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Les Ecoles d'Alexandrie

A partir du IVe siècle avant notre ère, et pour un temps, Alexandrie devint la capitale du monde intellectuel, grâce à la protection intelligente autant que libérale des Ptolémées; c'est là que l'esprit grec, dont les Ptolémées ne se départirent pas, commença à prendre l'expansion qu'il devait étendre si loin. Avec une activité sans égale, les premiers souverains de la dynastie créèrent de puissants moyens de travail; des bibliothèques immenses, des jardins botaniques et zoologiques, et ces vastes monuments, le Muséum et le Sérapéum, asiles calmes et centres d'émulation où ils convièrent et reçurent généreusement les savants de tout ordre. Ils furent imités par les souverains de Syrie, Séleucus Nicator surtout (312-281), et par les Attale de Pergame; ceux-ci les devancèrent peut-être; mais l'histoire de ces écoles d'Asie est à peine connue. On sait que les emprunts faits à la bibliothèque de Pergame contribuèrent à la reconstitution de celle du Muséum, après le premier incendie qui la détruisit en grande partie. C'est par centaines de mille que se comptaient les livres de ces immenses dépôts. La protection des Ptolémées ne fut pas indéfinie, et subit des éclipses; les savants eurent à souffrir de leurs dissensions de famille. L'un d'eux, Ptolémée Psychon (171- 167), expulsa des savants et des médecins qui revinrent en Europe. Les écoles qu'on reconstitua dans la seconde période furent de beaucoup inférieures aux premières.

École philosophique d'Alexandrie

L'école philosophique d'Alexandrie naît de la rencontre, unique dans l'Antiquité, entre la pensée grecque, la tradition religieuse égyptienne et la culture juive hellénisée, puis, plus tard, le christianisme naissant. Dès le Ier siècle avant notre ère, la ville abrite une importante communauté juive qui développe une lecture allégorique des Écritures inspirée du platonisme et du stoïcisme

Philon d'Alexandrie, au Ier siècle de notre ère, incarne cette synthèse : il interprète la Genèse à la lumière de la philosophie grecque, élabore une théorie du Logos qui influencera profondément la théologie chrétienne naissante, et fait d'Alexandrie le laboratoire où se pense, pour la première fois, l'articulation entre la croyance religieuse et raison philosophique. 

Au IIe siècle, la ville voit également fleurir des courants gnostiques, avec des figures comme Basilide et Valentin, qui mêlent platonisme, mythologie orientale et spéculation chrétienne hétérodoxe. C'est dans ce même creuset que se constitue, à partir de la fin du IIe siècle, l'École catéchétique d'Alexandrie, ou Didascalée, dirigée successivement par Pantène, puis par Clément d'Alexandrie et par Origène. Clément cherche à montrer la compatibilité entre la foi chrétienne et la culture grecque, tandis qu'Origène, esprit d'une puissance spéculative immense, élabore une exégèse allégorique systématique de la Bible et une théologie qui puise largement dans le vocabulaire platonicien. 

Au IIIe siècle, Ammonius Saccas enseigne à Alexandrie une philosophie qui prépare le terrain du néoplatonisme; son élève le plus illustre, Plotin, quitte cependant la ville pour Rome où il fonde véritablement l'école néoplatonicienne, emportant avec lui l'héritage alexandrin. La tradition philosophique se perpétue néanmoins sur place : au tournant des IVe et Ve siècles, Hypatie enseigne la philosophie néoplatonicienne et les mathématiques à un large public, avant d'être assassinée en 415 par une foule chrétienne, épisode qui marque pour beaucoup la fin symbolique de l'âge d'or alexandrin. 

L'école néoplatonicienne se maintient pourtant encore deux siècles, avec des figures comme Hiéroclès, Hermias, son fils Ammonius, Olympiodore, puis Jean Philopon, qui développe une critique originale de la physique aristotélicienne tout en restant fidèle au christianisme. Cette dernière génération de commentateurs continue d'enseigner Platon et Aristote jusqu'à la conquête arabe de 642, qui referme, sans l'interrompre brutalement, ce long cycle de pensée où s'invente la philosophie comme exégèse, comme commentaire et comme synthèse des traditions.

École mathématique et astronomique d'Alexandrie

L'école mathématique et astronomique d'Alexandrie se développe en symbiose étroite avec le Musée et la Bibliothèque, qui offrent aux savants des moyens matériels sans équivalent ailleurs dans le monde grec. Vers 300 avant notre ère, Euclide y compose les Éléments, somme géométrique qui organise de façon axiomatique l'ensemble du savoir mathématique grec antérieur et qui demeure, pendant plus de deux millénaires, le manuel de référence de la géométrie. Bien qu'établi à Syracuse, Archimède entretient une correspondance suivie avec les savants alexandrins, notamment Conon de Samos et Ératosthène, ce qui montre combien Alexandrie fonctionne comme la plaque tournante du savoir mathématique de l'époque. 

Ératosthène, qui dirige la Bibliothèque au IIIe siècle, mesure avec une précision remarquable la circonférence de la Terre par triangulation, fonde la géographie mathématique et invente sa célèbre méthode de crible pour repérer les nombres premiers. Apollonios de Pergé y élabore sa théorie des sections coniques, oeuvre d'une sophistication géométrique qui restera sans équivalent jusqu'à l'époque moderne. Hipparque de Nicée, bien qu'actif surtout à Rhodes, s'inscrit dans la continuité de cette tradition alexandrine en posant les bases de la trigonométrie et en découvrant la précession des équinoxes. 

Au IIe siècle de notre ère, Claude Ptolémée synthétise l'ensemble de l'astronomie grecque dans l'Almageste, qui impose pour treize siècles le modèle géocentrique comme explication du mouvement des astres, et rédige également une Géographie qui fixe durablement les méthodes de cartographie. Héron d'Alexandrie applique les mathématiques à la mécanique et à l'ingénierie, concevant des automates et des machines qui témoignent d'un savoir-faire technique étonnamment avancé. Diophante, au IIIe siècle, ouvre la voie à l'algèbre avec son traité d'Arithmétique, dont les méthodes de résolution d'équations inspireront les mathématiciens arabes puis européens. 

Pappus d'Alexandrie, à la charnière des IIIe et IVe siècles, rassemble et commente dans sa Collection mathématique l'ensemble de cet héritage, jouant un rôle de passeur entre l'âge classique et l'Antiquité tardive. Théon d'Alexandrie poursuit ce travail de transmission par ses commentaires d'Euclide et de Ptolémée, tandis que sa fille Hypatie, déjà mentionnée pour son rôle philosophique, rédige elle-même des commentaires mathématiques et contribue à maintenir vivante cette tradition jusqu'à sa mort tragique, qui marque ici aussi un tournant vers le déclin.

École de médecine d'Alexandrie

L'école de médecine d'Alexandrie, enfin, doit son originalité au fait que les souverains lagides, rompant avec les tabous religieux qui interdisaient ailleurs en Grèce l'ouverture des corps, autorisent la dissection, et selon certaines sources antiques comme Celse, même la vivisection sur des condamnés. 

Cette liberté inédite permet à Hérophile de Chalcédoine, au début du IIIe siècle avant notre ère, de mener des travaux d'anatomie d'une précision sans précédent : il distingue clairement artères et veines, décrit le système nerveux et les ventricules cérébraux, et soutient, contre la tradition aristotélicienne qui plaçait le siège de l'intelligence dans le coeur, que c'est le cerveau qui commande les fonctions sensorielles et motrices. Son contemporain Érasistrate de Céos approfondit l'étude du système cardio-vasculaire, décrit les valvules du coeur et développe une théorie physiologique fondée sur la circulation du pneuma, le souffle vital, dans les vaisseaux et les nerfs. 

De ces travaux naissent les grandes écoles médicales hellénistiques : les empiriques, qui fondent la pratique médicale sur l'observation et l'expérience accumulée plutôt que sur la spéculation anatomique, s'opposent aux dogmatiques ou rationalistes, héritiers directs d'Hérophile et d'Érasistrate, qui cherchent à fonder la thérapeutique sur la connaissance des causes physiologiques. Cette tradition anatomique se perpétue à Alexandrie pendant des siècles, au point que la ville demeure, sous la domination romaine, la destination obligée de tout médecin désireux de compléter sa formation : au IIe siècle de notre ère, Galien lui-même s'y rend pour étudier l'anatomie, et souligne dans ses écrits l'importance de l'accès qu'offre Alexandrie aux squelettes humains pour l'enseignement, alors que cette pratique reste impossible ailleurs dans le monde romain. 

Dans l'Antiquité tardive, des médecins comme Oribase continuent de s'y former ou de s'en inspirer, et l'école survit, sous une forme christianisée, jusqu'à la conquête arabe du VIIe siècle, transmettant alors à la médecine syriaque puis arabe l'ensemble de cet héritage anatomique et physiologique, qui parviendra finalement, par l'intermédiaire des traductions médiévales, jusqu'à l'Europe latine.

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