irréprochable une carrière. Elle même disait : 

« Je voudrais avoir fait pour Dieu ce que j'ai fait pour le monde pour conserver ma réputation. » 
L'écrivain, que nous connaissons par ses Lettres et Entretiens, est un des plus solides du XVIIe siècle. Le bon sens, la clarté et la justesse finissent par donner un charme à ce style aisé et court, que Saint-Simon ne pouvait s'empêcher d'admirer. Ses Lettres surtout sont remarquables par l'urbanité, la bienveillance et la sagesse des conseils et des réflexions. 

On doit à Labeaumelle de curieux Mémoires sur Mme de Maintenon, 1756, 6 volumes, et au duc de Noailles une Histoire de Mme de Maintenon, 1848, 2 volumes.
(H. Hauser).
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Conseils à la duchesse de Bourgogne

« • Vous aimez la joie, le repos, le plaisir : croyez-moi, j'ai goûté de tout; il n'y a de joie, de repos, de plaisir qu'à servir Dieu.

• N'espérez pas un parfait bonheur : il n'y en a point sur la terre, et, s'il y en avait, il ne serait pas à la cour.

• La grandeur a ses peines, et souvent plus cruelles que celles des particuliers. Dans la vie privée on se fait aux chagrins; à la cour on ne s'y habitue pas.

• Notre sexe est encore plus exposé à souffrir, parce qu'il est toujours dans la dépendance. Ne soyez ni fâchée ni honteuse de cette dépendance d'un mari, ni de toutes celles qui sont dans l'ordre de la Providence.
 

• Que M. le duc de Bourgogne soit votre meilleur ami et votre seul confident. Prenez ses conseils, donnez-lui les vôtres; ne soyez, vous et lui, qu'un coeur et qu'une âme.

• N'exigez pas autant d'amitié que vous en aurez : les hommes sont pour l'ordinaire moins tendres que les femmes.

• Aimez vos enfants, voyez-les souvent : c'est l'occupation la plus honnête qu'une princesse et qu'une paysanne puissent avoir. Jetez dans leurs coeurs les semences de toutes les vertus; et, en les instruisant, songez que de leur éducation dépend le bonheur d'un peuple qui mérite d'être aimé de ses princes.

• Aimez l'État, aimez la noblesse qui en est le soutien : aimez les peuples; protégez les campagnes à proportion du crédit que vous aurez ; soulagez-les autant que vous pourrez.

• Aimez vos domestiques, portez-les à Dieu, faites leur fortune, mais ne leur en faites jamais une grande : ne contentez ni leur vanité ni leur avarice, et que votre sagesse mette à leurs désirs la modération qu'ils devraient y mettre eux-mêmes. En protégeant quelqu'un qui vous est connu, songez au tort que vous faites à un homme de mérite que vous ne connaissez pas.

• Ne soyez point trop attachée au plaisir; il faut savoir s'en passer, et surtout dans votre état, qui est un état de contrainte et de peine. Apprenez donc à vous contraindre et à souffrir.

• On ne donne presque jamais aux princes qu'une maxime, qui est celle de la dissimulation : elle est fausse et fait tomber dans de grands inconvénients. J'aime bien mieux une prudente franchise.

Soyez tendre aux prières des malheureux. Dieu ne vous a fait naître dans ce haut rang que pour vous donner le plaisir de faire du bien. Le pouvoir de rendre service et de faire des heureux est le vrai dédommagement des fatigues, des désagréments, de la servitude de votre état.

• Soyez compatissante envers ceux qui recourent à vous pour obtenir des grâces, mais ne soyez pas importune à ceux qui les distribuent ou qui les donnent.

• Soyez en garde contre le goût que vous avez pour l'esprit. Trop d'esprit humilie ceux qui en ont peu; l'esprit vous fera haïr du plus grand nombre, et peut-être mésestimer des personnages sages.

• C'est une marque visible de prédestination de passer de souffrance en souffrance, et de porter sa croix chaque jour. Si cela est, madame, vous êtes prédestinée; car vous avez beaucoup à souffrir. Vous êtes la première femme du monde; mais il ne faut point vous flatter : quoi que vous fassiez, vous serez, par cela même, la plus malheureuse. »
 

(F. de Maintenon).

 
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Dictionnaire biographique
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