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Paul
Montgomery Churchland est un philosophe
né à Vancouver, au Canada,
le 21 octobre 1942, et Patricia Smith Churchland est une philosophe
née le 16 juillet 1943, dans la vallée de l'Okanagan, également en Colombie-Britannique.
Paul
grandit dans un foyer où son père est professeur de sciences dans une
école secondaire, tandis que sa mère travaille comme couturière à domicile.
Très tôt, il se passionne pour la science-fiction,
en particulier pour les écrits de Robert A. Heinlein, et aime construire
des objets dans l'atelier de son père, envisageant d'abord une carrière
d'ingénieur aéronautique. Patricia, de son côté, développe très jeune
un vif intérêt pour les questions existentielles et le fonctionnement
du vivant, mais à une époque où les femmes sont encore rares dans les
disciplines scientifiques et philosophiques.
Paul
entame des études en mathématiques et
en physique à l'Université de la Colombie-Britannique,
mais des discussions avec des camarades durant l'été précédant sa deuxième
année le persuadent de suivre des cours de philosophie,
et il y obtient finalement un baccalauréat ès arts en philosophie en
1964. Il poursuit ses études à l'Université de Pittsburgh, où il prépare
un doctorat sous la direction du célèbre philosophe Wilfrid Sellars ( L'Ecole
de Pittsburgh), et sa thèse, intitulée Persons and P-Predicates,
lui vaut le titre de docteur en philosophie en 1969. Patricia, quant Ã
elle, obtient un baccalauréat ès arts de l'Université de la Colombie-Britannique
en 1965, puis une bourse lui permet d'étudier à l'Université d'Oxford,
une expérience formatrice qui consolide son désir de repenser les problèmes
philosophiques à la lumière de la science. Elle rejoint ensuite Paul
à l'Université de Pittsburgh et y obtient
son doctorat en philosophie en 1969, l'année de leur mariage.
Après
l'obtention de leurs doctorats, le jeune couple entame une carrière professorale
au Canada, à l'Université du Manitoba,
où Paul enseigne pendant quinze ans, devenant professeur titulaire en
1979, et où Patricia est également active dans le département de philosophie.
C'est durant cette période qu'ils commencent à développer et à affiner
les thèses radicales qui les rendront célèbres, en publiant des articles
fondateurs comme Eliminative Materialism and the Propositional Attitudes
de Paul Churchland en 1981.
•
Eliminative
Materialism and the Propositional Attitudes (1981) formule la thèse
la plus provocatrice de Paul Curchland : ce que nous appelons "psychologie
du sens commun", c'est-Ã -dire le cadre explicatif quotidien reposant sur
des notions comme croyance, désir, intention, doit être compris comme
une théorie empirique rudimentaire et profondément erronée. L'idée
centrale est que ces "attitudes propositionnelles" ne sont pas des entités
réelles mais des postulats théoriques appelés à disparaître. Contrairement
au réductionnisme classique, qui cherche
à identifier les états mentaux à des états cérébraux, l'éliminativisme
soutient une rupture ontologique : les concepts ordinaires seront abandonnés
au profit d'une neuroscience mature. Churchland mobilise une analogie avec
des théories scientifiques obsolètes (comme le phlogistique)
pour suggérer que certaines entités théoriques peuvent être purement
éliminées et non réduites. Il insiste aussi sur les limites explicatives
de la psychologie ordinaire (incapacité à rendre compte de nombreux phénomènes
cognitifs) et sur son absence de progrès cumulatif, ce qui justifie son
remplacement. Enfin, il redéfinit la rationalité
: celle-ci ne doit plus être pensée en termes de cohérence logique entre
croyances, mais en termes de dynamiques neurobiologiques encore à découvrir.
Leurs
travaux respectifs, bien que menés en étroite collaboration, commencent
à prendre des directions légèrement différentes : Paul s'intéresse
de près aux modèles de réseaux neuronaux artificiels (le connexionnisme)
pour comprendre la structure de la cognition,
tandis que Patricia se concentre davantage sur les découvertes concrètes
de la neurobiologie et leurs implications philosophiques directes. En 1984,
ils quittent tous deux le Manitoba pour rejoindre l'Université de Californie
à San Diego (UCSD), une institution qui
deviendra leur base académique principale et un centre névralgique pour
la science cognitive et les neurosciences.
À San Diego, Paul occupe la chaire Valtz Family Endowed Chair in Philosophy,
tandis que Patricia est nommée professeure de philosophie, et tous deux
s'intègrent rapidement à la dynamique communauté de recherche interdisciplinaire,
collaborant avec des scientifiques de renom comme Terrence Sejnowski au
Salk Institute.
Leurs
idées, convergentes mais distinctes, secouent le monde de la philosophie
de l'esprit. Ils deviennent les principaux défenseurs du matérialisme
éliminativiste, une position radicale qui soutient que notre compréhension
intuitive de l'esprit, la psychologie du
sens commun (folk psychology) qui parle de croyances,
de désirs et d'intentions,
constitue une théorie empirique profondément erronée. Une neuroscience
mature finira par éliminer le vocabulaire de la psychologie du sens commun
pour le remplacer par un discours sur les états et les processus neuronaux.
Paul
Churchland, avec un enthousiasme particulier pour les modèles connexionnistes,
propose que l'apprentissage et la connaissance
ne sont pas une manipulation de symboles selon des règles logiques, mais
une transformation de vecteurs dans des espaces de dimensions très élevées,
une "géométrie de l'esprit" qu'il explore dans des ouvrages comme The
Engine of Reason, The Seat of the Soul (1995) et Plato's Camera
(2012). Patricia, de son côté, est largement reconnue comme la fondatrice
du mouvement de la neurophilosophie,
qui préconise de prendre les neurosciences comme point de départ pour
aborder les vieilles questions philosophiques sur la nature du soi, de
la conscience et de la connaissance. Elle
publie en 1986 un livre fondateur,
Neurophilosophy, qui expose clairement
ce programme de recherche, suivie en 1992 de The Computational Brain,
co-écrit avec le neuroscientifique Terrence Sejnowski, qui devient un
texte de référence en neurosciences computationnelles.
•
The
Engine of Reason, The Seat of the Soul (1986) développe et popularise
le programme de Paul Churchland en articulant philosophie de l'esprit et
sciences cognitives. L'ouvrage vise à montrer que le
cerveau
doit être compris comme un système de traitement distribué, proche des
réseaux neuronaux artificiels, plutôt que comme un manipulateur symbolique
de propositions. Il critique les modèles computationnels classiques fondés
sur la syntaxe symbolique (inspirés de la logique et du langage) et leur
oppose des modèles connexionnistes, dans lesquels les états cognitifs
sont des configurations d'activations neuronales. Dans cette perspective,
les concepts de croyance ou de désir apparaissent inadéquats parce qu'ils
présupposent une structure linguistique interne qui ne correspond pas
à l'organisation réelle du cerveau. Le livre introduit également l'idée
que l'apprentissage et la cognition reposent sur des transformations dans
des espaces vectoriels de haute dimension, ce qui rend les catégories
de la psychologie ordinaire non seulement imprécises mais conceptuellement
inadaptées. Il s'agit donc d'un déplacement méthodologique : la philosophie
doit s'aligner sur les neurosciences et participer à une neurophilosophie,
où les explications mentales deviennent des explications neuro-computationnelles.
•
Plato's
Camera: How the Brain Captures a Landscape of Abstract Universals (2012)
propose une extension encore plus ambitieuse du projet de Paul Churchland
en direction de la théorie de la connaissance et de la perception. Il
y défend l'idée que le cerveau construit des représentations
du monde non pas sous forme de propositions linguistiques, mais sous forme
de structures géométriques dans des espaces neuronaux multidimensionnels.
Ces "paysages" d'activations permettent de saisir des propriétés abstraites
(comme des catégories ou des relations) de manière non linguistique.
Le titre renvoie à une réinterprétation du platonisme
: les "formes" ou universaux ne sont pas des entités métaphysiques indépendantes,
mais des structures que le cerveau est capable de capter grâce à son
architecture neuronale. Churchland cherche ainsi à naturaliser des notions
classiques de la philosophie (vérité, connaissance, abstraction) en les
ramenant à des processus cérébraux. L'ouvrage met fortement l'accent
sur la plasticité neuronale, l'apprentissage statistique et la capacité
du cerveau à généraliser à partir de données sensibles. Il s'oppose
explicitement à l'idée que la cognition repose
sur un langage interne propositionnel, consolidant ainsi la critique initiale
des attitudes propositionnelles.
•
Neurophilosophy
propose une refonte méthodologique de la philosophie
de l'esprit en l'adossant étroitement aux neurosciences.
L'ouvrage part du constat que les problèmes philosophiques traditionnels
(conscience, identité personnelle, libre arbitre) ont été abordés dans
un cadre conceptuel largement indépendant des données empiriques sur
le cerveau. Churchland défend au contraire une stratégie de naturalisation
forte : les concepts philosophiques doivent être révisés, voire remplacés,
à la lumière des découvertes neuroscientifiques. Le projet est explicitement
unificateur : construire une "science du cerveau-esprit" dans laquelle
les explications mentales seront intégrées
à des descriptions neurobiologiques.
L'ouvrage
articule plusieurs thèses majeures. D'une part, une critique des dualismes
et des formes non réductionnistes, jugés incapables de produire des explications
progressives et cumulatives. D'autre part, une défense d'un réductionnisme
méthodologique, selon lequel les phénomènes mentaux doivent être expliqués
à partir de mécanismes neuronaux plus fondamentaux. Enfin, une attention
particulière est portée aux mécanismes de représentation, d'apprentissage
et de coordination sensorimotrice, considérés comme les véritables objets
d'une science du mental, plutôt que des notions vagues comme " l'âme"
ou le "soi". Ce livre joue ainsi un rôle fondateur : il ne se contente
pas de commenter les neurosciences, mais redéfinit les tâches de la philosophie
en la transformant en discipline continuellement informée par les sciences
empiriques.
•
The
Computational Brain, co-écrit par Patricia Churchland et Terrence
Sejnowski, propose une théorie positive du fonctionnement cognitif fondée
sur les neurosciences computationnelles. L'ouvrage s'inscrit dans le tournant
connexionniste et cherche à montrer que le cerveau doit être compris
comme un système de traitement de l'information massivement parallèle,
plutôt que comme un manipulateur symbolique de type logique. Le coeur
du projet consiste à articuler trois niveaux : les données neurobiologiques
(structure et dynamique des réseaux neuronaux), les modèles computationnels
(algorithmes d'apprentissage, réseaux
artificiels), et les phénomènes cognitifs (perception, catégorisation,
mémoire). Une idée centrale est que les représentations mentales ne
sont pas des propositions discrètes, mais des états distribués dans
des espaces d'activation neuronale. Cette approche permet de rendre compte
de propriétés telles que la généralisation, la robustesse au bruit
ou l'apprentissage progressif, qui résistent aux modèles symboliques
classiques. Le livre défend également l'idée que la compréhension scientifique
de l'esprit exige une convergence entre simulation informatique et expérimentation
biologique. Il s'agit donc d'un texte charnière qui formalise, sur un
plan théorique et technique, le programme esquissé dans Neurophilosophy,
en donnant un contenu précis à l'idée d'une cognition comme dynamique
de réseaux.
Bien que
leurs travaux soient si étroitement liés qu'ils sont parfois considérés
comme une seule et même entité intellectuelle, la presse spécialisée
note une répartition des tâches : Paul met davantage l'accent sur les
modèles computationnels et les réseaux
neuronaux artificiels, tandis que Patricia s'ancre plus profondément
dans la neurobiologie expérimentale et l'éthique.
Leurs
carrières, jalonnées de nombreuses distinctions, se poursuivent à l'UCSD
où Paul est reconnu professeur émérite en 2017 et où Patricia poursuit
ses recherches sur les bases neurales de la moralité, après avoir remporté
une prestigieuse bourse MacArthur en 1991 et le prix Rossi en neurosciences
en 2008. Paul, élu président de la division Pacifique de l'Association
Américaine de Philosophie, continue à publier et à défendre sa vision
d'une science de l'esprit radicalement physicaliste.
Tous deux sont membres éminents de l'American Academy of Arts and Sciences.
Leur
collaboration intellectuelle et personnelle ne se dément pas, car ils
continuent à co-écrire des articles et à publier des ouvrages ensemble,
comme le recueil On the Contrary: Critical Essays, 1987-1997. En
parallèle, ils voient leur propre héritage intellectuel se perpétuer
au sein même de leur foyer, car leur fils, Mark Churchland, et leur fille,
Anne Churchland, choisissent tous deux de devenir neuroscientifiques.
•
On
the Contrary: Critical Essays, 1987-1997 rassemble une série d'articles
de Patricia Churchland et Paul Churchland qui répondent directement aux
débats contemporains en philosophie de l'esprit et des sciences cognitives.
Le volume est structuré en trois grands ensembles : la psychologie du
sens commun et l'éliminativisme, la nature de la conscience (qualia, émotions,
signification), et la philosophie des sciences. Contrairement aux ouvrages
systématiques précédents, il s'agit ici d'un travail polémique et dialectique
: les essais prennent pour cible des positions adverses (notamment celles
de philosophes comme Searle, Dennett ou Fodor)
et visent à défendre, préciser ou corriger le programme neurophilosophique.
Plusieurs contributions approfondissent la critique des attitudes propositionnelles
et proposent des alternatives fondées sur des modèles neuronaux distribués,
où le contenu mental est compris en termes de relations dans des espaces
d'états de haute dimension. Le recueil aborde également des questions
comme la possibilité d'une intelligence artificielle authentique, les
conditions d'une réduction interthéorique en science, ou encore la nature
des états conscients. Dans ces discussions, les Churchland défendent
une ligne constante : les intuitions du sens commun ou les arguments purement
conceptuels doivent céder devant les contraintes empiriques et les modèles
issus des neurosciences. L'intérêt du volume tient précisément à cette
confrontation directe avec les objections majeures, ce qui permet de clarifier
les implications et les limites de leur position.
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