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Jalons |
Les
Vikings à la découverte de l'Europe du Nord
La plus ancienne description claire et
précise des pays du nord de l'Europe ,
est celle qu'en traça le roi Alfred. Ce
roi d'Angleterre ,
qui régna de 872 à 900,
inséra dans sa traduction anglo-saxonne d'Orosius,
un extrait de deux relations scandinaves
: dans l'une, le Norvégien Other retraçait ses voyages depuis le Halogaland
en Norvège ,
jusqu'Ã la Biarmie
à l'est de la mer Blanche; et, d'un autre côté, le long des côtes norvégiennes
et danoises par le Sund, jusqu'Ã la ville de Hoethum ou Sleswick (Slesvig);
enfin, il décrit la Suède ,
la Norvège, et le Queenland ou l'Ostro-Bothnie; il parle aussi d'un port
de Sciringas-Heal, sur la position duquel ses commentateurs ne sont pas
d'accord. L'autre relation était celle d'un voyage du Danois Wulfstan,
depuis Sleswick jusqu'Ã Truso, ville de commerce dans le pays d'Estum
ou la Prusse .
Alfred comprend
dans la Scandinavie
les pays suivants : la Biarmie ,
la Finnmarkie, le Queenland, la Gothie ,
la Suède ,
la Norvège
et le Danemark .
Le nom général le plus ancien pour désigner toutes les contrées de
la Scandinavie habitées par des Goths, parait avoir été celui de Mannaheim,
c'est-Ã -dire patrie des hommes.
La Norvège ,
ou Northmannaland, consistait dans la côte occidentale de la Scandinavie ,
depuis la rivière de Gotha jusqu'à Halogaland. Les côtes méridionales
se nommaient Viken, c'est-à -dire le golfe; c'est là qu'il faut chercher
la ville de Kiningesheal, le Koughille moderne, nommé Scyringesheal par
une faute de copiste.
La Finnmarchie ou le Finmaerk est la Laponie
actuelle, dont les habitants avaient la réputation d'être sorciers. Ayant
passé cette extrémité de l'Europe ,
Other entra dans le grand golfe nommé aujourd'hui la mer Blanche, alors
Quen-Sia, mer des Quènes ou Gandvik. Il visita ensuite la Biarmie ou Permie ;
c'est la côte habitée par les Samoyèdes, le long de la mer Blanche,
près de l'embouchure de la Dvina. Les Permiens ou Biarmiens,
peuple de langue finno-ougrienne, s'étendaient jusqu'aux Bulgares, vers
les sources de la Volga ( Les
Turks). Le commerce des pelleteries, et peut-être les mines de l'Oural,
les enrichissaient. Les princes norvégiens ravageaient souvent ces contrées.
Les noms de Quènes et de Queenland, par
leur ressemblance avec le mot gothique qui signifie femme, donnèrent occasion
à tous les écrivains du Moyen âge
de placer dans l'extrême nord un royaume des Amazones .
Les Quènes s'étendaient depuis la mer Blanche jusqu'à l'ouest du golfe
Botnique. Ils touchèrent la frontière de la Norvège .
Ces pays, peu habités aujourd'hui, n'étaient alors que des déserts couverts
de forêts épaisses.
La Suède
(ou Suéonie) avait alors des bornes bien plus resserrées qu'aujourd'hui;
d'ailleurs les voyages d'Other et de Wulfstan ne les y avaient pas conduits.
Il faut donc se garder de conclure du silence d'Alfred
sur cette contrée qu'elle était un désert inhabité. Le témoignage
de Tacite, d'accord avec les historiens islandais ,
prouve assez que les Sviones, ou Sviar, formaient, dès le premier siècle
et plus tôt peut-être, une nation puissante et plus civilisée que les
tribus de la Germanie. L'Hérodote du nord explique
même le passage obscur où Tacite parle des Sitones, en nous apprenant
qu'une partie de l'Upland, le pays des Up-Sviar, c'est-Ã -dire la haute
Suède, formait un État particulier qui, de sa capitale, prit le nom de
Sigtun.
Alfred, en
se bornant aux pays visités par Other, ne put nommer que la Scanie, Schoneg;
la Blekiogie, Becinga-Eg; le Méore, probablement une partie du Smoland,
ainsi que les îles d'Oeland et Gothland. Adam
de Brême, qui écrivait deux cents ans après lui, fait mention de
l'Ostrogothie et de la Vestrogothie, déjà connues de Jornandès;
du Vermeland et des villes de Birca, Sigtuna et Scara. Il est le premier
qui ait nommé l'Helsingie, qui, longtemps déserte, avait peut-être été
à une époque inconnue la demeure supposée des Huns
scandinaves. Les noms des autres provinces de la Suède
sont d'une époque plus modernes. Le royaume du Danemark
portait déjà son nom et comprenait les îles de Seland, ou Sillande,
de Langeland, Laland, Falster et autres, ainsi que le Jutland , où la
ville de Sleswik était célèbre sous le nom de Hoethum.
Toutes les relations sur la Scandinavie,
depuis le siècle de Pythéas jusqu'à celui
d'Alfred, offrent des noms gothiques. D'un
autre côté, la mythologie scandinave
conservée dans l'Edda
ne présente que des traits physiques conformes à la nature des pays septentrionaux
et des usages pris dans la vie d'un peuple guerrier et navigateur : c'est
un dieu qui invente l'art de patiner; c'est un demi-dieu dont les restes
mortels sont brûlés sur un vaisseau lancé à la mer; dans le Valhallah
même, le bruit des armes se mêle à celui des festins, et l'hydromel
remplace le nectar à la table d'Odin .
Tout cet ensemble des antiquités scandinaves, soit poétiques, soit historiques,
concourt avec la géographie à nous montrer, depuis les temps les plus
reculés, un seul et unique peuple comme maître de la Scandinavie proprement
dite.
Mais à l'est de la terre héréditaire
des Goths, erraient les tribus nomades auxquelles
on donnait les noms de Scythes et de Sarmates.
C'est aux entreprises des Scandinaves
que les Xe et
XIe siècles
durent quelques notions positives sur ces peuples. Déjà nous avons suivi
Other et Alfred dans les régions lointaines
des Permiens. D'autres guides nous feront connaître les pays que baigne
la mer Baltique.
Jusqu'en 1157,
la Finlande
n'était que le repaire de populations isolées qui exerçaient la piraterie,
et qu'on appelait Finnois et Kyriales.
Les Finnois, que dans le Ier
siècle nous trouvons établis dans la Pologne
actuelle, étaient déjà avant le VIe
siècle en possession du pays qui a conservé leur nom; il paraît
que des colonies finnoises pénétrèrent même dans quelques cantons de
la Scandinavie .
Le golfe de Finlande est appelé Kyriala-Botn au cours du Xe
ou du XIe siècle;
c'était une des arènes les plus fréquentées par les pirates scandinaves.
Les Suédois ,
devenus chrétiens, soumirent les côtes de la Finlande vers la fin du
XIIe siècle.
Dans cet intervalle; on bâtit dans le midi du pays la ville d'Abo ,
nommée en finnois Turku, du mot suédois Torg, qui veut dire une place
ou marché. Trompé par ce nom, qu'il ne comprenait pas, Adam
de Brême a placé des Turcs
en Finlande .
On bâtit aussi Tavastehous et Viborg .
La mer Baltique, nommée par les Scandinaves Austur-Saltr, c'est-à -dire
eau salée d'est, était le théâtre ordinaire où s'élançait une jeunesse
avide de combats et de pillage. Les côtes méridionale et orientale de
cette mer portèrent les noms scandinaves d'Austurveg, route d'est; d'Eystland,
contrée d'est, et autres semblables. Il est vraisemblable que les mots
Epigia et Osericta, ou plutôt Esthia et Osterika, chez Pline,
sont des modifications de ces dénominations scandinaves, sans doute très
anciennes. Mais les ténèbres de l'Antiquité
enveloppent les premières relations entre la Scandinavie et les régions
orientales de l'Europe .
Eginhard écrivit le premier une description de la mer Baltique; mais il
n'en connaît pas l'extrémité orientale et se contente de nommer les
principaux peuples. Le Danois Wulfstan, contemporain d'Other, en donna
une description plus complète au roi Alfred.
Il lui marque en particulier les îles les plus considérables; et outre
celles dont on a déjà parlé, il indique l'île de Bornholm sous le nom
de Burgendaland, nom que les Scandinaves rendaient plus souvent par Borgundar-Holm,
et qui rappelle d'une manière frappante les Burgundi, ou Bourguignons,
peuples autrefois voisins des Gothones sur les bords de la Vistule. Il
donne l'embouchure de ce fleuve pour le point de séparation entre le Weonodland,
ou le pays des Vendes, et les contrées des Estiens ( Estonie ).
Il ne connaît pas encore Jumme, ou Vineta, république qu'aurait fondée
le légendaire Palnatoke cent ans plus
tard , soumise tantôt aux Vikings et tantôt
aux Vendes, et enfin détruite par l'archevêque Absalon.
La première description exacte et détaillée
de la Prusse
est due aux Vikings; cependant ils ne parlèrent pas de l'ambre jaune ,
qui y est si abondant. Wulfstan fait mention de la Prusse sous le nom de
Witland, nom dont on voit des indices dans les Vidioariens de Jornandès
, dans les Vitiens du géographe de Ravenne, et qu'une partie du Samland
portait encore au XIIIe
siècle. Les Scandinaves donnaient généralement l'épithète
d'Estiens à tous les peuples qui habitaient à l'est, à l'orient de la
Vistule. C'est dans le pays des Estiens que Wulfstan trouva une ville nommée
Truso, probablement sur le lac Drausen, non loin d'Elbing. Ce navigateur
nous apprend que les Estiens buvaient du koumis ou lait de jument; qu'ils
n'enterraient point leurs morts pendant l'hiver, usage que pratiquaient
encore les Russes à la fin du XVIe
siècle, et qu'ils laissaient leur héritage, non pas à leur
parent le plus proche, mais au meilleur cavalier de leur tribu. Les écrivains
islandais du XIe
ou XIIe siècle
connaissaient l'Ermeland, province de la Prusse, désignée aussi sous
le nom d'Ormaland, et dont les habitants sont appelés Ormoii et Wermiani.
Derrière ces contrées, Alfred plaçait
le Wislaland ou le pays de la Vistule, qui, dans les Sagas ,
porte le nom de Poulinaland ou Pologne .
Plus loin, les Scandinaves, ainsi que nous l'avons vu, jetèrent les fondements
de l'empire russe, dont les Sagas parlent très souvent en l'appelant
Gardarike, c'est-à -dire l'empire de la Cité. Cette cité était la célèbre
ville de Novgorod, que les Scandinaves appelaient
Holmgard et Austurgard. Le port de Novgorod, sur le golfe de Finlande,
se nommait Aldeiguborg. Les liaisons entre les Varègues-Russes et les
autres Scandinaves furent longtemps très intimes; aussi les Sagas
connaissent-ils les Etats formés en Russie
par les diverses branches de la famille de Rurik,
tels que Kioenugard ou Kief (Kiev), Palteskia
ou Polocz, Muramar ou Murom, Sursdal ou Susdal (Souzdal ),
et autres.
Les
Vikings à la découverte de l'Atlantique Nord
Depuis le IXe
siècle, les Vikings, visitèrent les îles et les côtes les
plus reculées de la mer du Nord, qui auparavant étaient ou inconnues,
ou du moins peu fréquentées. Nous allons en parler dans un ordre moins
chronologique que géographique.
L'Irlande ,
quoique très éloignée de leur pays d'origine, fut, suivant leurs écrivains,
découverte de très bonne heure, et même dès la fin du VIIe
siècle. Le terme de la langue du pays dont on se sert encore
pour désigner un étranger, Danair ou Danois,
confirme, par son étymologie, l'assertion que, avant l'arrivée des Scandinaves,
les Irlandais du nord n'avaient encore été visités par pratiquement
aucun étranger. Les Scandinaves, nommés ici Otsmans ou hommes d'Est,
fondèrent dans cette île les royaumes de Dublin,
d'Ulster et de Connaught, qui leur payèrent longtemps tribut, et qui furent
soumis par les Anglais à partir de
1171 , de même que les anciens habitants.
Les vieilles chroniques disent même qu'au cours du IXe
siècle les Vikings trouvèrent à l'ouest de l'Irlande une
très grande terre qu'elles appellent grande Irlande, ou le pays des hommes
blancs. Mais les meilleurs critiques rangent cette découverte parmi les
traditions fabuleuses. Les descendants des Scandinaves se maintinrent longtemps
aux environs de Dublin sans se mêler avec les indigènes.
Les Vikings occupèrent vers l'an 964
les îles de Shetland, Jetland ou Hialtland, qui firent, pendant quelque
temps, partie du comté des Orcades. Ce furent encore les flibustiers vikings
qui firent connaître plus exactement ces dernières îles, confondues
souvent avec celle de Thulé; ils chassèrent
et exterminèrent les anciens habitants , nommés Peti et Papa, et qui
sont probablement les Picti des auteurs romains.
Il paraît même que les Irlandais donnaient
à toute l'Écosse
le nom de Pettoland. Mais l'origine scandinave des Picti ou Petti, quoique
vraisemblable, se rapporte à des siècles reculés qu'aucun rayon historique
n'éclaire.
La province de Caithness, qui est la plus
septentrionale de l'Écosse ,
formait un État très peu connu, mais dont les chants, attribués à Ossian ,
ont conservé quelques souvenirs. Cet État eut souvent, avec les Orcades,
les mêmes souverains, qui portèrent leurs conquêtes dans les provinces
voisines de Sutherland et de Ross, et même jusque dans celle de Fife.
Il fut renversé en 1195 par Guillaume,
roi d'Écosse; mais son souvenir existe encore dans la tradition du pays,
ainsi que celui des Vikings, ses fondateurs,
à qui on attribue tous les monuments dont on découvre les ruines dans
ces sauvages montagnes.
Les Vikings
avaient conquis, en 893, les îles
Haebudes des Anciens, situées le long de la côte occidentale d'Écosse ,
et qui portèrent le nom de Suder-Eyar, îles méridionales, par rapport
aux Orcades et au pays de Caithness. Elles firent peut-être partie du
royaume de Man ;
mais elles furent, avec la presqu'île de Cantire, jusqu'en 1266,
une dépendance de la Norvège .
L'audace ou le hasard conduisit, vers l'an
861, un bâtiment scandinave aux Féroé ;
cet archipel lointain semblait annoncer d'autres terres; le vol des corbeaux
confirmait cet indice. Entre 860 et
872, trois navigateurs visitèrent
l'Islande ,
île célèbre par les manuscrits qui y ont été conservés, par les services
que ses habitants ont rendus à l'histoire du Nord, et par le nombre de
descriptions géographiques qui en ont été faites. Les premiers navigateurs
scandinaves indiquèrent la vraie circonférence de l'Islande
d'une manière conforme aux observations modernes; on pouvait, disaient-ils,
faire le tour du pays en sept jours, et la circonférence était de 168
vikur ou lieues de 15 au degré.
Le Groenland ,
grande île séparée de l'Amérique
septentrionale par le détroit de Davis, fut découvert, suivant la plupart
des chroniques, en 982, et peuplé
en 986; suivant d'autres, il le fut
dès 932. L'Islandais Eric
Rauda, ou Eric le Rouge, à qui l'on en attribue la découverte, fut
le premier qui s'y fixa. On a soutenu que ce pays, ainsi que l'Islande ,
était connu avant cette époque. Il en est fait mention dans un privilège
accordé à l'église de Hambourg par Louis
le Débonnaire, en 834. Mais il
est à craindre que ces documents n'aient subi quelque interpolation; car,
même en supposant l'Islande et le Groenland découverts à cette époque,
il serait absurde de croire que des missionnaires y eussent déjà répandu
la religion chrétienne .
L'église de Hambourg aura voulu se donner des droits sur ce pays, et une
pieuse fraude aura falsifié le document en question. Jusqu'en 1418,
les colons norvégiens établis dans ce pays avaient leurs évêques, et
payaient au Saint-Siège 2600
livres pesant de dents de morses, pour dîme et denier de Saint-Pierre.
On y avait bâti deux villes, Garda et Hrattalid. Cependant les établissements
des Islandais n'y étaient guère plus solides que ne l'ont été par la
suite ceux des Danois sur la côte occidentale,
ou ceux des Anglais à la baie d'Hudson .
On n'allait pas au Groenland aussi fréquemment ni d'une manière aussi
suivie qu'aux autres colonies du Nord. Les voyages pour aller et revenir
duraient quelquefois cinq ans. En 1383,
un bâtiment arrivant en Norvège ,
y apporta la première nouvelle de la mort de l'évêque de Groenland,
décédé depuis six ans.
On peut dire qu'il n'y avait guère que
des aventuriers très hardis qui entreprissent ces voyages. Pour la même
raison, le Groenland
était le pays des prodiges; on en débitait les fables les plus incroyables.
Par exemple, suivant Torfaéus, un certain Hollur-Geit, suivi d'une chèvre,
alla de Norvège
au Groenland sur la glace. Il y avait de grandes forêts
dont les arbres
produisaient des glands gros comme des pommes, et où l'on faisait la chasse
aux ours de mer. On voyait dans la mer d'alentour des géants
marins de chaque sexe, et des rochers de glace aussi merveilleux que ceux
que les Argonautes
avaient rencontrés à l'entrée de la mer Noire. Le livre islandais intitulé
Miroir des rois, en donne une idée plus juste. L'ancien Groenland
ne différait presque en rien du Groenland moderne; la côte, même en
été, était entourée de montagnes énormes de glaces, telles que les
Norvégiens n'en avaient jamais vu chez eux. Les colons établis sur cette
presqu'île ne connaissaient pas le pain, et n'exerçaient pas l'agriculture.
Ils échangeaient des dents de morses et des peaux de veaux marins contre
le bois dont ils avaient besoin pour se chauffer et pour construire leurs
habitations. Ils avaient, il est vrai, du gros bétail et des brebis, tandis
que les colons venus ultérieurement, moins industrieux, n'eurent que de
ces dernières. La côte n'était habitée que dans les endroits où la
pêche était abondante; l'intérieur du pays, rempli de montagnes et de
vallées couvertes de neige et de glace, n'offrait pas un accès plus facile
qu'aujourd'hui. Le nombre des colons était peu considérable et ne faisait
que le tiers de celui d'une grande paroisse de Norvège. On ne leur avait
donné un évêque qu'à cause de leur grand éloignement. La colonie scandinave
en Groenland était divisée en deux cantons : l'un occidental, où il
n'y avait que quatre églises ; l'autre oriental,
où se trouvaient les deux villes ou plutôt hameaux. Cette division a
fait naître une grave erreur en géographie; on a cru que le canton oriental
de l'ancien Groenland occupait la côte opposée à l'Islande ;
et appliquant à ces régions encore inconnues les descriptions de l'Austurbygd
ou du Groenland oriental, on y a tracé des golfes et des promontoires
hypothétiques, et qui peut-être n'y existent pas du tout. Cette géographie
systématique de Torfaeus et d'autres Islandais a été renversée par
un critique moderne.
En examinant les relations des premiers
navigateurs, on voit qu'en partant de l'Islande
pour aller au Groenland
ils se dirigeaient au sud-ouest, évitaient une côte entourée de glaces
et vue par le nommé Gunbiorn, doublaient la pointe de Hvarf, et faisaient
ensuite voile au nord-ouest pour arriver à la colonie. En partant de Bergen
en Norvège
pour aller à cette pointe de Hvarf, ils naviguaient droit à l'ouest,
reconnaissaient les îles Shetland et les Féroé ,
et voyaient des oiseaux
arriver de l'Islande. Si l'on suit ces deux routes sur une carte, on reste
persuadé que la pointe de Hvarf est l'extrémité méridionale du Groenland.
Par conséquent, l'ancien Groenland oriental n'aurait été que la portion
la plus orientale et la plus méridionale de la côte d'ouest. En effet,
c'est là seulement que, pendant le mois de juin, une brillante verdure,
quelques bosquets de bouleaux et le parfum des fleurs justifient le nom
de Terre-Verte, signification du mot Groenland, par lequel les Islandais
désignèrent les premiers cette contrée. Plus haut, les glaces accumulées
par le double effet du courant Polacie et du courant dit du Golfe,
ont de tout temps dû repousser même les pirates les plus hardis. Enfin,
les ruines des anciens hameaux et des églises
bâties par des Vikings mettent le dernier sceau à cette explication.
On en a trouvé beaucoup sur la côte sud-ouest; on a découvert jusqu'Ã
sept églises. Après un espace absolument dépourvu de ruines, on en a
encore trouvé au nord du cap de Désolation, mais en très petit nombre.
Ces deux séries de ruines indiquent, sans contredit, les emplacements
de deux colonies scandinaves.
La grande peste
qui, vers le milieu du XIVe
siècle, ravagea l'Europe
et dépeupla surtout le nord, étendit ses ravages jusqu'au Groenland .
Le commerce avec cette colonie devint ensuite un droit régalien des reines
de la Norvège .
A ces causes de décadence se joignit enfin, en 1418,
une invasion ennemie; une flotte vint, on ne sait pas d'où, attaquer la
colonie déjà affaiblie : tout fut détruit par le fer et le feu. Cette
flotte appartenait peut-être au prince Zichmni de Frislande,
dont on dira quelques mots en exposant les voyages des frères Zeni.
Les
Vikings en Amérique
Ces recherches sur la vraie position des
colonies scandinaves en Groenland nous conduisent à une question bien
plus intéressante les Vikings ont-ils découvert l'Amérique
avant Christophe Colomb? Plus personne aujourd'hui
n'hésite à y répondre affirmativement. En l'an 1001,
l'Islandais Biorn, cherchant son père
au Groenland ,
est poussé par une tempête fort loin au sud-ouest; il aperçoit un pays
plat tout couvert de bois, et revient par le nord-est au lieu de sa destination.
Son récit enflamma l'ambition de Leif, fils de
cet Eric le Rouge qui avait fondé les établissements
du Groenland, Un vaisseau est équipé; Leif et Biorn partent ensemble;
ils arrivent sur la côte que ce dernier avait vue. Une île couverte de
rochers se présente; elle est nommée Helleland. Une terre basse, sablonneuse,
couverte de bois, reçoit le nom de Markland. Deux jours après, ils rencontrent
une nouvelle côte, au nord de laquelle s'étendait une île; ils remontent
une rivière dont les bords étaient couverts de buissons qui portaient
des fruits très agréables; la température de l'air paraissait douce
à nos Groenlandais; le sol semblait fertile, et la rivière abondait en
poissons ,
surtout en beaux saumons .
Etant parvenus à un lac d'où la rivière
sortait, nos voyageurs résolurent d'y passer l'hiver. Dans le jour le
plus court, ils virent le Soleil
rester huit heures sur l'horizon ;
ce qui suppose que cette contrée devrait être à peu près par les 49°
degrés de latitude. Un Allemand, qui
était du voyage, y trouva des raisins sauvages; il en expliqua l'usage
aux navigateurs scandinaves, qui en prirent occasion de nommer le pays
Vinland, c'est-Ã -dire pays du vin. Les parents de Leif firent plusieurs
voyages au Vinland. Le troisième été, les Vikings virent arriver dans
des bateaux de cuir quelques indigènes d'une petite taille, qu'ils nommèrent
Skraelingues, c'est-à -dire nains; ils les massacrèrent, et se
virent attaqués par toute la tribu qu'ils avaient si gratuitement offensée.
Quelques années plus tard, la colonie
scandinave faisait un commerce d'échange avec les naturels du pays, qui
leur fournissaient en abondance les plus belles fourrures. Un d'eux ayant
trouvé moyen de s'emparer d'une hache d'armes, en fit immédiatement l'essai
sur un de ses compatriotes, qu'il étendit mort sur la place; un autre
sauvage se saisit de cette arme funeste et la jeta dans les flots. Les
richesses que ce commerce avait procurées à quelques hommes entreprenants
engagèrent beaucoup d'autres à suivre leurs traces. A l'exception de
quelques restes de masures retrouvés sur la côte orientale du Canada
et du Nord-Est des États-Unis ,
aucun témoignage positif n'indique que ces navigateurs y aient fondé
des établissements stables; seulement, on sait qu'en 1121
un évêque, Eric, se rendit du Groenland au Vinland dans l'intention de
convertir au christianisme
ses compatriotes encore païens.
Révoquer en doute la véracité de rapports
aussi simples et aussi vraisemblables, ce serait outrer le scepticisme;
mais, si on les admet, il est impossible de chercher Vinland autre part
que sur les côtes de l'Amérique septentrionale. Cette partie du monde
avait donc été découverte par des Européens
cinq siècles avant Christophe Colomb; et cette découverte, la première
qui soit historiquement prouvée, ne fut peut-être pas entièrement inconnue
à l'habile et courageux Génois qui, le premier, sut ouvrir entre les
deux hémisphères une communication suivie. |