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Lucien de Samosate

Lucien, Loukianos, Lucianus, qui s'appelait peut-être aussi Lycin, Lykinos, Lucinus, appartient au siècle dit des Antonins : sa vie est, à coup sur, une des plus frappantes de cette époque. Contemporain de Trajan, d'Hadrien et des Antonins, très supérieur à tous les écrivains grecs de son temps, il se révèle le premier des Modernes, comme Plutarque semble le dernier des Anciens, et il incarne le Voltaire ou, si l'on veut, le Paul-Louis Courier ou le Swift de l'Antiquité

Aux alentours de l'an 125 de notre ère (entre 120 et 130, pour être moins précis), il naquit, lui futur hellène et atticiste enthousiaste, en plein pays barbare, sur les bords de l'Euphrate, à Samosate, capitale de la Comagène (petit royaume de Syrie situé au Nord-Est, entre la Cyrrhestique et l'Euphrate, vassal de l'Empire romain depuis 65 av. J.C. et converti en province romaine durant le règne de Vespasien sous le nom d'Euphratésie). Sa famille était pauvre. Il grandit et se forma lui-même près d'un humble foyer d'artisans obscurs, de sculpteurs. Lui-même se représente dans sa première jeunesse, vers l'âge de quinze ans, affublé de la robe persane, à la mode des Assyriens dont il parlait la langue, errant incertain de la carrière à suivre, lorsque la Rhétorique, conte-t-il, lui apparut en songe, le caressa des plus magnifiques promesses et se chargea de l'instruire : la fiction est ingénieuse. 

Toutefois, il s'était tourné d'abord du côté de la statuaire; un peu de temps il étudia, sans goût, cette besogne demi-manuelle à laquelle le destinaient les siens. Comme, étant écolier, il avait montré quelque adresse à modeler des figurines de bois, il fut mis en apprentissage dans l'atelier d'un de ses oncles maternels, fabricant de statuettes. Or, il se peint - ces détails familiers sont empruntés au Songe - vertement rudoyé pour une simple maladresse : il avait brisé une tablette de marbre qu'il devait dégrossir; sur quoi lui fut infligée, à l'aide d'une courroie, une de ces leçons qui ne sont ni douces ni encourageantes. Donc, dès le premier jour, il se sauva tout en larmes, renonçant aux lauriers de Phidias, pour se réfugier au logis de ses parents. Son père se laissa toucher et, malgré les difficultés et la dépense, se résignant au sacrifice, envoya le déserteur en Ionie, afin d'y approfondir les secrets de la rhétorique : c'est ce qui résulte d'un passage de la Double Accusation

Lucien quitte donc son pays, encore peu apprivoisé avec la langue hellénique qu'on y pratiquait fort mal, et se rend en Ionie où les flatteries des sophistes arrêtent vite sa vocation littéraire. Il s'assimile les recettes de la rhétorique et de la sophistique (ces deux termes sont quasiment synonymes), c.-à-d. l'art de composer soit des plaidoyers en vue des débats judiciaires, soit des harangues d'apparat que l'on débitait à prix d'argent devant un public avide de périodes sonores et bien balancées. Après avoir hanté les écoles d'Ionie, notamment celle du fameux professeur Polémon, il se met à voyager, selon la coutume de la plupart des sophistes grecs d'alors qui, pareils à nos acteurs ou musiciens en renom d'aujourd'hui, circulaient de ville en ville et donnaient des représentations oratoires. Leur arrivée faisait sensation, et ils devenaient bientôt riches à ce métier, pour peu qu'ils eussent de talent et de chance. Lucien passe en Grèce à vingt ans et, de là, vient à Antioche pratiquer la profession d'avocat. Il y connaît ou plutôt y méconnaît les chrétiens, dont cette ville était un des principaux centres, y acquiert en plaidant une certaine vogue, ne tarde pas à se sentir à l'étroit sur ce mince théâtre, entreprend de parcourir la Syrie et la Palestine, va en Égypte vers l'an 149, afin d'y pénétrer les moeurs et le mystère des religions orientales : car il a l'esprit curieux et jusqu'ici la passion de la vie nomade, aventureuse.

Après avoir visité Rhodes et Cnide, il débarque en Italie, séjourne à Rome où on le soigne d'un mal d'yeux (vers 150), et y reste deux ans, occupé de philosophie. Ensuite, il se rend dans les Gaules où il pousse jusqu'à Arles et Lyon : d'après son propre témoignage, l'enseignement de la rhétorique et, suivant une habitude renouvelée des anciens logogriphes, la rédaction de plaidoyers l'enrichirent suffisamment. Puis, il repasse en Asie Mineure, obtient partout de brillants et fructueux succès, et retourne à Samosate (vers 164) sous le règne de Marc-Aurèle. Ses parents vivaient encore. Il part l'année suivante avec eux pour la Grèce, étant alors presque quadragénaire; chemin faisant, il voit en Cappadoce l'illustre thaumaturge Alexandros, et arrive en Grèce avec ce Pérégrinos dont il a narré la stupéfiante histoire. A partir de ce jour, désormais riche de gloire et d'argent, il renonce aux lucratifs triomphes du barreau comme aux déclamatoires artifices de la sophistique, se fixe à demeure avec sa famille à Athènes, et enseigne dans cette cité favorite restée, malgré sa décadence, par ses souvenirs littéraires, ses écoles, les traditions d'élégance artistique léguées par les ancêtres, la retraite délicate et spirituelle par excellence. 

En ce coin du monde - celui qui lui convint le mieux à tous égards - il vécut plusieurs années, en compagnie de ce vieux philosophe Démonax dont la vertu souriante offre le type inverse de la provocante rigueur des Cyniques et de leur tenue sordide, prétentieuse, et clabaudeuse : Démonax, son intime ami, dont il a relaté la vie, et qui d'ailleurs n'est guère connu que par lui. Il y fut témoin de l'acte fanatique du cynique Pérégrinos, lequel, par bravade et par manie de la réclame, se brûla publiquement aux jeux Olympiques. C'est dans ce séjour prolongé, merveilleusement propre aux intelligents loisirs et à la libre expression des idées - car l'autorité impériale ne pesait guère sur cette ville - c'est dans ce milieu auquel s'adaptaient par une latente affinité et où s'épanouirent à souhait les aptitudes de Lucien, que ce compatriote par prédilection de Platon et de Ménandre écrivit vraisemblablement la plupart de ses travaux importants : ses lointaines pérégrinations, ses notes et ses réflexions personnelles lui en fournissaient l'ample matière. Ce fut pendant cette période de sa vie (entre 165 et 175) qu'il composa la majeure partie de ses Dialogues; et, dès lors, maint écrit de Lucien mérita les ovations de ces lectures publiques ou conférences plus goûtées à Athènes que partout ailleurs. 

Vers la fin de sa vie, il accomplit encore quelques excursions plus courtes, peut-être pour rétablir sa fortune épuisée, et cette nouvelle promenade diserte fut accueillie avec le même engouement que la première. Enfin - nous l'apprenons par ses derniers ouvrages - une haute charge de judicature installe ce frondeur en Egypte où l'empereur Marc-Aurèle, indulgent pour son irrévérencieuse licence de pensée, lui avait assigné de graves fonctions administratives de procureur ou d'intendant. Attaqué par ses subordonnés, il se justifia dans une Apologie que nous possédons. Peut-être espérait-il vivre assez pour devenir gouverneur de quelque province. Mais, parmi ces honneurs, malade et fatigué, il mourut parvenu à un âge avancé (quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans); on ignore la date exacte: ce fut sans doute à la fin du IIe siècle, vers 200 ap. J.-C. (c'est l'opinion de Voss), sous le principat d'un des successeurs immédiats de Commode, sous Septime Sévère Ier, peut-être, et probablement à Alexandrie. Certaine tradition prétend qu'il fut déchiré par des chiens; c'est une expression imagée que l'on a eu le tort de prendre à la lettre; lui-même inventa cette légende dans son Apologie; l'origine en est une bévue de son biographe Suidas, dont la brève et insuffisante notice (Lexique, art. Loukianos) est presque muette sur tout ce qui pourrait nous intéresser. Le caractère satirique sans scrupule de ses écrits créa de nombreux ennemis à Lucien, en particulier le rhéteur grammairien Julius Pollux et les philosophes cyniques, ces aboyeurs dépenaillés qu'en mainte page il avait cinglés.

Scepticisme de Lucien.
A l'époque où fleurit Lucien, la religion païenne, la philosophie, le sentiment même de la dignité humaine ont perdu, toute leur vigueur et tout leur prestige. Certes, quelques âmes d'élite, un Epictète, un Marc-Aurèle, puisent encore dans la pureté de leur conscience leur allégresse et leur soulagement; quelques philosophes, ou mieux, des prédicateurs, des apôtres comme Dion Chrysostome, cheminent de capitale en capitale, lâchant d'inculquer aux peuples et aux souverains les règles de la saine conduite. Mais, d'ores et déjà, voici venir la banqueroute de la morale antique. La sagesse stoïcienne est impuissante à contenir les instincts de la foule indolente et débauchée comme ses maîtres. La société grecque et romaine, vieillie et malade, ne croit plus au fond à ses dieux primitifs, mais adopte en aveugle toute grossière superstition issue de Perse, de Chaldée ou de la terre des Pharaons. Dans cette période intérimaire où le paganisme en dissolution ne fait plus illusion à personne et où le christianisme n'a pas encore établi ses dogmes, la posture de Lucien est celle d'un censeur à l'intelligence ouverte et radicalement indépendante, non moins sceptique en matière de philosophie qu'en matière de religion : son bon sens, avec sa raillerie parfois un peu superficielle, mais franche et du meilleur aloi, se révolte contre la folie ambiante sans chercher à l'endiguer. Adversaire irréconciliable des habitants de l'Olympe et des soi-disant philosophes, qu'il crible à l'envi de brocards, peu original d'ailleurs par le fond des idées souvent incertaines et flottantes, nullement spéculatif, ce négateur n'a rien innové, mais s'est toujours appliqué à détruire. On avança sans preuves - plusieurs Pères de l'Eglise l'ont écrit - qu'il avait embrassé la foi chrétienne, puis ensuite apostasié. Il découle de ses traités mêmes, tout au rebours, que le christianisme sinon le mysticisme était à peu près lettre close pour ce mécréant blasphémateur très vaguement informé des instructions reçues alors par les catéchumènes.

Esprit vif, alerte, gai, dispos, à la fois fin et fort, philosophant avec bonne grâce et belle humeur, prompt à rire de la sottise et de l'ignorance pour ne point être contraint d'en pleurer, Lucien invective les esprits dévoyés, épris de fadaises, de magie, de sorcellerie, de miracles; il daube l'extravagante crédulité répandue par le monde, blasonne en bloc puérils visionnaires, thaumaturges gourmés, faux prophètes, mystificateurs, charlatans de philosophie adulés, encensés, adorés de la multitude amorcée par la majesté de leurs longues barbes et le timbre métallique de leurs voix. Engeance odieuse qu'il a vue de près, en sa qualité de rhéteur et d'avocat. Moraliste sans pitié, au génie primesautier, à la dent cruelle, quand il se borne à combattre les travers, ridicules, préjugés, faiblesses, passions, vices, intrigues, méfaits, scandales de toute une séquelle de drôles, ses contemporains, ou encore quand il démasque et flétrit avec sa rude franchise, avec dégoût, les fourberies des imposteurs, gymnosophistes ou captateurs de testaments, les manèges d'aigrefins hypocrites ou l'indigence littéraire des bavards prisés par le vulgaire, partout et toujours il est admirable de verve et d'indignation sarcastiques. II affiche, du reste, plus de pétulance que d'urbanité dans la polémique. 

En un style lucide et souple il bafoue, sans faire aucun quartier, le creux apparat du verbiage officiel de son temps, les prétendus prodiges, les naïvetés de la mythologie, les orgueilleux systèmes des pseudo-philosophes, les visées fausses et chimériques des sectes discordantes. Il ne se targue ni de science profonde, ni de méthode assurée, renverse plus d'illusions qu'il n'édifie de vérités solides, se révèle par accès mesquin, injuste, exclusif (comme Voltaire), encore qu'il conserve d'ordinaire ce sentiment exquis de la mesure, cette judiciaire dûment tempérée d'imagination, ce goût harmonieux qu'il hérita, en vrai fils de la Grèce, au commerce des grands génies caustiques de l'âge classique. Par-dessus la moquerie militante, exubérante et très suggestive, qui anime les propos des interlocuteurs de l'Hadès, se joue une délicieuse fantaisie aux allures bien modernes, fort pittoresque, et comparable, par exemple, à l'humour d'un Swift. L'Histoire véritable, que nous citons plus loin, commence dans l'Antiquité la série de ces voyages extravagants dans les péripéties desquels se joueront à l'aise les plumes alertes de nombreux écrivains, Cyrano de Bergerac, Swift, Jules Verne. Elle contient des balivernes purement baroques. Au reste, Lucien sera de beaucoup dépassé plus tard sous le rapport de la fantaisie, de l'imagination, de l'ingéniosité des détails. Hommes-plantes, sirènes à pied d'âne, île fromage, voyage dans la lune, séjour dans le corps de la baleine, bataille d'îles...

Au total, L'ensemble de cette oeuvre saisit et attache le lecteur par le tableau des moeurs que l'auteur y trace, peinture aussi vivante que peu flattée, par la guerre de pamphlets déclarée aux habitants du ciel et de la terre, par l'étalage des fredaines des uns, des jongleries ou de l'ineptie des autres (cf., comme preuves à l'appui, la Double Accusation, les Esclaves fugitifs, Hermotimos, les Sectes à l'encan, dialogue empreint d'une ironie vraiment secratique).

Aperçu général des oeuvres.
Parmi les oeuvres nombreuses et aussi diverses par la forme que par le choix des sujets publiées sous le nom de Lucien (quatre-vingt-trois ouvrages ou opuscules), et dont il serait oiseux d'aligner ici la liste intégrale ou de spécifier la division trop stricte, il en est plusieurs - treize exactement - qu'aujourd'hui l'on s'accorde, en général, à déclarer apocryphes : citons, entre ces dernières, le Philopatris, l'Ane, le Néron, les Amours, l'Alcyon. Si l'on veut apprécier notre fécond et sagace auteur d'après celles-au nombre de soixante-dix dont l'authenticité n'est pas contestée, celles où il donne le modèle de la prose satirique et qui lui conquirent dans la littérature grecque une place prépondérante, on découvre que ce contemporain de Marc-Aurèle offre avec son entourage un complet et extraordinaire contraste. Il remplit l'époque de sa remuante activité, effleurant, mettant en relief toutes les idées qui agitent alors le monde méditerranéen. Tantôt il emploie le cadre du dialogue, imagine de plaisantes scènes de comédie en raccourci; tantôt il invente de menus divertissements scolaires ; tantôt ce sont de paradoxales fantaisies ou bien de piquantes dissertations sur des canevas sérieux ou frivoles, tantôt de laborieuses bagatelles imposées par le caprice du moment et, comme on dirait aujourd'hui, des articles de journaux, des chroniques, des faits divers; tantôt enfin ce sont des récits, voire des nouvelles peu développées (Histoire véritable), ou encore des diatribes emportées ( le Maître de rhétorique et l'opuscule Contre un ignorant bibliomane). Aucune de ces élucubrations n'est un livre de longue haleine; l'auteur, on l'a justement observé, se prodigue en détail avec la dissipation fiévreuse d'un pamphlétaire.

Dans la première période de sa vie, avant de s'installer à Athènes, au cours de ses lucratives tournées à travers l'Asie, l'Achaïe, la Macédoine, l'Italie, la Gaule, il compose, outre les amusettes de début (Hérodote ou Actéon, Zeuxis ou Antiochos, le Tyrannicide, le Fils déshérité et un Eloge de Phalaris), des volumes très variés : le Nigrinos, sorte de libelle où il peint au vif avec des soulèvements de coeur la corruption de la Ville éternelle, cette existence de tracas, d'expédients, de menées tumultueuses, de parasitisme et d'orgueil qu'il oppose à l'atmosphère relativement honnête et paisible d'Athènes; l'Hippias; l'Eloge de la mouche; le Jugement des voyelles, plaidoyer du sigma contre le tau qui l'a supplanté, étincelant d'esprit et pétillant de malice.

Le Songe ou Vie de Lucien, et le Songe ou le Coq (distinguer ces deux opuscules qui ne se ressemblent que par le premier titre). Dans le Songe, il raconte avec entrain sa déconvenue chez l'oncle statuaire et les conjonctures qui l'amenèrent à quitter l'ébauchoir pour se consacrer à la science; le Coq est une délicieuse causerie où l'oiseau matinal du savetier Micylos inflige à son maître des leçons de sagesse et le contraint d'avouer combien peu sont enviables trésors et plaisirs; le Traité sur la manière d'écrire l'histoire (titre pompeux, fort impropre, car l'étude est incomplète), espèce de manifeste contre l'envahissement de l'histoire par la rhétorique : improvisation spirituelle, mordante, sensée, d'une démarche légère et d'une hardiesse parfois éloquente, aussi remarquable par la rectitude de la pensée que par la sincérité lumineuse de la diction.

Domicilié à Athènes, Lucien renonce décidément à la rhétorique et à la composition des plaidoyers. Désormais, il a « payé sa dette à la sophistique et aux puérilités de l'école » (Egger). Il écrit l'Hermotimos, leste et chaleureux dialogue où il raille le dogmatisme, réfute les théories des sectes, et affirme ne vouloir pas plus être philosophe que rhéteur. Cette retentissante diatribe qui contribua beaucoup à sa réputation, mais exaspéra contre lui la haineuse emphase des stoïciens comme des épicuriens et la crasse ignorance des cyniques, fut suivie de plusieurs petites drôleries fort gaies : le Parasite, l'Ami du mensonge, le Banquet, le Ménippe ou la Nécyomancie (Ménippe, descendu dans le pays de l'Hadès, consulte Tirésias touchant les plus graves problèmes et assiste au supplice des grands de la terre);

Les trente Dialogues des morts proclament comme un refrain le Vanitas vanitatum païen. Nulle comédie, nulle satire, prononce Erasme, un des admirateurs convaincus de Lucien, n'égale le charme et l'utilité morale de ces jolis morceaux où la saillie côtoie la réflexion mélancolique. Dans de courtes scènes d'outre-tombe, une ironie transcendante gourmande, pêle-mêle sur un ton âpre et incisif superbes tyrans, magistrats hautains, citoyens opulents et voluptueux, jeunes gens jadis vains de leur force, de leur santé, de leur beauté, puis vite leurrés dans leurs espérances et désabusés, pseudo-philosophes au cerveau déséquilibré, gonflé de billevesées prétentieuses et impuissants à bien vivre; les vingt-six Dialogues des dieux et les quinze Dialogues des dieux marins, réquisitoires fougueux et audacieux où Lucien s'est plu à flageller - et cela jusqu'à son extrême vieillesse - l'immoralité des traditions mythologiques et le polythéisme en décrépitude; l'Icaroménippe; le Zeus confondu, où certain cynique embarrasse le souverain de l'Olympe en lui prouvant que la fatalité ne se peut concilier avec son omnipotence; l'Histoire véritable, odyssée bouffonne comme celle de Gulliver, tissu d'extravagants exploits, où Lucien s'ébaudit sur les trouvailles mensongères de certains historiens, poètes et philosophes empressés à farcir leurs compilations de prodiges et d'événements fabuleux; puis, une série d'oeuvres où il salue comme guides ses devanciers Aristophane et Eupolis Timon, le misanthrope athénien; le Charon; le Prométhée; le Pécheur; la Double Accusation, où il explique pourquoi il a élu le dialogue comme interprète de ses sentiments et lui a conféré une physionomie demi-sérieuse et demi-souriante; la Mort du chrétien Pérégrinos (Pérégrinos est représenté par Lucien comme un cynique qui a touché au christianisme, mais qui s'en est séparé), où il a merveilleusement mis en scène, à la fin, la stupidité des masses populaires; le héros, par manie de se faire réputer être supérieur, organise un suicide théâtral : aux jeux Olympiques, en présence de la foule assemblée, il se jette et disparaît dans les flammes. C'est la gloriole et la jactance poussées jusqu'au fanatisme. Lucien avait été le témoin oculaire de cette sotte parade.

Enfin, parmi les derniers travaux que Lucien produisit - il nous l'apprend lui-même - étant sur le retour de son âge, nommons l'Héraclès et le Dionysos, dernière éclosion d'une intelligence toujours aimable et enjouée comme à l'époque de la jeunesse et de la maturité.
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Évangélus ou Confusion d'un fat

Un Tarentin, nommé Évangélus, homme assez distingué dans son pays, forma le projet de remporter le prix aux jeux Pythiques. Il n'ignorait pas qu'il n'avait ni la force ni l'agilité nécessaires pour se présenter aux combats gymnastiques; mais il se croyait capable d'obtenir la palme de la cithare et du chant. Les fourbes dont il était environné lui avaient inspiré cette confiance par les louanges outrées qu'ils lui prodiguaient au moindre son qu'il tirait de son instrument.

Il arrive à Delphes dans le plus magnifique costume : il avait une robe tissue d'or, une couronne de laurier dont les feuilles étaient d'or et semées d'émeraudes de la grosseur naturelle des fruits; sa cithare, d'une richesse et d'une beauté merveilleuses, était de l'or le plus pur; des pierreries de toute espèce l'embellissaient encore, et l'on y voyait des figures en relief d'Apollon, des Muses et d'Orphée, objets d'admiration pour tous les spectateurs.

Le jour du combat il se présenta trois rivaux; le sort assigna le second rang à Evangélus et le troisième à Thespis de Thèbes, qui disputa le prix avec honneur. Il entra donc sur la scène, tout brillant d'or, d'émeraudes, de béryls et d'hyacinthes; sa robe de pourpre, que l'or couvrait presque tout entière, éblouissait les yeux. On fut d'abord vivement frappé de cet appareil imposant, et l'on concevait les plus belles espérances. Il fallait commencer. Évangélus débute par des sons confus et discords; puis, tombant d'une manière trop pesante sur son instrument, il en rompt trois cordes à la fois.

Il chante enfin, mais d'une manière si misérable et si indigne des Muses, que toute l'assemblée part d'un éclat de rire, et que les agonothètes, indignés de son audace, le font fustiger et chasser du théâtre. C'était un spectacle risible de voir le brillant Evangélus, versant des torrents de larmes, traîné sur la scène par les esclaves armés de verges, et courant çà et là, les jambes ensanglantées, pour ramasser les pierreries qui étaient tombées de son instrument, brisé par les coups qu'il avait partagés avec son maître.

Quelques instants après, Eumélus, musicien d'Élis, parut avec une vieille cithare qui n'avait que des clefs de bois; on aurait à peine donné dix drachmes de ses habits et de sa couronne. Mais il chanta et joua parfaitement : il eut le prix et fut proclamé vainqueur. Il rit aux dépens d' Évangelus, si vain de sa belle cithare et de ses ornements d'or, et lui adressa, dit-on, ces paroles :

« Les lauriers de ta couronne sont d'or, mon ami, parce que tu es riche; je suis pauvre, et je n'ai que les lauriers d'Apollon. Tout le fruit que tu retires de ce faste orgueilleux, c'est que ta défaite n'inspire de compassion à personne; au contraire, on te hait davantage à cause du luxe inutile qui accompagne ton ignorance.-»
(Lucien).

Le style.
Chez lui, l'impression est nerveuse, rapide, la forme étincelante; il émet ses idées spontanément, de premier jet, sans souci de les enchaîner ou de les coordonner, sans ombre de pédanterie, de quintessence ni de boursouflure. Son prestige d'écrivain est donc considérable. Quelle verve, quelle érudition, quel bon sens, quelle facilité merveilleuse! A tant de mérites de fond (talent d'aviver et de renouveler sans cesse l'attention, bonheur et simplicité de la mise en scène et de l'intrigue, art de prêter un corps aux personnages, de multiplier les incidents qui éveillent la curiosité), Lucien sait allier l'avantage d'une langue correcte, pure et savoureuse, pleine de mouvement, de souplesse, de finesse, de prestesse et, au besoin, de puissance et d'éclat. C'est un séducteur qui manie avec virtuosité tout instrument de style et qui fait vibrer toute corde en vrai dilettante. Nourri des meilleurs modèles, éloquent s'il le faut, discret, nuancé, délié, spécieux, plein d'aisance, il excelle aux réticences habiles, aux brusques allusions, aux antithèses singulières, aux traits subtils malicieusement décochés. 

De ces qualités l'honneur revient en partie, sans doute, au langage des prosateurs de la belle période classique dont il usurpe avec dextérité et sans raideur les meilleurs procédés. Energie de Démosthène, naïveté coulante d'Hérodote, vigueur homérique, grâce platonicienne, réalisme distingué de Ménandre, verve jaillissante et copieuse d'Aristophane (déparée par quelques obscénités), sa plume ressuscite à souhait tous les secrets des maîtres; il emprunte à leur contact quelque chose de leur accent vigoureux, de leur verdeur, de leur clarté agréable, de leur élégance appropriée, de leur sel si fin. Point affecté avec cela, et d'un naturel parfait dans l'imitation où il reste original. 

Sa pensée et son langage sont éclairés par une lueur suprême de ce foyer immortel, le génie attique. Son chef-d'oeuvre parmi tant d'excellentes oeuvres est, sans contredit, ce recueil intitulé Dialogues des morts dont les situations dramatiques comme les tournures de conversation familière inspirèrent, entre autres émules, Fénelon et Fontenelle. (Ajoutons quinze Dialogues des courtisanes assez émerillonnés, et quelques poésies, dont quarante-deux Epigrammes.) Il s'attaque, en moraliste désabusé - le dernier grand moraliste de l'Antiquité finissante - à toutes les conditions de la vie humaine dégagée de ses illusions et de ses faux brillants, et toisée des bords de l'Achéron. Rien ne trouve grâce devant le ricanement plus insolent, plus agressif que joyeux, de Ménippe et de Diogène qui répètent à leur façon, pour que nul n'en ignore, le Et nunc erudimini (Victor Glachant).

« Tout compté, dit spirituellement Emile Burnouf (Littérature grecque, t. II, p. 377), l'écrivain de Samosate fut une de ces rares figures dont l'expression vive et saisissante reflète à elle seule une grande partie de l'opinion publique de leur temps; ses écrits, courts, nombreux et acérés, ont été comme autant de traits que le bon sens public lançait de toute part contre les mauvaises doctrines et les pratiques vicieuses qui venaient l'assaillir. S'il eût été dans Perdre des choses que Lucien de Samosate devint chrétien, aucun des Pères de l'Eglise grecque ne l'eût égalé en verve et en éloquence; il eût assuré le triomphe de sa religion, ou sa foi, unie a sa hardiesse, eût fait de lui un martyr. »


Editions anciennes - Le manuscrit de Lucien fut apporté da Constantinople en Italie en 1425 et imprimé pour la première fois en 1496 à Florence. Les meilleures éditions sont celles de Bourdelot, Paris, 1615, in-f., d'Hemsterhuys et Reitz, avec trad. latine, Amsterdam, 1743-46, 4 vol. in-4; des Deux-Ponts, 1789-93,10 vol. in-8; de Lehman, Leipzig, 1821-31, 10 vol. in-8; celle de M. G. Dindorf, dans la Bibliothèque grecque de Didot, 1840 (le grec seul de cette édition a été publié à part 1859).

Lucien été traduit en français par Perrot d'Ablancourt, 1654; par Belin de Ballu, 1789, et par M. Talbot, 1857. P. L. Courrier a donné à part une édition de l'Ane de Lucien, avec une traduction en vieux français. L'Âne d'or d'Apulée est une imitation de l'Âne de Lucien.

Lucien et son siècle. - Pour l'intelligence complète de l'état moral et religieux du monde vers le milieu du Ier siècle, on ne manquera pas de consulter le magistral exposé d'E. Renan, les Apôtres (chap. XVII, p. 304); Histoire des origines du christianisme (1.II).

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