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Les
langues
tchadiques constituent l'une des principales branches de la famille
afro-asiatique. Elles sont principalement parlées dans une vaste zone
couvrant le nord du Nigeria ,
le nord du Cameroun ,
le sud du Tchad ,
l'ouest du Soudan
et une petite partie du Niger .
Cette branche compte environ 150 Ă 200 langues, selon les classifications,
et touche des dizaines de millions de locuteurs, dont la très grande majorité
se concentre autour du bassin du lac Tchad .
La langue tchadique la plus importante en nombre de locuteurs est sans
conteste le haoussa. Parlé par plus de
80 millions de personnes (locuteurs natifs et apprenants inclus), le haoussa
joue un rĂ´le majeur en tant que lingua franca dans une grande partie
de l'Afrique de l'Ouest, notamment au Nigeria, au Niger, au Tchad et au
Cameroun. Il est également utilisé dans le commerce, l'éducation islamique,
les médias et la littérature.
L'origine des langues
tchadiques est encore débattue, mais la plupart des linguistes s'accordent
à penser qu'elles se sont séparées des autres branches afro-asiatiques
il y a plusieurs millénaires, probablement dans la région actuelle du
Tchad ou du nord du Cameroun. Des études archéolinguistiques suggèrent
que la diffusion du proto-tchadique pourrait être liée à l'expansion
pastorale néolithique dans la bande sahélienne, bien avant l'arrivée
des langues nilo-sahariennes ou
nigéro-congolaises dans la
région.
Malgré leur importance
démographique et culturelle, de nombreuses langues tchadiques sont menacées
ou en déclin, notamment face à la domination du haoussa, de l'arabe
tchadien, de l'anglais ou du français selon les pays. La documentation
linguistique reste inégale : si le haoussa est extrêmement bien étudié,
avec une riche littérature orale et écrite, y compris des textes religieux
et administratifs datant de plusieurs siècles, beaucoup d'autres langues
tchadiques ne disposent que de descriptions partielles et font l'objet
de recherches linguistiques récentes. Cependant, des efforts sont en cours,
notamment par des linguistes africains et internationaux, pour préserver
ces langues, développer des orthographies standardisées, et promouvoir
leur usage dans l'éducation et les médias.
Classification
interne des langues tchadiques.
La classification
interne des langues tchadiques fait généralement apparaître quatre grands
groupes : le tchadique occidental, le tchadique central, le tchadique oriental
et le tchadique méridional (parfois appelé tchadique B ou langues boulé).
Le tchadique occidental, le plus vaste, comprend le haoussa et de nombreuses
autres langues parlées surtout au Nigeria et au Cameroun. Le tchadique
central se concentre principalement au Tchad, autour du lac Tchad, et rassemble
des langues comme le bara ou le mokilko. Le tchadique oriental s'étend
vers le Soudan, avec des langues comme le dangaleat ou le sokoro, tandis
que le tchadique méridional regroupe des idiomes souvent moins documentés,
parlés dans des zones plus isolées du Cameroun et du Nigeria.
Tchadique
occidental.
Le tchadique occidental
inclut le haoussa, seule langue tchadique ayant une large diffusion régionale.
Les autres langues sont parlées au Nigéria et au Niger dans des zones
montagneuses ou rurales. Ce sous-groupe se distingue par des systèmes
tonals relativement simples et une morphologie verbale assez régulière.
On y trouve des ensembles internes comme Bade–Warji ou le Zaar/Barawa.
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| Haoussa |
Variétés
: Hausa de l'Est, Hausa de l'Ouest, Gwandara,
Karshi, Koro Wachi (Koro Fye), Koro Zaar (Sayanci), Sha, Cicipu (Acipu). |
| Bade–Warji |
Bade,
Ngizim, Duwai; Warji, Diri, Pa'a (Afawa), Bole, Gera, Galambu, Zangwal,
Zul, Giiwo, Kirfi, Fuka, Luri. |
| Zaar-Barawa |
Sous-groupe
: Zaar (Sayawa), Guruntum, Boghom, Jor, Duguri, Gambar, Mbərnəm, Polci,
Zul, Kari, Burak, Piya, Dott. |
| Dass |
Dass,
Geji, Zaranda, Sigidi, Kirfi (var.), Lelna (Dakarkari), Duguza, Zari, Buli,
Mburku. |
Tchadique
central (biu–mandara).
Principalement parlé
autour des monts Mandara (Nigéria, Cameroun, Tchad), le tchadique central
ou biu-mandara compte une très grande diversité de langues, souvent parlées
dans des poches montagneuses. Il se caractérise par des systèmes consonantiques
complexes, des alternances consonantiques riches, et parfois des tons multiples.
Les langues kotoko du bassin du Logone et les groupes mafa-wandala et mofu
sont particulièrement connus.
| Tera–Bura |
Tera,
Hinna, Pidlimdi (Hdi), Njayi, Bura, Margi, Kilba, Pabir. |
| Wandala–Mafa |
Wandala
(Mandara), Mafa, Mefele, Wuzlam (Ula), Muyang, Moloko, Gwendə, Mada, Ouldémé,
Dugwor, Zulgo-Gəwər, Gemzek, Mada-Hina. |
| Kotoko |
Lagwan
(Logone), Mpade, Afade, Goulfey, Kuseri, Makari, Maltam. |
| Mofu |
Mofu-Gudur,
Mofu-North, Mofu-South, Zulgo, Merey, Cuvok, Zulgo-Gudur. |
Autres
langues
Biu–Mandara |
Mandara,
Bata, Higi (Kamwe), Muktele, Ngweshe, Gude, Lamang, Waga, Buduma (Yedina),
Kofa, Mina, Kapsiki, Margi South, Daba, Lele, Hya, Gudu. |
Tchadique
oriental.
Concentré dans
le centre du Tchad, le tchadique oriental comprend des langues comme le
mubi, le kenga, le migama ou le sokoro. Ces langues ont souvent subi forte
influence des langues voisines sahariennes et nilo-sahariennes. Leur morphologie
verbale présente des particularités, notamment dans la formation de l'aspect.
Les systèmes tonals y sont généralement moins réguliers que dans le
tchadique occidental.
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| Mubi |
Mubi,
Gidar, Zirenkel, Mawa, Glandang, Dangla, Dangaléat, Guedera. |
| Sokoro |
Sokoro,
Saba, Gadang, Msr, Bolgo, Kenga, Nduka, Benoue-East. |
| Somrai
oriental |
Somray,
Barain/Varin, Berakou, Bidiyo, Kujargé (classification parfois contestée). |
| Dangla
élargi |
Dangaleat
A/B, Migama, Migaama-Oyo, Mogum, Kera. |
Tchadique
méridional (angas–sura).
Essentiellement
parlé sur les hauts-plateaux du centre du Nigéria, le tchadique méridional
présente des caractéristiques phonologiques distinctives comme la présence
de nombreuses consonnes sonantes et un ton moins systématique dans certains
sous-groupes. Les langues angas, goemai, mwaghavul et tangale sont particulièrement
représentatives. Les systèmes nominaux montrent souvent des traces anciennes
de classes nominales.
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| Angas |
Angas
(Ngas), Mwaghavul, Muppun, Miship, Tal, Goemai, Jipal, BelnÉ™, Chip, Ron
(A. Ron), Fier, Kulere, Mirriam. |
| Sura |
Sura
(Eggon/Sura), Pan, Gashish, Mernyang, Talassa. |
| Montol-Tangale |
Montol,
Tangale, Dera (Kanakuru), Pero, Kholok, Tangle East. |
| Ywom–Bwol |
Ywom
(Gyang), Bwol, Chakfem, Gerkawa. |
| Kir-Fiya
(Sud) |
Kir,
Fiya, Sigidi-South, Leel. |
Caractères généraux
des langues tchadiques.
Les langues tchadiques
présentent souvent un système de racines consonantiques, bien que celui-ci
soit généralement moins rigoureux que dans les langues sémitiques.
Ces langues utilisent
presque toutes un système tonal, généralement avec deux ou trois niveaux
(haut, bas, parfois moyen), parfois complété par des contours. Le ton
peut distinguer non seulement les mots isolés, mais aussi les marques
grammaticales telles que l'aspect ou la fonction syntaxique, et certaines
alternances tonales proviennent d'anciens affixes aujourd'hui disparus.
Le système consonantique
est généralement complexe : oppositions fortis/lenis, consonnes glottalisées,
labiovélaires, séries palatalisées et spirantisées. Les alternances
consonantiques jouent un rĂ´le grammatical, par exemple dans le marquage
verbal (durcissement, spirantisation, prénasalisation) ou dans la dérivation
lexicale. Les voyelles tendent Ă ĂŞtre moins nombreuses, souvent cinq
Ă sept, parfois avec des variantes ATR (Advanced Tongue Root).
L'harmonie vocalique est présente dans certains groupes, réduite ou perdue
dans d'autres. Beaucoup de langues permettent des séquences consonantiques
initiales issues de contractions historiques.
La morphologie nominale
montre des traces anciennes de classes nominales afrasiennes, souvent réduites
Ă des alternances de suffixes marquant le nombre.
Le pluriel peut être formé par suffixation, alternance vocalique, tonale
ou consonantique, ou par une combinaison de ces procédés. Certains groupes
utilisent encore des marqueurs distincts pour collectifs, singulatifs ou
formes relationnelles. Les possessifs se construisent soit par suffixes,
soit par juxtaposition, parfois avec un morphème génitival ou une modification
tonale sur le nom possédé.
La morphologie pronominale
distingue généralement les trois personnes,
avec opposition singulier/pluriel et souvent un pluriel associatif ou inclusif
selon les langues. Beaucoup utilisent des séries distinctes pour sujet,
objet et possession. Les pronoms sujets tendent
à se réduire à des clitiques, souvent préverbaux. Les marqueurs d'objet
peuvent être suffixés au verbe ou apparaître comme pronoms indépendants
en position focalisée.
La morphologie verbale
repose sur l'opposition aspectuelle plutĂ´t que temporelle. L'aspect
perfectif/imperfectif est central, parfois accompagné d'un progressif,
d'un accompli ou d'un inchoatif. Ces valeurs peuvent être exprimées par
ton, alternance initiale du radical, préfixes ou suffixes. Certains verbes
montrent deux radicaux liés à la transitivité ou à l'aspect. La dérivation
verbale comprend des formes causatives (préfixes, gémination, palatalisation),
moyen/passives (souvent affaiblissement consonantique ou suffixe), intensives
et pluractionnelles (réduplication, allongement, alternance tonale).
La syntaxe
est très majoritairement SVO, mais certains groupes présentent des variantes
régionales ou des ordres conditionnés pragmatiquement. L'auxiliation
peut se faire par des particules préverbales qui portent l'aspect, la
modalité ou la polarité. La négation combine souvent une particule préverbale
et parfois une particule postverbale, héritage d'un système discontinu.
Le marquage des complétives se fait par des particules spécifiques, tandis
que les relatives apparaissent avec un marqueur qui peut ĂŞtre invariable
ou accordé. Les focalisations sont fréquemment marquées par un morphème
fixe précédant le constituant focalisé ou par des modifications tonales.
La structure du groupe
nominal utilise couramment l'ordre nom–qualificatif, parfois avec un
morphème de liaison. Les démonstratifs peuvent coder la deixis spatiale
ou discursive. Les numéraux précèdent souvent le nom
dans le tchadique occidental et le suivent dans d'autres zones, mais la
variation est riche.
La sémantique verbale
montre une forte sensibilité à l'aspect lexical : de nombreux verbes
statifs se comportent différemment en morphologie, avec des restrictions
sur l'alternance aspectuelle. Les pluractionnels sont particulièrement
développés pour exprimer action répétée, distribuée, ou réalisée
sur plusieurs patients.
Les systèmes lexicaux
révèlent de nombreuses couches anciennes partagées avec les autres branches
afrasiennes, notamment dans les domaines du corps, de la parenté, de la
faune, ainsi qu'une grande quantité d'innovations locales dues au contact
prolongé avec les langues sahariennes, nilo-sahariennes ou nigéro-congolaises.
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| Domaine
grammatical |
Tchadique
occidental |
Tchadique
central (Biu–Mandara) |
Tchadique
oriental |
Tchadique
méridional (Angas–Sura) |
| Tons |
2-3
tons, rôle grammatical modéré, alternances tonales régulières |
2-3
tons, rôle majeur dans l'aspect et les catégories verbales |
2-3
tons, souvent instables, parfois sensibles au contexte syntaxique |
tons
fréquents mais parfois réduits dans des sous-groupes; fonction plutôt
lexicale |
| Consonnes |
séries
fortis/lenis, palatales fréquentes, gémination limitative |
inventaires
très riches, glottalisées, spirantes, alternances systématiques |
inventaires
moyens, consonnes emphatiques plus rares inventaires |
assez
simples, sonantes nombreuses, peu d'alternances morphologiques |
Voyelles
et
harmonie |
5-7
voyelles, ATR variable; harmonie faible |
inventaires
Ă 5 voyelles, harmonie peu productive |
6-7
voyelles, quelques harmonies résiduelles |
5-7
voyelles, harmonie marginale |
Morphologie
nominale |
pluriel
souvent suffixal ou tonal; traces claires d'anciennes classes nominales |
pluriel
par alternances consonantiques et vocaliques; parfois irrégulier |
pluriels
nombreux à base tonale ou vocalique; systèmes mixtes |
pluriel
régulier par suffixes; réduction claire des classes nominales |
| Possession |
suffixes
possessifs fréquents; génitif parfois tonalisé |
juxtaposition
+ particule génitive; pronoms indépendants fréquents |
suffixation
+ marqueur génitif; alternances tonales possibles |
principalement
par particule génitive; peu de suffixation |
| Pronoms
sujets |
clitiques
préverbaux courants; distinction personne/nb nette |
clitiques
préverbaux obligatoires, parfois fusionnés avec l'aspect |
formes
préverbales indépendantes ou clitiques; séries multiples |
systèmes
simples; formes sujet souvent non réduites |
| Pronoms
objets |
suffixes
au verbe ou formes indépendantes |
généralement
suffixés; alternanes morphophonémiques fortes |
objets
marqués par particule ou suffixe selon la langue |
pronoms
objets indépendants plus fréquents |
| Système
verbal (aspect) |
opposition
perfectif/imperfectif surtout tonale; dérivation régulière |
forte
alternance des radicaux selon l'aspect et la valence; système très développé |
alternances
tonales + préfixation; distinctions nombreuses (accompli, progressif) |
système
aspectuel réduit; suffixation productive pour dérivations |
| Dérivation
verbale |
causatif
par préfixe ou gémination; |
pluractionnel
tonale dérivations nombreuses : causatif, médiopassif, pluractionnel
par réduplication |
causatif
et antipassif bien marqués; alternances tonales fréquentes |
pluractionnel
par suffixes; dérivations relativement simples |
| Ordre
des mots |
SVO
stable |
SVO
avec variations pragmatiques; focalisation courante |
SVO
; dépendance aux particules aspectuelles |
SVO
stable et peu marqué |
| Négation |
particule
préverbale seule ou double |
négation
discontinu (préverbale + postverbale) fréquent |
particule
préverbale dominante; parfois double |
généralement
une particule unique, peu d'effets tonaux |
| Relatives
et complétives |
relatives
avec marqueur invariable; complétives simples |
marqueurs
relatifs nombreux, parfois accordés |
particules
distinctes pour relatif/completif; ton parfois impliqué |
relatives
par particule unique; systèmes simplifiés |
| Nom
+ modificateurs |
nom-adjectif,
souvent sans marqueur |
nom–qualificatif
avec particule de liaison fréquente |
nom–qualificatif,
parfois ordre inversé selon ton |
nom-qualificatif
sans liaison formelle |
| Influences
externes |
influences
nigéro-congolaises légères |
fort
contact avec langues montagnardes du Cameroun et du Borno |
contact
saharien et nilo-saharien très fort |
influences
nigéro-congolaises importantes |
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