|
|
| . |
|
||||||
| La
poterie
est l'art de façonner des objets à partir de l'argile.
C'est l'une des plus anciennes activités artisanales de l'humanité, pratiquée
depuis la Préhistoire. Les potiers utilisent
différentes variétés d'argile qu'ils mélangent parfois avec d'autres
matériaux afin d'améliorer leur résistance. Le travail commence par
la préparation de la terre, qui est nettoyée, humidifiée et malaxée
pour Ă©liminer les bulles d'air. L'artisan façonne ensuite la pièce Ă
la main, grâce à la technique du modelage, ou à l'aide d'un tour de
potier qui permet de créer des formes régulières et symétriques. Après
le façonnage, l'objet est laissé à sécher avant d'être cuit dans un
four à haute température. Selon l'effet recherché, il peut être décoré
par des gravures, des peintures,
des engobes ou des émaux qui lui donnent des
couleurs variĂ©es et une surface brillante ou mate. La poterie sert Ă
fabriquer des ustensiles de cuisine, des récipients pour conserver les
aliments, des objets décoratifs, des oeuvres artistiques et des éléments
architecturaux. Elle constitue également un témoignage précieux des
civilisations anciennes, car les objets en terre cuite se conservent longtemps
et permettent de mieux connaître les modes de vie, les croyances et les
traditions des peuples.
L'histoire de la poterie commence bien avant l'invention de l'écriture, de la roue ou même de l'agriculture sédentaire, et constitue l'un des premiers actes de transformation de la matière par l'humanité. Les plus anciens témoignages connus à ce jour ne sont pas des récipients utilitaires mais des figurines et de petits objets modelés. Le site de Dolnà Věstonice, en actuelle République tchèque, a livré des centaines de statuettes animales et humaines en terre cuite, datées d'environ 26 000 à 24 000 ans avant notre ère. Ces objets, cuits dans des foyers primitifs, démontrent une connaissance empirique de la plasticité de l'argile et de sa transformation irréversible par le feu, bien que leur fonction précise, probablement rituelle ou symbolique, demeure en partie inconnue. Il faut ensuite attendre la fin de la dernière période glaciaire et le début de l'Holocène pour que la poterie utilitaire fasse son apparition, de manière étonnamment précoce et indépendante, au sein de sociétés de chasseurs-cueilleurs-pêcheurs en Asie orientale. La grotte de Xianrendong dans le sud de la Chine a révélé des tessons de récipients grossiers datant d'environ 20 000 à 19.000 ans, utilisés probablement pour la cuisson. Plus frappant encore, la culture Jomon, au Japon, produit parmi les plus anciennes poteries du monde, certaines datées de 16 500 ans. Les poteries Jomon, montées au colombin, richement décorées par impression de cordes et aux formes complexes, marquent une relation précoce, longue et profonde avec cet artisanat, lié à une vie sédentarisée autour de ressources aquatiques abondantes. En Sibérie orientale et dans le bassin de l'Amour, des traditions parallèles émergent au cours de cette même période. Ces découvertes ont bouleversé le modèle diffusionniste classique qui liait l'invention de la poterie à la révolution néolithique et à l'agriculture au Proche-Orient. Le Proche-Orient n'invente donc pas la poterie, mais il l'adopte et la perfectionne au sein d'un système technique et économique radicalement nouveau. Vers 7000 avant notre ère, les premières communautés agricoles du Croissant fertile, à Tell Hassuna, Tell Samarra ou Jarmo, commencent à produire des récipients en argile, d'abord grossiers et montés à la main, pour stocker grains, huiles et eau, et pour cuisiner. La poterie devient rapidement le marqueur identitaire des cultures néolithiques. La culture de Halaf, en haute Mésopotamie, produit dès le VIe millénaire des céramiques d'une finesse et d'une beauté stupéfiante, aux formes géométriques parfaites et aux décors peints polychromes d'une grande complexité symbolique. Puis, en basse Mésopotamie, la culture d'Obeid diffuse une poterie tournée plus standardisée, au décor sobre, qui accompagne la genèse des premières cités-États. La véritable révolution technologique a lieu au IVe millénaire avec l'invention du tour de potier, actionné d'abord lentement, puis avec un mouvement rotatif continu. Cette innovation, probablement née en Mésopotamie, permet une production de masse, une symétrie parfaite et une standardisation des formes qui répondent aux besoins administratifs et économiques de cités comme Uruk, où les premières écritures cunéiformes sont d'ailleurs tracées sur des tablettes d'argile. En Égypte prédynastique, la poterie atteint des sommets de raffinement avec la culture de Nagada, qui produit des vases en terre limoneuse rouge à bord noir, obtenus par une cuisson oxydo-réductrice maîtrisée, et des faïences égyptiennes, un matériau siliceux vitrifié qui n'est pas une argile mais qui témoigne d'une pyrotechnologie avancée. La vallée de l'Indus, avec les cités de Mohenjo-Daro et Harappa au IIIe millénaire, développe une poterie standardisée tournée, sobrement décorée de motifs animaliers et géométriques, et d'innombrables figurines en terre cuite qui éclairent la vie quotidienne de cette civilisation urbaine. En Chine, dans le bassin du Fleuve Jaune, les cultures néolithiques de Yangshao et de Longshan élèvent la poterie à un art funéraire et cérémoniel majeur. Les vases peints de Yangshao aux motifs spiralés ou losangés et, surtout, l'exquise céramique noire “coquille d'œuf” de Longshan, tournée avec une finesse extrême, démontrent une virtuosité technique qui ne sera égalée nulle part ailleurs à cette époque. Dans l'Europe néolithique, la poterie se diffuse avec l'expansion des premiers agriculteurs. La céramique cardiale, décorée par impression de coquillages le long du littoral méditerranéen, et la céramique rubanée d'Europe centrale, aux motifs linéaires incisés, constituent de véritables fossiles directeurs de la colonisation agricole du continent. Dans les Amériques, la poterie est inventée indépendamment, bien plus tard. Sur la côte de l'actuel Équateur, la culture Valdivia produit vers 3500-3000 avant notre ère les plus anciennes céramiques américaines connues, des récipients utilitaires aux formes de calebasse et aux figurines féminines appelées “Vénus”, sans lien avec les poteries de l'Ancien Monde. Cette invention se diffuse ensuite vers le nord, donnant naissance aux riches traditions mésoaméricaines et du sud-ouest des actuels États-Unis, et vers le sud, nourrissant les cultures céramistes andines comme Moche ou Nazca, qui produiront des vases-portraits et des poteries polychromes parmi les plus expressives de toute l'histoire humaine. L'âge du bronze voit l'émergence des premières grandes poteries de luxe destinées à une élite princière. En Crète minoenne, la céramique de Kamares, fine comme une coquille d'oeuf et ornée de motifs floraux et marins tourbillonnants sur fond sombre, est exportée dans tout le Levant. Les Mycéniens produisent ensuite d'immenses jarres de stockage, les pithoi, et des vases à étrier pour le transport de l'huile parfumée qui irriguent le commerce méditerranéen. En Grèce continentale, à partir du XIe siècle avant notre ère, la période protogéométrique voit l'apogée d'une poterie funéraire austère, où le cercle et la ligne, tracés au compas, deviennent le seul décor. Cette rigueur cède la place à la période géométrique, avec le Dipylon d'Athènes, où d'immenses vases funéraires saturent leur surface de frises narratives représentant des scènes de prothésis et de processions de chars, dans une grammaire formelle d'une densité inouïe. Le VIIe siècle apporte l'influence orientalisante : le répertoire s'enrichit de sphinx, de griffons et de palmettes venus de Phénicie et de Syrie, et la ville de Corinthe domine le marché méditerranéen avec ses petits vases à parfum couverts d'une argile claire et de frises animalières miniatures. Puis vient le moment le plus célèbre de la céramique antique, la poterie attique à figures noires puis à figures rouges. La technique à figures noires, mise au point à Corinthe mais portée à sa perfection à Athènes par des peintres comme Sophilos ou Exékias au VIe siècle, voit les silhouettes peintes en engobe noir sur le fond rouge de l'argile, les détails internes étant incisés à la pointe pour faire réapparaître la couleur du support. L'amphore d'Exékias montrant Achille et Ajax jouant aux dés est l'un des sommets de cette maîtrise. Vers 530 avant notre ère, le peintre d'Andokidès invente la technique à figures rouges, une inversion complète du procédé : le fond est peint en noir, et les figures réservées dans l'argile rouge peuvent être peintes au pinceau fin, permettant un rendu du détail anatomique, du mouvement et de l'expression d'une subtilité nouvelle. a production athénienne inonde la Méditerranée, jusqu'à sa chute face à la concurrence des colonies grecques d'Italie du Sud au IVe siècle, qui développent un style plus orné, avec le goût pour le vase monumental et le décor surajouté de rehauts blancs et dorés. Pendant ce temps, en Extrême-Orient, la Chine des Shang et des Zhou porte la poterie vers des chemins radicalement différents. Les potiers chinois, forts de leur maîtrise absolue des hautes températures, inventent le grès, une céramique à pâte dure et vitrifiée, puis, à partir du VIIe siècle avant notre ère, le proto-céladon. Sous les Han, ce grès recouvert d'une glaçure vert-de-gris à base de cendres de bois imite déjà le jade, pierre sacrée par excellence. C'est l'ancêtre direct du céladon qui connaîtra son âge d'or sous les Song. La dynastie Tang ouvre la route de la soie et donne naissance à une céramique d'un raffinement suprême, les sancai, ou “trois couleurs”, une poterie funéraire aux glaçures au plomb ruisselantes ambrées, vertes et crème, appliquées sur des figurines de chameaux, de musiciens ou de gardiens de tombes qui incarnent l'esprit cosmopolite de l'empire. Le monde arabo-musulman médiéval, héritier des traditions sassanides et byzantines, opère, lui, une révolution chimique. Face à l'impossibilité de reproduire la pâte dure de la porcelaine chinoise qu'ils admirent et importent par milliers, les potiers abbassides de Samarra et de Bassorah mettent au point au IXe siècle la faïence stannifère : un biscuit argileux recouvert d'une glaçure opaque à l'oxyde d'étain, qui offre un fond blanc parfait et imperméable. Sur ce fond, ils peignent à l'oxyde de cobalt pour imiter le bleu des porcelaines Ming, mais développent surtout le décor de lustre métallique, une prouesse technique consistant à déposer des oxydes d'argent et de cuivre sur la glaçure, et, par une troisième cuisson réductrice, à fixer sur la surface des reflets irisés d'or, de rubis et de nacre. De la Mésopotamie au Caire fatimide, puis dans l'Espagne nasride avec les célèbres vases de l'Alhambra, le lustre métallique constitue l'un des sommets de la céramique mondiale, une quête alchimique de la lumière. La Chine des Song (960-1279) élève la poterie à un art philosophique total. La cour et les lettrés recherchent la beauté dans la simplicité monochrome, la perfection de la forme, la subtilité de la glaçure. Les fours de Ru produisent un céladon d'un bleu-vert pâle, à la glaçure épaisse et craquelée, le plus précieux jamais créé. Les Guan officiels offrent un réseau de craquelures maîtrisé, tandis que les Jun font couler des flaques de pourpre sur un fond bleu lavande. Les fours de Cizhou, plus populaires, inventent un décor vigoureux gravé en réserve sur un engobe blanc, tandis que le qingbai, un céladon à la glaçure bleutée si fine qu'on le dit “comme un nuage après la pluie”, atteint une translucidité proche de la porcelaine. La porcelaine véritable, à pâte dure, blanche et translucide, mélange de kaolin et de petuntse cuit à très haute température, se perfectionne à Jingdezhen, qui devient la capitale mondiale de la céramique. Sous les Yuan, l'introduction massive du cobalt importé de Perse donne naissance à l'emblématique porcelaine bleu et blanc, dont l'apogée se situe sous les Ming au XVe siècle avec les majestueux vases et plats à décor de dragons, de phénix et de rinceaux floraux, qui deviendront le produit d'exportation chinois par excellence. Les Ming développent aussi la porcelaine doucai, combinant un dessin sous glaçure en bleu de cobalt et des émaux polychromes de petit feu au-dessus, et plus tard, sous les Qing, la technique wucai et la fameuse porcelaine “famille rose”, aux émaux délicats importés d'Europe, témoignent d'un dialogue constant entre l'Orient et l'Occident. En Europe, le Moyen Âge voit une production utilitaire simple, de pots de cuisine et de pichets grossiers. L'élan artistique revient avec la Renaissance italienne. La technique de la faïence stannifère, transmise par le monde islamique via l'Espagne mauresque et l'île de Majorque, s'épanouit en Italie sous le nom de majolique. À Faenza, Deruta, Urbino et Gubbio, les potiers produisent des plats d'apparat, les piatti da pompa, couverts de scènes narratives, mythologiques ou bibliques peintes dans une polychromie éclatante, avec un goût pour le reflet doré du lustre repris des ateliers hispano-mauresques de Manises. Cette majolique istoriata est un art de cour, le miroir de la peinture de la Renaissance transporté sur une surface domestique. Dans le nord de l'Europe, Anvers, puis Delft, s'emparent de cette technique pour tenter d'imiter les porcelaines chinoises bleu et blanc qui arrivent massivement par les comptoirs hollandais de la Compagnie des Indes orientales. Le carreau de Delft et le vase à tulipe pyramidal deviennent des icônes du Siècle d'or néerlandais. La quête du secret de la porcelaine dure chinoise obsède l'Europe pendant des siècles. En Saxe, au début du XVIIIe siècle, sous la direction du physicien Ehrenfried Walther von Tschirnhaus et de l'alchimiste Johann Friedrich Böttger, retenu prisonnier par l'Électeur Auguste le Fort, une pâte dure est mise au point après des années d'expérimentations. La découverte en 1708 d'un gisement de kaolin à Colditz, suivi par la mise au point de la porcelaine de Meissen en 1710, marque la naissance de la première porcelaine dure européenne. Böttger créa d'abord un grès rouge imitant le bucchero étrusque, puis la porcelaine blanche tant convoitée. Le peintre Johann Gregorius Höroldt perfectionne les émaux polychromes de petit feu, tandis que le sculpteur Johann Joachim Kändler élève la figurine en porcelaine à un art narratif et galant qui caractérise le rococo saxon. Le secret de Meissen ne reste pas longtemps inviolé. Il est vendu et trahi, donnant naissance à Vienne, à Venise avec Vezzi, puis à la Manufacture de Sèvres en France, protégée par la marquise de Pompadour. Sèvres, faute de kaolin local, excelle dans une porcelaine tendre à la pâte onctueuse, développant les fameux fonds de couleurs gros bleu, rose Pompadour, vert pomme et les scènes peintes par Boucher, qui en font le plus luxueux objet de l'aristocratie française. La découverte du kaolin à Saint-Yrieix-la-Perche en 1768 permet à la manufacture de Limoges, puis à Sèvres, de produire enfin de la porcelaine dure, et le modèle français s'exporte dans toutes les cours princières d'Europe. Loin de cette magnificence de cour, en Angleterre, la révolution industrielle transforme radicalement la poterie. Dans le Staffordshire, Josiah Wedgwood, figure majeure du capitalisme industriel naissant, applique la division du travail et l'innovation scientifique à la production céramique. Il invente une poterie utilitaire de couleur crème, la Queen's Ware, que la reine Charlotte plébiscite, puis le basalte noir et surtout le jaspe, un grès fin coloré dans la masse, bleu pâle, lilas ou vert sauge, orné de délicats bas-reliefs blancs néoclassiques, qui connaît un succès international et invente la notion de design moderne. Au Japon, pendant la période Edo, l'histoire prend un tour tout aussi radical mais spirituel, avec l'émergence de la cérémonie du thé wabi-cha. Le maître de thé Sen no Rikyū récuse la perfection lisse des porcelaines pour leur opposer la beauté de l'imparfait et du naturel. Les bols raku, modelés à la main, à la forme sobre et déformée, sont cuits à basse température dans un esprit zen qui fait de l'objet le réceptacle d'une expérience esthétique et spirituelle concentrée. Dans les ateliers de poterie populaires de Tamba, Shigaraki, Bizen, Seto et Echizen, les cuissons de plusieurs jours au four à bois produisent des effets de cendre volante et de vitrification accidentelle sur les jarres et vases utilitaires qui sont élevés au rang d'art. Les révolutions du XXe siècle balaient les hiérarchies académiques entre arts majeurs et mineurs. La poterie devient un champ d'expérimentation fondamental pour la modernité. Paul Gauguin, dans ses autoportraits en vase, puis Pablo Picasso à Vallauris après la Seconde Guerre mondiale, tordent le colombin, l'anse, la panse et le bec, transforment les pots en femmes, en taureaux, en chouettes, réinventent la terre cuite comme un geste primitif, une sculpture immédiate. Au Japon, le mouvement Mingei, fondé par Yanagi Sōetsu avec les potiers Hamada Shōji et Kawai Kanjirō, défend la beauté des objets artisanaux anonymes, fonctionnels et simples, contre l'industrialisation et l'art pour l'art. En Angleterre, Bernard Leach, formé au Japon, fusionne Mingei et Arts and Crafts dans une poterie utilitaire austère et méditative qui influence des générations de céramistes. L'Autrichienne Lucie Rie, installée à Londres, crée des vases tournés à la forme architecturale, aux glaçures rugueuses ou éclatantes, portés par une modernité radicale et solitaire. |
| . |
|
|
|
|||||||||||||||||||||||||||||||
|