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Le
problème
difficile de la conscience, formulé par David
Chalmers en 1994, désigne la question centrale de savoir pourquoi
et comment les processus physiques du cerveau
s'accompagnent d'une expérience subjective,
d'une vie intérieure qualitative. Dès l'introduction de cette distinction,
Chalmers oppose ce problème difficile à ce qu'il appelle les problèmes
faciles de la conscience, une appellation
qui mérite d'être éclaircie. Les problèmes faciles ne sont pas simples
à résoudre en pratique; ils englobent un vaste ensemble de questions
scientifiques sur le fonctionnement de l'esprit
: comment le cerveau discrimine des stimuli, intègre de l'information,
contrôle le comportement, produit des rapports verbaux, ou encore comment
des états mentaux comme la perception, la
mémoire
ou l'attention émergent de mécanismes neuronaux.
Pour Chalmers, ces phénomènes sont faciles au sens où l'on peut en principe
en rendre compte avec les outils classiques des sciences
cognitives (parmi lesquelless non rangeons les neurosciences)
: il s'agit d'expliquer des fonctions et des comportements
par des processus physiques, causaux ou computationnels. Une fois un mécanisme
neuronal adéquat décrit, le problème explicatif est, dans son principe,
résolu.
À l'inverse, le
problème difficile résiste à ce type d'explication
réductive. L'énigme n'est plus de savoir comment le cerveau traite une
information ou orchestre une réponse, mais pourquoi ce traitement s'accompagne
d'un ressenti : l'odeur du café, la douleur d'une brûlure, la rougeur
du rouge, le goût du citron. Même une description intégrale de tous
les circuits corticaux, de toutes les décharges neuronales et de toutes
les boucles de rétroaction laisse intacte
la question de savoir pourquoi il y a "un effet que cela fait" d'être
ce système. Cette expérience brute, ces qualités phénoménales appelées
qualia, semblent émerger d'un abîme explicatif que les neurosciences
ne comblent pas spontanément. On peut détailler les corrélats neuronaux
de la douleur, dire qu'une certaine fibre C s'active, que le cortex cingulaire
antérieur s'emballe, et pourtant, ce savoir objectif ne contient pas la
moindre trace de la piqûre ou de la brûlure ressentie en première personne.
Le fossé ne se situe pas entre ignorance et savoir futur, mais entre un
registre objectif (les faits physiques, les fonctions) et un registre subjectif
(le vécu). C'est ce contraste que Chalmers érige en problème difficile,
en insistant sur son irréductibilité aux méthodes analytiques qui excellent
dans le traitement des problèmes faciles.
Pour donner consistance
à ce diagnostic, Chalmers mobilise plusieurs arguments et expériences
de pensée qui visent à montrer l'insuffisance des explications physicalistes
standard. L'argument le plus célèbre est celui du zombie
philosophique. Un zombie, au sens de Chalmers, n'est pas un mort-vivant,
mais un être physique et fonctionnel identique à un humain ordinaire
: mêmes neurones, mêmes comportements,
mêmes rapports verbaux ("je vois du rouge", "j'ai mal"), mais dépourvu
de toute vie intérieure. Tout se passe comme si la lumière était allumée
à l'intérieur de nous, alors que chez le zombie, tout est obscur. La
simple concevabilité logique d'un tel double, soutient Chalmers, montre
que les faits physiques n'épuisent pas les faits phénoménaux. Si l'on
peut imaginer un monde physiquement indiscernable du nôtre mais vide d'expérience,
c'est que l'expérience ne se réduit pas à l'organisation physique. À
cela s'ajoute l'argument de la connaissance, inspiré de Frank Jackson
: la scientifique Mary a passé toute
sa vie dans une pièce en noir et blanc et connaît la totalité des faits
physiques sur la vision des couleurs. Le jour où elle voit pour la première
fois un objet rouge, elle apprend quelque chose de radicalement nouveau,
à savoir l'effet que cela fait de percevoir le rouge. Puisqu'elle possédait
déjà toute la connaissance physique, ce supplément d'information ne
peut être de nature physique, révélant ainsi l'existence de vérités
non physiques. Chalmers relie encore ces intuitions à ce qu'il appelle
le principe d'invariance structurelle : toute explication réductive d'un
phénomène procède en montrant comment la réalisation d'une structure
fonctionnelle ou physique suffit à engendrer le phénomène cible. Or,
dans le cas de la conscience, la structure physique ou fonctionnelle est
logiquement compatible avec l'absence totale d'expérience, ce que l'exemple
du zombie rend frappant. Aucun mécanisme, si complexe soit-il, ne semble
contenir en lui-même la nécessité de l'apparition du ressenti.
Face à cette difficulté,
Chalmers n'adopte ni une position qui consisterait à déclarer que le
problème est insoluble par principe, ni un éliminativisme
qui nierait l'existence de la conscience phénoménale. Il propose une
solution métaphysique audacieuse, le dualisme naturaliste. Ce dualisme
n'est pas cartésien : il ne postule pas une substance pensante distincte
de la matière, mais il avance que la conscience est une propriété fondamentale
de l'univers, au même titre que la masse, la charge
électrique ou l'espace-temps. Il s'agit
d'un dualisme des propriétés : le monde physique possèderait, à côté
des propriétés physiques classiques, des propriétés phénoménales
irréductibles. Ces propriétés ne flottent pas librement; elles sont
nomologiquement liées aux processus physiques par des lois psychophysiques
fondamentales qu'il reste à découvrir. Chalmers évoque l'idée que l'information,
entendue au sens formel de patterns (schémas) de différences,
possède un double aspect : un aspect physique, traité par les neurosciences,
et un aspect phénoménal, immédiatement donné dans l'expérience. Tout
système traitant de l'information serait ainsi doté d'une forme, même
rudimentaire, de conscience, une forme de panpsychisme minimal qui respecte
le naturalisme en évitant tout miracle ou intervention surnaturelle. Dans
cette perspective, l'explication deviendrait une cartographie des corrélations
réglées entre états cérébraux et états vécus, et la science de la
conscience se donnerait pour tâche d'énoncer les principes fondamentaux
liant les deux domaines, plutôt que de tenter une réduction du second
au premier.
L'impact du problème
difficile a largement débordé la philosophie
de l'esprit pour irriguer les neurosciences, la psychologie,
l'intelligence artificielle
et les études sur la méditation. Il a contraint les chercheurs à clarifier
ce qu'ils entendent par conscience et à distinguer l'accès conscient
(disponibilité globale de l'information pour le raisonnement
et le rapport verbal) de la conscience phénoménale (le vécu qualitatif
lui-même). Si les modèles d'espace de travail global ou de traitement
intégré de l'information éclairent brillamment les fonctions de l'accès
conscient, ils restent, aux yeux de Chalmers, des réponses aux problèmes
faciles. Le mérite durable de sa formulation est d'avoir cristallisé
une intuition pré-philosophique en un défi précis, mettant en lumière
le coeur de l'énigme : l'existence même d'une perspective à la première
personne dans un monde décrit à la troisième personne. |
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