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La
mémoire
est la faculté de l'esprit de se rappeler les
idées
qui lui ont été déjà présentes, ou, en termes plus généraux, car
la mémoire s'exerce non seulement sur les idées proprement dites, mais
encore sur les émotions et les faits de la volonté;
aussi Royer-Collard
dit-il très exactement :
" Nous ne nous souvenons à proprement parler que de nous-mêmes."L'exercice de la mémoire comprend trois actes successifs, qui sont également indispensables : conserver, rappeler et reconnaître les idées et les états de conscience antérieurs. Nous avons évoqué
ailleurs le phénomène psychologique connu sous le nom d'association
des idées, et nous avons vu que ce phénomène
est le fondement de la mémoire; mais elle ne nous apprend rien sur les
actes mêmes de cette faculté. En conséquence, à ces trois questions
: Comment conservons-nous les idées du passé, ou, en d'autres termes,
que deviennent ces idées pendant le temps d'oubli? Comment les rendons-nous
à volonté présentes à nous? Comment pouvons-nous les reconnaître,
c. -à -d. les déclarer exactes, conformes, identiques avec les idées
qui, à un montent quelconque, ont été présentes à notre intelligence?
La faculté que nous possédons de conserver les idées du passé à l'état quiescent, qu'on nous permette cette métaphore, serait stérile, si nous n'avions encore celle de les évoquer, c -à -d. de les faire apparaître à volonté. Cependant elles n'obéissent pas toujours à l'appel. Ainsi, dans certains moments, nous avons la conviction d'avoir eu jadis connaissance d'une chose, d'un nom, d'un fait, et malgré notre désir, cette idée ne se présente pas à nous. Dans les cas de ce genre, comme nous ne pouvons pas agir directement sur l'idée rebelle, nous parcourons successivement les idées que nous soupçonnons avoir quelque connexité avec celle qui nous échappe, dans la pensée que l'une d'elles éveillera cette dernière. Souvent ce procédé, qui est fondé sur la loi de l'association, réussit; parfois aussi tous nos efforts sont vains. Lorsque l'idée cherchée se présente, et que nous la reconnaissons, nous disons que nous en avons souvenir. Mais, dans certaines circonstances, il se passe pour nous un phénomène diamétralement opposé à celui que nous venons de décrire. En effet, nous ne cherchons là une idée du passé, et elle se présente cependant à nous. Si nous la reconnaissons, c'est encore un souvenir; si nous ne la reconnaissons pas, c'est une réminiscence. La réminiscence est donc un souvenir incomplet, en ce que nous n'avons pas la conscience que le fait interne qui se produit a déjà été présent en nous. Ces deux phénomènes, celui de la simple réminiscence et celui du souvenir non appelé, sont bien évidemment le résultat de l'association des idées; mais le comment nous échappe complètement et se joue de toutes les hypothèses imaginées pour l'expliquer. Toutes les idées qui apparaissent et passent sont l'objet de la mémoire; mais il n'en est point de même des notions et des vérités premières qui forment le fond même de l'entendement : elles ne peuvent être objets de souvenir, car elles sont comme immanentes dans notre intelligence. La mémoire est pour l'humain la condition de l'expérience et par suite du progrès. Que serait l'intelligence humaine, si, douée de la faculté d'acquérir des connaissances, elle ne pouvait en même temps les conserver, ou si , même en les conservant, elle ne pouvait les rappeler quand elle en a besoin? En outre, ce ne sont pas seulement des souvenirs qui résultent de l'exercice de la mémoire. II est certaines idées dont nous serions à jamais dépourvus si cette faculté ne nous eût été départie. Pour que nous obtenions, par exemple, l'idée de notre durée et celle de notre identité, il faut qu'à l'action du sens intime nous révélant une modification actuelle de nos états de conscience vienne se joindre l'action du souvenir nous retraçant une modification passée. II en est de même de l'idée de succession qui ne pourrait nous être suggérée si, à chaque phénomène nouveau, le souvenir ne nous retraçait ceux qui ont précédé. La mémoire est une faculté purement intellectuelle, et ne doit point être confondue avec la volonté. Bien que celle-ci intervienne généralement dans les actes de la mémoire, elle ne saurait par elle-même créer un souvenir. Vouloir se souvenir, comme chacun l'a éprouvé, ne suffit pas pour se souvenir, de même que vouloir comprendre n'est pas une raison suffisante pour comprendre. C'est donc à l'activité spontanée de l'esprit que se rapporte la faculté qui produit le souvenir. Les circonstances qui l'accompagnent peuvent être des secours à la mémoire, mais elles n'en sont pas les causes. Enfin la mémoire, comme toutes nos autres facultés, est soumise à certaines conditions organiques. La constitution et l'état du cerveau exercent particulièrement sur elle une influence qu'on ne saurait méconnaître. L'observation montre que certaines lésions cérébrales amènent l'affaiblissement, parfois même l'altération la plus extraordinaire dans le souvenir. Selon Pline l'Ancien, un homme qui avait reçu un coup de pierre oublia ses lettres; un autre, après une chute ne se souvint plus du nom de ses parents; l'orateur Messala Corvinus oublia jusqu'à son. propre nom; le botaniste Broussonnet, professeur à Montpellier, après une attaque d'apoplexie, perdit la mémoire des noms propres et des substantifs. Diverses circonstances physiologiques, notamment l'âge et la santé, influent également sur l'exercice de cette faculté. II en est de même de certaines circonstances psychologiques. Ainsi , nous nous souvenons avec le plus de lucidité et de certitude des choses qui nous ont vivement émus ou intéressés, de celles qui ont été pour nous l'objet d'une attention soutenue, et enfin des notions dont les éléments constitutifs sont rangés entre eux dans un ordre régulier, ou dont opaque idée est liée en nous, par une association naturelle ou artificielle, à une autre idée plus facile à rappeler. (A19). La philosophie du XXe siècle a abordé la mémoire en la détachant d'une simple fonction de stockage du passé pour en faire une dimension constitutive de la subjectivité, du temps vécu et des pratiques sociales. Cette transformation s'inscrit dans une remise en question plus générale des modèles mécanistes de l'esprit, au profit d'analyses qui insistent sur la temporalité, le corps, le langage et l'histoire. Chez Henri Bergson, dont l'influence s'étend largement sur le début du siècle, la mémoire est au coeur de la conscience. Il distingue la mémoire-habitude, liée aux automatismes corporels, et la mémoire pure, qui conserve les images du passé dans leur singularité. Cette dernière n'est pas stockée dans le cerveau comme dans un réservoir, mais coexiste avec le présent dans la durée. Le souvenir n'est pas une copie affaiblie de la perception, mais une réalité virtuelle qui s'actualise dans certaines conditions. Cette conception rompt avec l'idée d'une mémoire localisée et matérialisée, en la pensant comme dimension du temps vécu. La phénoménologie, avec Edmund Husserl, approfondit cette articulation entre mémoire et temporalité. Husserl analyse la conscience du temps comme une structure tripartite impliquant rétention (conservation du passé immédiat), impression (présent) et protention (anticipation du futur). La mémoire n'est donc pas un acte secondaire, mais une composante essentielle de toute expérience présente. Elle permet la continuité du vécu et l'identité de l'objet à travers le flux temporel. La remémoration explicite (se souvenir volontairement) s'appuie sur cette structure plus originaire de la conscience temporelle. Chez Martin Heidegger, la mémoire n'est pas thématisée comme faculté psychologique autonome, mais intégrée dans une analyse existentielle du temps. Le passé est compris comme "avoir-été" (Gewesenheit), une dimension constitutive de l'être du Dasein. La mémoire, dans ce cadre, se rapproche d'une manière d'assumer son passé, plutôt que d'un simple rappel d'événements. Elle est liée à l'historicité de l'existence : se souvenir, c'est aussi se situer dans une trajectoire, interpréter son propre être à partir de ce qui a été. Maurice Merleau-Ponty prolonge ces analyses en insistant sur l'incarnation de la mémoire. Le corps est porteur d'une mémoire implicite, inscrite dans les gestes, les habitudes, les schèmes perceptifs. Cette mémoire n'est pas nécessairement consciente ni verbalisable, mais elle structure notre manière d'être-au-monde. Se souvenir ne consiste pas toujours à évoquer des images du passé, mais souvent à réactiver des dispositions corporelles. Ainsi, la mémoire est indissociable de la perception et de l'action. Dans la philosophie analytique, la mémoire est abordée sous un angle épistémologique et linguistique. Des auteurs comme Bertrand Russell s'interrogent sur la nature des souvenirs et leur rôle dans la connaissance du passé. La question centrale devient celle de la fiabilité : comment distinguer un vrai souvenir d'une illusion ou d'une reconstruction? La mémoire est analysée en termes de croyances justifiées, ce qui conduit à examiner les critères qui permettent de valider un souvenir. Cette problématique est approfondie par Ludwig Wittgenstein, qui critique l'idée que se souvenir serait un processus interne privé accessible de manière privilégiée. Il montre que le concept de mémoire est lié à des usages publics du langage : dire "je me souviens" n'est pas décrire un état mental caché, mais s'inscrire dans des pratiques où des critères de correction existent. La mémoire devient ainsi un phénomène en partie social, dépendant de normes partagées. Les approches contemporaines, notamment avec Paul Ricoeur, articulent la mémoire à la narration et à l'identité. Ricoeur montre que la mémoire n'est pas seulement individuelle, mais aussi collective, et qu'elle joue un rôle central dans la constitution de l'identité personnelle et historique. Le souvenir est toujours susceptible d'être reconstruit, interprété, parfois déformé. Cela ouvre des questions éthiques et politiques, notamment autour du devoir de mémoire, de l'oubli et du pardon. Dans une perspective plus critique, Michel Foucault ne traite pas directement la mémoire comme faculté, mais analyse les conditions historiques de production des discours sur le passé. Ce que l'on retient, archive ou oublie dépend de dispositifs de pouvoir et de savoir. La mémoire collective est ainsi traversée par des enjeux politiques : elle est sélection, organisation et parfois effacement. Enfin, les échanges avec les sciences cognitives à la fin du siècle introduisent de nouvelles questions, sans pour autant réduire la mémoire à un simple traitement de l'information. Les philosophes s'interrogent sur la nature reconstructive de la mémoire, sur sa dépendance au contexte et sur son rôle dans l'anticipation du futur. La mémoire apparaît alors moins comme un enregistrement fidèle que comme une activité dynamique, orientée vers l'action et l'interprétation. Aujourd'hui, la mémoire, envisagée dans la perspective des neurosciences, n'est plus conçue comme un enregistrement fidèle du passé, ni un entrepôt où des souvenirs attendraient intacts d'être consultés. Elle est un processus dynamique, distribué, reconstructif, profondément entrelacé avec la perception, l'émotion et l'imagination. Comprendre la mémoire au niveau neurobiologique, c'est découvrir à quel point ce que nous croyons avoir vécu est en réalité une reconstruction permanente, façonnée à chaque rappel par l'état présent du cerveau. La distinction la plus fondamentale que les neurosciences aient établie est celle entre mémoire déclarative et mémoire non déclarative. La mémoire déclarative, ou explicite, regroupe les souvenirs accessibles à la conscience et verbalisables : d'un côté la mémoire épisodique, qui concerne les événements personnellement vécus, situés dans un contexte spatial et temporel particulier (ce que Endel Tulving a appelé le "voyage mental dans le temps") et de l'autre la mémoire sémantique, qui rassemble les connaissances générales sur le monde, les faits, les concepts, le langage, indépendants de tout souvenir autobiographique précis. La mémoire non déclarative, ou implicite, recouvre quant à elle des formes de mémoire qui opèrent sans accès conscient : la mémoire procédurale pour les habiletés motrices et les habitudes, le conditionnement classique et opérant, l'amorçage perceptif et conceptuel, et les formes d'apprentissage non associatif comme l'habituation et la sensibilisation. C'est le cas du patient Henry Molaison, connu pendant des décennies sous les initiales H.M. et devenu la figure centrale de la neuropsychologie de la mémoire, qui a permis de révéler cette dissociation avec une netteté saisissante. Après l'ablation bilatérale de son hippocampe et des structures médiales temporales environnantes en 1953, destinée à traiter une épilepsie sévère, H.M. s'est retrouvé dans l'incapacité quasi totale de former de nouveaux souvenirs déclaratifs, un état d'amnésie antérograde profonde. Il ne reconnaissait plus les personnes rencontrées depuis l'opération, ignorait les événements récents, vivait dans un présent perpétuel. Et pourtant, il continuait d'apprendre : ses performances motrices s'amélioraient d'une séance à l'autre sur des tâches comme le dessin en miroir, même s'il n'avait aucun souvenir d'avoir jamais pratiqué l'exercice. Sa mémoire procédurale était intacte. Ce cas a établi de façon décisive que l'hippocampe est indispensable à la formation de la mémoire déclarative, mais pas à toutes les formes d'apprentissage. L'hippocampe, structure archaïque lovée dans le lobe temporal médian, est aujourd'hui compris comme un noeud central dans la formation et la consolidation des souvenirs épisodiques et sémantiques. Il joue un rôle critique dans la liaison des différents éléments d'un souvenir (le "quoi", le "où", le "quand", le contexte émotionnel) qui sont encodés dans des régions corticales distinctes. L'hippocampe fonctionnerait comme un index, reliant entre eux des fragments d'information distribués dans tout le cortex, permettant leur réactivation coordonnée lors du rappel. Ses neurones de lieu, découverts par John O'Keefe et récompensés par le prix Nobel en 2014 avec May-Britt et Edvard Moser pour les cellules de grille associées, ont montré que l'hippocampe construit des cartes cognitives de l'environnement, et probablement aussi des espaces conceptuels et temporels plus abstraits, ce qui en fait une structure bien au-delà de la simple navigation spatiale. La consolidation est l'un des processus les plus remarquables que les neurosciences aient élucidés. Un souvenir nouvellement formé est initialement fragile, vulnérable à l'interférence et à l'oubli. Il doit être stabilisé par un processus qui se déroule sur des heures, des jours, voire des années. On distingue deux niveaux de consolidation : la consolidation synaptique, qui correspond aux modifications moléculaires et structurelles des synapses dans les minutes et heures suivant l'encodage, impliquant notamment la synthèse de nouvelles protéines et le renforcement durable des connexions neuronales selon le principe de la potentialisation à long terme; et la consolidation systémique, qui opère sur des semaines à des années, au cours de laquelle les souvenirs se réorganisent progressivement depuis l'hippocampe vers les cortex associatifs, gagnant en indépendance vis-à -vis de la structure hippocampique. Le sommeil joue dans ce processus un rôle que les neurosciences ont mis en évidence avec une netteté croissante. Durant le sommeil à ondes lentes, le cerveau rejoue des séquences d'activité neuronale similaires à celles enregistrées pendant l'expérience d'éveil, un phénomène de réactivation que l'on peut observer directement en électrophysiologie chez le rongeur. Cette réactivation, couplée à des oscillations lentes entre hippocampe et cortex, favoriserait le transfert progressif des représentations mnésiques vers un stockage cortical à long terme. Le sommeil paradoxal, riche en rêves, interviendrait quant à lui dans l'intégration émotionnelle des souvenirs et dans la détection de régularités abstraites. Dormir après un apprentissage améliore les performances de manière robuste, ce n'est pas du temps perdu, c'est du temps de consolidation. La reconsolidation est une découverte plus récente qui a profondément bouleversé le modèle classique. Longtemps, on a cru que les souvenirs, une fois consolidés, étaient définitivement stabilisés et immuables. Or des travaux expérimentaux, notamment ceux de Karim Nader au début des années 2000, ont montré que lorsqu'un souvenir est réactivé (simplement rappelé à la conscience) il retourne dans un état de précarité transitoire, susceptible d'être modifié avant d'être à nouveau stabilisé. Ce processus de reconsolidation implique les mêmes mécanismes moléculaires que la consolidation initiale, notamment la synthèse protéique. Si l'on interfère avec ce processus au moment du rappel, on peut affaiblir, voire effacer le souvenir. Cette découverte a des implications thérapeutiques considérables pour le traitement des mémoires traumatiques, mais elle révèle aussi une vérité fondamentale sur la nature de la mémoire : se souvenir, c'est toujours, dans une certaine mesure, réécrire. Ce caractère reconstructif de la mémoire est l'un des thèmes les plus importants et les plus contre-intuitifs de la psychologie et des neurosciences cognitives. Elizabeth Loftus a montré de façon répétée, à travers des décennies d'expériences, que les souvenirs humains sont malléables, contaminables par des informations reçues après l'événement, par les questions posées, par le contexte social du rappel. Des faux souvenirs peuvent être implantés, des détails altérés, des événements entiers mémorisés sans jamais avoir eu lieu. Au niveau neurobiologique, cette plasticité s'explique par le fait que le rappel n'est pas la lecture d'un fichier figé : c'est une reconstruction qui mobilise des réseaux neuronaux distribués, fait appel aux connaissances générales, aux schémas cognitifs, aux attentes, et qui peut incorporer des informations nouvelles dans la trace mnésique au moment de la reconsolidation. La mémoire est précise dans ses grandes lignes, mais perpétuellement retouchée dans ses détails. L'amnésie, sous ses diverses formes cliniques, a été l'une des voies royales de compréhension des substrats neuronaux de la mémoire. L'amnésie antérograde désigne l'incapacité à former de nouveaux souvenirs après une lésion; l'amnésie rétrograde, la perte des souvenirs antérieurs à la lésion. La dissociation temporelle observée dans l'amnésie rétrograde est particulièrement instructive : les souvenirs récents sont généralement plus vulnérables que les souvenirs anciens, ce qui est cohérent avec l'idée d'une consolidation systémique progressive, les souvenirs anciens, ayant eu le temps de se redistribuer dans le cortex, sont moins dépendants de l'hippocampe et donc moins affectés par une lésion de celui-ci. Toutefois, Tulving et d'autres ont montré que les souvenirs épisodiques très anciens peuvent eux aussi être perdus en cas de lésions hippocampiques importantes, suggérant que l'hippocampe reste impliqué dans la mémoire épisodique tout au long de la vie, contrairement à ce que le modèle standard de la consolidation systémique proposait. La mémoire émotionnelle occupe une place particulière dans ce tableau. L'amygdale, structure voisine de l'hippocampe dans le lobe temporal médian, module puissamment la formation et la consolidation des souvenirs en fonction de leur charge émotionnelle. Les événements vécus dans un état émotionnel intense (joie, peur, colère, surprise) sont en général mieux mémorisés que les événements neutres, un phénomène que l'on attribue à l'action de l'amygdale sur l'hippocampe, en partie via la libération de neuromodulateurs comme la noradrénaline et les glucocorticoïdes lors d'un état de stress ou d'excitation. C'est ce mécanisme qui explique pourquoi les souvenirs traumatiques peuvent être si vivaces et si résistants à l'oubli. Paradoxalement, un stress très intense ou chronique peut aussi dégrader la mémoire, notamment via l'action délétère des corticoïdes sur l'hippocampe, qui est particulièrement riche en récepteurs aux glucocorticoïdes. La mémoire de travail, souvent distinguée de la mémoire à long terme, désigne la capacité à maintenir activement une petite quantité d'information pendant quelques secondes à quelques minutes pour servir les opérations cognitives en cours (comprendre une phrase, résoudre un problème, suivre un raisonnement). Elle dépend fortement du cortex préfrontal, dont les neurones peuvent maintenir une activité soutenue en l'absence de tout stimulus sensoriel, "tenant" ainsi une représentation en ligne. Ce maintien actif de l'information implique des oscillations dans la gamme gamma et thêta, et des interactions entre le cortex préfrontal et des régions postérieures selon le type d'information maintenu. La mémoire de travail est étroitement liée à l'intelligence fluide et est l'une des fonctions cognitives les plus vulnérables au vieillissement et aux pathologies psychiatriques. Le vieillissement et les maladies neurodégénératives éclairent par contraste les mécanismes normaux de la mémoire. La maladie d'Alzheimer, dont les lésions débutent précisément dans l'hippocampe et le cortex entorhinal avant de se propager aux cortex associatifs, se manifeste d'abord par une atteinte sélective de la mémoire épisodique récente, puis progressivement par une désintégration de l'ensemble des systèmes mnésiques. Les deux types de lésions caractéristiques (les plaques amyloïdes extracellulaires et les dégénérescences neurofibrillaires intracellulaires composées de protéine tau hyperphosphorylée) perturbent la transmission synaptique et détruisent les neurones, provoquant une déconnexion progressive des réseaux qui sous-tendent la mémoire. Cette maladie illustre de façon tragique à quel point l'identité personnelle, construite sur la continuité mémorielle, dépend de substrats biologiques fragiles. Ce que les neurosciences dessinent à travers l'étude de la mémoire, c'est finalement un portrait du passé comme quelque chose d'étrangement vivant et instable : non pas un archive morte consultée à la demande, mais un tissu de traces en perpétuel remaniement, sensibles au présent, colorées par l'émotion, guidées par l'anticipation du futur, car la mémoire et l'imagination partagent, on le sait désormais, une large partie de leurs substrats neuronaux. Se souvenir et imaginer mobilisent les mêmes réseaux, notamment ce que l'on appelle le réseau par défaut. La mémoire serait ainsi moins tournée vers le passé qu'elle n'y paraît : elle est un outil de simulation, un moyen pour le cerveau de construire des représentations flexibles du possible à partir du vécu.
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