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L'aspect
en grammaire est une catégorie linguistique
qui permet de rendre compte de la manière dont une action, un état ou
un événement est envisagé du point de vue de son déroulement temporel
interne, c'est-à -dire indépendamment de sa situation dans le temps
absolu (passé, présent,
futur), qui relève du temps. Contrairement au
temps, qui situe l'action par rapport au moment de l'énonciation, l'aspect
décrit la nature même de l'action : est-elle achevée ou inachevée?
ponctuelle ou durative? répétée ou unique? en train de commencer, de
se prolonger ou de se terminer?
L'aspect est une
clé d'interprétation essentielle pour comprendre comment les locuteurs
segmentent, organisent et donnent du sens au flux temporel des événements.
Il relève moins d'un simple codage grammatical que d'un système complexe
intégrant morphologie, syntaxe, sémantique
verbale et pragmatique énonciative, un système qui, même quand il n'est
pas explicitement marqué, structure profondément notre façon de raconter,
de décrire, et de penser le temps.
Il existe principalement
deux aspects fondamentaux dans de nombreuses langues : l'aspect accompli
(ou parfaitif) et l'aspect inaccompli (ou imparfaitif).
• L'aspect
accompli présente l'action comme une totalité, comme un tout clos,
sans focalisation sur son déroulement interne; il met l'accent sur le
résultat ou l'achèvement. Par exemple, en français,
« il a écrit une lettre » (passé composé) suggère que l'action est
terminée, qu'elle a une limite temporelle définie, même si cette limite
n'est pas explicitement indiquée.
• L'aspect inaccompli,
à l'inverse, met en valeur le déroulement de l'action, son déroulement
interne, sa durée, sa répétition ou son caractère habituel. Ainsi,
« il écrivait une lettre » (imparfait) insiste sur le fait que l'action
était en cours, qu'elle se déroulait dans un cadre temporel ouvert, sans
précision sur son achèvement effectif.
Certaines langues possèdent
des distinctions aspectuelles plus fines. Le russe,
par exemple, dispose d'un système aspectuel binaire très marqué : chaque
verbe existe souvent en deux formes, une version
perfective (accomplie) et une version imperfective (inaccomplie), qui ne
sont pas simplement des temps verbaux mais des lemmes distincts. En anglais,
l'aspect est marqué notamment par l'opposition entre la forme simple (past
simple : he walked) et la forme progressive (past continuous
: he was walking), cette dernière soulignant la nature en cours,
momentanée ou temporaire de l'action. L'anglais possède aussi un aspect
dit perfect (he has walked), qui ne correspond pas exactement
à l'accompli français, mais relie l'action passée à un état présent
(le « résultat actuel » de l'action antérieure).
En français, l'aspect
n'est pas toujours codé morphologiquement de façon aussi rigoureuse qu'en
russe ou en grec ancien, mais il est largement
exprimé par des oppositions temporelles (imparfait vs passé simple/composé),
par des périphrases verbales (être en train de, venir de, aller + infinitif),
ou par des adverbes (souvent, toujours, pendant
une heure). L'opposition imparfait / passé
simple, classique en narration, illustre parfaitement cette dimension aspectuelle
: « Il pleuvait quand le train arriva »; l'imparfait (pleuvait) donne
le cadre duratif, le décor temporel, tandis que le passé simple (arriva)
figure l'événement ponctuel qui vient perturber ou s'insérer dans ce
cadre.
Il ne faut pas confondre
aspect et aktionsart (ou « mode d'action »), bien que les deux
notions soient liées. L'aktionsart est une propriété sémantique inhérente
au verbe ou à la situation décrite (par exemple, mourir est un verbe
ponctuel, dormir est duratif, tousser est itératif), tandis que l'aspect
est une opération grammaticale qui impose une lecture spécifique à cette
situation. On peut, par exemple, transformer un verbe duratif en une action
ponctuelle par aspectualisation (« il a dormi une heure » vs « il dormait
»). Le contexte, les compléments circonstanciels de temps, et les constructions
périphrastiques jouent donc un rôle crucial dans la réalisation aspectuelle
en français.
On distingue aussi
des aspects plus spécialisés : l'aspect inchoatif (début de l'action
: il se mit Ă courir), l'aspect cessatif (fin de l'action : il cessa de
parler), l'aspect itératif ou fréquentatif (répétition de l'action
: il frappait Ă la porte), l'aspect habituel (tous les jours, il se promenait),
ou encore l'aspect prospectif (il va partir). Certains linguistes parlent
aussi d'aspect ponctuel versus duratif, ou de perfectif versus imperfectif,
selon le cadre théorique adopté. |
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