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L'éliminativisme

L'éliminativisme, ou matérialisme éliminatif, est une thèse radicale en philosophie de l'esprit défendue principalement par Paul et Patricia Churchland à partir des années 1980, même si ses racines remontent aux travaux de Wilfrid Sellars et de Paul Feyerabend dans les années 1960. Elle soutient que la psychologie du sens commun (ce que les philosophes anglophones appellent la folk psychology) est une théorie profondément fausse et qu'elle sera un jour entièrement remplacée, et non simplement réduite, par les neurosciences.

La folk psychology désigne l'ensemble des concepts ordinaires par lesquels nous décrivons et expliquons le comportement humain : les croyances, les désirs, les intentions, les émotions, les douleurs, les espoirs. Quand on dit "Pierre a pris un parapluie parce qu'il croyait qu'il allait pleuvoir et désirait rester au sec", on mobilise ce cadre conceptuel quotidien. Pour l'éliminativiste, ce cadre n'est pas une évidence anthropologique innocente : c'est une théorie empirique implicite sur le fonctionnement de l'esprit, une théorie qui a des prétentions explicatives et prédictives, et qui peut donc, comme n'importe quelle théorie scientifique, s'avérer fausse.

L'argument central est une analogie historique. L'histoire des sciences est jalonnée de théories qui ont été non pas réduites mais purement et simplement éliminées : la théorie du phlogistique pour expliquer la combustion a été abandonnée, non traduite en termes d'oxygène; la théorie des humeurs en médecine, le vitalisme en biologie, la théorie du calorigène pour la chaleur (toutes ont disparu sans laisser de correspondant terme à terme dans la science qui les a remplacées). Paul Churchland soutient que la folk psychology partage tous les signes d'une mauvaise théorie : elle stagne depuis des millénaires, elle échoue à expliquer le sommeil, la mémoire, l'apprentissage, les maladies mentales, la perception, le développement cognitif de l'enfant, et elle est structurellement déconnectée de ce que la biologie évolutive et les neurosciences commencent à révéler sur le cerveau.

L'éliminativisme se distingue soigneusement d'autres formes de matérialisme. Le matérialisme réductionniste, lui, espère que les états mentaux seront identifiés à des états physiques : la douleur = l'activation des fibres C, par exemple. Le fonctionnalisme accepte les états mentaux comme des entités réelles définies par leurs rôles causaux, quel que soit leur substrat. L'éliminativisme refuse ces concessions : il ne croit pas que les croyances et les désirs attendent d'être traduits dans un vocabulaire neurologique, car il pense qu'ils ne correspondent à rien de réel dans la structure causale du cerveau. Ils sont, dit Paul Churchland, dans la même position que les sorcières ou le phlogistique : des postulats théoriques d'une théorie ratée.

La proposition positive est que les neurosciences computationnelles, notamment les modèles connexionnistes et les réseaux de neurones artificiels, fourniront un cadre explicatif entièrement nouveau, avec ses propres catégories, qui n'auront pas à être calquées sur les catégories folk. Patricia Churchland, dans son ouvrage Neurophilosophy (1986), plaide pour une intégration totale entre philosophie et neurosciences, où les questions sur la conscience et la cognition deviennent des questions empiriques sur l'architecture cérébrale. Les concepts qui émergeront de cette science mature seront probablement aussi étrangers à nos notions actuelles de"croyance" ou de "désir" que la physique quantique l'est au sens commun.

Les objections à l'éliminativisme sont nombreuses et puissantes. La plus célèbre est celle de l'auto-réfutation : si l'éliminativisme est vrai, il n'y a pas de croyances,  mais alors les Churchland ne peuvent pas croire que l'éliminativisme est vrai, ni désirer nous en convaincre, ni avoir l'intention de défendre une thèse. La théorie semble scier la branche sur laquelle elle est assise. Les éliminativistes répondent que cette objection présuppose précisément ce qui est en question : qu'il y a bien des états propositionnels, et que c'est là tout le problème.

Une autre objection, soulevée par Jerry Fodor notamment, est que la folk psychology marche remarquablement bien. Elle permet de prédire avec une efficacité extraordinaire le comportement d'autrui dans des milliers de situations quotidiennes. Une théorie aussi prédictive ne saurait être entièrement fausse; il doit y avoir quelque chose dans le monde qui correspond à ses catégories, même si ce quelque chose est plus complexe que nous ne le croyons. L'éliminativiste peut rétorquer que le succès prédictif ne garantit pas l'ontologie : la mécanique céleste newtonienne était prédictive avant d'être partiellement invalidée par la relativité.

Il y a aussi une objection phénoménologique : la douleur que je ressens en ce moment est là, indubitable, comme donnée immédiate de conscience. Comment une théorie peut-elle prétendre éliminer quelque chose d'aussi certain? Ici l'éliminativiste distingue l'existence d'états subjectifs bruts (que personne ne nie) et la validité des concepts folk pour les décrire et les expliquer. On peut admettre qu'il se passe quelque chose dans le cerveau sans admettre que les catégories de la folk psychology en saisissent correctement la nature.

L'éliminativisme reste une position minoritaire mais philosophiquement vivace. Son mérite principal est moins de nous convaincre que les croyances n'existent pas que de nous forcer à prendre au sérieux une question que l'on tient trop facilement pour résolue : dans quelle mesure notre vocabulaire mental quotidien est-il une image fidèle de ce qui se passe réellement dans nos têtes? En posant cette question avec une radicalité maximale, il a contribué à relancer toute la philosophie de l'esprit et à approfondir le dialogue entre philosophie, psychologie cognitive et neurosciences.

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