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| Histoire de l'Europe > L'Espagne |
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| Le XVIIIe siècle | Les premiers Bourbons | Le règne de Charles III | La montée des périls |
Aperçu |
Au
XVIIe siècle déjà , l'Espagne avait amorcé
son déclin ( Le règne de Charles II, entre 1665 et 1700, avait été peut-être le plus désastreux. De plus, de ses deux mariages, il n'avait pas eu d'enfant; sa santé faible faisait dès 1696 prévoir sa mort prochaine, et les familles d'Autriche et de France se préparaient à recueillir son héritage, et à façonner ce qui allait être l'essentiel de l'histoire de l'Espagne au XVIIIe siècle. La guerre de la succession d'Espagne, 1701-1714, qui plaça sur le trône un petit-fils de Louis XIV, Philippe d'Anjou, donna aux puissances jalouses l'occasion d'enlever au pays toutes ses possessions européennes hors de la Péninsule. Au moment où le premier roi de la famille des Bourbons allait monter sur le trône d'Espagne, c'était un cadavre qu'il fallait galvaniser. On assistera bien à un relèvement du pays au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle sous le règne de Charles III, assisté de ministres énergiques tels qu'Aranda ou Florida (Floridablanca), que l'on retrouve d'ailleurs encore, avec un autre personnage, Godoy, sous le règne de Charles IV. L'Espagne restait cependant très fragile, et ses alliances extérieures ne firent qu'empirer sa situation. En 1808, Napoléon, profitant des dissensions de la famille royale, plaça sur le trône d'Espagne son frère Joseph. Dates clés :1700 - Philippe V, premier Bourbon à régner en Espagne. |
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Jalons |
Les
premiers Bourbons
Dans les toutes dernières années du XVIIe siècle, l'Espagne est un géant aux pieds d'argile, un empire immense qui s'étend des Flandres aux Philippines, mais dont le coeur castillan est épuisé. La question de la succession obsède les chancelleries, car Charles II, le dernier Habsbourg d'Espagne, se meurt sans descendance, le corps ravagé par les conséquences d'une consanguinité extrême. En 1699, les grandes puissances, France, Angleterre et Provinces-Unies, négocient secrètement le partage de cet héritage avant même la mort du roi, comme on se dispute un butin. Mais Charles II, sous l'influence d'un entourage qui craint le démembrement, signe en octobre 1700 un testament en faveur de Philippe, duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, à la condition expresse que les couronnes de France et d'Espagne ne soient jamais unies. Le roi meurt le 1er novembre 1700, et l'arrivée du jeune Philippe V à Madrid en 1701 ouvre un siècle nouveau sous le signe des Bourbons, mais aussi sous le signe de la guerre, car l'Europe coalisée refuse ce basculement dynastique. L'Angleterre, les Provinces-Unies, l'Autriche et le Portugal forment bientôt une Grande Alliance pour empêcher la France de dominer l'Europe et installer l'archiduc Charles, fils de l'Empereur, sur le trône de Madrid. L'Espagne devient le champ de bataille d'une guerre européenne doublée d'une guerre civile. La Couronne d'Aragon, jalouse de ses fors médiévaux et méfiante envers un centralisme à la française, embrasse la cause de l'archiduc Charles, tandis que la Castille se range massivement derrière Philippe V. Les combats ravagent la péninsule, de la Catalogne à l'Andalousie, ponctués de sièges, de prises de villes, de marches et de contre-marches. Gibraltar tombe aux mains d'une flotte anglo-hollandaise en 1704, perte qui devient une blessure irréparable. En 1705, l'archiduc Charles fait son entrée à Barcelone et s'y établit en souverain concurrent. Philippe V doit fuir Madrid devant les troupes alliées en 1706, mais il y revient quelques mois plus tard. La bataille d'Almansa en 1707, victoire décisive des troupes franco-espagnoles commandées par Berwick, ouvre la reconquête du royaume de Valence et de l'Aragon, immédiatement punis par la suppression de leurs privilèges. La résistance se concentre alors en Catalogne, où Barcelone résiste avec acharnement. La guerre s'éternise, alternant désastres et espoirs, jusqu'à ce que la mort de l'empereur Joseph Ier en 1711 change soudainement la donne : l'archiduc Charles devient empereur sous le nom de Charles VI. Les traités d'Utrecht en 1713, puis de Rastatt en 1714, mettent fin au conflit : Philippe V est reconnu roi d'Espagne, mais il doit renoncer à ses droits sur la France et céder les possessions européennes de la monarchie, les Flandres, Naples, Milan, la Sardaigne, à l'Autriche, tandis que l'Angleterre conserve Gibraltar, Minorque et obtient le monopole de la traite esclavagiste vers l'Amérique espagnole. Barcelone, abandonnée de tous, est prise d'assaut le 11 septembre 1714 après un long siège, et la Catalogne est soumise à son tour. Commence alors, au sortir de cette guerre dévastatrice, une réorganisation profonde de l'État. Philippe V, imprégné du modèle centralisateur de Versailles et conseillé par des ministres comme Jean Orry ou le cardinal Alberoni, entreprend de réduire la mosaïque juridique et politique héritée des Habsbourg. Les décrets de Nueva Planta, promulgués pour l'Aragon et Valence en 1707, étendus à la Catalogne en 1716, abolissent les Cortes, les fors et les institutions propres à ces royaumes, les soumettant aux lois et à l'administration de la Castille. L'Espagne devient un État unifié, organisé en provinces dirigées par des capitaines généraux et des intendants à la française. La volonté royale entend rationaliser, contrôler, homogénéiser, brisant les autonomies séculaires. Mais ce nouvel édifice ne se limite pas à la péninsule : l'administration des Indes est réformée, un secrétariat de la Marine et des Indes est créé, et l'on tente de revitaliser le commerce colonial en créant des compagnies privilégiées, comme la Compagnie du Honduras, par exemple. Cependant, l'ambition dynastique ne s'arrête pas aux frontières espagnoles. Philippe V, époux en secondes noces d'Élisabeth Farnèse, femme à la volonté de fer, se lance dans une politique méditerranéenne agressive pour reconquérir les territoires italiens perdus et y installer ses fils, nés de ce second mariage. Le cardinal Alberoni, premier ministre aventureux, prépare une expédition qui reprend la Sardaigne en 1717, puis la Sicile en 1718, mais la Quadruple-Alliance (France, Angleterre, Autriche, Provinces-Unies) impose un retour en arrière. L'Espagne doit céder ses conquêtes, mais obtient en contrepartie la promesse que le duché de Parme-Plaisance reviendrait à l'infant Charles. Cette première déconvenue n'éteint pas les ambitions de la reine. En 1729, par le traité de Séville, l'infant Charles obtient la possession effective de Parme et de Plaisance, d'où il pourra, en 1734, conquérir Naples et la Sicile lors de la guerre de Succession de Pologne. Le 2 janvier 1735, il est couronné roi de Naples et de Sicile sous le nom de Charles VII, fondant une branche cadette des Bourbons dans le sud de l'Italie, immense succès pour la diplomatie de Philippe V et de son épouse. L'intérieur espagnol est, durant ces années, marqué par des tentatives de réformes économiques et sociales pour sortir le pays de la stagnation. Des ministres comme José Patiño, puis le marquis de La Enseñada, véritables technocrates de l'époque, s'efforcent de développer l'industrie naissante, de créer des arsenaux, de moderniser la marine de guerre, d'améliorer la perception des impôts et de stimuler le commerce. Le célèbre Cadastre de la Catalogne, mis en oeuvre dès 1716, constitue une tentative moderne de connaître les richesses imposables. On fonde des manufactures royales, comme celle de draps de Guadalajara, on réorganise l'armée sur le modèle français, on s'efforce d'assainir les finances. La lutte contre la contrebande, plaie du commerce colonial, devient une obsession. Mais ces efforts se heurtent à des résistances profondes : la noblesse et le clergé, détenteurs d'immenses privilèges et de la majeure partie des terres, s'opposent à toute réforme fiscale trop audacieuse. La société espagnole reste profondément inégalitaire, dominée par une aristocratie foncière souvent absente et une Église omniprésente. Le concordat de 1737 avec le Saint-Siège tente de reprendre en main les prérogatives royales sur l'Église espagnole, non sans tensions. Le règne de Philippe V connaît une brève interruption en 1724. Peut-être influencé par la crainte de devoir ceindre la couronne de France, le roi abdique en faveur de son fils aîné, Louis Ier, jeune homme de seize ans. Cette renonciation stupéfie les cours européennes. Mais le destin est cruel : Louis Ier meurt de la variole après seulement sept mois de règne, en août 1724. Devant l'incapacité juridique et politique de ses autres fils encore enfants, Philippe V, poussé par sa femme et son entourage, remonte sur le trône, non sans une profonde humiliation intérieure. Cette seconde partie de son règne, jusqu'à sa mort en 1746, est dominée par les ambitions italiennes et par une dévotion exacerbée qui confine au mysticisme pathologique. La cour est déchirée par des factions, autour de la reine Élisabeth Farnèse et du parti des infants, ou autour des ministres réformateurs. À la mort de Philippe V, le 9 juillet 1746, son fils Ferdinand VI, né de son premier mariage avec Marie-Louise de Savoie, monte sur le trône. Homme de tempérament doux, profondément attaché à son épouse Barbara de Bragance, il s'oppose au règne précédent par une volonté farouche de neutralité et de paix extérieure. C'est la grande rupture de son règne : l'Espagne se retire du jeu des alliances et des guerres européennes, refusant de s'engager dans le conflit qui embrase l'Europe, la guerre de Succession d'Autriche, malgré les sollicitations françaises par le second Pacte de Famille. Ferdinand VI et sa cour poursuivent la tâche de reconstruction intérieure. Le marquis de La Enseñada, tout-puissant ministre de la Marine, des Finances et de la Guerre, incarne cette ambition réformatrice et pacifiste. Il dresse un projet de cadastre universel pour la Castille, visant à remplacer la multitude d'impôts archaïques par une contribution unique proportionnelle aux revenus, mais la levée de boucliers des privilégiés fait échouer ce rêve d'équité fiscale. La Enseñada renforce considérablement la marine de guerre, faisant de l'Espagne une puissance navale respectée, modernise les ports, encourage les sciences et les arts, correspond avec les savants européens. Le concordat de 1753 avec Rome constitue un triomphe diplomatique en étendant considérablement le droit de patronage royal sur les nominations ecclésiastiques. Mais la cour a aussi ses intrigues : la reine douairière Élisabeth Farnèse et les partisans de l'alliance française guettent le ministre; en 1754, une cabale dirigée par l'ambassadeur anglais Benjamin Keene et le chanteur castrat Farinelli, intime du roi et de la reine, provoque la disgrâce de Enseñada, remplacé par le général Wall. Les dernières années du roi sont assombries par la maladie mentale : la mort de sa femme Barbara en 1758 le plonge dans une prostration absolue. Il se retire au château de Villaviciosa de Odón, refusant de parler, de se vêtir, de gouverner, errant comme une ombre dans ce palais où l'on doit le nourrir et l'habiller de force. L'Espagne, immobile, attend la fin. Ferdinand VI meurt le 10 août 1759, sans descendance, laissant un royaume en suspens mais transformé. Le trône revient à son demi-frère Charles, roi de Naples, qui s'embarque pour l'Espagne, tandis que le cycle des réformes, des guerres et des ambitions va reprendre sous le nom de Charles III. L'année 1759 voit l'arrivée sur le trône d'Espagne d'un roi de quarante-trois ans qui, jusqu'alors, n'avait jamais foulé le sol de la péninsule. Charles III débarque à Barcelone en octobre, venant de Naples où il a régné pendant un quart de siècle, et il apporte avec lui une expérience de gouvernement forgée dans le petit royaume italien sous l'influence des Lumières réformatrices. Son règne, qui s'étend jusqu'en 1788, est celui du despotisme éclairé porté à son apogée en Espagne, une tentative systématique de moderniser le pays par le haut, sans le consentement des corps intermédiaires, au nom du bien public et de la raison. Dès son entrée à Madrid, le nouveau souverain doit apprivoiser une cour qu'il ne connaît pas et une nation dont il ignore la langue. Il est veuf, austère, passionné de chasse, d'une piété sincère mais résolument régaliste, et il s'entoure d'hommes neufs, principalement des juristes et des administrateurs espagnols ou italiens formés à l'école des Lumières. Leopoldo de Gregorio, futur marquis d'Esquilache, concentre bientôt un pouvoir immense. Les premières mesures visent à réformer Madrid, ville sale, obscure et dangereuse, où les ordures s'accumulent et où les rues ne connaissent ni pavage ni éclairage. On impose le nettoyage des rues, l'installation de lanternes, la construction de fosses d'aisance. Mais c'est le décret sur les vêtements qui met le feu aux poudres : en mars 1766, Esquilache interdit le port du grand chapeau rond et de la longue cape traditionnelle, sous prétexte qu'ils dissimulent les visages et favorisent les crimes. La population madrilène, ulcérée par la hausse du prix du pain, la présence de ministres étrangers et cette intrusion dans les coutumes, se soulève pendant une semaine entière. La révolte dite des Chapeaux et des Capes force Charles III à renvoyer Esquilache et à annuler le décret vestimentaire, humiliant le pouvoir royal. Le roi, qui craint un embrasement général comparable à une révolte de subsistances, prend peur et se retire temporairement à Aranjuez. Cet épisode marque un tournant. Charles III fait venir à Madrid le comte d'Aranda, aristocrate aragonais pénétré de philosophie nouvelle, nommé président du Conseil de Castille. Aranda canalise la répression, mais il engage aussi une grande enquête secrète sur les origines de l'émeute. Cette enquête aboutit à un rapport qui désigne les jésuites comme instigateurs occultes de la sédition. Le roi, conseillé par un groupe de ministres régaliens et influencé par l'expulsion déjà menée au Portugal et en France, prend une décision fulgurante : le 2 avril 1767, un décret royal expulse tous les membres de la Compagnie de Jésus des territoires de la monarchie espagnole. En une seule nuit, des milliers de prêtres, d'enseignants et de missionnaires sont arrêtés, embarqués et déportés vers les États pontificaux. Le système éducatif espagnol s'écroule, des centaines de collèges sont vidés, et les missions du Paraguay abandonnées. C'est un acte de souveraineté absolue qui soumet l'Église au pouvoir civil et libère un immense patrimoine foncier, qui sera en partie vendu ou redistribué. Après la disgrâce d'Aranda, en 1773, José Moñino, comte de Florida Blanca, devient le principal secrétaire d'État et incarne jusqu'à la fin du règne l'esprit réformateur. Ces hommes gouvernent au nom du roi et poursuivent un programme cohérent : centraliser l'administration, stimuler l'économie, diffuser les sciences utiles et réformer les moeurs. Les Sociétés économiques des amis du pays se multiplient, à l'image de la Société basque fondée en 1765; elles réunissent nobles éclairés, ecclésiastiques savants, artisans et commerçants pour discuter d'agriculture, d'industrie et de commerce. On expérimente de nouvelles cultures, on traduit des traités agronomiques, on crée des écoles techniques. L'État fonde des manufactures de luxe, comme la Fabrique royale de porcelaine du Buen Retiro ou celle de cristal de La Granja. On trace de grandes routes radiales, on construit des canaux d'irrigation, comme le canal impérial d'Aragon, rêve séculaire qui commence à prendre forme sous la direction du chanoine Pignatelli. Le recensement d'Aranda de 1768 avait donné pour la première fois une image à peu près fidèle de la population du royaume : on compte environ neuf millions d'habitants. La politique agraire constitue le grand chantier inabouti du règne. Florida Blanca et son ami et adversaire intellectuel, Gaspar Melchor de Jovellanos, bientôt figure tutélaire des Lumières espagnoles, s'inquiètent de la concentration des terres entre les mains de la noblesse, de l'Église et des municipalités. Les biens de mainmorte, immobilisés à jamais, stérilisent l'économie rurale. Le décret de 1770 autorise le défrichement et la mise en culture des terres incultes, mais il ne touche pas à la propriété elle-même. Jovellanos rédige son célèbre Informe sobre la ley agraria, qui ne sera publié qu'après le règne, mais dont les idées circulent dans les cercles du pouvoir. La réforme agraire se heurte aux intérêts des puissants et à la crainte du désordre social. Le roi, malgré son désir de progrès, recule devant une refonte complète du régime seigneurial. Dans les vastes territoires américains, Charles III applique une politique de centralisation et de réformes administratives d'une ampleur sans précédent, connue sous le nom de réformes bourboniennes. Le secrétaire José de Gálvez, véritable proconsul de l'Amérique, impulse une réorganisation profonde : création de nouvelles vice-royautés, comme celle du RÃo de la Plata en 1776, pour mieux défendre les frontières et contrôler le commerce; introduction du système des intendants, qui réduit le pouvoir des vice-rois et professionnalise l'administration; expulsion des jésuites, qui vide les réductions du Paraguay; et surtout, décret de liberté de commerce de 1778, qui brise le monopole séculaire de Cadix en autorisant treize ports espagnols à commercer directement avec vingt-quatre ports américains. Les échanges se multiplient, les revenus de la Couronne augmentent, mais la pression fiscale et le renforcement du contrôle espagnol attisent les premiers ferments de révolte chez les créoles. Le soulèvement de Túpac Amaru II au Pérou, entre 1780 et 1783, noyé dans le sang, révèle la fragilité de l'édifice impérial. La politique étrangère de Charles III est dominée par l'obsession de la rivalité maritime et coloniale avec l'Angleterre, et par le rétablissement des Pactes de Famille avec la France. Après la guerre de Sept Ans, où l'Espagne, entrée tardivement, perd temporairement La Havane et Manille, la paix de Paris de 1763 restitue ces places mais cède la Floride à l'Angleterre et laisse la Louisiane occidentale à la France qui la transfère immédiatement à l'Espagne pour compenser ses pertes. L'Espagne devient ainsi un empire transmississipien gigantesque, mais diffus et difficile à gouverner. L'alliance française, scellée par le troisième Pacte de Famille en 1761, engage l'Espagne dans la guerre d'indépendance américaine à partir de 1779. Sous la direction de Florida Blanca et la conduite militaire du général Bernardo de Gálvez, gouverneur de la Louisiane, les troupes espagnoles remportent des succès décisifs en Floride et dans le Mississippi. Au traité de Versailles en 1783, l'Espagne récupère Minorque et la Floride, et affaiblit la présence anglaise en Amérique, mais elle échoue à reprendre Gibraltar, malgré le long et infructueux Grand Siège mené de 1779 à 1783. Les dernières années du règne voient l'essoufflement de l'élan réformateur. Florida Blanca, vieilli, fatigué, confronté aux échos de la Révolution française qui éclate en 1789, devient de plus en plus conservateur et autoritaire. La crainte de la contagion révolutionnaire le pousse à renforcer la censure, à surveiller les étrangers, à fermer les frontières intellectuelles. Charles III, qui avait incarné l'espoir d'une monarchie régénérée par la raison, meurt le 14 décembre 1788. Il laisse un royaume démographiquement en hausse, économiquement plus prospère, administrativement plus moderne, mais socialement toujours figé dans des structures d'Ancien Régime que les réformes n'ont pas osé briser. L'Espagne qu'il lègue à son fils Charles IV est une puissance de second rang, dotée d'un immense empire colonial déjà parcouru de sourdes tensions, et d'une élite éclairée qui va bientôt se diviser profondément face à la tempête révolutionnaire venue de France. L'avènement de Charles IV, le 14 décembre 1788, se produit dans une atmosphère d'attente confiante. Le nouveau roi a quarante ans, une bonhomie proverbiale, une piété simple, mais un caractère indolent et une incapacité presque totale à gouverner par lui-même. Il conserve d'abord les ministres de son père, à commencer par le comte de Florida Blanca, qui continue de diriger le gouvernement avec la même poigne autoritaire. Mais le monde autour de l'Espagne est en train de basculer. Quelques mois après le début du règne, la prise de la Bastille en juillet 1789 ébranle les fondations de toute l'Europe monarchique. La peur panique de la contagion révolutionnaire saisit aussitôt la cour madrilène. Florida Blanca fait fermer hermétiquement les frontières aux livres, aux journaux et aux hommes venus de France. L'Inquisition est remise en première ligne pour traquer toute idée subversive. On suspend la publication des périodiques, on verrouille l'information, on interdit même l'enseignement du français. Un véritable cordon sanitaire idéologique isole le pays du drame qui se joue de l'autre côté des Pyrénées. Cette politique de quarantaine intellectuelle ne survit pas aux intrigues de cour. La reine Marie-Louise de Parme, épouse énergique et sensuelle, domine entièrement le souverain, et un jeune officier de la garde royale, Manuel Godoy, a su capter ses faveurs de manière fulgurante. En 1792, Florida Blanca est disgracié, puis son successeur, le comte d'Aranda, partisan d'une neutralité prudente face à la France révolutionnaire, est renvoyé au bout de quelques mois pour avoir déplu à la reine. Le 15 novembre 1792, Godoy, alors âgé de vingt-cinq ans et déjà duc d'Alcudia, est nommé Premier secrétaire d'État, c'est-à -dire chef du gouvernement. Son ascension, fondée sur l'intimité avec les souverains, fait scandale dans l'opinion, mais elle installe au pouvoir un homme jeune, décidé à agir, quoique dépourvu de formation politique. L'exécution de Louis XVI en janvier 1793 jette l'Europe dans la guerre. L'Espagne, solidaire du sang bourbonien versé sur l'échafaud, rejoint la coalition des monarchies contre la République française. C'est la guerre du Roussillon, dite aussi guerre de la Convention, un conflit pour lequel le pays est mal préparé. Les troupes espagnoles pénètrent en Catalogne française avec un certain succès initial, mais la contre-offensive républicaine les refoule, tandis que les armées françaises franchissent la Bidassoa et occupent une partie du Guipúzcoa et de la Navarre. La guerre est impopulaire, les finances s'épuisent, et Godoy, pragmatique, cherche une issue. En juillet 1795, la paix de Bâle est signée avec la République française : l'Espagne cède la partie orientale de Saint-Domingue, mais recouvre ses provinces du nord. Pour ce traité, Charles IV octroie à son favori le titre tapageur de Prince de la Paix, qui soulève l'ironie et le mépris d'une partie de la noblesse. C'est le début d'un renversement complet des alliances. Godoy, comprenant que la France républicaine puis napoléonienne est devenue la puissance dominante du continent, engage l'Espagne dans une politique de collaboration étroite. Le traité de San Ildefonso, signé en août 1796, scelle une alliance offensive et défensive avec la France. Désormais, l'Espagne devient le vassal stratégique de Paris et se trouve entraînée dans la rivalité inexpiable qui oppose la France à l'Angleterre. La marine anglaise, maîtresse des mers, riposte aussitôt par un blocus dévastateur. Le 14 février 1797, au large du cap Saint-Vincent, la flotte espagnole est sévèrement battue par l'escadre de l'amiral Jervis, et Cadix se trouve bloquée. Le commerce colonial s'effondre, privant la Couronne de ses ressources les plus vitales. À l'intérieur, la dette explose, on émet du papier-monnaie, les classes populaires s'appauvrissent, tandis que l'Église est mise à contribution par des mesures de désamortissement partiel, ce qui dresse contre Godoy une partie du clergé et de l'opinion traditionaliste. La situation empire avec l'arrivée au pouvoir de Napoléon Bonaparte. Godoy, subjugué par le Premier Consul, engage l'Espagne dans une nouvelle guerre contre le Portugal, fidèle allié de l'Angleterre. La brève Guerre des Oranges, en 1801, aboutit à la prise d'Olivenza, mais elle n'est qu'un épisode dans un engrenage fatal. L'année 1805 est celle du désastre total : l'alliance française oblige la flotte espagnole à rejoindre les escadres de Villeneuve. Le 21 octobre 1805, à Trafalgar, les marines française et espagnole sont anéanties par Nelson au large de Cadix. Les meilleurs navires et des milliers de marins expérimentés sont engloutis. L'Espagne cesse d'exister en tant que puissance maritime. La ligne de communication avec l'empire américain est brisée, et le lien colonial va commencer à se distendre de manière irréversible. Cette succession de catastrophes nourrit un mécontentement profond. L'aristocratie déteste le favori parvenu; le clergé lui reproche ses atteintes aux privilèges ecclésiastiques et sa prétendue irréligion; le peuple souffre de la misère et de la conscription. En 1807, Godoy signe avec Napoléon le traité de Fontainebleau, un pacte cynique qui prévoit le partage du Portugal et autorise le passage des troupes françaises à travers le territoire espagnol. À la fin de l'année, une armée française commandée par Junot traverse l'Espagne pour envahir le Portugal. Mais une fois le Portugal occupé, Napoléon fait entrer massivement des troupes en Espagne sous des prétextes divers. Des places fortes comme Pampelune et Barcelone sont occupées par ruse. Le corps expéditionnaire de Murat s'approche de Madrid. Godoy, affolé, comprend le piège mais il est trop tard; il conseille aux rois de fuir vers l'Andalousie, puis vers l'Amérique, à l'image de la cour portugaise qui s'est réfugiée au Brésil. La cour, repliée à Aranjuez, devient le théâtre d'une explosion de haines accumulées. Le prince héritier Ferdinand, profondément hostile au favori et manipulé par une faction de nobles, canalise la rage populaire. Dans la nuit du 17 au 18 mars 1808, une émeute organisée prend d'assaut le palais du Prince de la Paix, le pille, le capture. Godoy est brutalisé, jeté en prison. Le 19 mars, Charles IV, terrorisé, abdique en faveur de son fils, qui devient Ferdinand VII. Le peuple de Madrid, puis celui de toute l'Espagne, acclame le jeune roi avec un enthousiasme délirant, voyant en lui la rédemption de tous les maux. Mais le jeu est faussé depuis le début. Napoléon, attirant le père et le fils à Bayonne sous couvert de médiation, les retient prisonniers. Il les force, au cours de scènes dramatiques, à une double abdication. Le 5 mai 1808, Charles IV, toujours roi légitime pour les partisans de l'Ancien Régime, et Ferdinand VII, roi acclamé par le peuple, renoncent tous deux à leurs droits sur la couronne d'Espagne. Napoléon la remet à son frère Joseph Bonaparte, qui est proclamé roi à Madrid au mois de juin. La monarchie bourbonienne semble dissoute. Cependant, la capitale vit sous occupation militaire française depuis l'entrée de Murat. Le 2 mai 1808, alors que les derniers membres de la famille royale, dont le petit infant François de Paule, sont emmenés de force, la population madrilène se soulève spontanément contre les soldats français. La journée est d'une violence extrême, les combats se déroulent dans les rues, dans les places, à la Puerta del Sol, au parc d'artillerie de Monteleón où se battent des officiers comme Daoiz et Velarde. La nuit suivante, Murat ordonne une répression impitoyable : des centaines de prisonniers sont fusillés sans jugement, en particulier sur la colline du PrÃncipe PÃo. Francisco de Goya, témoin ou proche témoin de ces événements, en fixera pour l'éternité l'image dans ses deux toiles capitales, Le Deux Mai et Les Fusillades du Trois Mai. La nouvelle du soulèvement
madrilène, de l'abdication forcée et des massacres se répand comme une
traînée de poudre à travers le pays. Dans les jours et les semaines
qui suivent, une réaction en chaîne se produit : les provinces se soulèvent
les unes après les autres, souvent à l'initiative de notables locaux,
de curés, d'étudiants, de petits hobereaux. Des juntes locales se créent
pour organiser la résistance, puis des juntes provinciales qui assument
la souveraineté au nom de Ferdinand
VII, le roi captif, déjà transfiguré en mythe sous le nom de El
Deseado, le Désiré. L'armée espagnole, mal équipée, encadrée par
une officierie divisée, se reforme autour de généraux comme Castaños.
Le 19 juillet 1808, le corps d'armée du général Dupont est encerclé
et défait à Bailén, en Andalousie. Pour la première fois, une armée
impériale napoléonienne capitule en rase campagne. La nouvelle fait le
tour d'une Europe abasourdie. Madrid est évacuée par Joseph
Bonaparte au bout de quelques jours. L'Espagne entre alors dans une
guerre totale, une guerre d'indépendance qui va durer six ans et changer
la nature même de sa communauté politique, tandis que l'Ancien Régime,
sous les coups de la révolution venue d'en haut et de la révolte venue
d'en bas, achève de se briser.
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