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Les
langues
slaves appartiennent au groupe des langues
balto-slaves. Elle constituent une branche importante de la famille
des langues indo-européennes,
parlées aujourd'hui par plus de 300 millions de personnes à travers l'Europe
centrale, orientale et balkanique, ainsi que dans de nombreuses diasporas
à travers le monde. Elles descendent d'un ancêtre commun, le proto-slave,
qui s'est différencié progressivement à partir du proto-balto-slave
vers le milieu du premier millénaire avant notre ère, puis s'est consolidé
comme une entité linguistique distincte vers les premiers siècles de
notre ère. Le proto-slave lui-même fut parlé probablement dans une région
située entre les actuelles Pologne
orientale, l'Ukraine
occidentale et la Biélorussie ,
avant que les grandes migrations slaves des VIe-VIIe
siècles ne dispersent ses locuteurs sur un vaste territoire, de l'Elbe
à la Volga ,
des Balkans
aux bords de la Baltique .
C'est à partir de ce moment que les dialectes proto-slaves commencèrent
à diverger, donnant naissance aux trois grands groupes slaves actuels
: oriental (russe, ukrainien,
biélorusse),
occidental (polonais,
tchèque,
slovaque,
sorabe) et méridional (slovène,
serbo-croate
(serbe,
croate,
bosnien, monténégrin), bulgare, macédonien),
séparés autant par des critères géographiques que par des innovations
phonologiques,
morphologiques et lexicales spécifiques.
Bien que la compréhension
mutuelle varie considérablement (un Polonais et un Bulgare ne se comprennent
pratiquement pas, tandis qu'un Serbe et un Croate peuvent converser sans
difficulté), l'unité profonde du lexique fondamental, de la dérivation,
et surtout de la morphologie verbale (préfixes aspectuels, participes
actifs/passifs, formes conditionnelles) fait que, pour un locuteur d'une
langue slave, l'apprentissage d'une autre langue du groupe est souvent
plus rapide et intuitif que celui d'une langue
romane ou germanique. Cette proximité
n'est pas seulement linguistique : elle est ancrée dans une mémoire culturelle
partagée (les contes de Baba Yaga, les chants
épiques, les proverbes sur le froid, la steppe, le pain et la communauté
), une mémoire qui, malgré les guerres, les nationalismes et les idéologies
opposées, continue de résonner dans le rythme des phrases,
dans le choix des mots, dans l'intonation mélancolique ou vigoureuse qui
unit, encore aujourd'hui, les voix des Slaves
à travers l'Europe.
Caractères généraux
des langues slaves
Phonologie.
Les langues slaves
partagent plusieurs traits hérités : une série riche de consonnes palatales
ou palatalisées (souvent notées par un i mouillé ou un j en transcription),
une tendance à la réduction vocalique en position atone (variable selon
les langues), et la loi de Havlík, qui régissait originellement la distribution
des yers (voyelles ultra-brèves ъ et ь en proto-slave) et continue d'influencer
la morphophonologie moderne.
Grammaire.
Presque toutes les
langues slaves distinguent l'aspect verbal (perfectif
vs imperfectif) comme catégorie centrale, bien plus que le temps
lui-même : un verbe perfectif ne peut pas former
un présent, car il implique un achèvement
: on dira donc « je fais » avec un verbe imperfectif, mais « je vais
faire » (futur simple) avec le même verbe en version perfective. Cette
dichotomie structure profondément la pensée temporelle et l'organisation
narrative dans les cultures slaves.
Lexique.
Le vocabulaire de
base est largement commun à l'ensemble du groupe (racines comme vod-
« eau », ogn- « feu », bratr- « frère », mater-
« mère », delat' « faire »), mais les emprunts divergent fortement
selon les aires d'influence historique : les langues occidentales ont intégré
beaucoup de termes germaniques (via le haut-allemand ou le yiddish),
les orientales des termes turcs (via le
tatar de Crimée ou l'ottoman) et grecs
(via l'Église orthodoxe), les méridionales des termes italiens,
turcs, grecs et albanais. La religion
a également joué un rôle majeur dans la différenciation lexicale :
ainsi, les termes relatifs à l'administration ecclésiastique ou à la
liturgie diffèrent souvent entre les zones orthodoxes (influence du vieux-slave
liturgique, calques du grec) et catholiques (emprunts au latin ou au polonais).
Ecriture.
L'écriture
des langues slaves reflète cette fracture religieuse et géopolitique.
La plupart des langues slaves orientales et méridionales orthodoxes utilisent
une variante de l'alphabet cyrillique
développé au IXe siècle par les frères
Cyrille et Méthode à partir de modèles grecs, avec des lettres supplémentaires
pour les sons spécifiquement slaves (comme š, ž, c, č). En revanche,
les langues slaves occidentales et méridionales catholiques (polonais,
tchèque, slovaque, slovène, croate) emploient l'alphabet
latin, généralement enrichi de diacritiques (accents,
ogonek,
caron) pour noter les sons non latins. Le serbe, lui, est officiellement
digraphique : les deux alphabets sont équivalents et interconvertibles
presque terme à terme, un cas unique au monde.
Classification interne
des langues slaves
Slave oriental.
Le groupe slave
oriental regroupe le russe, l'ukrainien et le biélorusse. Ces trois langues
partagent un certain nombre de traits conservés du proto-slave tardif
et renforcés par leur évolution commune dans la sphère culturelle et
politique de la Rus' de Kiev, puis des grands-duchés
moscovite, lituanien et polonais.
Le
russe.
Le russe,
langue la plus parlée du groupe (et la huitième du monde par le nombre
de locuteurs natifs), s'est imposé comme langue de prestige grâce à
l'expansion de l'Empire russe, puis de l'Union
soviétique; il se caractérise notamment par une réduction systématique
des voyelles non accentuées (le akan'e : prononciation de /o/ comme
[a] en position atone), par un système de déclinaison relativement conservateur
(six cas, y compris le vocatif résiduel), et
par une tendance à l'analyticité progressive dans les constructions verbales
(par exemple, l'usage croissant des formes périphrastiques pour exprimer
l'aspect duratif).
L'ukrainien.
L'ukrainien,
bien que souvent sous-estimé comme simple dialecte du russe dans les discours
impériaux ou soviétiques précoces, possède une phonologie distincte,
notamment la fricative post-alvéolaire sourde /ʃ/ devant /i/ (écrit
ши mais prononcé [ʃi] vs russe [ʂɨ]), la vocalisation du l dit «
bouclé » (l' → [w] dans certaines positions, comme віл « boeuf
» prononcé [viw]), et un lexique fortement influencé par le polonais
et le roumain dans le vocabulaire courant.
Le
biélorusse.
Le biélorusse,
quant à lui, se distingue par le jakanie (prononciation de /e/
et /ja/ comme [a] en position atone après des consonnes molles), par la
préservation du son /g/ dit « dur » (non palatalisé en toutes positions),
et par une syntaxe plus archaïque dans certains registres, notamment dans
la littérature dite taraškievica, la variante orthographique traditionnelle
opposée à la norme officielle soviétisé.
Slave occidental.
Le groupe slave
occidental comprend le polonais, le tchèque, le slovaque, ainsi que des
langues minoritaires ou régionales comme le cachoube, le polabe (éteint
au XVIIIᵉ siècle), le sorabe haut et bas (encore parlés en Lusace,
dans l'est de l'Allemagne, par quelques milliers de personnes). Ces langues
se distinguent des autres slaves par plusieurs innovations anciennes :
la deuxième mutation consonantique slave, qui a transformé les occlusives
sourdes p, t, k en affriquées c [ts], č [tʃ], č devant les voyelles
antérieures; la perte de la nasalisation vocalique dans presque toutes
les positions (sauf en polonais, qui conserve les voyelles nasales ą [ɔ̃]
et ę [ɛ̃] , bien que leur prononciation varie fortement selon
le contexte); et un système de tons ou d'accentuation généralement fixe,
contrairement à la mobilité accentuelle des langues orientales et méridionales.
Le
polonais.
Le polonais,
avec ses 40 millions de locuteurs, est la langue slave occidentale la plus
importante; elle se caractérise par une phonologie complexe (avec des
séries triples de consonnes (sourdes, sonores, prononcées avec frottement
secondaire), des palatalisations multiples, et des consonnes rétroflexes
sz, ż, cz, dż héritées de développements spécifiques), ainsi qu'une
morphologie très riche, notamment dans le domaine des dérivations nominales
et adjectivales.
Le
tchèque et le slovaque.
Le tchèque
et le slovaque, bien que mutuellement
intelligibles à un haut degré (surtout à l'oral pour les générations
nées avant 1993), présentent des différences subtiles mais constantes
: le tchèque a un système de voyelles longues/brèves phonémiques (par
exemple byt « être » vs být « habiter »), utilise l'article zéro
de façon stricte, et possède une intonation descendante caractéristique.
Le slovaque, lui, a une prosodie plus neutre, conserve davantage d'archaïsmes
lexicaux communs avec le slave du Sud, et utilise des formes verbales archaïques
comme le l-participe passé (ex. robil vs tchèque dělal).
Le
sorabe.
Le sorabe, surtout
le haut-sorabe, a conservé des traits très archaïques, comme la distinction
entre aoriste et imparfait,
des formes du duel encore vivaces dans la flexion nominale et verbale (bien
qu'en recul), et un lexique fortement influencé par l'allemand,
mais également résistant grâce à des néologismes créés à partir
de racines slaves pures.
Slave méridional.
Le groupe slave
méridional est le plus diversifié structurellement, divisé entre une
sous-branche occidentale (slovène, serbo-croate, aujourd'hui scindé en
serbe, croate, bosniaque et monténégrin, et une sous-branche orientale
(bulgare et macédonien). Cette diversité s'explique par une histoire
complexe de contacts intenses avec les langues
romanes (roumain, italien), turques (sous l'Empire
ottoman), grecques, et albanaises, ainsi que par des développements
internes radicaux.
Le
slovène.
Le slovène,
parlé en Slovénie
et dans quelques enclaves en Italie et en Autriche, se distingue surtout
par la conservation du duel, catégorie grammaticale presque disparue ailleurs
: tous les noms, adjectifs, pronoms et verbes ont une forme spécifique
pour désigner deux entités, un trait qui imprègne profondément la syntaxe
et la perception du nombre.
Le
serbo-croate.
Le serbo-croate
(ou bosnien-croate-monténégrin-serbe, selon les contextes politiques),
malgré sa fragmentation sociolinguistique récente, constitue toujours
un continuum dialectal unique, avec deux normes écrites principales (cyrillique
pour le serbe, latin pour le croate,
bien que les deux alphabets soient officiellement reconnus partout) et
deux prononciations de référence : ijekavien (où le yat
proto-slave donne ije ou je, ex. lijepo / lepo « beau ») et ekavien
(où il donne e, ex. lepo). La langue possède un système
d'aspect verbal extrêmement développé, où chaque verbe d'action existe
presque toujours en une paire parfaitif/imparfaitif, souvent lexicalisée
(ex.
pisati « écrire [de façon continue] » / napisati
« écrire [jusqu'à achèvement] »), et une mobilité accentuelle subtile,
avec quatre tons phonémiques dans les dialectes à ton (comme celui de
Novi Sad ou de Zagreb), bien que cette distinction
soit en train de s'effacer chez les jeunes locuteurs urbains.
Bulgare
et macédonien.
À l'opposé typologique,
le bulgare et le macédonien
ont subi une transformation radicale : ils ont perdu presque entièrement
le système de cas nominal hérité du proto-slave (restent seulement quelques
vestiges dans les pronoms), au profit d'une grammaire essentiellement analytique,
avec un article défini postposé (žena-ta « la femme », žen-a-ta en
macédonien), une prédominance des prépositions sur les désinences,
et un système verbal qui compense cette perte par une grande richesse
d'aspects, de temps composés (parfait, plus-que-parfait, futur dans le
passé), et surtout par le développement d'un mode renarratif (ou médian),
obligatoire dès lors que le locuteur rapporte un événement dont il n'a
pas été témoin direct, un trait partagé avec le turc, le grec moderne
et l'albanais, et qui illustre l'influence profonde de la ligue balkanique,
un faisceau convergent de traits grammaticaux partagés par plusieurs langues
de la région, indépendamment de leur origine génétique.
Le macédonien, reconnu
comme langue standard distincte seulement en 1944 par la Yougoslavie communiste,
présente de plus un système pronominal triple de démonstratifs (ovoj
« celui-ci, près de moi », toj « celui-là, près de toi », onoj «
celui-là-bas, loin de nous »), une triple distinction d'article défini
selon la position (-ov, -on, -ot), et une série de préfixes verbaux uniques
pour exprimer la direction ou la répétition. |
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