.
-

Les langues > Indo-européen > langues italiques
La langue roumaine
et la littérature roumaine
Le roumain appartient à la branche orientale des langues romanes, issue du latin vulgaire parlé dans les provinces danubiennes de l'Empire romain, notamment en Dacie après sa conquête par Trajan en 106 ap. JC. Son évolution s'est déroulée dans un contexte de contact prolongé avec les langues substratiques (principalement thraco-daces, avec des traces possibles d'illyrien ou de scythe), puis avec des langues superstratiques (principalement slaves, mais aussi grecques, turques, hongroises et plus tard allemandes et hongroises en Transylvanie). 

Le daco-roumain représente la variété principale de l'ensemble roumain et la base de sa forme standardisée. Il est parlé en Roumanie et en Moldavie, ainsi que dans des communautés dispersées en Europe centrale et balkanique. Son aire de diffusion historique s'est constituée autour des Carpates et de la vallée du Danube, dans une zone où les mouvements de population et les alternances de domination ont favorisé un bilinguisme intense. Malgré ces contacts, la langue roumaine a conservé une structure romane interne cohérente, notamment dans la conjugaison verbale et le système nominal. 

La grammaire du roumain.
L'ensemble de la grammaire roumaine est défini par une base romane claire, que l'on retrouve dans les paradigmes verbaux, les structures de phrase et une grande partie du lexique grammatical, mais enrichie d'innovations propres et d'éléments hérités de la symbiose balkanique. Cette combinaison confère au roumain un profil grammatical unique parmi les langues romanes.

Le nom roumain se caractérise par un système de genres à trois valeurs : masculin, féminin et neutre. Le neutre fonctionne comme le masculin au singulier et comme le féminin au pluriel, phénomène hérité du latin mais restructuré au fil du temps. Le nombre se distingue en singulier et pluriel, avec une variété de formations du pluriel, dont certaines irrégulières ou marquées par des alternances vocaliques. Le trait le plus visible est l'article défini enclitique : il se soude au nom (omul « l'homme », fata « la fille », băieții « les garçons »), tandis que l'article indéfini est proclitique. Ce positionnement postposé est typique de la zone balkanique.

Le système des cas se réduit essentiellement à deux oppositions : nominatif-accusatif et génitif-datif, auxquels s'ajoutent des formes vocatives résiduelles. Les marques casuelles se manifestent par des alternances de l'article, par des prépositions obligatoires pour reprendre certaines fonctions, ainsi que par des traits morphologiques spécifiques dans quelques paradigmes. Le génitif et le datif partagent les mêmes formes, ce qui favorise l'interprétation en fonction du sens et des prépositions. Les adjectifs s'accordent en genre, nombre et cas avec le nom, bien que certains adjectifs soient invariables. Le roumain dispose aussi d'un système pronominal riche, comprenant pronoms personnels avec formes clitiques doubles (clitiques accusatifs et datifs), pronoms démonstratifs, possessifs, interrogatifs, relatifs et indéfinis. Les clitiques peuvent se combiner selon des règles strictes et s'insérer juste avant ou dans le verbe, selon la structure de la phrase.

Le verbe roumain conserve une flexion riche, structurée en quatre conjugaisons traditionnelles selon l'infinitif. Les temps simples incluent le présent, l'imparfait, le parfait simple (aujourd'hui surtout littéraire ou dialectal) et le futur dans certaines formes synthétiques. Les temps composés utilisent l'auxiliaire a avea ( = avoir) ou a fi ( = être), comme dans les autres langues romanes. Le subjonctif joue un rôle central : il est introduit par la particule să et remplace souvent l'infinitif dans la subordination, ce qui distingue fortement le roumain de ses langues soeurs. L'impératif possède des formes affirmatives autonomes, mais ses formes négatives utilisent le subjonctif. Le conditionnel et l'optatif-desidératif (une catégorie traditionnelle pour certaines formes) fonctionnent surtout dans les registres écrits ou soutenus. L'aspect verbal, même s'il n'est pas grammaticalisé comme dans les langues slaves, apparaît dans l'usage periphrastique, notamment pour exprimer la durée, l'habitude ou l'immédiateté.

L'organisation syntaxique suit généralement l'ordre Sujet-Verbe-Objet (SVO), mais l'ordre des mots est relativement flexible grâce à la richesse morphologique. Le sujet peut être omis lorsque la personne verbale est claire. Les compléments peuvent se placer avant ou après le verbe selon l'emphase ou la structure informationnelle. Les prépositions jouent un rôle important dans la détermination des fonctions grammaticales et s'associent parfois à des formes casuelles particulières. Les subordonnées sont introduites par des conjonctions ou par des pronoms relatifs, en grande partie similaires aux autres langues romanes, mais le recours au subjonctif y est plus fréquent. Les constructions possessives utilisent souvent un article possessif placé avant le déterminant.

Du point de vue phonologique, le roumain se singularise par la présence de sons spécifiques comme la voyelle centrale /ə/ (ă) et la voyelle haute centrale /ɨ/ (î/â). L'évolution des consonnes latines diffère parfois largement de celle des langues romanes occidentales, avec par exemple un maintien de certains groupes consonantiques et l'adoption de palatalisations particulières. La prosodie est accentuelle, l'accent pouvant varier selon les formes flexionnelles.

Sur le plan lexical, le fonds latin demeure majoritaire, surtout pour les mots essentiels de la vie quotidienne, de la famille ou des actions de base. L'apport slave a été crucial dans les domaines religieux, administratifs et abstraits. À partir du XIXe siècle, au moment de la modernisation de l'État et de la culture, un important mouvement de re-latinisation s'est produit, souvent par l'intermédiaire du français et de l'italien, donnant à la langue une apparence plus nettement romane.

Les dialectes du roumain.
Le roumain standard moderne repose principalement sur le dialecte daco-roumain, parlé par la majorité de la population en Roumanie et en République de Moldavie, ainsi que par des minorités dans les pays voisins (Serbie, Ukraine, Hongrie, Bulgarie). 

À côté du daco-roumain / moldave, trois autres variétés romanes orientales sont  considérées comme des dialectes du roumain, bien que certains linguistes, surtout en Moldavie ou à l'étranger, les classent comme langues à part entière (à l'intérieur du groupe du roumain) pour des raisons sociolinguistiques ou politiques : l'aroumain, l'istroroumain et le morlache. 

Du point de vue synchronique, le roumain standard (basé sur le parler de Muntenie avec des apports de Transylvanie) tend à uniformiser les usages, mais la variation dialectale persiste à l'oral, notamment en rural, et reste un marqueur identitaire fort, surtout chez les minorités aromounes et istroroumaines qui revendiquent une reconnaissance linguistique et culturelle spécifique.

Le daco-roumain.
Le daco-roumain se subdivise en plusieurs zones dialectales assez continues, sans frontières nettes; on distingue généralement quatre grands ensembles : 

• Le muntenien (valaque), utilisé dans les régions de Muntenie et d'Olténie, sert de base au roumain standard. Il se caractérise notamment par la palatalisation de certaines consonnes et par un lexique où affleurent de nombreux emprunts slaves et turcs hérités de l'histoire locale. Il est perçu comme la variété la plus « neutre » en Roumanie.

• Le moldave, parlé du nord-est de la Roumanie à la République de Moldavie, est linguistiquement identique au daco-roumain standard. 
Il se distingue seulement par une intonation particulière et par la réalisation plus fermée de certaines voyelles, ainsi que par quelques particularités lexicales (emprunts ukrainiens et russes plus fréquents) et orthographiques (usage historique de l'alphabet cyrillique jusqu'en 1989), mais aucune discontinuité structurale suffisante pour justifier un statut dialectal distinct dans une perspective strictement linguistique.

• Le transylvanien (ardialien) regroupe un ensemble de parlers de Transylvanie, hétérogènes mais partageant certains traits, comme la conservation de voyelles finales ou des intonations influencées par les contacts avec le hongrois et l'allemand. Les parlers transylvains montrent parfois un archaïsme relatif, préservant des formes plus anciennes du roumain.

• Le dialecte du Banat, parlé dans la région du même nom, présente un système vocalique légèrement différent et certaines particularités lexicales héritées du contact avec le serbe et le hongrois. Il se distingue par une prononciation plus stable de certaines consonnes et par l'usage de mots régionaux très reconnaissables.

Ces parlers présentent des différences phonétiques (comme, par exemple, la palatalisation du t et d devant i, ou le rhotacisme de n intervocalique en certaines zones), morphologiques (variantes de l'article défini postposé selon le genre et le nombre), lexicales (emprunts régionaux au hongrois, au serbe ou au turc), et syntaxiques (emploi de să vs. subjonctif pur, constructions impersonnelles). Mais dans l'ensemble, ils demeurent proches les uns des autres et servent avant tout de marqueurs régionaux. Le standard moderne favorise une forte cohésion linguistique, tandis que les traits dialectaux subsistent dans la conversation quotidienne, la littérature régionale et les pratiques culturelles locales.

L'aroumain.
Le roumain mégalénite (ou aroumain, armâneashce/vlăheÈ™te), parlé dans les Balkans (Grèce septentrionale, Albanie méridionale, Macédoine du Nord, Bulgarie sud-occidentale), présente une archaïsation notable (conservation du système casuel partiel, absence de rhotacisme du n, vocalisme archaïque), ainsi qu'un important substrat grec et des emprunts slaves et turcs. Il comporte lui-même des sous-variétés (pindéan, gramostéán, farshirot, moscopoléan, ce dernier éteint). 

L'istroroumain.
Le istroroumain (vurăștari/rumăreÈ™te), parlé dans deux villages de l'Istrie croate (Žejane et Å uÅ¡njevica), est fortement influencé par le croate et l'italien (vénitien), avec une simplification morphologique avancée (réduction du système casuel, régularisation verbale) et un lexique largement rénové. Il est aujourd'hui en situation critique d'extinction. 

Le morlache.
Le roumain macédoroumain (ou morlache, parfois assimilé à une variante archaïque de l'aroumain), aujourd'hui éteint, était attesté dans les régions montagneuses du Sandžak et du Kosovo; ses traces sont principalement documentées par des sources historiques et des enregistrements folkloriques.

Parlers de transition.
Enfin, des parlers de transition existent, comme ceux des vlachs de Serbie (Timok, Homolje), souvent classés comme daco-roumain mais avec des traits partagés avec l'aroumain (notamment l'absence généralisée de rhotacisme), ou les tsintsars de Bulgarie, dont la langue oscille entre aroumain et daco-roumain selon les générations. Ces situations sont souvent le fruit de migrations historiques, d'isolement géographique ou de diglossie prolongée.

La littérature roumaine.
Comme la langue, la littérature roumaine est marquée par sa position à la croisée des influences orientales et occidentales et par son développement dans un contexte historique souvent tumultueux. Ses origines remontent au Moyen Âge, où la culture était principalement véhiculée par les chroniques monastiques, rédigées en slavon, la langue de culte, et par une littérature populaire orale d'une richesse remarquable. Cette tradition orale, avec ses ballades, ses légendes et ses chants doïnas, a préservé l'âme et la sensibilité du peuple roumain.

Le passage à une littérature écrite en langue roumaine s'amorce aux XVIe et XVIIe siècles, avec des textes religieux de traduction, mais c'est véritablement au XVIIIe siècle, durant la période dite des Lumières transylvaines, que l'identité culturelle et linguistique roumaine commence à s'affirmer de manière consciente. Les intellectuels de cette époque ont œuvré à la modernisation de la langue et à la sécularisation de la culture.

Le XIXe siècle représente l'âge d'or de la formation de la littérature roumaine moderne. Le romantisme y joue un rôle fondateur, avec des figures emblématiques comme Mihai Eminescu, dont la poésie lyrique et profonde, nourrie de mythologie et de métaphysique, est considérée comme l'apogée de la langue poétique roumaine. En parallèle, la prose se développe avec Ion Heliade Rădulescu ou les récits historiques de Nicolae Bălcescu. Le réalisme qui suit, porté par Ion Creangă et son chef-d'oeuvre autobiographique Souvenirs d'enfance, ainsi que par Ion Luca Caragiale, maître inégalé de la comédie de moeurs et de la critique sociale, ancre la littérature dans l'observation lucide et souvent ironique de la société.

La fin du XIXe et le début du XXe siècle voient l'émergence de courants modernistes. Le symbolisme, avec des poètes comme Alexandru Macedonski, ouvre la voie à une esthétique nouvelle. La période de l'entre-deux-guerres est un deuxième âge d'or, une efflorescence culturelle extraordinaire. La littérature roumaine s'aligne alors sur les avant-gardes européennes. Le modernisme est incarné par des figure comme Tudor Arghezi, dont la poésie est d'une vigueur et d'une originalité lexicale sans précédent, ou Lucian Blaga, philosophe et poète, qui questionne les mystères de l'existence dans une langue ample et symbolique. La prose atteint des sommets avec Mihail Sadoveanu, peintre épique de l'histoire et de la nature, Hortensia Papadat-Bengescu et son analyse psychologique subtile, et Camil Petrescu, théoricien du roman et observateur de la conscience moderne. C'est aussi l'époque du prolifique Liviu Rebreanu, auteur de grands romans sociaux et psychologiques. Un phénomène unique, le groupe littéraire et philosophique Junimea, bien qu'antérieur, a profondément influencé cette période par son exigence critique.

L'immédiat après-guerre et la période communiste imposent un carcan du réalisme socialiste, qui étouffe la créativité. Malgré la censure et la répression, certains écrivains parviennent à trouver des voies d'expression détournées. La dissidence s'exprime à travers des figures telles que Marin Preda, dont le roman Le Grand solitaire est une critique voilée du régime, ou Nichita Stănescu, un poète au lyrisme hermétique qui renouvelle le langage poétique. L'absurde et le grotesque deviennent des armes littéraires pour des auteurs comme Urmuz, un précurseur, ou plus tard, pour le dramaturge Eugen Ionescu (Eugène Ionesco), qui, bien qu'écrivant en français, est né de ce terreau culturel roumain.

Après la chute du communisme en 1989, la littérature roumaine connaît un nouvel élan, une libération de la parole. Les thèmes de la mémoire, de la dictature et de la transition difficile vers la démocratie deviennent centraux. Des auteurs comme Mircea Cărtărescu acquièrent une renommée internationale avec une oeuvre ambitieuse, mêlant autobiographie, onirisme et métaphysique dans une prose virtuose, comme dans son cycle L'aveugle. D'autres, tels que Dumitru Țepeneag, explorent les frontières de la fiction. La nouvelle génération, avec des écrivains comme Radu Pavel Gheo ou Lavinia Braniște, s'attaque aux questions de l'identité contemporaine et de la globalisation.

.


[Histoire culturelle][Grammaire][Littératures]
[Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2008 - 2025. - Reproduction interdite.