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L'épicurisme

L'épicurisme est une doctrine philosophique qui tire son nom d'Épicure, son fondateur. C'est surtout comme système de morale qu'elle est célèbre.L'épicurisme a un but essentiellement pratique, qui est de découvrir les moyens de rendre l'homme heureux. Aussi la morale tient-elle, dans cette doctrine, une place prépondérante. La logique (canonique) et la physique lui sont subordonnées et ne servent qu'à la préparer.

En effet, le plus grand obstacle à la félicité humaine est la crainte d'un monde surnaturel; il faut une philosophie de l'univers pour chasser cette crainte et pour enseigner que rien hors de nous ne s'oppose à notre bonheur. Mais la physique suppose des règles qui permettent de distinguer le vrai du faux; il appartient à la canonique  de fixer ces, règles. L'oeuvre de la morale sera de déterminer ensuite la notion du vrai bonheur. La morale épicurienne a son fondement dans la sensation interne du plaisir et de la douleur; le plaisir nous est propre et constitue le bien, la douleur nous est hétérogène et constitue le mal. Rechercher l'un, fuir l'autre, tel est le devoir des humains; en cela seulement consiste la sagesse ou la vertu, dont le principal attribut est la prudence. On a dit, pour ces raisons, que l'épicurisme est la forme la plus complète de l'égoïsme.

Canonique ou logique épicurienne 
Il y a trois critériums de la vérité : les sensations, les anticipations, les affections. C'est avec les sensations et les anticipations que l'on construit la philosophie spéculative, c'est-à-dire la physique. 

La sensation est évidente par elle-même. Elle s'impose par cela seul qu'elle se présente. L'idée générale n'est que le souvenir de plusieurs perceptions semblables. 

Le souvenir permet la prévoyance ou l'anticipation. Toute idée a pour origine la sensation et c'est ce qui fait sa valeur, la sensation communiquant à l'idée l'évidence qu'elle tient de sa propre nature. L'anticipation doit être exprimée par un mot qui la fixe. Le langage permet de raisonner.

Toute connaissance a donc son origine dans une impression corporelle, dans la sensation. Les sensations elles-mêmes sont dues à des formes ou images matérielles qui proviennent des corps et frappent les sens.

 Quant aux affections, elles nous font connaître uniquement le plaisir et la douleur que les objets nous causent. C'est sur elles que repose la philosophie, pratique.

Physique d'Epicure. 
La physique épicurienne est en grande partie l'atomisme de Leucippe et de Démocrite (L'école atomistique). Tout est matériel, et dans le monde de la matière rien ne se perd et rien ne se crée. L'univers se compose de deux éléments, les atomes et le vide. Les corps sont composés d'atomes; corporels invisibles. Ce qui paraît s'anéantir ne fait que se résoudre en ses éléments, et ce qui semble une création n'est qu'une combinaison mécanique. Les atomes sont : solides, indivisibles, immuables et leur mouvement perpétuel se produit dans le vide.

Abandonnés à la seule pesanteur,  les atomes tomberaient éternellement sans se rencontrer. Pour expliquer la formation de l'univers, il faut admettre qu'ils ont le pouvoir de changer la direction de leur mouvement. Ce pouvoir consiste dans une spontanéité libre, qui se manifeste en un point de l'espace absolument indéterminé. Ce mouvement spontané s'appelle la déclinaison. Par suite, les atomes se rencontrent et le monde peut naître. La formation de l'univers suppose donc, dans ses premiers éléments, un principe de liberté qui anéantit la fatalité.

La conséquence de cette physique est de délivrer l'humain de la chimère des superstitions, de la crainte de la mort, de la crainte des enfers et des dieux. En effet, l'âme n'est qu'un composé d'atomes subtils qui s'évanouit quand le corps se décompose. Dès lors, pourquoi craindre la mort? Il ne faut pas plus s'en soucier que du temps qui précéda notre naissance. Si l'âme est mortelle l'enfer n'existe pas. Enfin, l'univers étant dû au hasard, les dieux n'interviennent pas dans l'ordre des choses. Les combinaisons éphémères se détruisent d'elles-mêmes, et quand elles sont durables, elles durent. 

Sans doute les dieux existent, puisque nous en ayons l'idée et que toute idée vient d'une sensation; mais ils vivent dans la béatitude, heureux et tranquilles, sans s'occuper ni des humains ni des choses. Ils jouissent de cette sérénité à laquelle l'humain doit s'efforcer de parvenir. Ils ne sauraient se départir de cet état sans cesser d'être des dieux, puisque l'idéal de toute sagesse est le calme ou le repos absolu.

De là résulte la théorie de la connaissance : des atomes, émanés des corps, produisent la sensation dans le cerveau, et par suite la perception; à cette notion particulière se joint l'anticipation, qu'Epicure définit une idée générale permanente; elle dérive des sens, comme la première.

Morale épicurienne.
La morale a pour fin de définir le souverain bien et de rendre l'humain heureux. Nous ne dépendons que de nous-mêmes, nous sommes libres, et comme rien ne s'oppose à notre bonheur, nous en pouvons être les propres artisans.

Quel est le souverain bien que doit rechercher le sage? Epicure répond : le plaisir. Mais il faut distinguer deux sortes de plaisirs l'un qui nous assure le repos, le calme, la béatitude, le plaisir en repos; l'autre qui est rapide et passager, le plaisir en mouvement. Le premier est exempt de toute inquiétude, l'autre n'est qu'une invitation de la nature à satisfaire des besoins insatiables.

La suprême félicité consiste à ne pas souffrir dans son corps et à ne pas être troublé dans son âme. Le sage recherche les plaisirs en repos. Mais quels sont les besoins dont la satisfaction assure le plaisir en repos? Epicure y répond par la critique des désirs. Il y a trois sortes de désirs.

1° Les désirs naturels et nécessaires. Ils sont très faciles à apaiser. 
« N'est-ce pas, en effet, un ragoût admirable que le pain et l'eau, quand on en trouve dans le temps de sa faim et de sa soif? »
2° Les désirs naturels et non nécessaires, tels que le mariage, l'amour, les affections de la famille. Bien que ces désirs soient naturels, le
sage sait s'en affranchir; il se garde de compliquer sa vie et de se donner des occasions de souffrir.

3° Les désirs ni naturels ni nécessaires, tels que le désir de la richesse, du pouvoir, des grandeurs et de la gloire. Le sage s'abstient de la poursuite de tels plaisirs, qui se renouvellent sans cesse, ne sont jamais apaisés et enlèvent à l'âme la sérénité qui fait le bonheur. 

« Ce fut un grand bonheur pour moi; dit Epicure, de ne m'être jamais mêlé aux troubles de l'Etat et de n'avoir jamais cherché à plaire au peuple; parce que le peuple n'approuve pas ce que je sais, et que j'ignore ce que le peuple approuve »
Puisque le plaisir est le bien suprême, la vertu n'a aucune valeur par elle-même. Il faut l'acquérir pour le bonheur qu'elle peut nous assurer. 

Cependant Epicure fait une place à part à l'amitié. Il la regarde comme un bien précieux, et sa dernière pensée fut pour les enfants de Métrodore qu'il avait adoptés. Il étendait cette bienveillance à tous les humains et il disait qu'un esclave est un ami d'une condition inférieure.

La fin de la morale épicurienne est, on le voit, d'apprendre à l'humain à ne pas donner prise à la souffrance en modérant ses désirs. L'idéal est l'ataraxie ou l'absence de trouble qui est un sentiment positif.
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Fragments d'une lettre d'Épicure à Ménécée

« Lorsque nous assurons que la volupté est la fin d'une vie bienheureuse, il ne faut pas s'imaginer que nous entendions parler de ces sortes de plaisirs qui se trouvent dans la jouissance de l'amour ou dans le luxe et l'excès des bonnes tables, comme quelques ignorants l'ont voulu insinuer, aussi bien que les ennemis de notre secte, qui nous en ont imposé sur cette ma-
tière, par l'interprétation maligne qu'ils ont donnée à notre opinion.

Cette volupté, qui est le centre de notre bonheur, n'est autre chose que d'avoir l'esprit sans aucune agitation, et le corps exempt de douleur; l'ivrognerie, l'excès des viandes, le commerce criminel des femmes, la délicatesse des boissons et tout ce qui assaisonne les bonnes tables n'ont rien qui conduise à une agréable vie : il n'y a que la frugalité et la tranquillité de l'esprit qui puissent produire cet effet heureux; c'est ce calme qui nous facilite l'éclaircissement des choses qui doivent fixer notre choix, ou de celles que nous devons fuir.

[...]

La liberté que nous avons d'agir comme il nous plait n'admet aucune tyrannie qui la violente; aussi sommes-nous coupables des choses criminelles; de même que ce n'est qu'à mous qu'appartiennent les louanges que mérite la prudence de notre conduite.

Il est donc beaucoup plus avantageux de se rendre à l'opinion fabuleuse que le peuple a des dieux, que d'agir, comme le soutiennent quelques physiciens, par la nécessité du destin; la première opinion ne laisse pas d'imprimer du respect, et l'on espère toujours du succès à ses prières; mais lorsque l'on s'imagine une certaine nécessité dans l'action, c'est vouloir se jeter dans la désespoir.

Gardez-vous donc bien d'imiter le vulgaire, qui met la fortune au nombre des dieux; la bizarrerie de sa conduite l'éloigne entièrement du caractère de la divinité, qui ne peut rien faire qu'avec ordre et justesse. Ne croyez pas non plus que cette volage contribue en aucune manière aux événements; le simple peuple s'est bien laissé séduire en faveur de sa puissance.

[...]

Arrachez donc autant qu'il vous sera possible cette pensée de votre esprit, et soyez persuadé qu'il vaut mieux être malheureux sans avoir manqué de prudence, que d'être au comble de ses souhaits par une conduite déréglée, à qui néanmoins la fortune a donné du succès; il est beaucoup plus glorieux d'être redevable à cette prudence de la grandeur et du bonheur de ses actions, puisque c'est une marque qu'elles sont l'effet de ses réflexions et de ses conseils.

Ne cessez donc jamais de méfier sur ces choses; soyez jour et nuit dans la spéculation de tout ce qui les regarde, soit que vous soyez seul, ou avec quelqu'un qui ait du rapport avec vous: c'est le moyen d'avoir un sommeil tranquille, d'exercer dans le
calme toutes vos facultés, et de vivre comme un dieu parmi les mortels. Celui-là est plus qu'un homme, qui jouit pendant la vie des mêmes biens qui font le bonheur de la divinité. » 
 

(Epicure, Lettre à Ménécée).

L'école épicurienne.
La doctrine d'Epicure eut une grande fortune morale. En des temps troublés, il s'est rencontré des hommes qui l'ont acceptée et qui ont eu sinon le bonheur, du moins la paix de l'esprit, en vivant conformément à ses maximes.

A près Epicure, Hermachus prit la direction de l'école. Polystrate, Denys, Basilide lui succédèrent. La doctrine se répandit dans tout l'empire romain en gardant son caractère de renoncement. Elle fut enseignée encore par Apollodore, Zénon de Sidon, qui eut Cicéron pour auditeur, par Sciron, qui eut Virgile pour disciple, et par Philodème. Elle fut pour ainsi dire renouvelée parle poète Lucrèce, qui regardait Epicure comme un dieu et qui puisa dans sa philosophie l'inspiration de la poésie la plus belle, la plus éclatante et la plus hautaine. Un autre, parmi les plus grands poètes latins, Horace, se vantait de vivre selon les préceptes d'Epicure. Mais il semble que la doctrine ait alors sensiblement dévié et que le nom d'épicurien ait commencé à devenir synonyme de voluptueux et même de débauché. C'est là l'idée qu'on se fait vulgairement de la morale d'Epicure; si elle avait déjà cours chez les Romains au temps d'Auguste, il serait injuste d'en faire remonter la faute à Epicure lui-même. (R. / Buisson et al.).



En bibliothèque - Gassendi, De vita, moribus et doctrina Epicure, in-4°, Lyon, 1647, et Syntagma philosophiae Epicuri, in-4°, La Haye, 1655; Sorbière, Lettres de la vie, des moeurs et de la réputation d'Epicure, in-4°, Paris, 1660; Hill, De philosophiis Epicurea, Democritea et Theophrastea, Genève, 1669; Durondel, Vie d'Épicure, Paris, 1679; Batteux, La Morale d'Epicure, Paris, 1758; Bremer, Essai d'une apologie d'Epicure, in-8°, Berlin, 1776; Zimmermann, Vita et doctrina Epicuri, Heidelberg, 1785; Wygmans, Quaestiones variae de philosophia Epicuri, Leyde, 1834; Ajasson de Grandsagne, Exposé du système physique d'Epicure (dans le t. II du Lucrèce de la Bibliothèque latine-française de Panckoucke).
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