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| Tiziano Vecellio,
dit Titien est le plus grand des peintres C'est Giorgione
qui, dans ce groupe actif, semble avoir, le premier, donné l'exemple des
hardiesses décisives. La part que chacun des cinq novateurs prit alors
au mouvement général n'est pas, d'ailleurs, nettement précisée; leurs
oeuvres juvéniles, entre 1495 et 1510, sont encore aisément et souvent
confondues. Giorgione, par malheur, mourut de la peste en 1511. Titien,
son collaborateur (fresques du Fondaco de'Tedeschi,
1508); ou plutôt déjà son émule et son rival (fresques du Carmine et
du Santo à Padoue, 1510-1511), fut chargé
de terminer ses oeuvres inachevées; il devint, sans conteste, son successeur,
comme chef de la jeune école. Quatre ans, après la mort de leur commun
maître, le vénérable Giovanni Bellini, dont
il prenait la survivance, comme pensionnaire de la République (décembre
1516), en se chargeant encore d'achever ses oeuvres commencées, lui laissait,
par la supériorité de son talent déjà reconnu, une autorité sur l'école
entière, qui allait s'exercer pendant plus d'un demi-siècle.
Titien. La chronologie des oeuvres, déjà nombreuses,
par lesquelles Titien prépara sa renommée, durant cette période de formation,
est difficile à établir. On n'a de date exacte que pour les fresques
de Padoue, achevées en 1511, dans la série des Miracles Dès lors, c'est dans les tableaux de chevalet
qu'il recherchait déjà des perfections nouvelles pour l'art de peindre,
pour l'art aussi d'exprimer la vérité et de comprendre la beauté, aussi
bien dans les sujets profanes que dans les sujets religieux. Dès lors,
nous le voyons, comme tous les puissants créateurs, les yeux et l'esprit
grands ouverts aux progrès accomplis chaque
jour autour de lui, s'assimiler ces progrès avec une aisance croissante
et un goût admirable. S'il doit beaucoup à ses maîtres, les Bellini,
à ses condisciples, Giorgione et les autres, il ne doit pas moins aux
influences extérieures et lointaines qui lui arrivent, soit directement,
par des relations personnelles avec ses confrères, soit indirectement,
par l'étude de leurs oeuvres peintes ou gravées. Le passage de Léonard
de Vinci à Venise en 1500, celui d'Albrecht
Dürer en 1506, de Fra Bartolommeo en 1508, plus tard, ses voyages
à Mantoue Un certain nombre de Madones Sa force future de compositeur dramatique ou solennel s'annonce dans l'Ecce Homo et le Christ en croix de San Rocco, avant d'éclater à Padoue, dans les fresques déjà signalées, et surtout dans cette longue procession majestueuse du Triomphe de la Foi (gravé par Andreani), dont les cartons ou dessins auraient été faits à la même époque (1511). Toutefois, ce qui nous reste de plus exquis, comme souvenirs d'une jeunesse heureuse et enivrée de la beauté vivante des créatures et des choses, c'est toute une série d'idylles allégoriques et poétiques, dont Giorgione a peut-être donné les premiers exemples, mais que Titien différencie déjà par une délicatesse d'accent pénétrante : les Trois Ages (Coll. lord Ellesmere, Londres), les Deux Femmes à la fontaine (villa Borghese, à Rome), l'une, en toilette claire, gantée et parée, des fleurs dans les mains, rêveuse, assise à l'un des bouts d'une margelle sculptée, tandis que l'autre, toute nue, d'une beauté exquise, tendrement et adorablement chaste, regarde sa compagne, et tient en l'air un vase à parfums. Un petit amour, entre elles, se penche pour tremper ses doigts dans l'eau. Ces deux créatures sont si belles, si tendrement exaltées par la chaleur dorée du crépuscule, endormant la campagne autour d'elles qu'elles se sont vite transformées en allégories divines, devenant, aux yeux ravis de la postérité, l'Amour sacré et l'Amour profane. Ce chef-d'oeuvre de vision poétique est resté aussi l'un des chefs-d'oeuvre techniques de l'art de peindre; comme dans la plupart des toiles capitales de Titien qui suivront, on y trouve le point de départ de toute une école postérieure et l'une des sources où les artistes de tous les temps retourneront sans cesse se rafraîchir. Parmi ces floraisons printanières, dont le charme reste unique, il faut compter encore la délicieuse idylle évangélique du Noli me tangere (National Gallery, à Londres). Jamais le peintre ne devait infuser plus de tendresse en ses figures qu'en cette Madeleine affaissée et rampant aux pieds du ressuscité, jamais plus de beauté divine qu'en ce Christ mélancolique, jamais plus de lumière intense et apaisée qu'en ce panorama crépusculaire. Titien est déjà là le plus grand paysagiste de son temps, comme il en est le coloriste le plus savoureux. La deuxième série de ses oeuvres se place entre 1516 et 1530 environ, depuis la mort de G. Bellini jusqu'à l'adoption de l'artiste, comme son peintre officiel, par l'empereur Charles-Quint. Tout en conservant longtemps encore, ça et là , la délicatesse de ces impressions printanières, elle présente une ascension rapide vers une conception de l'art plus libre encore, plus étendue et plus puissante. Titien a quarante ans. Il est le peintre favori de la République et celui du duc de Ferrare. Il vient d'épouser une femme qu'il aime. Il est en pleine joie de vivre et en pleine force de travail. Dans toutes les catégories, sujets religieux, sujets historiques, plastiques, mythologiques, portraits, paysages, les chefs-d'oeuvre les plus variés se succèdent avec une rapidité unique, et chacun d'eux devient, dès son apparition, un type nouveau et fécond, un type classique. C'est en 1518, à Venise, l'Assomption (Académie des beaux-arts), où, pour l'ampleur des gestes et des draperies, la grandeur expressive des mouvements, il rivalise avec Fra Bartolommeo et Michel-Ange, faisant, en même temps, de cette apothéose épique, un concert grandiose de colorations exaltées. C'est, en 1520, le retable de San Domenico,
à Ancône (la Vierge, Saint François,
Saint Blaise, un Donateur); en 1522, celui des Santi Nazzaro e Celso,
à Brescia (Annonciation Tout cela ne l'empêche pas d'accumuler
encore, coup sur coup, pour des amateurs mondains, avec une verve séductrice
d'inventions plastiques et pittoresques, une intelligence enthousiaste,
toujours croissante, de la beauté souriante et de la grâce naturelle
dans la femme et dans l'enfant, des toiles non moins magistrales et exemplaires
: la Bacchanale
Titien, Flora. Depuis la mort de sa femme, en 1530, et
le transport de son atelier à Biri-Grande, quartier isolé, voisin de
la lagune de Murano, jusqu'en 1545, date de son voyage à Rome, son unique
voyage lointain, s'étend une troisième période, durant laquelle le génie
du grand peintre, complètement mûr et pleinement développé, se signale
surtout par sa fécondité plutôt que par des innovations aussi caractéristiques
qu'en l'époque précédente. Néanmoins, sous l'influence de Charles-Quint,
du duc d'Urbino Néanmoins, lorsqu'il n'est pas poussé, dans ce sens, par la nécessité du sujet, l'exigence des commandes, l'émulation avec quelque rival, il retourne volontiers encore aux compositions plus calmes où il développe, avec plus de charme, les qualités saines et simples de son tempérament. Nous ne connaissons que par une gravure la Bataille de Cadore (achevée en 1537 au palais ducal et brûlée en 1577), mais nous voyons que, dans cette composition tumultueuse et agitée, d'un mouvement et d'une vie extraordinaire, d'ailleurs, qui servira de prototype au Tintoret et à tous les peintres de batailles classiques, certaines figures, plus faites pour montrer la virtuosité de l'artiste que pour prendre part au combat, ouvrent déjà la voie aux insupportables maniéristes de la fin du siècle et des siècles suivants. Il y a bien aussi quelques hors-d'oeuvre dans l'Allocution du marquis del Vasto (musée de Madrid) et le grand Ecce Homo (musée de Vienne), mais lorsque Titien échappe à ces commandes officielles, il retrouve aussitôt toutes ses séductions avec la gravité sereine de sa contemplation pittoresque et plastique. La Présentation au temple (Venise,
Académie), en 1539, reste, pour cette époque, son chef-d'oeuvre, dans
l'ordre religieux, plus encore que l'Ange Avec les amateurs princiers, ses chauds
protecteurs, l'empereur Charles-Quint, le
duc de Mantoue, les ducs d'Urbino, le peintre
de beauté féminine et de portraits reste
plus à l'aise. C'est l'époque ou se succèdent la Madeleine, la
Vénus couchée, la plus belle des nudités qu'ait peintes la Renaissance En 1545, il se rend à Rome, sur les instances du pape Paul III; l'admiration qu'il éprouve pour les grandeurs de l'art antique et de l'art contemporain se traduit immédiatement chez lui par des recherches marquées de formes plus accentuées. En 1548, 1550, 1551, il passe presque tout son temps, à Augsbourg, près de l'empereur Chartes-Quint et de son fils, bientôt Philippe II, dont il restera, jusqu'à sa mort, le pensionnaire, le correspondant et le fournisseur assidu, aussi bien pour les nudités païennes que pour les images religieuses. Durant cette dernière période, l'activité
du vieillard, toujours vert, semble s'exaspérer plutôt que se ralentir.
Ses conceptions narratives, sacrées ou profanes, deviennent de plus en
plus savamment équilibrées et mouvementées : Descente du Saint-Esprit
(1546, Santa Maria della Salute);
Repas d'Emmaüs (1547, musée du Louvre); Martyre de saint Laurent
(1558, Gesuiti, Ã Venise); Couronnement
d'épines (1558, musée du Louvre; Christ au jardin (1562, Escurial);
la Trinité
Titien, Danaé. Sa technique, tout en s'assombrissant et s'alourdissant quelquefois, devient plus hardie, plus puissante, plus opulente, plus libre encore, en se simplifiant chaque jour; à la fin, comme Frans Hals plus tard, il saura tout dire avec quatre ou cinq couleurs. Les portraits de ces dernières années peuvent surtout compter parmi ses plus beaux : tels le pape Paul III et ses neveux (1546, musée de Naples); Charles-Quint à cheval (musée de Madrid); Charles-Quint à pied (musée de Munich), Philippe Il (musée de Madrid); le Chancelier Granvelle (musée de Besançon); le Cardinal Beccadelli (musée de Florence); Lavinia Vecelti (musée de Dresde); l'antiquaire Strada (musée de Vienne). En 1596, à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf
ans, il travaillait encore à une Pieta (Académie de Venise),
au milieu d'innombrables ébauches et projets dont son atelier était rempli,
lorsqu'il y tomba, frappé de la peste L'histoire de l'art n'offre pas l'exemple d'une carrière plus longue, plus laborieuse, mieux remplie. Parmi ce groupe d'artistes exceptionnels, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Corrège, qui, au XVIe siècle, portèrent l'art de la peinture à une perfection qui ne sera probablement jamais dépassée, Titien, pour la technique et le maniement des couleurs, comme pour la saine inspiration de ses conceptions poétiques, la franchise puissante de son naturalisme vigoureux et délicat, son intelligence de la vie et son amour de la beauté, ne tient pas la moindre place. C'est celui de tous dont l'influence s'est exercée le plus constamment sur les peintres les plus divers, dans tous les pays. C'est dans l'étude passionnée de ses oeuvres, admirées au loin autant qu'à Venise, que tous les conducteurs des grandes écoles ont appris visiblement le plus nécessaire et le meilleur souvent de leur métier et de leur art. Rubens, Van Dyck, Poussin, Watteau, Velasquez, Murillo, Rembrandt, Reynolds, Delacroix sont les élèves ou les héritiers de Titien, aussi bien que ses compatriotes Tintoret, P. Veronèse et Tiepolo. (Georges Lafenestre).
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