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L'histoire de l'Albanie
Toute la région qui correspond à l'actuelle Albanie a joué dans l'Antiquité un rôle considérable qui prouve l'influence que les ancêtres des Shkiptars (= Albanais) d'aujourd'hui ont exercée sur la civilisation païenne. C'est en Albanie, en effet, que la mythologie grecque a placé l'Achéron, le Cocyte, les Champs-Elysées, le mont Cassiopée, le Pinde, cher aux Muses, et ces monts Acrocérauniens, l'effroi des navigateurs; c'est là également que l'on trouve la forêt sacrée de Dodone.

Les Shkiptars suivirent le sort du royaume de Macédoine et restèrent enveloppés sous la dénomination générale d'Illyriens ou Macédoniens. Après le partage de l'Empire romain, les contrées qu'ils habitaient devinrent des provinces de l'Empire d'Orient, fréquemment ravagées par les invasions des barbares; les Bulgares parvinrent même à y fonder un royaume qui résista assez longtemps aux empereurs de Constantinople. Toute cette période de l'histoire de l'Albanie est d'ailleurs encore mal connue; les documents historiques font absolument défaut, et tous ceux qui ont écrit sur ce sujet n'ont pu qu'avancer des affirmations pures et simples ou se livrer à des hypothèses plus ou moins ingénieuses.
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Kruje, en Albanie.
Le village de Krujë, à une vingtaine de kilomètres au nord de Tirana, 
conserve le souvenir du héros national albanais, Scanderbeg. Photo : The World Factbook.

Ce n'est qu'au commencement du XVe siècle que l'on voit apparaître dans l'histoire, d'une façon positive, les Shkiptars sous le nom d'Albanais. Lors de l'invasion ottomane dans la presqu'île des Balkans, la plus grande résistance que les Turcs rencontrèrent leur vint des Albanais (1414-1467). Les débris des vaillantes troupes de Scander-Beg ne tardèrent pas à se retrouver en présence des Turcs lorsque ceux-ci; sous Méhémet II, cherchèrent à s'emparer de Scutari, que possédait alors la République de Venise. Suleimân Pacha vint mettre, une première fois, le siège devant Scutari, en 1474; mais la ville, habilement défendue par le sénateur vénitien Antonio Loretano, résista victorieusement à toutes les attaques des Turcs qui, au bout de trois mois de combats incessants, furent contraints de lever le siège. Trois ans plus tard, Mehemet Il conduisit lui-même son armée devant Scutari (L'empire ottoman, d'Osman à Bayézid II). L'historien Chalcondile dit que :

« ceux qui  furent à ce siège ont laissé par mémoire que l'armée turquesque y estait en si grand nombre qu'en la plaine, aux montagnes, aux coteaux et partout où la vue se pouvait estendre, au long et au large, on ne voyait que  tentes et pavillons-».
C'est à ce siège que les Turcs firent usage pour la première fois d'obus incendiaires, et d'une nouvelle pièce d'artillerie
« à double canon, qu'ils appelaient le canon du Prince ».
Mais ni cet attirail guerrier inusité, ni ce formidable déploiement de forces n'affaiblirent le courage des habitants de Scutari. Deux grands assauts, dans lesquels Méhémet II paya de sa personne, furent repoussés. Les femmes albanaises prirent elles-mêmes une part effective à la défense de leur cité :
« elles s'exposaient à toutes sortes de périls, dit l'historien  précité, et combattaient à l'envy des hommes; de sorte que quelques-unes furent tuées de l'artillerie sur le rempart-».
Désespérant de s'emparer de Scutari de vive force, Méhémet II laissa à ses généraux le soin de la réduire par la famine. Malgré toutes les horreurs d'une disette effroyable, on ne vit pas faiblir un seul instant le courage des Scutariens soutenus par les prédications éloquentes d'un Epirote, le père Barthélemy, de l'ordre des frères prêcheurs. Le siège durait depuis quinze mois, quand, en avril 1478, les Vénitiens, épuisés et découragés, implorèrent la paix et se résignèrent aux pertes qu'ils avaient essuyées, moyennant la conservation de leur liberté commerciale et de leur juridiction. Scutari fut comprise dans ce traité et remise aux Turcs; mais les Scutariens refusèrent de se soumettre aux Ottomans et, usant tous de la latitude que leur laissait le traité de paix, s'embarquèrent sur les vaisseaux vénitiens pour chercher ailleurs une autre patrie. Ces émigrants revinrent, par la suite, en grand nombre, dans les montagnes de la haute Albanie et furent les ancêtres des tribus guèghes catholiques qui ont joui jusqu'au début du XXe siècle d'une certaine autonomie. Pendant de longues années ces descendants des défenseurs chrétiens de Scutari furent en luttes presque continuelles avec leurs compatriotes qui, par intérêt, avaient accepté la loi musulmane, les Arnaoutes ou begs.

Jusqu'en 1770, l'histoire intérieure de l'Albanie se passe tout entière en combats incessants, livrés par les guèghes catholiques, unis temporairement aux Arnaoutes, contre l'ennemi commun, les Monténégrins. La politique de la Porte ottomane était d'ailleurs intéressée à entretenir soigneusement ces rivalités entre populations, dégénérant en guerres continuelles. En 1770, le pacha nommé par la Porte était Mahmoûd Boutchatly appartenant à une des plus anciennes familles albanaises et des plus considérées. Après une heureuse incursion sur le territoire monténégrin, Mahmoûd mit à profit le prestige que lui donnait la victoire pour chercher à se rendre indépendant des Turcs. Un instant il put se croire un nouveau Scander-Beg; il battit, sous les murs de Scutari, les troupes ottomanes envoyées contre lui. Mais la fortune lui fut contraire dans une nouvelle expédition qu'il dirigea contre le Monténégro; il fut vaincu et se fit tuer pour ne pas survivre à ce désastre où ses plus vaillantes tribus furent massacrées. Les successeurs de Mahmoûd, qui n'avaient ni ses talents ni son audace, furent bientôt contraints de reconnaître, à nouveau, l'autorité turque; toutefois le dernier de la dynastie des Boutchatly, Moustafa, fit un suprême effort pour redonner à son pays l'indépendance perdue; il prêta un concours sérieux au pacha de Janina, Ali de Tepedelen, lors de sa rébellion contre les Turc; mais bientôt assiégé dans la forteresse de Scutari, Moustafa, fut obligé de se rendre. Sultan Mahmoûd lui accorda sa grâce et plus tard, assuré de son obéissance, le fit gouverneur de plusieurs provinces. Ce fut là, pour plus d'un siècle, la dernière tentative présentant un caractère assez sérieux, faite par les Albanais pour s'affranchir de la domination turque.

Pendant la guerre turco-russe de 1877-1878, les Albanais, malgré les pressantes sollicitations des agents russes, se sont refusés à prendre parti contre les Turcs. Mais le congrès de Berlin (13 juillet 1878), ayant ratifié les dispositions du traité de San Stefano qui concédait à la Serbie les territoires de Kursumlje et de Vranja, et au Monténégro ceux de Gusinjé, Plava, Hotti, Klementi et Skriéli, on vit s'unir, dans une même pensée, sous le nom de Ligue albanaise, les Albanais catholiques et musulmans pour s'opposer, par la force, à tout démembrement de la Shkiperia. Malgré la résistance qu'ils rencontrèrent, les Serbes parvinrent à occuper les territoires que le congrès de Berlin leur avait concédés. Les Monténégrins ayant échoué dans leurs tentatives pour s'emparer de la quote-part à eux attribuée, en référèrent aux puissances qui décidèrent d'attribuer au Monténégro, comme compensation, Dulcigno. Une démonstration navale, à laquelle participèrent toutes les puissances signataires au congrès de Berlin, fut faite devant Dulcigno où ne tarda pas à flotter le pavillon monténégrin. A la suite de cette démonstration une insurrection éclata en Albanie contre la Turquie qui avait laisser ainsi mutiler le territoire albanais. La Porte envoya contre les insurgés une armée de 30 000 hommes commandée par Dervich-Pacha, qui, par la diplomatie plus encore que par les armes, obtint la soumission des Albanais dans l'espace de moins d'une année (1879). Rien n'était réglé pour autant. 

En 1908 eut lieu un nouveau soulèvement contre l'ottomanisation du pays, et celui-ci finit par se voir accorder l'indépendance le 28 novembre 1912, par le Traité de Londres. Le traité de Bucarest consacra le 29 octobre 1913 la reconnaissance internationale de la souveraineté du nouvel État, que les diverses tractations avaient cependant fini par réduire considérablement (le Kosovo et la partie de la Macédoine majoritairement peuplée d'Albanais n'en faisaient pas partie).  L'année suivante, le prince William de Wied, imposé comme roi à l'Albanie par les grandes puissances européennes, ne parvint pas à installer son autorité et dut repartir après quelques mois de règne. L'Albanie fut alors occupée par les troupes des deux camps impliqués dans la Première Guerre mondiale. Après leur victoire en 1918, les Alliés mirent en place pour deux ans une administration provisoire. Celle-ci organisa, en 1920 l'élection d'un gouvernement autonome, qui siégea à Tirana. L'Albanie adhéra aussitôt à la Société des Nations, tout juste créée. 

En 1924, un coup d'État porta au pouvoir un chef de clan du nom d'Ahmet Zogu, qui, en 1928, abolit la république dont il s'était proclamé président trois ans plus tôt, instaura une monarchie sur laquelle il régna sous le nom de Zog Ier. Bien que rapprochée de l'Italie fasciste par son souverain, l'Albanie fut occupée par les troupes mussoliniennes en 1939, ce qui obligea le monarque à fuir en Grèce, qui fut d'ailleurs elle-même attaquée par l'Italie à partir de l'Albanie l'année suivante. Après la reddition de l'Italie en 1943, ce fut au tour de l'armée allemande de s'installer en Albanie. La résistance communiste (Albanais dirigées par Enver Hoxha (Hodja), appuyés par des partisans yougoslaves) chassera les troupes hitlériennes dès l'année suivante.

Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, à la suite de purges touchant aussi bien les anciens criminels de guerre que tous les autres  opposants, Enver Hoxha, le chef du Parti communiste albanais (plus tard Parti du travail albanais), s'imposa comme l'homme fort du pays. L'Albanie, sous la dictature de Hoxha qui allait durer quatre décennies, se livra à un jeu d'alliances tortueux, dont l'effet fut d'isoler progressivement le pays, mais peut-être aussi de renforcer le pouvoir personnel d'Enver Hoxha (chaque changement de cap ayant été accompagné de purges au sein du gouvernement et du Parti). D'abord alliée de la Yougoslavie, elle rompit avec elle en 1948 pour se tourner vers l'URSS qui apporta une aide économique. Au cours des années suivantes, le Royaume-Uni et les États-Unis tentèrent de renverser le régime en finançant un mouvement de guérilla qui échoua. En 1955, l'Albanie adhéra dès sa fondation au Pacte de Varsovie. Les tensions avec l'Union soviétique portèrent ensuite le pays à se tourner vers la Chine en 1961, puis à quitter le Pacte de Varsovie en 1968, après l'écrasement par l'URSS et ses alliés du Printemps de Prague. En 1978, l'Albanie se fâcha avec la Chine et tenta d'améliorer ses relations avec la CEE.

A la mort d'Enver Hoxha, en 1985, il fut remplacé par Ramiz Alia. Celui-ci fut très rapidement confronté aux bouleversements qui agitèrent à la fin de la décennie tous les pays de l'Europe communiste. Alia consentit au changement de système économique pour l'Albanie dès 1989. En 1990, les partis politiques furent de nouveau autorisés et la liberté de circulation fut accordée aux Albanais, qui purent enfin voyager à l'étranger. Beaucoup tentèrent d'émigrer vers l'Italie. Les élections législatives libres qui eurent lieu en 1991 conservèrent le pouvoir aux Communistes. Une victoire qui ne suffit peut-être pas à décrisper la situation,  mais n'empêcha pas en tout cas  la  poursuite de la libéralisation. Une amnistie générale des prisonniers politiques fut décrétée; la presse d'opposition fut autorisée. En 1992, les élections présidentielles portèrent à la tête de l'État Sali Berish, chef du Parti démocrate. L'année suivante, Ramiz Alia et plusieurs autres responsables du régime précédent furent condamnés à la prison pour corruption.

Pendant les années suivantes, l'Albanie s'est trouvé confrontée à un chaos économique lié d'une part à l'introduction brutale de l'économie de marché, dans un pays qui avait appris à vivre de façon presque autarcique, et aux effets de la guerre qui a déchiré la Yougoslavie voisine pendant une partie des années 1990. Les trafics mafieux trans-adriatiques et le contournement de l'embargo (auquel  la Yougoslavie a été soumise entre 1992 et 1996) ont temporairement articulé l'économie. C'est dans ce contexte que la démocratisation s'est poursuivie tant bien que mal : le Parti démocrate s'est trouvé accusé de fraude en 1996; après une référendum rejetant la restauration de la monarchie, en 1997, le fils du roi Zog, de retour dans le pays a été accusé de préparer un renversement par la force de la république et a dû s'exiler de nouveau; la même année, les montages financiers reposant sur la guerre en Yougoslavie en s'effondrant comme un château de cartes, ont privé des milliers de personnes de leur épargne et ont suscité en réaction un mouvement de rue qui a précipité la démission du gouvernement et mené au retour au pouvoir des Néo-communistes (renommés Socialistes) à la tête d'une coalition; en 1998 et surtout au printemps  1999, l'Albanie a dû faire face à des afflux massifs de réfugiés albanais du Kosovo en guerre. A partir de 2001, le pays a commencé  à normaliser ses relations avec ses voisins (Serbie, Kosovo) et , en 2003, l'Albanie a opéré un début de rapprochement avec l'Union Européenne, dans la perspective d'y adhérer peut-être un jour (l'accord de stabilisation et d'association entre l'Europe et l'Albanie a été signé en juin 2006). (Edmond Dutemple).

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