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Les contes du Petit Poucet
Présentation Le Petit Poucet et la Grande Ourse Versions diverses
Dans la littérature populaire, on connaît sous le nom de Petit Poucet deux personnages de contes distincts : l'un, appelé ainsi en France du nom que lui donne Charles Perrault dans l'un de ses contes, l'autre, qui donne lieu à une tradition plus riche, est connu aussi sous le nom de Tom Pouce. C'est de celui-ci dont il sera question d'abord.

Tous les contes qui s'y rapportent suivent à peu près le même schéma : un couple de fermiers qui ne peut pas avoir d'enfants fini par en avoir un, mais celui-ci ne grandit pas. D'où son nom. Dans beaucoup d'histoires, l'enfant est vendu par son père, vit quelques aventures, puis revient dans la maison de ses parents pour y vivre heureux en famille. Qu'il soit vendu ou non, et quelles que soient ses autres aventures, à un moment, presque immanquablement, Poucet est avalé par une vache ou un boeuf. Généralement l'animal finit mal (on l'éventre pour en extraire l'enfant), mais il peut aussi évacuer son repas de manière naturelle. Voilà toute l'histoire, dont les variantes sont innombrables.

Le personnage du Petit Poucet défraie quantité de légendes de tous les pays d'Europe, et se retrouve aussi bien sur les bords du Rhin que dans les pays scandinaves et chez les Slaves. Cette page et les deux autres qui forment ce dossier en donnent de nombreux exemples. Poucet y figure sous divers noms qui rappellent sa petite taille  : Tom Pouce ou Tom Thumb, Peperelet, Grain-de-Millet, Cecino, Ukaïltcho, Daumerling, Damunesdick, Demi-Pois, le Petit Chaperon bleu, Jean Bout-d'homme, Pulgarcito, etc.

Plusieurs interprétations ont été tentées pour expliquer ce conte ou cette famille de contes très semblables. La plus ingénieuse et la plus érudite est sans doute celle qu'a proposée Gaston Paris dans un article paru dans les  Mémoires de la Société de linguistique, ler vol., p. 384, puis en un volume in-16 (Paris, 1875), intitulé Le Petit Poucet et la Grande Ourse . Dans ce texte assez remarquable, l'auteur développe la proposition que la légende de Poucet était à l'origine un mythe relatif à la constellation de la Grande Ourse; et qu'elle dérive de la légende d'Hermès enfant volant les boeufs d'Apollon (L'Hymne homérique à Hermès).

Tout l'édifice repose sur l'hypothèse - abandonnée depuis longtemps - selon laquelle tout les mythes ont, à l'origine, un fondement astronomique. Le propos de Paris conserve cependant sa pertinence si l'on considère que, non pas le conte lui-même dans son ensemble, mais certains de ces aspects peuvent se comprendre comme des références astronomiques. Le conte, dans ses diverses variantes, contient bien d'autres aspects, et la plupart du temps, comme on l'a déjà remarqué, c'est une sorte de transgression qui forme le pivot de l'histoire : un bovidé mange Poucet; autrement dit : un herbivore mange de la viande. 

Poucet avalé par la vache.
Plusieurs variantes sont formées en entier, ou presque en entier, de cet épisode (le petit Poucet avalé par la vache), épisode présenté d'une manière très simple.

Conte basque.
Voici d'abord un conte basque de la Haute-Navarre (Revue de linguistique, 1876, p. 242) :

Il était une fois un petit, petit garçon; il avait nom Ukaïltcho (= Petite poignée). Un jour, sa mère l'avait envoyé garder la vache. La pluie ayant commencé, Ukaïltcho se cacha sous un pied de chou. Comme on ne le voyait plus revenir, sa mère s'en fut le chercher. 

« Ukaïltcho! où êtes-vous? 
- Ici! ici! 

- Où?

- Dans les boyaux de la vache.

- Quand sortirez-vous? 

- Quand la vache fera... » 

La vache avait avalé Ukaïltcho, pensant que c'était une feuille de chou.

Peperelet et Plen Pougnet.
Même déroulé dans un conte languedocien cité par Gaston Paris (Le petit Poucet et la Grande-Ourse), où Peperelet (Grain de poivre), s'en allant porter à manger à son père et à ses frères qui coupent du bois dans la forêt, voit venir le loup et se cache sous un chou, qu'une vache mange, et Peperelet avec; - et aussi dans un conte du Forez (ibid.), où Plen Pougnet ( = Plein le poing) s'étant assis derrière un mur, un boeuf le prend pour un chardon et l'avale.

Conte catalan.
Dans un conte catalan (Rondallayre, III, p. 88) , le héros est un petit garçon pas plus gros qu'un grain de mil. Un jour ses parents l'envoient chercher pour un sou de safran. Il arrive chez le marchand. 

« Donnez-moi pour un sou de safran. » 
On regarde, mais l'on ne voit qu'un sou qui remue. A la fin on entrevoit le petit garçon, on prend le sou et on met le safran à la place. Tandis que le petit retourne vers la maison, de grosses gouttes commencent à tomber; il se met à l'abri sous un chou. Arrive un boeuf, qui mange chou et enfant. On cherche le petit partout. 
« Où es-tu?

- Dans le ventre du boeuf; il n'y tonne ni n'y pleut. » 

Personne ne sait ce que cela veut dire. 

La dimension scatologique du conte, que l'on retrouvera plus ou moins marquée selon les versions, fait son apparition ici : tout à coup le boeuf fait un pet, et voilà le petit retrouvé. 

Poucet dans la chaîne alimentaire.
D'autres contes développent l'épisode du Poucet entrant dans la panse d'un bovin et le font suivre d'un second (le Petit Poucet ramassé par une femme avec le ventre de la vache) et même, le plus souvent, d'un troisième (le petit Poucet avalé ensuite par un loup avec les tripes).

Conte picard.
Dans un conte picard (Carnoy, p. 329), Jean Pouçot, autrement dit Jean l'Espiègle, après avoir été avalé par la vache, lui pique les boyaux avec des alènes qu'il avait dans sa poche. La vache se roule par terre de douleur; on la tue et on met cuire les tripes dans un chaudron. Jean l'Espiègle interpelle sa grand-mère, et on le retire du chaudron.

Conte allemand.
Dans un conte allemand (Proehle, I, n° 39), Poucet (Daumgross) est allé cueillir des fleurs dans un pré; il est ramassé avec l'herbe fauchée et donné à la vache, qui l'avale. Toutes les fois que la servante vient traire la vache, Poucet lui adresse la parole. La servante finit par, ne plus oser aller à l'étable, et on tue la vache. Les tripes sont données à une mendiante, qui les met dans son panier. A partir de ce moment, à toutes les portes auxquelles elle se présente, elle entend répondre non : c'est Poucet qui lui joue ce tour; mais il meurt d'avoir été cuit avec les tripes.

Conte écossais.
Dans un conte écossais (Campbell, n° 69), Thomas du Pouce est allé se promener; la grêle étant venue à tomber, il s'abrite sous une feuille de patience. Un taureau mange la plante et, en même temps, Thomas du Pouce. Son père et sa mère le cherchent. Il leur crie qu'il est dans le taureau. On tue la bête; mais on jette justement le gros boyau dans lequel était Thomas. Passe une mendiante, qui ramasse le boyau. Pendant qu'elle marche, Thomas lui parle; elle jette de frayeur ce qu'elle porte. Un renard prend le boyau et Thomas se met à crier : 

« Tayaut! au renard! » 
Les chiens courent sus au renard et le mangent, et ils mangent aussi le boyau, mais sans toucher à Thomas; qui revient sain et sauf à la maison.

Conte grec moderne.
Venons maintenant à un conte grec moderne (Hahn, n° 55). Là, Demi-pois est avalé par un des boeufs de son père, pendant qu'il leur donne du foin. Le soir, pendant que ses parents sont à table, ils entendent une voix qui sort d'un des boeufs : 

« Je veux ma part, je veux ma part. » 
Le père tue le boeuf et donne les boyaux à une vieille femme pour qu'elle les lave. Comme celle-ci se met en devoir de les fendre, Demi-pois lui crie :
« Vieille, ne me crève pas les yeux, ou je te crève les tiens! »
La vieille, effrayée, laisse là les boyaux et s'enfuit. Le renard passe et avale les boyaux avec Demi-pois; mais celui-ci lui rend la vie dure. Dès que le renard s'approche d'une maison, Demi-pois crie à tue-tête : 
« Gare à vous, les gens! le renard veut manger vos poules. » 
Le renard, qui meurt de faim, demande conseil au loup; celui-ci l'engage à se jeter par terre du haut d'un arbre; le renard suit ce conseil, et il est tué net. Le loup dévore son ami et avale en même Demi-pois; mais voilà que toutes les fois qu'il approche d'un troupeau, il entend crier dans son ventre : 
« Holà! bergers, le loup va manger un mouton. »
Désespéré, le loup se précipite du haut d'un rocher. Alors Demi-pois sort de sa prison et retrouve ses parents. -

Conte du Forez.
Gaston Paris rapproche de ce conte grec, particulièrement pour la fin, un conte du Forez. Le voici : 

Le Gros d'in pion (Gros d'un poing) faisait paître un boeuf; il s'était mis derrière un chou. En mangeant le chou, le boeuf mangea le Gros d'in pion. Le maître tua le boeuf , et le chat qui passait mangea à son tour le Gros d'in pion. Le chat fut tué, et le Gros d'in pion fut cette fois mangé par le chien. Enfin le loup dévora le chien. Mais, à partir de ce jour-là, plus moyen pour le loup de manger des moutons. Quand il allait vers les bergeries, le Gros d'in pion, qui était dans son ventre, criait : 

« Gare, gare, le loup vient manger vos moutons. » 
Survint compère le renard qui conseilla au loup « de passer entre deux pieux très rapprochés l'un de l'autre, afin que la pression pût le délivrer d'un hôte aussi incommode; ce qui fut fait. » 

Gaston Paris fait remarquer que le collectionneur, Gras, « ne dit pas, ce qui doit être dans l'histoire, que le loup resta pris au corps par les pieux et mourut là misérablement.-» « C'est, on le voit, ajoute Paris, le pendant exact du conte grec; seulement ici, conformément à la tradition, le loup est bafoué par le renard ».  Il l'est également, ajouterons-nous à notre tour, dans une variante grecque de Demi pois (Hahn, II, p. 254).

Conte portugais.
Dans un conte portugais (Coelho, n° 33), Grain de Mil, qui s'est mis sur une feuille de millet, est avalé par un boeuf; son père l'appelle partout, et, l'entendant enfin répondre de dedans la bête, il la fait tuer; mais il a beau chercher, il ne trouve pas le petit. On jette les tripes dehors; un loup, les ayant avalées, est pris de tranchées. Grain de Mil lui crie de se soulager, et, sorti du ventre du loup, il retourne chez son père, après d'autres aventures qui ne se rapportent en rien au conte lorrain. 

(Comparer un autre conte portugais, n° 94 de la collection Braga, dont le héros s'appelle Manoel Feijào, « Manoel Haricot ».) 

Dans un conte basque, dont W. Vebster ne dit qu'un mot (p. 191 de sa collection), le petit héros est d'abord avalé par un boeuf, puis par un chien, pendant qu'on lave les tripes du boeuf.

Poucet vendu par son père.
D'autres contes vont nous offrir de nouvelles aventures se surajoutant aux premières. 

Conte du pays messin.
Dans un conte du pays messin  (Mélusine, 1877, col. 41), Jean Bout-d'homme est vendu par son père le terrassier à un seigneur qui l'a trouvé très gentil. Après s'être d'abord échappé, il est rattrapé par le seigneur qui le met dans un panier suspendu au plafond de la cuisine : de là il doit observer ce qui se passe et en rendre compte à son maître. Un jour, il est aperçu par un domestique qui, pour le punir de son espionnage, le jette dans l'auge aux bestiaux; il est avalé par un boeuf. Le seigneur ayant fait tuer ce boeuf pour un festin qu'il doit donner, les tripes sont jetées sur le grand chemin. Une vieille femme, passant par là, les ramasse et les met dans sa hotte. Elle n'a pas fait dix pas, qu'elle entend une voix qui sort de sa hotte et lui dit :

« Toc! toc!
Le diable est dans ta hotte! Toc! toc!
Le diable est dans ta hotte! »
La vieille jette là sa hotte et s'enfuit. Suivent les aventures de Jean Bout-d'homme avec le loup, aventures à peu près identiques à celle du Petit Poucet russe. 
« Tais-toi, maudit ventre! », dit le loup.
Il est désespéré d'entendre toujours une voix qui prévient les bergers de son approche.
« Je ne me tairai pas, tant que tu n'auras pas été me déposer sous la porte de mon père. 

- Eh! bien, je vais y aller. » 

Quand ils arrivent, Jean Bout-d'homme sort du ventre du loup, se glisse dans la maison en passant par la chatière, et , au même instant, saisissant le loup par la queue, il crie : 
« Venez, venez, père, je tiens le loup par la queue. »
Le père accourt et tue d'un coup de hache le loup dont il vend la peau.

Conte allemand.
Dans un conte allemand (Grimm, n° 45), conte résultant de la fusion faite par les frères Grimm de divers contes de la région du Mein, de la Hesse et du pays de Paderborn, - ce qui, soit dit en passant, est un procédé bien peu rigoureux, - une servante, pour se débarrasser du petit espion (comme dans le conte messin), le donne aux vaches avec l'herbe. On tue la vache qui l'a avalé; on fait des saucissons avec une partie de la viande, et Poucet (Daumerling) se trouve enfermé dans un de ces saucissons. Au bout d'un long temps, il est délivré; puis, plus tard, avalé par un renard. Il finit également par recouvrer sa liberté.

Poucet et les voleurs.
Plusieurs contes évoquent l'association de Poucet avec des voleurs. L'épisode intervient normalement après celui où Poucet a été vendu par son père.

Conte rhénan.
Ainsi, un conte rhénan (Grimm, n° 37) commence par raconter comment Poucet (Daumnesdick) conduit la voiture de son père, en se mettant dans l'oreille du cheval; comment il est acheté par des étrangers, émerveillés de son adresse; comment ensuite il s'échappe et s'associe à des voleurs. Vient, après cette première partie, l'histoire que nous connaissons : Poucet avalé par une vache dans une brassée de foin; la terreur de la servante à qui il crie de ne plus donner de foin à la bête; la vache tuée ; le ventre jeté sur le fumier et avalé par un loup. Finalement Poucet indique au loup le garde-manger d'une certaine maison, qui est celle de ses parents; le loup s'y introduit, mais n'en peut plus sortir. Il est tué et Poucet délivré.

Conte Russe.
Dans un conte russe, qui a beaucoup de rapport avec le conte messin évoqué plus haut) et dont Paris donne la traduction (op. cit., p. 81; voir aussi L. Léger, n° 3 ), même première partie, à peu près : 

Petit Poucet se glisse dans l'oreille du cheval et laboure à la place de son père; il est vendu par celui-ci à un seigneur et s'échappe; il s'associe à des voleurs, vole un boeuf et demande les boyaux pour sa part. Il se couche dedans pour passer la nuit et il est avalé par un loup. Comme dans les contes cités précédemment, il crie aux bergers de prendre garde au loup. Celui-ci, en danger de mourir de faim, dit à Petit Poucet de sortir. 

« Porte-moi chez mon père, et je sortirai. »
Le loup l'y porte; Petit Poucet sort du grand ventre par derrière, s'assied sur la queue du loup et se met à crier : 
« Battez le loup! »
Le vieux et la vieille tombent sur le loup à coups de bâton, et, quand il est mort, ils prennent la peau pour en faire une « touloupe » à leur fils.

Ce conte russe n'a pas le passage où Poucet est avalé par un boeuf.

Conte wende.
Nous mentionnerons encore un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p. 97, n° 6), où le petit fripon d'Eulenspiegel s'associe à un voleur, puis est ramassé avec le foin et avalé par la vache. Quand on tue la vache, il parvient à s'échapper :

Dans le conte picard cité plus haut, le petit Poucet s'appelle Jean l'Espiègle. C'est exactement l'Eulenspiegel du conte wende. On sait qu'Espiègle est la forme française du nom d'Eulenspiegel, le héros d'un livre très populaire en Allemagne à la fin du Moyen âge, et qui a fait aussi l'amusement de nos aïeux. - Reste à savoir si les Wendes de la Lusace emploient le mot allemand lui-même ou un équivalent dans leur langue; ce que ne dit pas Veckenstedt.
Contes italiens.
Deux contes italiens ont également l'association du petit héros avec des voleurs. 

Le premier, recueilli dans les Marches par A. Gianandrea (Giornale di filologia romanza, n° 5 ), n'a de commun avec notre conte que le passage où Deto Grosso (Gros doigt, Pouce) qui s'est caché dans la laine d'un mouton, est avalé par un loup, en même temps que le mouton. 

Dans le second, recueilli en Toscane par Pitrè (Novelle popolari toscane, n° 42), Cecino (Petit pois) est avalé par un cheval appartenant à ses amis les voleurs; puis par un loup, quand le cheval a été tué et jeté dehors. Le loup voulant aller manger une chèvre, Cecino crie au chevrier de prendre garde.

Toujours plus d'aventures!
Certains contes  contiennent, des aventures de Poucet, uniquement celles que nous avons vues en dernier lieu s'ajouter au fonds commun à tous les contes cités. 

Conte lituanien.
Ainsi, le Poucet d'un conte lituanien (Schleicher, p. 7) laboure en se tenant dans l'oreille d'un boeuf; il est acheté par un seigneur; il aide des voleurs à voler les boeufs du seigneur et ensuite attrape les voleurs eux-mêmes. Le conte finit là-dessus. 

Conte croate.
Dans un conte croate (Krauss, I, n° 92), Poucet conduit de la même manière un attelage de boeufs. Son père le vend aussi à un seigneur, qui le met dans sa poche; Poucet en profite pour jeter à son père tout l'argent qui s'y trouve. Il tombe ensuite entre les mains d'une bande de voleurs, dans laquelle il s'engage. 

Conte albanais.
Dans un conte albanais (Hahn, n° 99), le petit héros, qu'on appelle « La Noix », laboure, assis sur la pointe de la charrue; il s'associe à des voleurs et devient fameux sous le nom du « voleur La Noix ».

Conte kabyle.
Un conte kabyle (J. Rivière, p. 8) présente une curieuse ressemblance avec tous ces contes européens : Un homme avait deux femmes. Un jour, en remuant du grain, l'une trouve un pois chiche : 

« Plût à Dieu, se dit-elle, que j'eusse Pois chiche pour fils ! »
L'autre trouve un ongle : 
« Plût à Dieu, dit-elle, que j'eusse Ali g'icher (sic) pour fils! » 
Dieu les exauce.
 [Dans le conte rhénan, la mère de Poucet a souhaité d'avoir un enfant, quand même Il ne serait pas plus grand que le pouce. Comparer le conte italien des Marches et le conte croate. - Dans les deux contes portugais et dans la variante grecque, le souhait qu'a formé la mère, c'est d'avoir un fils, ne fût-il pas plus gros qu'un grain de mil, un haricot ou un pois. ]
Le conte laisse de côté Pois chiche et ne s'occupe que d'Ali. Le petit garde un troupeau de brebis sans qu'on puisse voir où il est. Des voleurs étant venus à passer, il se joint à eux. Quand ils sont auprès d'une maison, ils font un trou dans le mur, et Ali entre dans l'étable. Il passe dans l'oreille d'une vache et se met à crier : 
« Est-ce une vache d'Orient ou une vache d'Occident que j'amène ? - Amène toujours, » disent les voleurs. 
Une vieille femme se lève à leurs cris, allume une lampe et regarde partout; elle s arrête près de l'oreille de la vache. 
« Recule donc, » crie Ali, « tu vas me brûler. » 
[Tout ce passage se retrouve dans le conte italien des Marches : Poucet s'introduit dans une bergerie et crie à ses camarades les voleurs, qui sont restés dehors : « Lesquels voulez-vous, les blancs ou les noirs ? .- Tais-toi,-» disent les voleurs; « le maître va t'entendre ».  Mais Pouce continue à crier. Le maître arrive. Les voleurs décampent et Pouce se cache dans un trou de la muraille. Le maître met sa lumière justement dans ce trou. « Oh! tu m'aveugles, » crie Pouce.]
La vieille étant partie, Ali prend une vache, et les voleurs la conduisent sur une colline, où ils la tuent. Ali se fait donner la vessie et s'en va près d'un ruisseau voisin. Tout à coup il se met à crier : 
« O mon père, pardon; je l'ai achetée, je ne l'ai pas volée. » 
Les voleurs, se croyant surpris, s'enfuient , et Ali rapporte la viande à sa mère.
[Dans le conte lituanien, les voleurs ayant tué les boeufs qu'ils ont pris à un seigneur, de concert avec Poucet, celui-ci s'offre à aller laver les boyaux. Il les porte donc à la rivière et se met tout à coup A pousser des cris terribles-: « Ah! mon bon monsieur, je ne les ai pas volés tout seul; il y a encore là trois hommes qui font rôtir la viande. » Quand les voleurs entendent ces paroles, ils s'enfuient.]
Il prend un des boyaux, le porte dans le jardin du roi et se cache dans le boyau. La fille du roi ramasse le boyau et le met dans son panier. Quand elle passe sur la place publique, Ali crie de toutes ses forces : 
« La fille du roi a volé un boyau !» 
La fille du roi jette le boyau; un lion survient et l'avale. Ali se met à parler dans le ventre du lion, qui lui demande comment il pourra se débarrasser de lui. Ali lui conseille d'avaler un rasoir : 
« Je te percerai un peu et je sortirai. »
Toujours sur le conseil d'Ali, le lion met en fuite des enfants occupés à se raser la tête. Il avale un de leurs rasoirs. Ali lui fend tout le ventre, et le lion tombe mort.

« Mon petit doigt me dit... »
Lorsqu'on parcourt toutes les versions du conte du Petit Poucet (ou, si l'on préfère, tous les contes dont le héros est le Petit Poucet), le trait populaire réellement distinctif de notre héros dans tous les pays d'origine germanique ou slave, c'est qu'il est avalé par une vache. Mais Poucet a une caractéristique qui le signale davantage encore, et qui est présente même lorsqu'il n'est pas question de bovidés : Poucet est un bavard. Il est le petit homme qui murmurait à l'oreille des vaches et des boeufs (et aussi des chevaux, à l'occasion). Le Poucet qui guide l'attelage de boeufs qui forme la constellation de la Grande-Ourse n'a pas besoin d'être une grosse étoile : c'est la minuscule Alcor, mais Alcor qui donne ses ordres, et dont les mots chuchottés font tourner la voûte des cieux. Comme le démon familier de Socrate, Poucet est aussi une sorte de directeur de conscience, et ce n'est pas lui que l'on fera taire. Le Poucet qu'avalent la vache et les autres animaux, ne se tait pas pour autant, bien au contraire : il se fait entendre depuis les entrailles dans lequelles il a été englouti, et, à l'occasion, il se sert de sa position pour jouer des tours à ceux qui l'entendent. Quoi qu'il en soit, ce ne sont pas les embousements qui empêcheront Poucet de dire qu'il est Poucet. Poucet parle : c'est son identité.

Ainsi, dans une des variantes du conte recueillies par E. Cosquin à Montiers-sur-Saulx (Contes populaires de Lorraine, 1887), on ne trouve pas les épisodes que l'on rencontre ordinairement dans le conte. Mais Poucet est Poucet. Et s'il ne fait pas tourner le tonneau, comme il pourrait faire tourner le monde, en parlant, une fois tombé dans la galette, il se met à parler et on le reconnaît parfaitement : la preuve, il finit mangé :

Des gens ont un petit garçon pas plus haut que le pouce : on l'appelle P'tiot Pouçot. Un jour, le petit Poucet part pour chercher un maître. Il arrive à un village et entre dans la première maison qu'il voit. Il demande si on veut le prendre comme domestique. La femme, qui en ce moment se trouve seule à la maison, lui répond qu'il est trop petit. 

« Prenez-moi, » dit le petit Poucet ; « je travaille bien. » 
Le mari, étant revenu, le prend à son service.

La femme l'envoie chercher une bouteille de vin chez le marchand. Le petit Poucet dit à celui-ci de lui donner un tonneau. Le marchand se récrie; mais le petit Poucet n'en démord pas. On lui donne le tonneau, et il s'en va en le poussant devant lui. Sur son chemin les gens sont ébahis :

« Un tonneau qui marche tout seul ! »
Ensuite la femme l'envoie chercher une miche de pain chez le boulanger. Le petit Poucet se fait donner toutes les miches, qu'il pousse aussi devant lui.

Un jour que la femme fait la galette, il tombe dedans sans qu'on s'en aperçoive. On met la galette au four. Quand elle est cuite et qu'on la coupe en deux, on coupe l'oreille au petit Poucet. 

« Oh! prenez garde! vous me coupez l'oreille. » 
Mais on ne fait pas attention à lui, et on le mange avec la galette.

Tom Thumb, le Poucet anglais.
L'évolution du conte du Petit Poucet en Grande-Bretagne mérite un intérêt spécial pour la manière dont il est absorbé par les autres traditions littéraires du pays. 

Le Petit Poucet et le roi Arthur.
La première version connue de Tom Thumb est due à Richard Johnson et date de 1621; elle était en prose; en 1630, paraît la première version en vers; c'est la seule qui nous soit parvenue; elle a été réimprimée depuis sous le titre de : Tom Thumb, sa vie, sa mort. Ce poème a conservé un trait de notre thème : Tom Thumb (= Tom Pouce) est attaché par sa mère à un chardon pour que le vent ne l'enlève pas. Une vache mange le chardon et Tom Pouce avec.

« Où est-tu, Tom ? » crie partout la mère.

- « Dans le ventre de la vache. » 

Tom finit par en sortir. On verra aussi maints actes merveilleux de bravoure et des tours étranges et étonnants, de fantaisies plus ou moins poétiques; comment le petit chevalier vivait au temps du roi Arthur et était fameux à la cour de la Grande-Bretagne . 

Si dans ce récit (Quelques versions du conte) nous cherchons les traits appartenant à la légende de Tom Pouce, telle qu'elle s'est conservée dans d'autres pays, nous les trouvons noyés dans les aventures de fantaisie que, selon la mode du temps, les vieux poètes anglais trouvaient toujours le moyen de rattacher à la geste arthurienne. 

Curieusement, ce rapprochement entre Poucet et Arthur est aussi celui auquel conduit l'interprétation astronomique proposée par Gaston Paris. Déjà Robert Southey, dans sa préface à l'Histoire d'Artur (p. 3), faisait-il dériver le nom d'Arthur de celui d'Arcturus, étoile de la constellation du Bouvier, proche de la Grande Ourse ou du Chariot; il ajoutait que cette constellation qui, par sa position voisine du pôle, décrit pendant la nuit assez rapidement un cercle, a peut-être été l'origine de la Table Ronde. On sait, par ailleurs qu'un mythe grec racontait que la nymphe Callisto, que Héra, jalouse, métamorphosa en Ourse et transporta parmi les astres, avait un fils, Arcas dont on a fait dériver le nom de l'étoile Arcturus.

Le lien de Poucet avec Arthur n'en est pas pour autant consubstantiel aux yeux des écrivains anglais. Après avoir commencé par en faire le nain du roi Arthur, Tom Thumb deviendra ainsi, suivant une édition de 1729, en trois volumes, le nain du roi Edgar.

Le Petit Poucet dans les Fairies.
De même qu'il intervient (marginalement et tardivement) dans le cycle de la Table ronde, Tom Thumb / Tom Pouce trouve aussi sa place dans les fairies (ou fairy tales), qui sont l'équivalent britannique des contes de fées (en fait le mot anglais fairies, qui s'applique indifféremment aux esprits du genre masculin ou féminin, ne peut être exprimé, le plus souvent, par le mot fées; il correspond plutôt aux elfes et aux lutins; c'est par exception qu'il répond à l'idée que l'on se fait des fées sur le continent).

Poucet ne pouvait pas échapper à cet accaparement par les fairies. Les lutins et les elfes - la tradition populaire en est garante - sont eux-mêmes hauts comme le pouce.Obéron (Albérich dans les Niebelungen, Aubéron dans Huon de Bordeaux), est leur roi Arthur. Shakespeare, auteur savant mais aussi très attentif à la mythologie féérique du peuple, lui donne Puck pour bouffon (Songe d'une nuit d'été). Puck représente le démon familier à la fois malicieux et bienveillant. On le connaît aussi sous d'autres noms : Robin Good Fellow (Robin-Bon-Enfant), Goblin et Hob Goblin en Angleterre, Brownie en Écosse, Goubelina en Normandie, Niss en Suède, Kobold en Allemagne. C'est toujours le génie du foyer domestique.

Il fallait bien qu'un jour ou l'autre, Poucet rejoigne la troupe de ces petits êtres espiègles et pétaradants. Lui aussi, par sa taille appartient nécessairement, dans l'imaginaire des fairies, à l'espèce des elfes; il a même fait le voyage avec eux depuis le Danemark jusqu'en Angleterre. Il était tout naturel que les poètes et les écrivains anglais aient rangé  spontanément Tom Thumb parmi ces gracieux lutins. Ils lui ont même  prété à l'occasion quelques-uns des traits malicieux de leur Robin Good Fellow. 

L'entrée de Poucet dans les fairies date de 1670, quand parut une version de Tom Pouce en trois parties; la première partie n'était que la reproduction de celle dont nous venons de parler; mais l'auteur, pour répondre à la vogue qu'avait eu ce petit poème, s'avisa d'y ajouter deux suites formant deux parties. Elles sont donc de pure imagination, et malgré de jolis détails, elles sont très inférieures au poème original. 

Dans la deuxième partie, l'auteur suppose que Tom étant mort, la reine de féerie se prend d'amour pour lui, et Tom vit près d'elle sous les ombrages élyséens pendant deux cents ans et plus. An bout de ce temps, la reine voulant envoyer son favori à de nouveaux triomphes, souffle dessus, et le rejette ainsi sur la terre. Tom passe alors par une série d'aventures dont plusieurs ne font que rappeler celles de sa première existence. Dans la troisième partie, nous voyons Tom monté sur un papillon fuir le courroux de la reine, jalouse de l'amitié que lui porte le roi Arthur. Enfin Tom tombe dans une toile d'araignée; l'arachnide, prenant notre héros pour une mouche, s'en empare et le tue. Ainsi finit Tom. Et il était réellement temps, car à force d'allonger le récit, l'auteur finit par lui enlever son charme et sa fraîcheur.

A partir des dernières décennies  du XVIIe siècle, on retrouve Tom Pouce embarqué dans le même univers chez pratiquement tous les auteurs de fairies. Dans les Nymphidia de Drayton, par exemple, il joue le rôle d'un page chargé de porter un message d'amour et un bracelet fait d'yeux de fourmis à la reine Mab, de la part de son maître, le chevalier Pigwiggen; d'autres le font encore figurer à la cour du roi Arthur. 

Tom Pouce intervient aussi dans un livre célèbre sur Robin Good Fellow : on y découvre ce célèbre lutin qui emmène Obéron danser chez les fairies  [voy. Fairy Tales illustrating Shakespeare, etc..., 1875. - Vie de Robin Good Fellow, réimpression du vieux livre de 1628 intitulé : Robin Good Fellow, ses folles espiègleries et joyeuses plaisanteries, pleines d'honnête gaieté et le vrai remède à la mélancolie]. Et justement...

« ... Le ménétrier des Fairies était Tom Pouce; il avait une excellente cornemuse faite d'une plume de roitelet et de la peau d'un pou. Les sons en étaient à la fois si perçants et si doux qu'elle ne saurait pas plus être comparée à une cornemuse écossaise qu'une trompette juive à une harpe d'Erin. »
Robin Good Fellow entonna alors le chant suivant : 
« Esprits vifs et légers, développez vos rondes en dehors et en dedans; tournez, tournez, trottez, sautez ou allez l'amble. Joignez gracieusement les mains. Bravo, musicien! La gaieté tient l'homme en santé mieux que le médecin. Elfes, oursins, gobelins, fairies de petite taille, etc., dans vos danses rapides, tracez un cercle sur l'herbe. Tom Pouce jouera, et moi je chanterai pour vous faire plaisir... Tom, souffle dans ta cornemuse jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus! »
Tommy Linn et consorts.
Au XIXe siècle, Tom Thumb porte d'autres noms; il est appelé Tom a Lyn, ou Thom of Lyn, Tam o' the Linn,  [ Les terminaisons lin, kin sont les diminutifs correspondant à et dans Poucet, garçonnet, etc. ], Tam Lane, Tam Lene, Tumbkin, et par ce nom il rejoint son type scandinave et son type allemand. Dans le cycle d'histoires qui le concernent, un certain nombre n'ont vu en lui que le nain haut d'un pouce. Un ouvrage danois raconte les aventures de Swain Tombling, un homme qui, pas plus grand que le pouce, épousa une femme haute de trois aunes trois quarts. Une vieille chanson rimée donnée par Halliwell [Halliwel's Nursery Rhymes, 1875 ] s'inspire de la même idée :
« J'avais un mari pas plus gros que mon pouce, je l'ai mis dans une pinte et lui ai fait jouer du tambour; je lui ai acheté un petit cheval qui galopait; je l'ai bridé, sellé et envoyé hors de la ville. J'ai acheté des jarretières pour attacher les bas de mon mari et un petit mouchoir pour essuyer son joli nez. » 
En France, il existe la même chanson du Petit Mari, autrefois chantée par toutes les petites filles. Le Tom Thumb, Tom a Lyn anglais, est nommé dans les contes allemands Tommeling, Daümling, Daümerling.  Au départ, ces personnages dans lesquels Poucet infuse et se délaye, malgré leurs noms similaires, semblent des types distincts, et Drayton fait même figurer côte à côte dans ses Nymphidia Tom Thumb et Tom Lynn comme témoins d'un duel entre Obéron et le chevalier Pigwiggen, au sujet de la reine Mab. Mais Walter Scott (Quarterly Review, n° XLI) ne voit plus, derrière tous ces noms,  qu'une seule figure. Désormais Tommy Linn apparaît comme le dernier, ou l'un des tout derniers avatars d'un Tom Pouce qui se serait découvert une nouvelle vocation-: les chants et ballades très nombreux qui roulent sur lui ne le représentent plus que comme une sorte de Cadet Rousselle.

Tommy Linn (d'après Halliwell)

Tommy Linn est né en Écosse - Sa tête est chauve et sa barbe est rasée - Il a un chapeau fait d'une peau de lièvre. - Tommy Linn est un alderman.

Tommy Linn n'a d'autres bottes à se mettre que deux peaux de veau et le poil est par-dessus. Elles sont ouvertes sur le côté et l'eau entre dedans : « Ah! les mauvaises bottes! » dit Tommy Linn.

Tommy Linn n'avait pas de brides pour son cheval; il prit alors deux queues de souris; et pour la selle, il la fabriqua avec deux peaux de hérissons.

La fille de Tommy Linn était assise sur une marche. « Ô cher père, dit-elle, ne trouves-tu pas que je suis belle? » L'escalier se rompit et elle tomba par terre : « Tu es assez belle maintenant », dit Tommy Linn.

Tommy Linn n'avait pas de montre. - Alors il vida un navet pour s'en faire une. - Il attrapa un grillon et le mit dans le navet. « Voilà le tic-tac », dit Tommy Linn.

Tommy Linn, sa femme et la mère de sa femme tombèrent tous les trois dans le feu : « Oh! dit celle qui était dessus les autres, ma peau est joliment chaude! - Elle est bien plus chaude là-dessous ! » dit Tommy Linn.

Où est donc passé Poucet? On l'a vu plus haut, dans le poème Tom Thumb, sa vie, sa mort, comme le titre l'indiquait, notre héros finissait par mourir - ce qui est très rare. Même si l'on a ensuite tenté maladroitement de le rendre à la vie, cela présageait mal de ce qui allait lui advenir. Et, de fait, ce que les quatre estomacs des vaches n'avaient pas pas réussi, la littérature populaire anglaise l'a accompli : Poucet n'est plus Poucet, avec Tommy Linn, procédé rythmique plutôt que personnage de conte, il s'est dissout au point d'être devenu méconnaissable. (Emmanuel Cosquin / Loys Brueyre).
Le Petit Poucet est un conte en prose de Charles Perrault. - Un bûcheron et une bûcheronne ont sept petits garçons. Le plus jeune est d'une taille si menue qu'on l'a surnommé Poucet : c'est le souffre-douleur de la maison. 

Les bûcherons sont si pauvres que, pour n'avoir point la douleur de voir leurs enfants mourir de faim sous leurs yeux, ils décident de les perdre dans la forêt. Une première tentative échoue, grâce à l'intelligence du petit Poucet avant surpris les projets de ses parents, il sème des cailloux blancs tout le long du chemin, ce qui lui permet de revenir le soir. Mais, une seconde fois, il sème du pain, faute de mieux, et, les oiseaux n'en ayant laissé trace, voilà les frères égarés. Poucet grimpe sur un arbre, découvre une lumière au loin et les conduit vers elle. Hélas! elle éclairait la maison d'un ogre. Le cruel personnage se lève la nuit pour aller mettre à mort ses petits hôtes; seulement, un stratagème de Poucet l'amène à égorger à leur place ses sept filles.

« Le Petit Poucet, qui avait remarqué que les filles de l'Ogre avaient des couronnes d'or sur la tête, et qui craignait qu'il ne prît à l'Ogre quelque remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et, prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l'Ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes d'or, qu'il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l'Ogre les prît pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait égorger. La chose réussit comme il l'avait pensé. »
Les sept frères prennent la fuite. Au jour, fureur de l'ogre; poursuite des fugitifs avec des bottes qui font franchir sept lieues d'une seule enjambée. Poucet vole ces bottes fées et, grâce à elles, enrichit par la suite ses parents et ses frères.
Le Petit Poucet a été mis à la scène une première fois, sous la forme d'une opérette bouffe en trois actes, par E. Leterrier et A. Vanloo, musique de Laurent de Rillé (Athénée, 1868). Les mêmes auteurs, avec adjonction d'Arnold Mortier, transformèrent plus tard leur oeuvre en une féerie en quatre actes et trente-deux tableaux (Gaîté, 1885), qui obtint un très vif succès. Elle comportait un grand divertissement dansé, dû à André Messager. (NLI).
Poucet, le chamane.
L'homonymie entre les deux personnages de contes, qui a justifié qu'ils apparaissent sur la même page, ne doit pas tromper. Le Petit Poucet dont il a été question plus haut n'est pas le Petit Poucet du conte Perrault. Ce texte appartient à un autre groupe de contes. On a ici affaire à un proche parent du conte d'Hansel et Gretel (Jeannot et Margot dans les traductions françaises de Grimm), et on pourrait aussi lui trouver, par certains des ses aspects, des accointances avec des contes tels que Jack, le tueur de géants et Jack et la tige de haricot.

Le premier Poucet étudié était un parleur. Mieux, il  était le verbe même, il était le souffle, le borborygme, la flatulence, autrement dit l'oracle niché dans les entrailles de l'animal sacrifié. Le Poucet de Perrault est un écouteur. Il a toujours l'oreille collée aux portes, il est toujours aux aguets de ce qui se passe de l'autre côté du mur. C'est que pour lui, il n'existe pas qu'un seul monde : il y a bien le monde des humains, réglé, ordonné, labouré par le fermier, mais il y a aussi, de l'autre côté, le monde-autre, le monde de la forêt, le monde dans lequel seuls les bûcherons (et peut-être aussi les chasseurs) osent s'aventurer, le monde sauvage, chaotique, terrifiant, dangereux, le monde dans lequel se décident la vie et la mort. Voilà pourquoi l'histoire de Poucet est celle de sa capacité à passer d'un monde à l'autre, à s'ouvrir un passage. Les cailloux ou les miettes de pains semées sur sa route signifient non seulement qu'il peut aller de l'autre côté, mais qu'il sait comment en revenir. Poucet est un médiateur, un chamane.

Il a cela en commun avec Hansel et Gretel, eux aussi enfants de bûcherons,  et dont la première partie du conte est rigoureusement parallèle à la première partie de conte de Perrault. On peut aussi reconnaître un passeur de mondes dans Jack, dont l'escalade de la tige de haricot est aussi une forme de voyage chamanique entre deux mondes, non plus, ici, juxtaposés, mais superposés. 

Comme tout chamane qui se respecte, Poucet est aussi un peu magicien. A l'image du maître des osselets et des runes, il sait manipuler les signes pour changer le réel. C'est ce qu'il nous montre en permutant les bonnets et les couronnes. Il change ainsi le mangeur en mangé, le sauvage en civilisé, le féminin en masculin, et réciproquement. Le monde et le monde-autre, classes non-miscibles de la réalité, ne diffèrent au fond que par des signes. Pour passer de l'un à l'autre, il suffit d'opérer sur des signes. Voilà ce que nous dit, dans cet épisode, Poucet le passeur. Lui-même passe, dans la manoeuvre, du masculin au féminin, or c'est justement l'un des propres des chamanes de la vraie vie (ceux que les ethnologues rencontrent dans les sociétés qu'ils étudient), que d'être sans genre, ou plutôt transgenres. 

On comprend ici pourquoi le conte de Hansel et Gretel doit forcément diverger, à un moment, de celui du Petit Poucet de Perrault : le masculin et le féminin sont séparés dès le départ, répartis entre le frère et la soeur. La permutation des bonnets et des couronnes ne signifierait rien dans ce contexte. Le récit doit impérativement trouver un autre dénouement. Dans le cas de Poucet, il est nécessaire de tirer toutes les conséquences de la permutation. La fin de l'histoire est logique : en dérobant les bottes de l'Ogre et donc en se les accaparant, Poucet opère une nouvelle permutation de signes. De proie qu'il était, le voilà devenu le chasseur; le monde de misère dans lequel vivait sa famille est devenu le monde de l'abondance dans lequel vivent les ogres. Poucet n'est plus Poucet; Poucet est devenu l'Ogre. Son voyage est terminé. 

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