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La découverte du Nil et de ses sources |
| L'histoire
de l'exploration européenne du Nil commence avec les Grecs et les
Romains, mais le grand récit de la quête des sources s'écrit surtout
au XIXe siècle, dans une atmosphère d'énigme
géographique, de rivalités nationales et de fascination pour l'Afrique.
Il faudra donc des siècles de rumeurs, de mythes et de cartes vides, les
Européens parviennent à assembler les pièces du puzzle nilotique. La
découverte des sources aura été une mosaïque d'expéditions, de souffrances,
de rivalités et de hasards. Les explorateurs auront payé un lourd tribut
: fièvres, dysenterie, cécité, mort violente, folie parfois. Ils auront
traversé des royaumes africains puissants et complexes, comme le Buganda,
le Bounyoro, le royaume du Baguirmi ou celui des Shilluk, et auront dépendu
sans cesse des guides, des porteurs et des savoirs locaux, mĂŞme si leurs
récits ont tendu à minimiser cette dette.
Antiquité.
C'est avec les Grecs que naît une véritable enquête rationnelle. Ils l'appellent simplement "le Fleuve", et certains spéculent déjà sur des montagnes lointaines et des neiges éternelles qui alimenteraient ses eaux. Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, voyage en Égypte et interroge les prêtres et les habitants sur l'origine du fleuve. Il rapporte plusieurs théories qui circulent alors sur la cause de la crue : la fonte des neiges, l'action des vents étésiens qui repousseraient les eaux, ou encore un lien avec l'océan qui entourerait la terre. Lui-même se montre sceptique face à ces explications et avoue franchement son ignorance sur les sources véritables, tout en relatant qu'un scribe du temple de Saïs prétend connaître deux collines coniques, Crophi et Mophi, entre lesquelles jailliraient des sources sans fond, moitié coulant vers l'Égypte, moitié vers l'Éthiopie. Hérodote lui-même doute de ce récit et le rapporte avec prudence, comme une légende locale plutôt qu'un fait avéré. D'autres penseurs grecs se penchent sur le mystère de la crue plutôt que sur la source elle-même. Thalès de Milet évoque l'action des vents étésiens qui repousseraient les eaux et empêcheraient leur écoulement normal. Anaxagore et Démocrite privilégient l'hypothèse de la fonte des neiges dans des montagnes lointaines au sud, une idée qui deviendra dominante malgré l'objection logique, formulée notamment par Aristote, qu'il ne saurait y avoir de neige sous les tropiques brûlants. Aristote, justement, s'intéresse à la question dans ses écrits météorologiques et penche pour des pluies abondantes en Éthiopie durant l'été, une intuition finalement assez proche de la réalité, puisque c'est la mousson éthiopienne qui alimente la crue par le Nil Bleu. Alexandre
le Grand, en conquérant l'Égypte, s'interroge lui aussi sur l'énigme
du fleuve. Selon plusieurs auteurs anciens, il envisage un moment que le
Nil soit en réalité une continuation de l'Indus Les savants alexandrins, à l'époque hellénistique, tentent de systématiser ces connaissances. Ératosthène, directeur de la bibliothèque d'Alexandrie, comprend correctement que la crue provient des pluies tropicales d'Éthiopie et non de la fonte des neiges, une avancée majeure dans la compréhension du phénomène. Agatharchide de Cnide, un peu plus tard, décrit les régions situées au sud de l'Égypte et les peuples qui y vivent, enrichissant la géographie du Nil supérieur sans pour autant localiser précisément ses sources. C'est Claude
Ptolémée, au IIe siècle de notre
ère, qui synthétise dans sa Géographie L'expédition
des centurions romains.
L'expédition remonte
le Nil Ă travers la Nubie, franchit les
cataractes successives et atteint la ville de Méroé
avant de poursuivre son chemin, bénéficiant selon certains récits de
l'aide de la reine koushite qui règne alors sur la région. Puis, poursuivant
sa route sur le Nil Blanc, elle parcourt encore plusieurs centaines de
kilomètres avant de se heurter à un immense marécage impénétrable,
fait de fougères, de roseaux de papyrus et d'épais tapis de végétation
en décomposition : c'est la région que l'on nomme aujourd'hui le Sudd,
au Soudan du Sud De retour Ă Rome,
les deux centurions rendent compte de leur périple au philosophe Sénèque,
qui les interroge personnellement et consigne leur témoignage dans ses
Questions naturelles; Sénèque y précise que les sources du fleuve
proviendraient d'un grand lac situé en Afrique centrale, au sud du Sudd.
Pline l'Ancien évoque également cette expédition
dans son Histoire naturelle Après Néron, la connaissance du Nil supérieur progresse surtout par la compilation de récits de marchands et de voyageurs, comme celui de Diogène rapporté par Ptolémée, plutôt que par l'exploration directe. Moyen âge et
Renaissance.
Les
spéculations de l'Europe latine.
Dans cette vision
européenne, l'Éthiopie biblique, royaume mythique et chrétien du prêtre
Jean, occupe une place centrale. Les croisés et les pèlerins rêvent
d'alliance avec ce souverain légendaire, et les récits qui parviennent
en Europe, filtrés par les marchands vénitiens ou les missionnaires,
brouillent les pistes géographiques. Le Nil devient le fleuve Gihon,
l'un des quatre fleuves de l'Éden qui encerclent la terre. Sa crue annuelle,
si vitale pour l'Égypte, relève du miracle divin ou de vents mystérieux
soufflant depuis l'océan Indien Les
hypothèses du monde arabo-musulman.
Des géographes comme
Al-Khwarizmi, puis plus tard Al-Bakri et Al-Idrisi,
dressent des cartes d'une précision remarquable pour l'époque. Sur la
Tabula Rogeriana d'Al-Idrisi, commandée par le roi normand de Sicile
Roger II, le Nil prend sa source dans un immense lac équatorial, entouré
de montagnes. Les réseaux commerciaux musulmans, qui s'étendent le long
de la côte est-africaine et pénètrent profondément dans le Sahel et
l'Afrique de l'Est, fournissent des données empiriques précieuses. Les
marchands et les voyageurs décrivent les moussons, les saisons des pluies
et les immenses lacs de l'intérieur. Ils comprennent que le fleuve est
un système complexe, nourri par les pluies torrentielles qui s'abattent
sur les hauts plateaux d'Abyssinie, l'actuelle
Éthiopie.
Pourtant, même dans le monde arabo-musulman, les sources ultimes du Nil Blanc, perdues dans les marécages du Sudd et les grands lacs équatoriaux, demeurent voilées. Les récits d'Ibn Battuta, bien qu'ils couvrent des distances inouïes, ne le mènent pas jusqu'aux confins de l'Afrique centrale. Les Montagnes de la Lune continuent de hanter l'imaginaire des cartographes musulmans, oscillant entre la réalité des massifs du Ruwenzori et le mythe antique. Ainsi, à la veille de la Renaissance, si le monde arabe cartographie le bassin du Nil avec une remarquable acuité, et relie les observations locales aux savoirs antiques, l'Europe, le fleuve grade toujours le secret de ses sources lointaines. Expédition modernes.
La question se précise alors : d'où vient le Nil Blanc, cette masse d'eau claire qui rejoint le Nil Bleu à Khartoum et donne au fleuve sa puissance pérenne? Au début du XIXe siècle, les Européens ne savent presque rien de l'Afrique centrale. Les cartes montrent de vastes espaces blancs, traversés de fleuves hypothétiques et peuplés de créatures fantastiques. Les premières expéditions sérieuses remontent le Nil depuis l'Égypte, sous l'impulsion de Méhémet Ali, vice-roi d'Égypte, qui veut contrôler les sources de l'or, de l'ivoire et des esclaves. Des officiers européens, souvent des aventuriers ou des savants, participent à ces expéditions. Entre 1839 et 1842, une flottille commandée par le capitaine turc Selim Bimbachi, accompagnée de l'Autrichien Ferdinand Werne et du Français d'Arnaud, remonte le Nil Blanc jusqu'à un immense marais infranchissable, le Sudd, en amont de Gondokoro. Ils s'arrêtent, épuisés par la chaleur, les fièvres et la végétation flottante qui bloque les bateaux. Le Sudd devient une barrière presque mystique, un labyrinthe végétal qui engloutit les expéditions. Les missionnaires
et les commerçants commencent alors à pénétrer l'Afrique orientale
depuis la côte de Zanzibar Speke rentre en Angleterre avant Burton, présente sa découverte à la Royal Geographical Society, et obtient le financement d'une nouvelle expédition pour confirmer sa théorie. Accompagné de James Augustus Grant, il repart en 1860, contourne le lac Victoria par l'ouest, atteint le royaume du Buganda, rencontre le kabaka Mutesa, puis descend vers le nord. En juillet 1862, il se tient à Jinja, à l'endroit où le Nil sort du lac Victoria, et baptise ces chutes les chutes Ripon. Il écrit simplement : "le vieux Nil est sorti du lac Victoria". Mais il n'a pas suivi le fleuve jusqu'à Gondokoro, et ses détracteurs, dont Burton et l'explorateur David Livingstone, doutent encore. Speke rejoint finalement Gondokoro en 1863 avec Grant, rencontrant au passage Samuel Baker et son épouse Florence, qui remontent le Nil depuis le nord. La rencontre est historique : deux expéditions, venues de directions opposées, se croisent sur le fleuve, confirmant la continuité entre le lac Victoria et l'Égypte. Samuel Baker, lui, ne s'arrête pas là . Il a entendu parler d'un autre lac, au-delà des chutes Murchison, qui pourrait aussi alimenter le Nil. Avec Florence, il traverse des régions hostiles, affronte des chefs locaux, survit à des fièvres terribles, et découvre en mars 1864 un immense lac qu'il nomme Albert, en l'honneur du prince consort. Il voit le Nil y entrer depuis le sud et en sortir au nord, et comprend que le système du Nil est plus complexe : le Nil sort du lac Victoria, traverse le lac Kyoga, plonge par les chutes Murchison, entre dans le lac Albert, puis continue vers le nord. Mais l'eau du lac Albert provient aussi d'un autre affluent, le Nil des montagnes, venu des monts Ruwenzori, ces fameuses montagnes de la Lune de Ptolémée, redécouvertes plus tard par Henry Morton Stanley en 1888. Le puzzle se complète peu à peu : le Nil Blanc est nourri par le lac Victoria, lui-même alimenté par des rivières comme la Kagera, et par le lac Albert, lui-même alimenté par les pluies des Ruwenzori. La querelle entre
Speke et Burton se termine tragiquement : en septembre 1864, la veille
d'un débat public entre les deux hommes à Bath, Speke meurt d'un accident
de chasse, peut-ĂŞtre un suicide, laissant la question en suspens. David
Livingstone, lui, s'obstine Ă chercher les sources plus au sud, dans la
région du lac Bangweulu et du fleuve Lualaba, qu'il croit être le haut
Nil alors qu'il s'agit du Congo La cartographie du haut Nil se précisera à la fin du XIXe siècle, alors que les puissances coloniales se partagent l'Afrique. Le Nil devient un enjeu stratégique : l'Égypte et le Soudan passent sous contrôle britannique, et le contrôle des sources devient une obsession impériale, surtout face aux ambitions françaises et belges. La question des sources du Nil, longtemps purement géographique, se transforme en question politique, mais le mystère scientifique, lui, est résolu. Le Nil ne naît pas d'une source unique et spectaculaire, mais d'un immense réseau de lacs, de rivières, de pluies équatoriales et de montagnes oubliées, dont les eaux se rejoignent lentement pour former le plus long fleuve du monde. |
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