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La langue haoussa
et la littérature haoussa
Le haoussa ou haousa est une langue afro-asiatique appartenant à la branche tchadique occidentale, parlée principalement au Niger et dans le nord du Nigeria, où elle joue un rôle majeur comme langue véhiculaire. Elle est également utilisée comme langue de commerce et de culture dans une grande partie du Sahel, avec des communautés de locuteurs importantes au Cameroun, au Tchad, au Ghana, au Bénin et jusqu'au Soudan. On estime qu'elle compte des dizaines de millions de locuteurs natifs et un nombre considérable de locuteurs secondaires, ce qui en fait l'une des langues les plus importantes du continent africain.

Son système phonologique est marqué par la présence de consonnes emphatiques, d'occlusives glottalisées et d'un contraste tonique fondamental pour distinguer les sens. La prosodie joue un rôle décisif, avec des tons généralement haut, bas et parfois moyen, qui peuvent modifier la signification d'un même groupe de phonèmes. Le haoussa utilise également une structure syllabique relativement simple et une alternance vocalique régulière qui contribue à sa fluidité.

Le haoussa possède un système tonal binaire ou ternaire selon les analyses, dans lequel les tons haut et bas (et parfois moyen) modifient non seulement les distinctions lexicales mais aussi les valeurs grammaticales. Les alternances tonales marquent souvent l'opposition entre formes nominales et verbales, entre certaines dérivations ou entre aspects verbaux. L'harmonie vocalique du haoussa, moins rigide que dans d'autres langues tchadiques, influence toutefois la distribution de certaines voyelles dans les schèmes verbaux et nominaux.

Le haoussa dispose de deux systèmes d'écriture. L'écriture la plus largement utilisée aujourd'hui est le boko, un alphabet latin adapté au haoussa, introduit durant la période coloniale et devenu l'outil dominant pour l'éducation, les médias et la littérature contemporaine. Le second système, plus ancien, est l'ajami, une adaptation de l'alphabet arabe employée historiquement pour la poésie, les écrits religieux et la correspondance. L'ajami demeure vivant dans certaines communautés traditionnelles et dans les pratiques liées à l'islam.

La grammaire du haoussa repose sur un ensemble cohérent de principes où l'aspect verbal, la structure nominale et le rôle des particules sont centraux. L'ordre de base des constituants est sujet-verbe-objet (SVO), mais cet ordre peut se modifier dans certaines constructions focalisées ou dans les phrases relatives. La langue privilégie l'aspect plutôt que le temps : les verbes ne se conjuguent pas principalement pour exprimer passé, présent ou futur, mais pour distinguer l'accompli, l'inaccompli, le progressif, le futur et certaines valeurs modales. Ces formes verbales se construisent habituellement à l'aide de particules préverbales, notamment des marqueurs d'aspect, de négation ou de focalisation. La polarité négative modifie fréquemment la forme verbale elle-même et impose des particules spécifiques en début ou en fin de proposition.

Le système verbal repose sur une racine, généralement trilitère, à laquelle s'ajoutent des schèmes dérivationnels permettant d'obtenir des formes causatives, intensives, réciproques ou passives. Certaines dérivations introduisent des modifications vocaliques internes ou des géminations consonantiques. Les pronoms sujets existent sous plusieurs séries distinctes : une série utilisée devant les verbes d'aspect accompli, une autre pour l'inaccompli, et parfois une autre encore devant certaines particules focalisantes. Les objets peuvent être exprimés par des pronoms suffixés directement attachés au verbe ou au nom. La possession, elle aussi, s'exprime par des suffixes pronominaux collés au nom possédé.

Les noms présentent un système de classification fondé sur des préfixes nominaux. Les préfixes les plus courants sont ma-, na-, ga-, ja-, ou encore ba-, chacun pouvant regrouper des catégories sémantiques ou morphologiques, mais leur correspondance n'est pas strictement régulière. Le nombre se marque de manière variée : certains pluriels se forment par changements vocaliques internes, d'autres par ajout de suffixes comme –i, –ai, –una ou –anni, et certains par combinaison de préfixes et suffixes. Cette diversité rend les pluriels souvent imprévisibles et justifie l'apprentissage lexical. Les adjectifs suivent généralement le nom et s'accordent en nombre, mais leur accord se manifeste surtout par l'harmonisation tonale et parfois par des modifications morphologiques spécifiques. Les possessifs post-nominaux ainsi que les démonstratifs suivent la structure nom-adjectif-déterminant.

Les particules jouent un rôle important. Il existe des particules de focalisation permettant de mettre en relief soit le sujet soit un autre constituant, modifiant alors l'ordre habituel ou le choix de la série pronominale. Les particules de subordination introduisent les relatives, les complétives et les circonstancielles. Les relatives se forment en général par une particule invariable suivie d'un pronom relatif accordé selon la nature référentielle du nom antécédent. Les prépositions sont en nombre limité, mais leur combinatoire avec les pronoms suffixés crée un système riche de compléments circonstanciels.

La négation se réalise au moyen de particules placées avant et parfois après le verbe, et peut entraîner des formes verbales propres à la polarité négative. Dans les phrases verbales, le sujet peut être exprimé par un nom, un groupe nominal ou un pronom de la série verbale correspondante; dans les phrases nominales, où il n'existe pas de verbe « être » au présent, la copule est généralement implicite, sauf dans des contextes où une particule copulative est nécessaire pour éviter l'ambiguïté ou exprimer une focalisation.

Culturellement, le haoussa est associé à un patrimoine littéraire et artistique exceptionnel. La poésie, les contes oraux et les chants épiques occupent une place centrale dans la société haoussa traditionnelle, tandis que le cinéma haoussa contemporain, connu sous le nom de Kannywood, contribue à diffuser la langue à travers l'Afrique de l'Ouest. La langue joue également un rôle significatif dans le commerce transsaharien historique, ce qui explique sa diffusion dans de nombreuses régions éloignées de son berceau originel. Aujourd'hui, le haoussa continue de se développer comme langue transnationale, soutenu par les médias modernes, les réseaux sociaux, les radios internationales et les institutions éducatives. Sa capacité à servir de lingua franca dans des zones multilingues, son ancrage dans l'histoire islamique ouest-africaine et la vitalité démographique de ses locuteurs renforcent son statut de langue de référence dans le Sahel et au-delà.

La littérature haoussa.
La littérature en langue haoussa s'inscrit dans une longue tradition orale et écrite, caractérisée par une grande richesse thématique, stylistique et fonctionnelle, profondément ancrée dans les réalités socio-historiques, religieuses et culturelles des peuples haoussa, principalement situés dans le nord du Nigeria, le sud du Niger, ainsi que dans certaines parties du Tchad, du Cameroun, du Ghana et du Bénin. Avant l'arrivée de l'islam, la littérature haoussa était exclusivement orale : elle se transmettait de génération en génération à travers des genres tels que les contes (tatsuniya), les proverbes (karin magana), les énigmes (wakar tafki), les chants de travail, les chants de louange (kirari), les chants de deuil (wakar jin'aiki), et les épopées héroïques. Ces formes orales, souvent accompagnées de gestes, de musique (notamment le tambour kalangu ou la flûte algaita), et de mimes, jouaient un rôle éducatif, moral, social et identitaire. Elles mettaient en scène des figures humaines, animales ou surnaturelles (comme le personnage récurrent de Zarma (ou Dami) dans les contes) et véhiculaient des valeurs telles que la sagesse, la ruse, la justice, la solidarité ou la critique sociale. 

L'arrivée de l'islam, à partir du XIe siècle, puis surtout à partir du XIVe-XVe siècle avec les royaumes haoussa (les fameux Hausa Bakwai), a profondément transformé la production littéraire. L'arabe devient la langue de la religion, de la science et de l'administration savante, mais le haoussa, écrit en caractères arabes (connus sous le nom d'ajami), acquiert progressivement un statut littéraire. Les manuscrits en haoussa ajami se multiplient à partir du XVIIIe siècle, notamment sous l'impulsion du mouvement jihad de Usman dan Fodio (1754-1817), fondateur du califat de Sokoto. Dan Fodio, ses frères (comme Abdullahi dan Fodio), et surtout son fils Muhammad Bello, écrivent abondamment en haoussa ajami, mêlant poésie, théologie, droit, éthique, histoire et éducation. Leurs oeuvres (comme Wakar Hakkika ( = Chant de la vérité), Tanqidiya, ou Insha' al-ustadh) sont généralement rédigées en vers ou en prose rimée, dans un style élaboré mêlant citations coraniques, références prophétiques et métaphores haoussaphones. Ces textes ne sont pas de simples traductions de l'arabe; ils constituent une littérature originale, adaptée à la sensibilité locale, destinée à éduquer les masses non arabophones dans une perspective réformiste et islamique. 

Parallèlement à cette littérature savante religieuse, une littérature populaire continue de s'épanouir, notamment sous forme de poésie chantée. Les yan kila (poètes itinérants ou attachés à des cours royales), les mawakil (répertoires de chants d'éloge), les wakoki (chants divers, souvent de critique politique ou sociale), ou les wakar jin'aiki (chants funéraires) restent vivaces, transmis oralement ou notés en ajami par des érudits locaux. Certains genres hybrides apparaissent, comme les hikaya (récits en prose rimée), souvent inspirés de récits islamiques ou préislamiques, ou des adaptations locales des contes des Mille et une nuits

Le tournant colonial, à la fin du XIXe siècle, marque une rupture : les Britanniques imposent l'écriture latine pour le haoussa, à travers la Hausa Board créée en 1930. Le passage de l'ajami au latin est progressif mais profondément transformateur : il facilite la diffusion imprimée, mais marginalise la tradition manuscrite et l'érudition islamique classique. Naît alors une littérature dite "moderne", ordinairement produite par des enseignants, des administrateurs coloniaux bilingues ou des écrivains autodidactes. Les années 1930-1950 voient l'essor de la littérature populaire haoussa (aussi appelée Littattafan Soyayya ou Littattafan Finafinai), publiée notamment par la Northern Nigerian Publishing Company à Zaria. Des auteurs comme Abubakar Imam (auteur de la célèbre trilogie Magana Jari Ce ( =  La Parole vaut de l'argent), publiée entre 1937 et 1961), ou Sa'adu Zungur (poète engagé et pionnier du nationalisme haoussa), marquent cette transition. Magana Jari Ce, conçu à l'origine comme manuel scolaire, se compose de contes, d'apologues, de récits historiques et de poèmes, illustrant une éthique musulmane, une critique des préjugés sociaux et une volonté de modernisation sans rupture avec les valeurs traditionnelles. 

À partir des années 1970, la littérature haoussa connaît un véritable essor populaire avec la prolifération des soyayya (romans d'amour) et des finafinai (romans policiers ou à suspense), principalement écrits par des femmes (comme Hafsat Abdulwaheed, Balaraba Ramat Yakubu, ou Ado Ahmad Gidan Dabino) et publiés à bon marché à Kano, Zaria ou Kaduna. Ces romans, souvent critiqués par les milieux conservateurs pour leur traitement de sujets tabous (mariage forcé, polygamie, divorce, éducation des filles, migration vers les villes), constituent pourtant une formidable caisse de résonance des tensions sociales contemporaines. Ils adoptent un langage accessible, mêlant haoussa standard, argot urbain, et parfois des emprunts à l'anglais ou au pidgin, et connaissent une diffusion massive via les marchés, les écoles, les clubs de lecture féminins ou les réseaux sociaux aujourd'hui. 

Parallèlement, une littérature engagée, poétique ou expérimentale se développe, notamment dans les universités ou à travers des revues comme Gaskiya Ta Fi Kwabo (journal fondé en 1939, qui a publié de nombreux écrivains haoussa). Les poètes comme Garba Gashuwa, Umaru Abdullahi Birnin Kudu, ou Aliyu Muhammad Bunza s'expriment sur des thèmes aussi divers que la corruption, l'identité musulmane, la crise environnementale (sécheresse dans le Sahel), ou l'exil. Le théâtre haoussa, bien que moins documenté, joue aussi un rôle important, notamment avec la Hausa Drama de la BBC dans les années 1950-1960, ou les pièces de Abubakar Imam et de Baba Gana, qui mêlent satire, morale et actualité. 

Il convient aussi de souligner que la littérature haoussa présente des variations régionales (Nigeria du Nord / Niger), des clivages générationnels (tradition savante / modernité populaire), des tensions entre écriture ajami et latine, et des débats théologiques persistants (wahhabites / soufis, par exemple). Depuis les années 2000, on observe un regain d'intérêt pour l'ajami, soutenu par des projets de numérisation de manuscrits (comme ceux menés par l'Hausa Ajami Manuscript Project), une reconnaissance croissante de la valeur historique et littéraire de ces textes, et une tentative de réconciliation entre les deux traditions scripturaires. 

Ajoutons que la littérature haoussa dialogue de plus en plus avec d'autres langues et cultures : des traductions vers l'anglais ou le français existent (bien que limitées), des écrivains bilingues comme Helon Habila évoquent parfois l'univers haoussa dans leurs oeuvres anglophones, et des chercheurs internationaux contribuent à faire découvrir cette littérature au-delà de l'Afrique de l'Ouest. 

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