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Erasme

Erasme (Desiderius) de Rotterdam, célèbre littérateur et philologue de la Renaissance, né à Rotterdam le 28 octobre 1467 (ou 1466?), mort à Bâle le 14 juillet 1536. Il était fils naturel de Gérard de Praët (de Gouda) et de Marguerite, fille d'un médecin de Sevenbergen; son père étant entré dans les ordres ne put le légitimer. Il mourut, ainsi que la mère d'Erasme, quand l'enfant était dans sa treizième année. Celui-ci fut d'abord appelé Gérard fils de Gérard (Geert Geerts, en holl.). C'est lui-même qui, plus tard, adopta, selon la mode alors régnante, le pseudonyme gréco-latin de Desiderius Erasmus (le désiré très aimé). Il commença ses études à Gouda; il passa de là à la cathédrale d'Utrecht où il fut enfant de choeur, puis à Deventer dans l'école du célèbre Alexandre Hegius, qui pratiquait la méthode de Rod. Agricola. La mort de sa mère la lui fit quitter au bout de quatre années. Il perdit ensuite son père et fut placé par ses tuteurs dans le séminaire de Bois-le-Duc; on le destinait à la vie monacale; mais il y répugnait, et les trois années qu'il passa au séminaire furent à peu près perdues pour son éducation; il refusa une place qu'on lui offrait dans le couvent des chanoines réguliers de Sion, près de Delft. Il revint à Gouda; mais en 1486 son ancien condisciple de Deventer, Cornelius Verdenus, réussit à le décider à adopter la vie claustrale. Il entra au couvent de Stein ou Emmaüs, près de Gouda; après un an de noviciat il prononça ses voeux. Cependant il ne goûta pas longtemps cette existence, dont la pratique extérieure du culte et la bonne chère étaient les principaux soucis; il passait son temps à lire les classiques anciens et les écrits de Laurent Valla; avec son ami Guillaume Hermann (dont il édita les poésies latines en 1497), il s'exerçait à écrire en latin. Il recueillait les matériaux de son traité De Contemptu Mundi, satire de la vie des moines. Il en fut bientôt délivré. Sa réputation de latiniste le fit désigner pour accompagner à Rome l'évêque de Cambrai, Henri de Bergen, qui venait de recevoir le chapeau de cardinal. Il se rendit auprès de l'évêque qui l'ordonna prêtre le 25 février 1492. Il gagna sa faveur, et, quoique le voyage à Rome n'eut pas lieu, il demeura près de lui à Cambrai.

En 1496, son protecteur exauça son plus vif désir en l'envoyant à Paris pour achever ses études. Il se rendit au collège de Montaigu dont le séjour lui déplut; l'enseignement de la théologie scolastique le rebutait non moins que la nourriture du collège, d'autant qu'il avait le dégoût du poisson, dont la vue seule lui donnait la nausée. Il tomba malade, revint à Cambrai, puis en Hollande auprès de parents; retourné à Paris et n'ayant plus la pension de l'évêque de Cambrai, il donna pour vivre des leçons particulières. Un de ses élèves, William Mountjoy, se prit d'affection pour Erasme, l'aida de toutes manières, le logea chez lui; le jeune maître voyageait d'ailleurs beaucoup, surtout lorsque la peste désolait Paris, et il se rendit ainsi dans le Sud de la France, où il se lia avec la marquise Anne de Vera, qui lui fit une pension de 100 florins et pour le fils de laquelle il rédigea Oratio de virtute amplectenda; il alla aussi à Orléans, où il passa trois mois chez Jacques Tutor, professeur de droit canon; son élève Mountjoy l'emmena en Angleterre en 1497, puis de nouveau en 1498 en lui faisant une pension de 100 couronnes par an. 

Érasme y resta une année (1498-99), à Londres, Cambridge et surtout Oxford; il se lia avec les humanistes les plus célèbres de l'île, Thomas More, Jean Colet, William Grocyn, W. Latimer, fut présenté par More au roi Henri VII qui l'accueillit fort gracieusement. A Oxford, il acheva de se rendre maître de la langue grecque, encore peu connue des érudits; Colet lui fit mieux connaître le texte de la Bible et acheva de le dégoûter de la scolastique. Au commencement de 1499, Erasme rentra en France, passant son temps alternativement à Paris, à Orléans, à Louvain, à Rotterdam, analysant les classiques grecs et latins et extrayant les sentences qui le frappaient à la lecture. Il vivait au jour le jour de sa plume, comme les humanistes d'alors. Chargé par les États de Brabant de complimenter le nouveau gouverneur, l'archiduc Philippe, en janvier 1504, il reçut pour ce discours un présent de 50 pièces d'or. A Louvain, il se liait avec les théologiens, dont le futur pape Adrien VI, et le P. Vitriarius, franciscain. Il éditait les remarques de Laurent Valla sur le Nouveau Testament et y joignit une préface (1505). Malgré son désir de visiter l'Italie, il ne pouvait s'y rendre faute d'argent. Il accepta une invitation de ses amis d'Angleterre et vint faire à Cambridge des leçons de grec; il fut présenté à l'archevêque de Canterbury, William Warham, et chargé d'enseigner le grec au prince Alexandre, fils du roi Jacques III d'Écosse et archevêque de Saint-Andrews.

En 1506, il se mit en route pour l'Italie, passa par Paris, par Lyon où il se plut beaucoup; en septembre 1506, il était à Turin, où l'université le nommait docteur en théologie; il passa ensuite à Bologne, à Florence, revint à Bologne au moment de l'entrée du pape Jules II, et, après une excursion à Rome, y séjourna plus d'une année, puis il se rendit à Venise où il se lia avec Alde Manuce. Celui-ci imprimait ses Adages (Adagiorum Collectanea ou Chiliades, publié pour la première fois en 1500), dont nous reparlerons plus bas. En 1508, Erasme quitta Venise, hiverna à Padoue et vint par Sienne à Rome. Sa réputation, due surtout aux Adages, était déjà très grande et il fut très fêté. Le pape le délivra de ses voeux en lui octroyant la permission de vivre et de s'habiller selon les coutumes de chaque pays où il habiterait. Il fut appelé en Angleterre par le nouveau souverain Henri VIII qui l'aimait beaucoup (1509). Durant ce voyage, ii composait son immortel Eloge de la Folie. Il professa le grec à Cambridge avec un grand succès d'après les grammaires de Chrysoloras et de Théodore de Gaza, expliqua les Pères de l'Eglise et le Nouveau Testament; il rédigea des manuels élémentaires tels que la Copia verborum. En 1511, l'archevêque de Canterbury lui donna la cure d'Addington qu'il céda, le 31 juillet 1512, pour un revenu de 20 livres sterling. Le climat brumeux de l'Angleterre lui déplaisait, et il ne put s'y fixer. En 1513, il se remit en route, voyagea à travers l'Allemagne et vint à Bâle. Partout il était accueilli avec les plus grands égards. Il vécut encore en Angleterre deux années (1515 à 1516).

A ce moment, il fut appelé à la cour du jeune souverain des Pays-Bas, Charles, futur roi d'Espagne et empereur d'Allemagne sous le nom de Charles-Quint. Érasme reçut le titre de conseiller du roi et une pension de 400 florins, sans condition de résidence. Il était désormais à l'abri du besoin et libre de vagabonder et de travailler à son aise. Il fit de son revenu l'emploi le plus désintéressé; après s'être constitué un intérieur confortable, il consacra le surplus à subventionner des jeunes gens sans fortune. Il rédigea pour le roi Charles une Institutio principis christiani (Louvain, 1516), mais ne prit jamais aucune part aux affaires politiques. Ses préoccupations étaient toutes intellectuelles. Nous y reviendrons tout à l'heure. Il vécut à Bruxelles et à Louvain, retourna une dernière fois en Angleterre (1517); à partir de 1521, il se fixa définitivement à Bâle où il rencontrait les lettrés OEcolampade, Beatus Rhenanus, Glareanus, les fameux imprimeurs Froben et Amerbach, le peintre Holbein, etc. Lorsqu'en 1529 la Réforme eut triomphé à Bâle, Erasme, qui n'avait pas voulu l'adopter, se retira à Fribourg en Brisgau, où il acheta une maison, mais il n'y fut pas aussi heureux; engagé malgré lui dans les querelles religieuses, il était vivement attaqué par les novateurs. Le pape Paul III lui avait donné en 1534 le prieuré de Deventer, d'un revenu de 1500 ducats. Il voulut retourner dans sa patrie pour y achever sa vie; la gouvernante des Pays-Bas l'y avait invité; mais auparavant il se rendit à Bâle pour y surveiller l'impression de plusieurs ouvrages, notamment d'une édition de l'Ecclésiaste

Il y fut arrêté par la goutte pendant l'hiver de 1535-36, et retenu à la chambre où il écrivit son commentaire sur le psaume XIV (De Puritate tabernaculi, scilicet ecclesiae chrislianae) et travailla à une édition d'Origène (achevée par Beatus Rhenanus). Trop faible pour voyager, il songeait à passer à Besançon, ville catholique, lorsque les progrès de sa maladie ne lui laissèrent plus d'espoir. Il mourut dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536. Ses derniers jours furent ceux d'un sage; sa sérénité ne se démentit jamais, et il accueillit ses amis avec une bonne grâce imperturbable; prié par eux de donner des ordres, il commanda son cercueil. Il s'éteignit entre leurs bras et sans l'assistance d'aucun prêtre. Ses exécuteurs testamentaires furent Boniface Amerbach, Jérôme Froben et Nicolas Episcopius. Par son testament, il léguait tout ce qu'il possédait « aux pauvres vieux et infirmes, aux jeunes orphelines et aux adolescents de belle espérance ». Toute la ville de Bâle suivit ses obsèques derrière l'université. Il fut enterré dans la cathédrale.

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Erasme.
Portrait d'Erasme, par Holbein le Jeune.

Oeuvres d'Erasme.
Erasme est le plus grand des humanistes du XVIe siècle, celui dont l'intelligence fut la plus compréhensive et l'influence la plus étendue. Son oeuvre est immense et d'une variété prodigieuse, comparable à celle de Voltaire, dont il a été souvent rapproché. Nous étudierons successivement ses travaux philologiques, ses travaux théologiques, son rôle comme publiciste et son attitude vis-à-vis de la Réformation. 

Ses Adages, collection de maximes recueillies dans les auteurs classiques anciens, furent l'origine de sa réputation; il semblait que toute la quintessence de la sagesse antique y fût condensée. La première édition (Adagiorum Collectanea; Paris, 1500) était assez courte, mais l'ouvrage reçut des développements considérables, surtout dans l'édition de 1508 (Adagiorum Chiliades. Elle comprit environ 4200 sentences, locutions du Adages. Une intention analogue présida à la composition de deux autres  ouvrages : Parabola seu Similia (Strasbourg, 1514); 
et Apophthegmata (Bâle, 1531); le premier réunit des locutions applicables aux objets de la nature ou de la vie usuelle, et tirées d'Aristote, de Plutarque, de Pline, etc.; l'édition de 1514 en renferme 1 856; le second est un recueil d'anecdotes empruntées surtout à Plutarque et à Lucien. Parmi les manuels consacrés à la vulgarisation de l'Antiquité classique, dont le succès fut attesté par de nombreuses éditions, il faut citer : De Duplici Rerum ac verborum copia (Paris, 1512); De Octo Partium orationis constructione (Strasbourg, 1515); De Conscribendis epistolis (Bâle, 1522); Familiarium colloquiorum opus (Bâle, 1524; éd. Stalbaum, Leipzig, 1828; cf. l'éd. de Leipzig, 1867, 2 vol.). 

Erasme fut un des plus remarquables éditeurs de textes classiques; parmi ses éditions de classiques latins, mentionnons celles de Caton (1513), des historiens latins (Suétone, Scriptores Historiae Auqustae; Amelius Victor, Ammien Marcellin, Eutrope, Quinte-Curce) en 1518, du De Officiis de Cicéron (1520), des Tusculanes (1524), de Tite Live (1531), une célèbre édition de Térence (1532); parmi les auteurs grecs, Erasme a donné l'édition princeps de Ptolémée (1530), la première édition complète d'Aristote (1531), des éditions de Démosthène (1532), de Josèphe (1534), etc. La plupart de ces publications sont excellentes, collationnées avec soin d'après les manuscrits. Il faut y joindre les traductions latines de tragédies d'Euripide (Hécube, lphigénie), des discours de Libanius, d'Isocrate (De Regno administrando), de Xénophon (Tyrannus), de Galien (Exhorlatio ad bonas artes). 

Ses études philologiques engagèrent Erasme dans deux discussions célèbres, la première contre Reuchlin, relative à la prononciation du grec; la seconde contre les humanistes italiens propos de l'élégance cicéronienne Erasme avait écrit en 1510 un traité sur la prononciation du grec (Dialogus de recta latini graecique sermonis pronunciatione); il soutint que le grec, ancien ne devait pas se prononcer comme le faisaient les Grecs modernes; que l'il devait être prononcé ê et non i; que dans les diphtongues ai, ai, ei il fallait faire sonner les deux voyelles aï, oï, ci, et non les fondre en é, i, i, comme font les modernes; Reuchlin, au contraire, soutenait la prononciation de ceux-ci, comme seule correcte; les idées d'Erasme, appuyées sur la discussion des textes anciens, ont prévalu; la prononciation érasmienne, encore usitée en France, paraît se rapprocher plus que l'autre de l'usage des Grecs du Ve siècle av. J.-C. 

La querelle d'Erasme avec les cicéroniens d'Italie eut un retentissement plus grand. Lui-même était un fervent admirateur de Cicéron; mais il n'acceptait pas les excès de. fanatismelittéraire de l'école de Bembo, qui voulait qu'on n'employât pour écrire en latin que des mots et des expressions qu'on trouvait dans Cicéron. Pour les dissertations scientifiques et théologiques, cela conduisait à l'adoption de périphrases absurdes. Érasme le fit remarquer très finement dans son Ciceronianus, dialogue écrit en 1528. Les humanistes italiens, piqués au vif, répondirent par l'organe de Pierre Cursius (Defensio pro Italia ad Erasmum Roterodamum, Rome, 1535); Erasme répondit qu'il ne s'attaquait pas à l'Italie, que, d'ailleurs il ne lui devait pas son éducation.

Érasme écrivit un certain nombre d'ouvrages pédagogiques intéressants : De Ratione Studii et instituendi pueros commentarii (Paris, 1512); Libellus novus et elegans de pueris statim ac liberaliter instituendis (Bâle, 1529); De Civilitate morum puerilium (Fribourg, 1530).

Les oeuvres théologiques d'Érasme sont extrêmement considérables et importantes. Au premier rang, il faut mettre sa fameuse édition princeps du Nouveau Testament, en grec, avec traduction latine (Bâle, 1516; 2e éd., 1519; 3e éd., 1522; 4e éd.,1527; 5e éd.,1535). C'est d'après la seconde édition que Luther a publié sa traduction.  Erasme avait donné dès 1505 une traduction latine; pour son édition gréco-latine, il collationna cinq manuscrits et utilisa les notes de Valla qui on avait collationné sept autres. Il dédia son oeuvre au pape Léon X qui l'accueillit sans enthousiasme. Érasme a édité un grand nombre de Pèresde l'Église grecque et latine : Jérôme, Cyprien, Arnobe, Hilaire, Irénée, Chrysostome, Ambroise, Augustin, Origène; de plus, des traités théologiques, Enchiridionmilitis christiani (Anvers, 1509); Institutio principis christiani (Louvain, 1516); Paraclesis seu exhortatio ad christianae philosophiae studium (Bâle, 1519); Précatio dominica  in septem portions distributa (Bâle, 1523); De Immensa Dei misericordia concio. (Bâle, 1524); Dilucida et pia explanatio Symboli quod Apos. tolorum dicitur (Bâle, 1533);  Ecclesiastes seu de ratione concionandi libri IV (Bâle; 1535), le premier manuel d'homélies rédigé d'après un plan méthodique.

Érasme ne fut pas seulement un philologue et un théologien; ce fut aussi un littérateur, écrivain original, dont malheureusement les écrits ont été rédigés en latin, ce qui ne leur a pas permis de conserver, de place dans aucune littérature nationale et nuit aujourd'hui à leur vogue après y avoir servi. Il demeure cependant un des humoristes les plus fins de l'Europe. Outre sa vaste correspondance, dont nous dirons quelques mots ci-dessous, il a écrit un grand nombre de satires, de libelles, de dialogues, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre. Son ouvrage le plus connu est intitulé Colloques (Colloquia; Bâle, 1516). Il a été souvent réédité.

« Jamais, dit Hoefer, livre n'eut au XVIe et au XVIIe siècle autant d'éditions que les Colloques d'Érasme. C'est là aussi que l'on retrouve tout l'auteur avec cette finesse d'observation, cette verve caustique et incisive,  cette pureté; cette souplesse et cette élégance de style qui pourraient faire surnommer Erasme le Voltaire du XVIe siècle. » 
La meilleure édition des Colloques est celle d'Amsterdam (1650). L'Eloge de la folie (Enconium moriae; Paris, 1509), souvent réédité et popularisé par les illustrations que Hans Holbein dessina en  1514, en marge de I'exemplaire de Froben écrit après son voyage en Italie, raille toutes les formes de la sottise humaine avec une verve extrême; les théologiens, les moines, les hauts dignitaires de l'Église, les papes, les princes et les autres grands sont successivement tournés en dérision. Ensuite Erasme donna : Encomium matrimonii et artis medicae (Bâle, 1516); Epigrammata (Bâle, 1518); Apologiae duae contra Latomum : item De Vera nobilitate; De Tribus fugiendis : ventre, pluma et  Venere (Paris, 1518); Antibarbarorum liber unus (Bâle et Cologne, 1520); Apologiae omnes adversus eos qui illum locis aliquot in suis libris non satis circumspecte calumniati sunt (Bâle, 1522); De Contemptu Mundi epistola (Strasbourg, 1523); Exomologesis sive modus confitendi (Bâle, 1524); Lingua (Bâle, 1525); Poludaitea (grec), Dispar convivium (Anvers, 1527); Epistola consolatoria in adversis (Bâle, 1528); Apologia adversus articulos aliquot per monachos quosdam in Hispanias exhibitos (Bâle, 1529); Vidua christiana ad seren. pridem Ungariae Boemaeque reginam Mariam; Utilissima consultatio de bello Turcis inferendo (Bâle, 1530). En 1529, il réunit sa correspondance, dont quelques recueils avaient paru déjà à partir de 1516, et, publia un Opus epistolarum (Bâle, in-fol.); un supplément fut publié à Fribourg en 1532; de nouvelles éditions à Bâle en 1526, 1538, 1546, 1558. 

Cette correspondance, qu'Érasme entretenait avec les hommes les plus marquants de son époque, savants, ecclésiastiques, princes; etc. est une des parties les plus intéressantes de son oeuvre. C'est par un échange de lettres avec Luther qu'il fut impliqué dans la grande querelle de la Réformation. Il ne pouvait y échapper, car l'état d'esprit qu'il repré sentait et qu'il avait contribué à propager  fut une des causes directes de la rénovation religieuse. Adversaire narquois, mais résolu; de l'Eglise catholique, Erasme lui avait fait beaucoup de tort. De plus il avait, dans son édition du Nouveau Testament, demandé qu'on le traduisit en langue vulgaire. Luther répondit à cet appel. L'attitude que prit alors Erasme lui a souvent été reprochée. C'était pourtant celle d'un sage, et il eut le mérite de prévoir les catastrophes qu'allait entraîner la furieuse réaction religieuse dont Luther donnait le signal et qui fut poursuivie à la fois par les réformés et par le catholicisme réorganisé. 

La culture philosophique supérieure et la large tolérance des humanistes étaient bien plus près des idées actuelles. Le langage même de Luther le prouve. Après avoir cherché à s'abriter derrière le grand nom d'Erasme, il se défie de lui et voici ce qu'il lui reproche :

« Erasme s'attache trop à l'éducation morale de l'homme et pas assez à la vraie adoration de Dieu. »
Ce reproche est pour nous un éloge. Si Erasme hésita à se prononcer dans le débat engagé à cette époque, c'est moins par prudence que parce que réellement il ne pouvait donner raison à aucun des deux partis. Luther lui écrivit le 28 mars 1519; il répondit de Louvain en lui recommandant la modération. Il chercha à émpêcher le conflit, blâma la bulle du pape qui condamnait Luther mais sans le réfuter. Il refusa, malgré les sollicitations du pape et des princes catholiques, d'écrire contre les protestants. Cependant, en 1524, il rompit avec Luther qui lui devenait hostile et qui l'injuria. Erasme écrivit alors son traité De Libero Arbitrio auquel Luther répondit par le De Servo Arbitrio (1525). La polémique envenimée par les emportements du réformateur continua; Erasme demanda à l'électeur de Saxe justice des calomnies contenues dans l'écrit de Luther; il écrivit sur un ton très vif son Hyperaspistes adversus servum arbitrium Lutheri (1526-27); il avait déjà riposté très violemment à Ulrich de Hutten (auteur de l'Expostulatio cum Erasmo) dans ses Spongia adversus Hutteni aspergines (Bâle, 1523). D'autre part, un docteur en Sorbonne, du nom de Noël Bedda, accusait Erasme d'être le père de l'hérésie par sa paraphrase du Nouveau Testament, et la Sorbonne condamnait comme fausses et hérétiques trente-deux propositions de l'auteur des Colloques (17 décembre 1527); le traducteur d'Erasme, Berquin, fut brûlé le 17 avril 1529. Le grand humanisme était donc en butte aux attaques des violents des deux partis. A Bâle même, il tenta d'empêcher la cité d'embrasser la foi luthérienne (Consilium senatui Basiliensi in negotio Lutheranos, 1525), il n'y réussit pas; en 1529, les évangéliques font la révolution. C'est alors qu'Erasme se retira à Fribourg. II entra en polémiqué avec son ancien disciple Gérard Geldenhauer à qui il adressa Epistola contra quosdam qui se falso jactant evangelicos (1529). Il offrit même au cardinal Cajetan de publier comme saint Augustin un livre de Rétractations. Après la diète d'Augsbourg, Erasme semble décidément du côté des catholiques. Mais il ne prend plus part à la lutte; il se borne à souhaiter le maintien de l'Église. Ses idées sont parfaitement exprimées dans son livre De Amabili ecclesiae concordia (1533). II revient à cette attitude modérée et conciliatrice du vrai sage. Mais ces luttes avaient attristé la fin de sa vie et ébranlé son autorité. Il vit la fin de l'humanisme. (A. M. B.).


Stefan Zweig, Erasme, Le livre de Poche, 2007.

Erasme, La langue, Labor et Fides, 2002. - Plaidoyer pour la paix, Arléa, 2002. - Traité de civilité puérile, Mille et Une Nuits, 2001. - Guerre et paix, Aubier, 2001. - Eloge de la folie, Flammarion (GF), 1999. -  Les préfaces au Novum Testamentum, Labor et Fides, 1990. - Colloques (coffret, 2 vol.), Imprimerie nationale, 1992.

La correspondance d'Erasme et de Guillaume Budé, Vrin,. - Luther, Du serf arbitre / Diatribe d'Erasme, Gallimard (Folio), 2001.

Stefan Sweig, Erasme, Grasset et Fasquelle, 2003. - Daniel Ménager, Erasme, Desclée de Brouwer, 2003. - Jean-Christophe Saladin, Les funérailles de la Muse (la conférence macaronique dans laquelle les amis d'Erasme ridiculisent la scolastique), Les Belles Lettres, 2001. - Alexandre Melc, Les 100 adages d'Erasme, Sefi, 1999. - Jacqueline Lagrée et Paul Jacobin, Erasme, Humanisme et langage, PUF, 1998. - Erika Rummel, Les Colloques d'Erasme, Le Cerf, 1998.  - Jean-Claude Margolin, Erasme,  une abeille laborieuse, un témoin engagé, Paradigme publications universitaires, 1993. - Du même, Erasme et la musique, Vrin. - M.A. Schreech, Erasme, L'extase et l'Eloge de la folie, Desclée, 1995.

Hervé Le Tellier, L'orage en août, Erasme, Faust, Luther : une rencontre, La Lettre volée, 2003. - Francisco Rico, Le rêve de l'humanisme, de Pétrarque à Erasme, Les Belles Lettres, 2002. - L. de Brabandère et al., Erasme, Machiavel, More, trois philosophes pour le manager d'aujourd'hui, Village mondial, 2000. - Richard Popkin, Histoire du scepticisme, d'Erasme à Spinoza, PUF, 1995.

Augustin Renaudet, Erasme et l'Italie, Droz, 1998. - Marcel Bataillon, Erasme et l'Espagne, Droz, 1998. - Silvana Seidel Menchi, Erasme hérétique, Réforme et Inquisition dans l'Italie du XVIe siècle, Le Seuil, 1996. - Jean-Claude Margolin, Erasme, précepteur de l'Europe, Julliard, 1995.  - Simon Markish, Erasme et les Juifs, L'Âge d'Homme, 1990.

En bibliothèque - Les oeuvres complètes d'Erasme ont été éditées après sa mort par Beatus Rhenanus (Bâle, 1540-41, 9 vol. in-fol.). Une excellente édition fut donnée par Clericus (Opera omnia emendatiora et auctiora; Leyde, 1703-1706, 10 vol in-fol.).

Les principales biographies d'Erasme sont, après celle que Beatus Rhenanus a  insérée en tête de l'édition des Œuvres complètes, en français : celles de La Billardière (Paris, 1721, in-12), Bayle, dans son Dictionnaire, Lévesque de Buigny  (Paris. 1757), Nisard (Rev. des Deux Mondes, août et septembre 1835), Durand Le Laur  (Paris, 1872), Frugère (Paris,1871); en anglais : celles de Knight (1726, in-8), John Fortin (Londres, 1758, 3 vol. in-4), Butler (Londres, 1525, in-8), Drumond  (Londres, 1873), Pennington (Londres, 1874); en allemand : celles de Muller (1528, in-8), Erhard (dans l'Allgem. Encyclop. d'Ersch et Gruber), Stichart (Leipzig, 1870). - Citons aussi; Stoekhelin, Erasmus Stellunq zur Reforrnation; Bâle, 1873. - Scholy, Die Paedagogischen und didaktischen Grundsaetza des Erasmus; Nordhausen, 1880. - Kan, Erasmasia - Rotterdam, 1881. - De Nolhac, Erasme en Italie; Paris, 1888. - Cf  un article du même dans Rev. des Deux Mondes, 1er juil. 1888. - On trouvera aussi d'abondants renseignements et une bibliographie dans l'ouvrage de Geiger, Renaissance und Humanismus, de la collection Oncken.

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