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Aux
siècles de foi religieuse, les livres de dévotion primaient tous les
autres, comme s'adressant à tous ceux qui savaient lire. Parmi ces
manuels de piété, les livres d'heures, appelés aussi « heures
» tout court, d'un usage quotidien obligatoire, occupaient tout naturellement
la première place. L'instruction ayant été pendant des siècles l'apanage
pour ainsi dire exclusif du clergé, les livres de prières ne furent Ã
la portée des laïques que tardivement, c.-à -d. au XIIIe
siècle seulement. Ils se présentent d'abord sous la forme de psautier
, suivi ou non de Cantiques, auxquels on
ajouta ensuite les Litanies, des Oraisons et la Passion de Jésus-Christ.
La composition de ce qu'on appelle le livre d'heures ne fut fixée
qu'au XIVe siècle, sans exclure toutefois
l'usage des psautiers. Son nom lui vient de la distribution des prières
d'après les heures canoniales (ci-dessous). Il comprenait un Calendrier,
les quatre Évangiles, les Heures de la Vierge, les Heures de
la Croix, les Heures du Saint-Esprit, les sept Psaumes de la pénitence
et les Litanies, les Vigiles des morts, les Suffrages ou le Propre des
Saints, diverses Oraisons, quelquefois encore les Heures
de la Conception, celles du Saint-Sacrement, etc. Les Oraisons
n'étaient subordonnées à aucun programme déterminé et variaient Ã
l'infini, de même que toute une série d'additions secondaires, en vers
et en prose.
Les heures
canoniales. - Les catholiques nomment
heures canoniales des prières vocales qui doivent être chantées ou récitées
tous les jours, au temps marqué, par les personnes qui sont destinées
à cet office. On les appelle heures parce qu'elles se font à certaines
heures du jour ou de la nuit, suivant l'usage des lieux; canoniales, parce
qu'elles ont été instituées par les règlements de l'Eglise.
Les Constitutions apostoliques n'en indiquent que six; la règle
de saint Fructueux en marque dix; la règle de saint Colomban, neuf. On
s'est arrêté au nombre sept, pour se conformer à ces paroles du psalmiste
: Septies in, die laudem dici tibi; et on a trouvé que ce nombre
représente les sept dons du Saint-Esprit, les sept principaux bienfaits
de Dieu : création, conservation, rédemption,
prédestination, vocation, justification, glorification, et les sept mystères
de la passion de Jésus-Christ. Les sept heures
canoniales sont : 1° matines et laudes, qu'on a réunies dans l'énumération
officielle, parce que toute heure proprement dite doit être terminée
par une collecte, et que les matines n'ont point cette oraison finale.
L'heure de matines et laudes appartient à la nuit; c'est pourquoi on lui
a donné le nom d'office nocturne. Autrefois, les nocturnes se disaient
au milieu de la nuit et se partageaient même, comme trois heures différentes,
dans les grandes solennités; 2° prime ; 3° tierce; 4° sexte ; 5° none
; 6° vêpres ; 7° complies.
Régulièrement,
on doit réciter matines et laudes après minuit, vers l'aurore, prime
avant ou après le lever du soleil, tierce quelque temps après, sexte
ensuite, none avant ou aussitôt après le dîner, enfin vêpres et complies
après le dîner; mais saint Thomas et plusieurs
autres docteurs enseignent qu'on peut, le soir après vêpres et complies,
dire matines et laudes pour le lendemain, soit pour prier plus dévotement
et se mieux recueillir, soit pour travailler ou étudier le lendemain avec
plus de commodité; et qu'on peut aussi dire tout à la fois prime, tierce,
sexte et none, deux ou trois heures après le lever du soleil.
Plusieurs de ces
noms, ainsi que plusieurs passages de la Bible ,
ne peuvent être bien compris que par ceux qui connaissent la manière
dont les Hébreux et d'autres peuples anciens
mesuraient anciennement les heures. Ils partageaient la nuit en quatre
veilles, et le jour, quelle que fût la saison, en douze heures, dont la
première suivait le lever, la douzième précédait le coucher du soleil
et la sixième finissait au milieu du jour. De cette manière, le jour
comprenait invariablement douze heures, mais les heures de l'hiver étaient
plus courtes que celles de l'été. Pour nous, au contraire, l'heure se
compose de soixante minutes, d'une durée égale et invariable; mais, suivant
les saisons, nous comptons dans le jour un nombre d'heures plus ou moins
grand. Si, pour établir un rapport entre les deux manières de compter,
on prend un jour où le soleil se lève au moment que nous appelons six
heures du matin et se couche à six heures du soir, la troisième heure
des israélites correspondra à neuf heures du matin, la sixième à midi,
la neuvième à trois heures de l'après-midi. C'est le calcul que l'on
emploie pour l'interprétation des Evangiles
(S. Math., XXVII, 45-46; S. Marc, XV, 33-34; S. Luc,
XXIII, 44) et des Actes des Apôtres
(II, 45); et c'est pourquoi l'on enseigne que Jésus
est mort à trois heures de l'après-midi.
On divisa en outre
le jour en quatre parties égales, comprenant chacune trois heures, et
on donna à chacune de ces parties le nom de l'heure qui la terminait.
Ainsi le premier quart, comprenant la première, la deuxième et la troisième
heure, fut appelée tertia (tierce); le deuxième, sexta
(sexte) et le troisième nona (none). (E.-H. Vollet).
Pour ce qui concerne
la France ,
ces livres étaient le plus souvent en latin,
avec des parties en français. Dans les
Heures des pays des Flandres ,
les Heures de la Vierge sont généralement placées après celles du Saint-Esprit,
et on y trouve souvent le Psautier de saint Jérôme. Dans les Heures italiennes,
les Psaumes de la pénitence figurent en tête, suivis des Cantiques, de
l'Office de la Vierge, de l'Office des morts, de l'Office de la Passion
(qui correspond aux Heures de la Croix), des Préfaces, du Canon de la
messe et de plusieurs messes.
L'illustration
des livres d'heures.
Au point de vue
des nécessités liturgiques, le texte seul suffisait; cependant il était
naturel qu'un livre aussi intime et qui, durant presque tout le Moyen âge ,
n'était qu'à la portée des riches, fût entouré d'un certain luxe matériel.
La décoration n'en consista d'abord qu'en initiales ornées, qui
se transformèrent ensuite en initiales historiées, enserrant de
petites compositions à sujets pieux, lesquelles à leur tour s'en détachèrent
pour devenir des images indépendantes de la calligraphie.
Ce n'est que l'amour des livres qui fut capable d'engendrer des chefs-d'oeuvre
proprement dits, et cette passion ne prit naissance qu'au XIVe
siècle. Dès lors commencent l'abondance, la variété et la beauté des
livres de prières. Dans la masse énorme de manuscrits
de cette catégorie, ou les productions de fabrique dominent, les chefs-d'oeuvre
de la miniature ne sont pas rares, et leur
rôle dans l'art est considérable. Pour la France, il est même capital,
attendu que jusqu'à l'époque de la Renaissance
c'est principalement dans les livres manuscrits de dévotion, comme plus
tard dans les livres d'heures ornés de gravures, que se résume, en France,
l'art de la peinture
et de la gravure. Aussi les uns et les autres
sont-ils de plus en plus recherchés des bibliophiles et atteignent-ils
souvent des prix élevés.
Les
thèmes iconographiques de l'illustration.
Avant d'aborder
le fond du sujet, il est indispensable d'indiquer les traits essentiels
de la partie iconographique des Heures; ils s'appliquent aussi bien aux
miniatures qu'aux gravures. L'abondance d'images est variable, surtout
dans les manuscrits, selon la richesse
individuelle de chaque volume. Toutefois il y a un certain nombre de sujets
consacrés, qui se présentent invariablement dans la très grande majorité
des cas. Nous avons déjà vu la composition générale du texte d'un livre
d'heures. Chacun des différents offices était partagé en sections correspondant
aux heures canoniales; à chacune d'elles se référait un sujet graphique,
tantôt fixe, tantôt variable, mais se rapportant toujours à une même
idée principale.
Le Calendrier
est généralement accompagné d'une figure zodiacale
et d'une image représentant les occupations caractéristiques de chaque
mois dans la vie seigneuriale ou dans les travaux de la campagne. Cette
partie fournit d'ordinaire d'intéressants renseignements sur les usages
et les costumes du temps passé.
Les quatre Evangiles
sont illustrés par des sujets tirés de la vie de chacun des évangélistes,
ou tout au moins par une scène se rapportant à saint
Jean, dont l'Evangile
est en tête : saint Jean conduit en exil à l'île de Patmos,
ou y écrivant son évangile; saint Jean tenant une coupe empoisonnée
devant Aristodème; saint Jean plongé dans une cuve d'huile bouillante
à la Porte Latine.
L'illustration
des Offices spéciaux qui suivent comprend avant tout des scènes
de la Vie et de la Passion
de Jésus-Christ, avec quelques sujets de la Vie
de la Vierge, auxquels s'ajoutent, dans les volumes
riches, des scènes de l'Ancien Testament .
Dans les manuscrits, le minimum habituel d'images pour les Heures de la
Vierge, celles de la Croix et celles du Saint-Esprit, est de dix à douze,
et les sujets consacrés sont : l'Annonciation à la Vierge, la Visitation
de sainte Elisabeth, la Nativité de Jésus, l'Annonciation aux bergers,
l'Adoration des rois mages ,
la Présentation au temple, la Fuite en Egypte ou le Massacre des Innocents,
Jésus en croix, la Descente du Saint-Esprit, le Couronnement de la Vierge,
et souvent la Vierge dans sa gloire ou avec l'Enfant Jésus.
Dans les livres d'heures
imprimés, cette illustration est beaucoup plus abondante : le nombre de
gravures est généralement de sept à huit pour chacune des séries d'heures
ci-dessus, divisées à leur tour d'après les heures canoniales, ce qui
représente un ensemble de vingt et un à vingt-deux sujets. En voici la
répartition :
Heures
de la Vierge.
Matines
et Laudes : Annonciation, ou la Sibylle Tiburtine, et la Visitation.
Prime
: Nativité.
Tierce
: Annonciation aux bergers.
Sexte
: Adoration des mages, ou Adoration des bergers.
None
: Présentation au temple.
Vêpres
: Fuite en Egypte, ou Massacre des Innocents
Complies
: Couronnement de la Vierge, ou Mort de la Vierge.
Heures
de la Croix.
Matines
et Laudes : Jésus aux limbes.
Prime
: Jésus devant Ponce-Pilate.
Tierce:
Ecce Homo.
Sexte
: Portement de croix.
None
: Jésus en croix.
Vêpres
: Descente de croix.
Complies
: Mise au tombeau.
Heures
du saint-Esprit.
Matines
et Laudes : Descente du Saint-Esprit, ou Fontaine des apôtres.
Prime
: Résurrection de Jésus-Christ.
Tierce
: Jésus annonçant sa résurrection à Marie.
Sexte
: Jésus en jardinier.
None
: Jésus chez les pèlerins d'Emmaüs.
Vêpres
: Incrédulité de saint Thomas.
Complies
: Ascension.
Au surplus, l'Evangile
de saint Marc
sur la Passion est accompagné de l'image de l'Arrestation de Jésus,
et suivi de l'Arbre de Jessé ou généalogie
de Jésus.
Les Psaumes de la
pénitence sont ornés d'une ou de plusieurs scènes de la vie de David;
la plus fréquente est celle représentant le roi David en prière ou celle
de Bethsabée au bain.
Les Vigiles des morts
ont pour illustration l'un des sujets suivants : les Funérailles, le Mauvais
Riche et Lazare, la Résurrection de Lazare, le Jugement dernier ,
la Mort frappant ses victimes, la personnification de la Légende
du Moyen âge
sur la rencontre des Trois Morts et des Trois Vifs, ou encore quelque scène
de la Vie d'Adam et d'Eve
et des compositions allégoriques.
Les Suffrages
ou le Propre des Saints comportent une illustration extrêmement
variable, subordonnée aux conditions du culte régional, local ou individuel.
Toutefois, parmi les saints, on rencontre habituellement les principaux
apôtres (saint
Pierre,
saint Paul, saint Jean l'Evangéliste,
saint Jacques le Mineur, etc.), les plus anciens
martyrs (saint Etienne, saint Laurent, saint
Sébastien, etc.), et d'autres saints (saint
Nicolas, saint Claude, saint Antoine l'Ermite, etc.) ; parmi les saintes
: sainte Anne, sainte
Marie-Madeleine, sainte Catherine,
sainte Barbe, sainte Marguerite, et, dans
les heures parisiennes, aussi sainte Geneviève.
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Planche
du livre d'heures d'Hastings.
L'ornementation.
Souvent, les livres
d'heures manuscrits ne se bornaient pas à cette illustration fondamentale
de sujets pieux. Pour en égayer la sévérité, les miniaturistes
français du XIVe
siècle ont semé, dans les encadrements des pages consistant en bandes
de végétation conventionnelle, des animaux
fantastiques, des chimères, des grotesques,
et aussi des personnages réels ou des scènes empruntées à la vie contemporaine,
tout un monde enfanté par l'imagination féconde des ornemanistes ou pris
sur le vif. La verve gouailleuse et satirique des peintres de ces encadrements
s'y donne souvent un libre cours, avec une fantaisie spirituelle, et le
monde ecclésiastique lui-même n'y est guère ménagé : on y voit fréquemment
des figures de pape finissant en queue de poisson, des animaux à tête
d'évêque mitré, un renard vêtu d'habits de moine prêchant à des poules,
etc. On y trouve même parfois des scènes qu'on est étonné de rencontrer
dans un livre de piété, telles qu'un couple au bain, une leçon de natation,
des amoureux s'embrassant, etc.
Au XVe
siècle, cet élément burlesque et satirique fait en partie place à l'élément
tragique, et la fragilité des choses humaines est souvent rappelée dans
les marges des volumes par une série d'images de la Danse
des morts, où figurent des gens de tout âge et de toute condition
sociale, images qui, sous le pinceau des miniaturistes français, reflètent
toujours une gaieté narquoise, la Mort
elle-même ayant un air plutôt goguenard que lugubre. Ces séries de Danses
des morts sont très intéressantes et très prisées.
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Deux
planches des Très Riches Heures du Duc de Berry (ca.
1410) : le mois d'octobre,
avec son
calendrier et ses figures zodiacales et, Ã droite, le le Chevalier
et la Mort. |
Les écoles, les
artistes et les imprimeurs.
En ce qui concerne
l'art lui-même, c'est l'école
française de peinture qui s'est constituée la première, au XVIe
siècle, et qui domina d'abord les autres, sous l'influence prépondérante,
toutefois, des principes de l'école
flamande, c.-à -d. revêtant un caractère réaliste très prononcé.
La France ,
les Flandres ,
Avignon sous la domination des papes ,
certaines parties de l'Italie ,
notamment le royaume de Naples
sous la dynastie d'Aragon
et le royaume de Sicile
sous les princes de la maison d'Anjou ,
brillèrent sous ce rapport. Et sans empiéter sur ce qui sera dit à cet
égard à l'article consacré aux Manuscrits,
il est nécessaire de citer au moins quelques exemples de ce genre.
En France, le principal
promoteur des beaux livres fut Jean, duc de Berry ;
des maîtres flamands tels qu'André Beauneveu
(de Valenciennes )
Jacquemart de Hesdin, Pol de Limbourg, exécutèrent pour ce prince bibliophile
des chefs-d'oeuvre, notamment trois volumes de « grandes heures »; celles
conservées à la Bibliothèque
nationale, celles de la bibliothèque du duc d'Aumale à Chantilly
et celles de la bibliothèque de Bruxelles ,
auxquelles il faut ajouter les Heures dites de Savoie
de la bibliothèque de Turin
et celles appartenant au baron Edmond de Rothschild.
L'art français du
XVe siècle,
devenu indépendant, malgré des emprunts faits aux Flandres ,
puis à l'Italie ,
a produit encore de plus grands chefs-d'oeuvre de la miniature
dans la catégorie de livres dont nous nous occupons. Il suffira de citer
les Heures dites du roi René, celles de Louis de Laval, celles
d'Anne de Bretagne (reproduites en chromolithographie
par Curmer), toutes les trois à la Bibliothèque nationale, et par-dessus
tout les Heures d'Estienne Chevalier, peintes par Jehan
Foucquet, dépecées depuis longtemps et dont un important fragment
a été acquis à la fin du XIXe siècle
par le duc d'Aumale (reproduites par Curmer).
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| Les
Heures de Catherine de Clèves
(ca. 1440). |
L'école flamande
a brillé d'un très vif éclat par ses nombreux maîtres qui formèrent
Ia célèbre école de Bruges ,
illustrée par Alexandre Bening, Gérard de Bruges, Gérard David de Gand,
Liévin d'Anvers, etc., et à laquelle on doit toute une série de livres
magnifiques les Heures dites aux fleurs et les Heures de la dame de Lalaing,
à la bibliothèque de l'Arsenal,
les petites Heures de la bibliothèque A. Firmin-Didot, les Heures du pape
Alexandre VI Borgia (de la collection
L. Gruel), les Heures d'Hennessy (bibliothèque de Bruxelles ),
les Heures d'Isabelle de Castille (British
Museum), les Heures de l'empereur Maximilien (bibliothèque de Vienne ),
etc.
L'art italien a produit
aussi des livres d'Heures superbes, comme en témoignent entre autres celles
de Ferdinand d'Aragon, roi de Naples ,
conservées à la Bibliothèque
nationale (Paris).
Les
livres d'heure à l'âge de l'imprimerie.
La gravure
associée à la typographie fut appliquée de bonne heure à la production
des livres aussi usuels qu'étaient les livres d'heures. Le premier souci
des éditeurs fut de leur donner l'apparence trompeuse de manuscrits,
dont ces livres dérivaient d'ailleurs directement au point de vue de leur
illustration. On les tirait au début presque exclusivement sur vélin,
et les gravures, exécutées au simple trait, qui les décoraient, étaient
en principe destinées à être coloriées ou miniaturées avec plus ou
moins de luxe, ou bien elles étaient recouvertes par des miniatures
originales. Parfois même, dans ce but, l'emplacement des gravures était
réservé en blanc. Les initiales étaient presque toujours peintes Ã
la main. La corporation des libraires pratiqua cet éclectisme afin de
ménager celle des miniaturistes et de préparer ainsi la transition au
règne de l'imprimerie.
L'industrie des livres
d'heures est essentiellement française et surtout parisienne, et elle
parvint en peu d'années à une réputation européenne, défiant toute
concurrence. C'est Paris qui approvisionnait
tout l'Occident en livres liturgiques, qu'on y imprimait en anglais,
en flamand, en italien et en espagnol;
l'Italie
et l'Espagne ,
qui avaient devancé la France
dans la production des livres d'heures ornés de gravures, devinrent ainsi
ses tributaires.
L'initiateur de cette
industrie à Paris fut l'imprimeur Jean Dupré, qui publiait dès 1481
des livres avec figures sur bois, et auquel on
doit le premier livre en français illustré de vignettes qui soit sorti
d'un atelier parisien. Ce fut lui aussi qui, le 4 février 1488 (date du
calendrier julien), mit au jour un livre d'heures avec vignettes gravées
en relief sur cuivre, procédé qui assurait aux gravures une durée plus
longue et une finesse de taille plus grande, et qui fut ensuite adopté
par la majorité des éditeurs. Cependant le plus ancien livre d'heures
parisien que l'on connaisse, première ébauche bien imparfaite, fut donné
par le célèbre éditeur Antoine Vérard, ancien
calligraphe et miniaturiste
expérimenté. Il fut achevé le 7 juillet 1487, et les vingt-huit planches
qui le décorent sont des gravures sur bois imprimées au frotton et coloriées
ensuite au patron. Il est encore dépourvu de bordures. Jean Dupré fut
l'imprimeur des premiers livres soignés en ce genre sortis de la boutique
de Vérard, depuis 1488. En raison de sa profession antérieure, Vérard
publia la majeure partie de ses livres à l'imitation des manuscrits. C'est
pourquoi les gravures sur bois dont il les ornait n'étaient presque qu'au
trait, étant destinées à être converties en miniatures. Le style et
l'exécution en sont d'abord assez médiocres, tout en présentant une
certaine originalité; elles s'améliorent avec le temps.
Simultanément entra
en lice un autre imprimeur : Philippe Pigouchet, libraire de l'université
de Paris. Il édita d'abord pour son propre
compte des livres d'heures avec une illustration de style bien gothique,
mais charmant dans sa naïveté gauloise; il devint ensuite l'un des imprimeurs
attitrés du plus éminent parmi les éditeurs de livres d'heures au XVe
siècle, de Simon Vostre.
Celui-ci montra plus
de sentiment de l'art que Vérard, son rival.
Il s'attacha à apporter plus de fini dans le dessin et dans la gravure
des planches de ses livres, de manière Ã
en rendre le coloriage inutile, et il sut mettre infiniment plus de goût,
de variété et d'agrément dans les entourages; ce sont eux surtout qui
firent la fortune de ses Heures, dont il donna environ trois cents éditions,
de 1488 à 1520, et qui furent imitées par ses nombreux concurrents, ou
servilement copiées, même par Vérard.
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| Planches
d'un livre d'heures illustré par Simon Vostre et imprimé par Philippe
Pigouchet. |
Ces encadrements,
par leur originalité, leur charme et leur richesse, tranchent sur les
productions analogues de ce temps. De petites vignettes à Sujets y sont
heureusement combinées avec de gracieux motifs d'ornementation. Elles
forment des suites d'histoires de l'Ancien Testament
et du Nouveau Testament ,
des interprétations graphiques, des légendes ou des allégories pieuses.
Simon Vostre en augmenta successivement le nombre, de même qu'il renouvelait
de temps à autre les compositions de certaines planches de ses livres.
Parmi ces suites, on remarque surtout la Danse
des Morts, hommes et femmes, en soixante-six sujets, Ã laquelle
se rattache une suite analogue : les Accidents de l'homme. A cette
figuration pieuse se joignent des épisodes de la vie réelle : des jeux
d'enfants, des amusements de jouvenceaux, des bergeries, des chasses Ã
courre, des scènes d'intérieur, tout cela traité avec vérité, esprit
et finesse.
La partie purement
décorative consiste en feuillages et fleurons de convention, au milieu
desquels se jouent des êtres fantastiques : des chimères, des marmousets,
des griffons, des coquecigrues, etc., ou bien en arabesques
qui tantôt rappellent des motifs d'orfèvrerie,
tantôt montrent déjà les premières atteintes de l'influence italienne.
Les fonds noirs semés de points blancs, dits fonds criblés, y
sont souvent employés; ils relèvent vigoureusement les compositions principales
et produisent un effet séduisant. Ces bordures, formées de pièces de
rapport, se prêtaient à des combinaisons multiples, d'où une variété
infinie d'aspects. Le caractère général de l'art dans les livres d'heures
de Simon Vostre est expressif et sobre, gracieux sans affectation, original
sans recherche.
A côté d'un artiste
de cette envergure, c'est à peine s'il convient ici de citer ses concurrents,
ou plutôt ses imitateurs. Le meilleur était Thielman Kerver (1497-1522),
d'origine allemande; derrière lui se placent : Jean Petit (1493-1541),
Pierre Regnault (1489-1520), Gilles et Germain Hardouyn (1497-1540), Guillaume
Eustace (1497-1520), François Regnault (1500-1522), pour ne parler que
des principaux parmi les nombreux libraires parisiens qui exploitaient
cette spécialité lucrative. L'influence de I'art allemand, de Martin
Schongauer, puis d'Albrecht Dürer, qui est déjÃ
sensible dans les grandes compositions de la dernière manière de Vostre,
ne fit que s'accentuer chez les autres, pour céder ensuite la place Ã
l'ascendant de la Renaissance
italienne, qui monta à l'assaut de l'art français dès les premières
années du règne de François ler.
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Les
Heures du cardinal Alessandro Farnese, par Giulio Clovio
(ca. 1546).
L'Adoration
des Mages et, Ã droite, Salomon et la Reine de Saba. |
Le plus brillant
producteur de livres d'heures à cette date est Geoffroy
Tory, Ã la fois dessinateur, graveur, libraire et imprimeur. Il avait
fait son éducation d'artiste en Italie .
Le caractère de l'illustration de ses heures diffère du tout au tout;
elle est entièrement gravée au trait et les encadrements n'ont plus rien
du Moyen âge
français. Ce sont, ou bien des arabesques renaissance, comme dans les
Heures dites à l'antique (1525 et 1531), ou bien des bordures de
fleurs, de fruits et d'oiseaux, dans le goût flamand, comme dans les Heures
dites à la moderne (1527). A la suite de ce grand artiste, il faut
placer Simon de Colines, éditeur des premières
Heures de Tory, et qui publia, en 1543, de « grandes heures»,
avec de superbes cadres d'arabesques, tantôt en clair, tantôt en noir
sur fond blanc, livre qui constitue l'un des plus beaux spécimens de l'art
français de la Renaissance.
L'influence italienne
implantée en France
à titre d'art officiel y étouffa l'originalité native, et les exagérations
de l'école dite de Fontainebleau portèrent
un coup funeste à la gloire ancienne des livres d'heures français. Il
y a cependant dans ce style quelques volumes intéressants : les Heures
de Jacques du Puys (1549), celles de Roville, de Lyon
(1549), celle des héritiers de Junte, à Lyon (1558), et surtout celles
de Léon Cavellat, de Paris (1579).
Durant toute la période
que nous venons de parcourir, on ne peut citer hors de France que quelques
livres de cette catégorie méritant de retenir l'attention. Venise,
qui fut le berceau des livres de prières illustrés, tient toujours la
première place avec les Heures données par J. Hamman, dit Hertzog
(1493) ; avec l'Office de la Vierge, de Bernardo Stagnino (1502-1511),
richement décoré par Zoan Andrea; avec les Heures de l'imprimerie
aldine (1529), avec l'Office de la Vierge de Fr. Marcolini (1545)
et avec
les Heures
de Gabriel Giolito de' Ferrari (1570). L'art allemand ne nous offre que
quelques volumes édités par Grüninger, à Strasbourg
(Ã partir de 1498). Christophe Plantin, d'origine
française, fondateur à Anvers
d'une imprimerie devenue célèbre, se présente à nous avec un beau livre
d'Heures illustré (1565).
Mais l'ère du déclin
arrive déjà pour la gravure sur bois, et le règne de la gravure au burin
commence. Le même Plantin marque la transition par une association hybride
des deux genres, dans un Office de la Vierge (1573), où les encadrements
des pages sont gravés sur bois, tandis que les grandes planches sont sur
cuivre. Peu de temps après, on ne produit plus en France ,
et en petit nombre encore, que des Heures ornées de gravures en taille-douce
: Office de la Vierge, de J. Mettayer (1584); celui de J. Houzé
(1588), avec gravures par Thomas de Leu; celui de Foucault (1611), avec
figures de L. Gaultier, Wierix, etc. ; les Heures de la Vierge,
de 1657.
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| Planche
des Heures d'Anne de Bretagne. |
Livre
d'heures illustré par Hardouyn. |
Au XVIIe
et au XVIIIe
siècle, avec la diminution des sentiments religieux, les volumineux livres
d'Heures se réduisent à de minces Offices ou Prières de la messe, et
l'on ne se donne plus la peine, en général, d'illustrer ce genre de livres.
C'est ainsi qu'après les Heures nouvelles, d'environ 1660, entièrement
gravées au burin, texte et figures, on ne rencontre rien à signaler jusqu'aux
Heures de la Dauphine, publiées à Paris
par Théodore de Hansy, en 1745 ou 1746, aussi entièrement gravées et
ornées d'images d'après Eustache Le Sueur, Philippe
de Champaigne, Coypel, Mignard,
etc. Et, postérieurement à cette date, le rôle de l'iconographe cesse
entièrement.
L'imprimerie, tout
en ayant donné satisfaction aux masses au point de vue des manuels de
piété, n'avait pas pour cela supprimé les livres de prières manuscrits.
Seulement ceux-ci devinrent rares et n'étaient plus exécutés qu'à titre
exceptionnel. Parmi ceux de l'école franco-italienne du XVIe
siècle, il faut citer les Heures du roi Henri
II (à la Bibliothèque
nationale), celles de Catherine de Médicis
(au musée du Louvre), celles qui appartinrent
ensuite à Anne d'Autriche (coll. Ambroise
Firmin-Didot, puis Spitzer et Morgand), et celles du grand écuyer de France,
Claude Gouffier de Boisy (coll. Didot).
Au XVIIe
siècle, c'est la calligraphie qui joue le premier rôle à cet égard.
Jean le Manient produisit quelques livres de prières au début du règne
de Louis XIII. Puis vint le merveilleux calligraphe
Nicolas Jarry qui, de 1633 à 1644, exécuta des
missels, des offices, etc., en grand format et en tout petit, pour le roi,
la reine, les princes du sang et les grands personnages de la cour. Ces
volumes étaient quelquefois accompagnés de charmantes miniatures par
Petitot, L. Du Guernier, etc., et on les paye aujourd'hui des prix formidables.
Les Heures de Louis XIV (à la Bibliothèque nationale), qui sont
d'une autre main, n'offrent qu'un exemple de l'art officiel à cette époque.
Au XVIIIe
siècle, on rencontre encore quelques livres de prières calligraphiés
avec talent par Jean-Pierre Rousselet, quelquefois avec des peintures de
Restout et autres; par Doré, avec figures de Cochin, etc. Puis vient une
longue période de néant absolu dans ce domaine.
Au XIXe
siècle, ce n'est que sous le règne de Louis-Philippe
qu'il se produisit quelques nouvelles manifestations à cet égard. H.
Delacroix a peint, en 1844, un charmant livre d'Heures, bien moderne, pour
l'éditeur Curmer, qui se proposait de le reproduire en chromolithographie,
comme livre de mariage de la famille d'Orléans. D'autres éditeurs en
publièrent avec des illustrations en couleurs ou gravées, mais ils ne
firent que copier ou imiter les Heures manuscrites ou imprimées des siècles
passés. (G. Pawlowski).
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François
Avril, Très riches heures de Champagne, Hazan, 2007 |
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