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| Les langues > Indo-européen |
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et la littérature albanaise |
| L'albanais,
ou shqip, est une langue isolée que l'on sait aujourd'hui pouvoir
ranger parmi les langues indo-européennes.
Dans le passé ce classement a fait l'objet de nombreux débats. Leibniz
donnait à la langue des Albanais ou Skypétars une origine celtique;
cette opinion fut finalement abandonnée. Ange Masci (Annales des voyages,
t. III) a soutenu quelle était la même que celle des anciens Macédoniens,
Illyriens et Epirotes. Ses origines exactes restent encore débattues.
Les linguistes s'accordent toutefois pour la rattacher aux anciennes langues
balkaniques, probablement à l'illirien ou, moins généralement, au thrace
ou au daco-mysien. Cette position isolée au sein du système indo-européen
explique la présence de traits archaïques aux côtés d'innovations structurales
influencées par les langues voisines de la région, notamment le grec,
le latin, les langues slaves, le turc ottoman et le roumain.
L'albanais est la
langue officielle de l'Albanie Phonologiquement, l'albanais possède un riche inventaire consonantique incluant une série d'affriquées et de consonnes palatales propres au domaine balkanique. Il distingue également plusieurs sons qui n'existent pas dans la plupart des autres langues indo-européennes modernes, comme certaines oppositions entre q-gj et ç-xh, correspondant à des palatales et post-alvéolaires. Le système vocalique comprend sept voyelles principales, avec des variations dialectales importantes. L'accentuation est variable, généralement sur l'avant-dernière syllabe, mais elle ne suit pas un schéma strict, ce qui contribue à la prosodie particulière de la langue. La morphophonologie comprend des alternances vocaliques internes, une réduction ou un allongement vocalique dans les formes fléchies, ainsi que des transformations consonantiques lors de la formation du pluriel ou des dérivés verbaux. Le stress porte généralement sur l'avant-dernière syllabe, mais varie selon les dialectes (tosque et guègue), ce qui peut entraîner des différences morphologiques et phonologiques notables. Historiquement, l'écriture de l'albanais a fluctué pendant des siècles avant d'être fixée. Divers alphabets (latin, grec, arabe et même un alphabet autonome appelé elbasan) ont été utilisés avant que l'alphabet latin ne soit définitivement adopté à la fin du XIXe siècle lors du congrès de Manastir. La grammaire de
l'albanais.
Cette grammaire repose sur un système nominal à cinq cas, une morphologie verbale riche, l'usage systématique d'un article postposé, des particules grammaticales complexes et une syntaxe fondée sur l'accord et l'ordre SVO. Elle présente également des distinctions aspectuelles et modales fines, ainsi qu'un système verbal influencé par les langues balkaniques voisines. Le nom possède deux genres, masculin et féminin, deux nombres (singulier, pluriel) et cinq cas : nominatif, accusatif, génitif, datif et ablatif. Le nominatif et l'accusatif ont souvent des formes identiques, de même que datif et génitif. L'article défini est postposé au nom : libri ( = le livre), shtepia ( = la maison). Il varie en genre, nombre et cas, et ses formes peuvent modifier l'initiale du mot suivant en présence de particules. Le pluriel se forme par diverses terminaisons, parfois irrégulières, et peut entraîner des alternances vocaliques ou consonantiques. L'indéfini se marque par l'absence d'article ou par des mots comme një ( = un/une). Les adjectifs suivent généralement le nom et doivent s'accorder en genre, nombre et cas. Comme les noms, ils prennent l'article postposé lorsqu'ils sont substantivés. L'adjectif peut apparaître entre le nom et l'article défini postposé, ce qui crée une structure tripartite caractéristique : njeriu i mirë ( = l'homme bon), où i est une particule de liaison obligatoire, différente selon le genre et le cas. Le comparatif se forme avec më, le superlatif avec më i/e … en contexte défini ou shumë dans certains registres; les formes synthétiques existent mais sont moins fréquentes. Les pronoms personnels présentent des formes faibles (clitiques) et fortes, au nominatif et à l'accusatif/datif, souvent employées ensemble pour insistance ou reprise. Les clitiques peuvent précéder le verbe ou s'y enclaver selon le temps et le mode. Le datif possède une valeur possessive fréquente : i mora librin ( = je lui ai pris le livre) signifie littéralement « je pris à lui le livre ». Les pronoms démonstratifs, interrogatifs et indéfinis suivent un système parallèle à celui des adjectifs, avec particules de liaison. Le verbe albanais se conjugue selon la personne, le nombre, le temps, le mode et l'aspect. On distingue des temps simples (présent, imparfait, aoriste, futur) et des temps composés (passés analytiques). Le présent affiche de nombreuses alternances vocaliques selon les classes verbales. L'aoriste et l'imparfait coexistent, l'un marquant l'action ponctuelle passée, l'autre la durée ou l'habitude. Le futur se forme à l'aide de la particule do suivie du subjonctif. Les modes incluent l'indicatif, le subjonctif, l'optatif, l'impératif, ainsi qu'un admiratif spécifique, indiquant surprise, information indirecte ou nuance modale particulière. Le passif se construit au moyen de suffixes dérivationnels ou par des formes analytiques avec u ou jam ( = être). Les participes jouent un rôle important dans les périphrases verbales et la formation des temps composés. La syntaxe de base est SVO mais peut varier grâce aux clitiques, qui permettent de mettre en relief un constituant sans changer l'ordre principal. Les subordonnées utilisent différentes particules (që, të) qui gouvernent typiquement le subjonctif. Les subordonnées de but, de condition ou de résultat exploitent la polyvalence modale du subjonctif et de l'optatif. Les compléments prépositionnels gardent le nom qui suit généralement à l'accusatif, mais certaines constructions figées conservent des traces du datif. Les dialectes
de l'albanais.
• Le guègue ou geg, parlé dans le nord de l'Albanie, au Kosovo, en Macédoine du Nord et au Monténégro, conserve de nombreuses caractéristiques archaïques. Sur le plan phonologique, il maintient les diphtongues et certaines voyelles anciennes qui se sont simplifiées dans le tosque. Il conserve également la distinction entre les voyelles longues et courtes plus strictement. Le système consonantique présente des différences notables, comme l'usage plus fréquent de q et gj avec des réalisations palatales distinctes, ainsi que des fricatives uvulaires ou post-alvéolaires dans certains sous-dialectes. Dans la morphologie nominale, le guègue tend à conserver des formes plus archaïques dans les cas, notamment le génitif et le datif, et certaines terminaisons du pluriel plus anciennes. Le système verbal emploie parfois des formes du subjonctif ou du futur moins simplifiées que dans le tosque. Sur le plan syntaxique, le guègue a tendance à conserver des structures anciennes avec l'ordre SOV possible dans certaines subordonnées et une plus grande fréquence de l'usage de clitiques pour marquer l'objet. Le lexique comporte des archaïsmes et des emprunts slaves ou turcs plus fréquents, reflétant les contacts historiques avec les populations voisines.À l'intérieur de ces deux grands dialectes, il existe des sous-dialectes locaux avec des particularités phonétiques et lexicales. Dans le guègue, on distingue souvent le guègue nord-ouest et le guègue nord-est, qui diffèrent par certaines voyelles nasales, l'usage des consonnes roulées et des traits prosodiques. Dans le tosque, les sous-dialectes du sud-ouest et du sud-est présentent des variations dans la prononciation des voyelles finales, des affixes et des diminutifs. Ces différences influencent aussi le vocabulaire et certaines constructions verbales idiomatiques. Le guègue et le tosque se distinguent aussi par la prononciation des groupes consonantiques hérités du latin ou du proto-albanais. Le guègue a tendance à préserver des clusters originaux tandis que le tosque les simplifie, ce qui se reflète dans la lecture et la poésie populaire. La culture orale a contribué à maintenir ces différences, avec des formes poétiques et des chansons traditionnelles distinctes qui codifient la phonologie dialectale. Le standard moderne, élaboré au XXe siècle et officialisé lors du congrès de 1972, repose majoritairement sur le dialecte tosque, bien qu'il intègre des éléments issus du guègue. Cette standardisation a joué un rôle important dans l'unification linguistique et culturelle du pays. La littérature
albanaise.
L'écriture en albanais a longtemps été entravée par des interdictions religieuses et politiques. Sous l'Empire ottoman, les élites albanaises s'exprimaient dans les langues de prestige (turc, arabe, grec, italien ou slave) tandis que l'albanais demeurait une langue vernaculaire, peu utilisée dans les domaines savants ou administratifs. Ce n'est qu'à partir du XVIe siècle que des intellectuels, souvent issus de communautés religieuses minoritaires, entreprennent de fixer la langue par écrit, avec des motivations à la fois pastorales et identitaires. Le plus marquant d'entre eux est sans doute Gjon Buzuku, auteur du Meshari (Le Missel, 1555), le premier livre imprimé en albanais. Ce texte liturgique catholique, rédigé en gheg méridional avec des influences tosques, est d'une importance capitale : il établit une norme orthographique précoce, témoigne d'une langue déjà structurée et riche, et constitue un acte fondateur de la littérature écrite albanaise. Suivront au XVIIe siècle des oeuvres comme le Cuneus Prophetarum (1685) de Pjetër Bogdani, un traité théologique et philosophique en vers et en prose, considéré comme le premier ouvrage original en prose albanaise de grande ampleur, où se mêlent argumentation rationnelle, poésie mystique et souci d'éveil national. Le XVIIIe siècle voit l'émergence de figures comme Naum Veqilharxhi, qui, en 1844, invente une alphabet propre à l'albanais (le vetëtima) dans une volonté explicite de séparation culturelle vis-à -vis des empires voisins. Ce geste inaugure la période du Rilindja (Renaissance nationale), qui s'étend approximativement de 1870 à 1912. Cette époque est caractérisée par une effervescence littéraire et intellectuelle extraordinaire, portée par des émigrés installés à Istanbul, Bucarest, Le Caire ou Naples. Naim Frashëri s'y distingue comme le poète national par excellence : dans Bagëti e bujqësia (1886), il chante la nature albanaise avec une sensibilité romantique proche de Lamartine ou de Goethe, tandis que Histori e Skënderbeut (1898) transforme le héros historique Gjergj Kastrioti Skënderbeu en symbole de résistance et d'unité nationale. Ses écrits, profondément imprégnés de soufisme bektachi, prônent la tolérance religieuse et l'éveil de la conscience nationale. D'autres figures majeures de cette période incluent Sami Frashëri, frère de Naim, auteur du programme national Shqipëria ç'ka qenë, ç'është e ç'dó të bëhet (1899), et Andon Zako Çajupi, poète satirique et dramaturge engagé, dont les oeuvres dénoncent le fanatisme et l'ignorance. Avec l'indépendance de 1912, la littérature albanaise entre dans une phase de recherche d'une norme linguistique unifiée (débat intense entre le guègue du Nord et le tosque du Sud) et d'ancrage institutionnel. Fan Noli, intellectuel polyglotte, évêque orthodoxe et homme d'État, joue un rôle central : traducteur de Shakespeare, Ibsen et Omar Khayyam, il enrichit la langue littéraire tout en défendant une modernité laïque et européenne. Lasgush Poradeci et Migjeni, dans les années 1930, introduisent le lyrisme moderne et le réalisme social. Migjeni (Millogjer Gjergo), mort très jeune de la tuberculose, laisse une oeuvre brève mais fulgurante : Vargjet e lira (Poèmes libres, 1936) exprime une révolte existentielle et sociale d'une intensité rare dans la littérature balkanique de l'époque, mêlant désespoir métaphysique, compassion pour les opprimés et critique acerbe des hiérarchies religieuses et sociales. La période communiste (1944-1991) impose une esthétique du réalisme socialiste, mais l'écriture, même encadrée, parvient à conserver une singularité. Ismail Kadare, figure la plus connue à l'étrangerl, commence à publier dans les années 1960. Ses romans, comme Le Général de l'armée morte (1963), Chronique en pierre (1971), ou Le Palais des rêves (1981), utilisent l'allégorie, le mythe et l'histoire pour interroger le totalitarisme, la mémoire collective et le destin des petits peuples. Son oeuvre, souvent ambiguë, navigue habilement entre conformisme apparent et subversion discrète, lui valant à la fois les faveurs du régime et une reconnaissance mondiale. D'autres écrivains comme Dritëro Agolli, Fatos Kongoli ou Teodor Laço traitent, avec plus ou moins de liberté, des tensions entre individu et collectif, tradition et modernité. La poésie reste un genre privilégié, notamment avec les voix de Dragi Xhakli ou de Visar Zhiti, ce dernier emprisonné pour ses écrits dissidents. Depuis la chute du communisme en 1991, la littérature albanaise connaît une explosion de formes, de thèmes et de voix. La diaspora, notamment en Italie, en Grèce, en Suisse, aux États-Unis, joue un rôle croissant, même si elle ne publie pas toujours en albanais : des auteurs comme Elvira Dones (scénario de Vierge sous serment, 2015), Gazmend Kapllani, ou Dritan Kastrati explorent l'exil, l'identité fragmentée, la confrontation entre tradition patriarcale et modernité occidentale. Dans les Balkans occidentaux, au Kosovo, où le tosque (sous sa variante kosovare) est parlé par la majorité albanaise, une littérature spécifique s'est développée, souvent marquée par la résistance culturelle sous la domination serbe, puis par les traumatismes de la guerre de 1998-1999. Des écrivains comme Bekim Sejranović, Azem Shkreli ou Flora Brovina (poétesse et pédiatre emprisonnée par Milošević) témoignent de cette expérience singulière. Aujourd'hui, de jeunes auteurs (Anxhelina Lloshi, Jonada Rrapo, Ardian Vehbiu) expérimentent avec les genres, revisitent l'histoire familiale, interrogent le genre, la mémoire post-traumatique et les illusions de la transition démocratique. |
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