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L'intention
est :
a) L'action
de la volonté qui se propose un but, une fin.
- Distinction : L'ordre d'intention et l'ordre d'exécution. Le premier
est l'ordre des causes finales; le second est l'ordre des causes efficientes.
L'ordre d'intention est donc l'inverse de l'ordre d'exécution.
b) Parfois, l'acte
ou l'objet de la connaissance.
Le
concept d'intention est l'un des plus anciens et des plus débattus de
la philosophie pratique et de la philosophie
de l'esprit. Il occupe une position charnière entre l'action, la conscience,
la causalité et la normativité, et sa clarification
engage des questions aussi fondamentales que la nature de la volonté,
la structure de la rationalité pratique
et les conditions de la responsabilité
morale. Ce que toutes les approches développées au cours de l'histoire
partagent, malgré leurs divergences, est la conviction que l'intention
n'est pas un événement mental parmi d'autres mais une structure organisatrice
de l'existence pratique et de la rationalité humaine. C'est parce que
nous sommes des êtres qui agissons en vue de quelque chose, qui planifions,
qui nous engageons, que nous pouvons nous parler, nous blâmer, nous louer,
nous comprendre. Élucider l'intention, c'est élucider ce qui fait de
nous des agents et non de simples automates causalement gouvernés.
Dans la langue des
Scolastiques,
l'intentio (de intentum, supin de in-tendere = étendre,
diriger vers) est l'acte par lequel l'intelligence tend à connaître un
objet. C'est ce qu'ils appellent Intentio formalis : ils la distinguent
en Intentio prima seu directa et en Intentio secunda seu reflexa.
• L'intention
première est l'acte par lequel l'intelligence se porte directement
sur un objet. tel qu'il existe eu lui-même. De là vient que les idées
directes, comme l'humain, l'arbre, sont appelées intentiones primae
objectiva elles constituent l'universel direct, objet de la
métaphysique.
• L'intention
seconde est l'acte réfléchi par lequel l'intelligence se porte sur
l'idée elle-même, en tant qu'idée, c'est-à -dire sur un objet tel qu'il
existe dans l'intelligence. De là vient que les idées réfléchies, en
tarit qu'abstraites et générales, comme le genre, l'espèce, le propre,
l'accident, sont appelées
intentiones secundae objectivae : elles
constituent l'universel réflexe, objet de la logique.
L'intention seconde est ainsi nommée parce qu'elle suppose un acte antécédent
sur lequel elle s'exerce.
En éthique, la notion
d'intention est indispensable à plusieurs théories de la responsabilité
morale. Le principe du double effet, hérité de la tradition scolastique
et de Thomas d'Aquin, stipule qu'il peut être
permis de causer un effet mauvais pourvu qu'il ne soit pas intentionné
(ni comme fin ni comme moyen) mais seulement prévu et accepté comme effet
secondaire d'une action par ailleurs justifiée. Ce principe est mobilisé
dans de nombreux débats de bioéthique et d'éthique militaire. La distinction
kantienne
entre agir conformément au devoir et agir par devoir repose aussi sur
l'intention : seul l'acte accompli avec l'intention de respecter la loi
morale a une valeur morale.
La phénoménologie
a abordé l'intention par un angle différent, en partant du concept husserlien
d'intentionnalité (la propriété
de la conscience d'être toujours dirigée vers un objet). Cette intentionnalité
au sens phénoménologique est plus large que l'intention pratique : elle
désigne la structure générale de la vie mentale, le fait que toute expérience
est expérience de quelque chose. La perception
est intentionnelle, le souvenir est intentionnel,
le désir est intentionnel. Husserl
distingue l'acte intentionnel (la noèse), le contenu intentionnel (le
noème) et l'objet visé, ouvrant ainsi un programme d'analyse descriptive
de la vie mentale qui a profondément marqué Heidegger,
Sartre
et Merleau-Ponty. Pour Sartre, l'intentionnalité
est libératrice : dire que la conscience est toujours hors d'elle-même,
tournée vers le monde, c'est refuser qu'elle soit un réservoir d'états
intérieurs : la conscience n'a pas de contenu, elle est pure visée, pure
transcendance.
La réflexion philosophique
moderne sur l'intention prend son point de départ décisif avec Elizabeth
Anscombe et son ouvrage Intention publié en 1957, considéré
comme le texte fondateur de la philosophie de l'action contemporaine. Anscombe
y distingue d'emblée trois usages du mot intention : l'intention dans
une action (je frappe intentionnellement, par opposition à accidentellement),
l'intention avec laquelle une action est accomplie (je frappe pour me défendre),
et l'intention future (j'ai l'intention de partir demain). Ces trois usages,
bien que liés, ne se réduisent pas les uns aux autres. Une action peut
être intentionnelle sans que l'agent ait eu une intention future préalable;
et une intention future peut exister sans qu'aucune action ne soit encore
commencée. Anscombe soutient que ce qui unifie ces trois aspects est la
structure de la question "pourquoi?" : une action est intentionnelle si
et seulement si la question "pourquoi fais-tu cela?" admet une réponse
qui n'est pas un refus de la question, une réponse qui donne la raison
de l'agent plutôt que simplement sa cause.
Cette distinction
entre raison et cause
est au coeur de tout le débat. Dans la tradition humienne,
reprise au XXe siècle par Donald Davidson,
les raisons sont des causes : avoir une intention, c'est être dans un
certain état mental (une croyance combinée à un désir) qui cause causalement
le comportement. Davidson défend dans son
article célèbre de 1963, Actions, Reasons, and Causes, que la
rationalisation d'une action est en même temps son explication causale.
L'intention n'est pas un mystère sui generis; elle s'inscrit dans
le réseau causal ordinaire de l'univers, à ceci près que les événements
mentaux qui la constituent sont identiques à des événements physiques,
même si leur description est irréductiblement
mentale. Cette position, le monisme anomal, tente
de sauver à la fois le vocabulaire intentionnel et le matérialisme.
Face à ce naturalisme
causal, une tradition néo-aristotélicienne (dont Anscombe elle-même
est la représentante principale, suivie par Anthony Kenny, John McDowell
et d'autres) insiste sur l'irréductibilité de la structure intentionnelle
à la causalité ordinaire. Pour Anscombe, les intentions ne s'expliquent
pas sur le mode des causes efficientes mais sur celui des causes finales
: agir intentionnellement, c'est agir en vue de quelque chose, et ce "en
vue de" est une relation logique et normative, non un lien entre deux événements
distincts. L'intention donne à l'action une direction, une orientation
vers une fin, que la causalité physique, aveugle et rétrospective, est
incapable de saisir.
Michael Bratman,
dans son livre Intention, Plans, and Practical Reason (1987), a
proposé une théorie de l'intention qui cherche à dépasser cette alternative.
Il fait valoir que ni le simple désir ni la simple croyance ne suffisent
à constituer une intention : on peut désirer faire deux choses incompatibles,
mais on ne peut pas avoir l'intention de faire deux choses dont on sait
qu'elles sont incompatibles. L'intention est donc un état mental sui
generis, distinct du désir, qui a pour fonction propre de coordonner
l'action dans le temps et entre différents agents. Les intentions sont
des plans : elles s'emboîtent dans des structures hiérarchiques, elles
persistent dans le temps, elles contraignent les délibérations
futures, et elles permettent la coopération. Cette perspective planificatrice
déplace le centre de gravité de la philosophie de l'action : l'unité
d'analyse n'est plus l'action singulière mais l'agent délibérant sur
la durée, dont les intentions forment une architecture stable et révisable.
Une question centrale
qui traverse toute cette littérature est celle du rapport entre intention
et délibération consciente. L'image spontanée est que l'agent forme
d'abord une intention dans son for intérieur, puis passe à l'action.
Mais cette image est fortement mise en cause. D'un côté, les neurosciences
(notamment les expériences de Benjamin Libet dans les années 1980) semblent
montrer que l'activité cérébrale précède d'environ 350 millisecondes
la conscience de la volonté
d'agir, ce qui a été interprété comme une remise en cause de la primauté
de l'intention consciente. Ces résultats ont alimenté des débats vigoureux
sur le libre arbitre, même si leur interprétation
reste très contestée. De l'autre côté, en philosophie de l'action,
on a fait valoir avec Elizabeth Anscombe que la conscience de ce que l'on
fait n'est pas une observation passive d'un processus causal intérieur,
mais une forme de connaissance pratique,
une connaissance qui ne dérive pas de la perception mais de l'agir lui-même.
L'agent sait ce qu'il fait non parce qu'il s'observe, mais parce qu'il
le fait.
La question de l'intention
collective constitue un prolongement important de ces débats. Quand plusieurs
personnes agissent ensemble (portent un canapé, jouent une symphonie,
forment un gouvernement) y a-t-il une intention collective irréductible,
ou seulement un faisceau d'intentions individuelles corrélées? John Searle
soutient qu'il existe une intentionnalité collective primitive, irréductible
à des intentionnalités individuelles même mutuellement connues. Michael
Bratman, plus économe en ontologie, tente de construire l'intention collective
à partir d'engagements individuels mutuellement connus et entrelacés.
Margaret Gilbert propose la notion d'engagement conjoint : deux personnes
ont une intention collective quand elles sont mutuellement engagées Ã
vouloir quelque chose comme un corps. Ces positions ont des implications
importantes pour la philosophie sociale, le droit, et la philosophie politique,
notamment pour comprendre la responsabilité collective. |
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